‹ Voyage au pays des BrahmesChapitre 10 sur 16 · I . Vêtement obligé des veuves · texte numérisé non relu

I . Vêtement obligé des veuves

ouvertement le métier de courtisane, sous la protection de son frère et du thasildar, qui se servaient de la police pour exploiter les pauvres diables qui se laissaient tenter par ses charmes.

A plus de vingt lieues à la ronde, la .manœuvre était parfaitement connue, aussi les associés ne pouvaient-ils plus compter que sur les voyageurs pour alimenter leur petite industrie.

Si nous n'avions pas été là, Amoudou et Pounousamy eussent été obligés de payer les 'vingt roupies, c'est-à-dire plus de trois mois de leurs gages, et au lieu de rire du brahme et du thasildar, c'est à leurs dépens que la foule se fût égayée.

Le capitaine Durand n'en revenait pas de voir un chef de village descendre à de pareils actes.

— Ce qui m'étonne, lui répondis-je, c'est qu'il les accomplisse ouvertement, à part cela je ne connais pas dans l'Inde entière un thasildar qui ne soit disposé à se faire le pourvoyeur des Européens de distinction qui voyagent. Vous avez déjà dû vous apercevoir, mon cher capitaine, sans compter les occasions d'augmenter vos observations, qui ne vont point vous manquer, que dans la plupart des contrées de l'Inde, la femme fait partie, au même titre que le repas, de l'hospitalité qu'on accorde .

— C'est vrai, mais ce que nous avons vu dans

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le Travencor possédait un charme si poétique, revêtait de telles couleurs, que bien peu de caractères eussent pu y résister, tandis qu'ici nous sommes simplement en présence d'une exploitation obscène.

— C'est la femme que vous avez toujours trouvée pleine de charmes et de séductions, mon cher ami, répliquais- Je en souriant, et vous n'aviez pas encore vu l'entremetteur s'étaler aussi effrontément devant vous ; mais pas plus ici que là, il n'existe de temple à la véritable pudeur.

En ce moment la belle Kandâlika, ainsi qu'on l'appelait, sans avoir T'air de se douter qu'elle était la cause originelle de tout le tapage qui s'était produit, s'approcha de nous, porta les deux mains au front, nous fit le salam d'adieu et reprit lentement le chemin de sa demeure... Le thasildar et le brahme s'étaient déjà- esquivés pour échapper aux quolibets de la population.

— C'est réellement une superbe femme, dit le capitaine qui avait regardé la jeune veuve en fin connaisseur.

— Et digne d'un autre sort, n'e st-ce pas ? Que voulez-vous, c'est une victime, non pas du vice, elle ne tient pas au métier qu'elle exerce.

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soyez-en sûr, mais de la superstition religieuse.

— Que voulez-vous dire ?

— Quel que soit leur âge, . il est défendu aux veuves de se remarier dans Tlnde, et dans un pays où les passions trouvent si facilement l'occasion de se satisfaire, une foule de veuves dans la vigueur de la santé et des sens, à qui toute union légitime est désormais interdite, ne sont que trop faciles à céder à toutes les séductions auxquelles elles sont en butte. La pudeur, cette dignité de la femme, n'est jamais un frein pour elles, et la seule chose qu'elles redoutent, c'est la divulgation de leur inconduite. Parmi toutes les preuves, la grossesse étant la moins discutable, elles s'en affranchissent en recourant sans le moindre scrupule à l'avortement. Toutes connaissent des drogues propres à se le procurer» Cette action odieuse, qui révolte tous les sentiments humains, est aux yeux de la plupart des Indous une chose sans conséquence» Selon eux, la destruction d'un être qui n'a pas encore vu le jour, est un moindre mal que le déshonneur d'une femme.

Lorsque les manœuvres pratiquées pour l'a* vortement n'ont point produit l'effet qu'on en attendait, les veuves indoues tentent un dernier moyen pour essayer de cacher les suites de leurs faiblesses : elles annoncent en public

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qu'elles se proposent d'aller faire un pèlerinage à la ville sacrée de Kasy (Bénarès), pour y accomplir des neuvaines en faveur de leur époux décédé, et elles n'excitent ainsi aucun soupçon, ce genre de dévotion étant fort pratiqué chez les Indous.

Après s'être choisi une compagne discrète, qu'elles ont mise dans leur confidence, elles se nmettent en route -, mais le prétendu pèlerinage se termine à quelque lieu voisin, chez une parente ou une amie, qui leur facilite les moyens de vivre cachées jusqu'à ce qu'elles soient débarrassées de leur fardeau.

L'enfant est remis secrètement à une personne qui consent à s'en charger, et elles rentrent dans leurs familles, où elles sont reçues avec tous les honneurs que l'on rend ordinairement à toute personne qui a fait le pèlerinage au Gange et à la ville sainte. .

Ce n'est pas que la plupart du temps on n'ait eu vent de l'affaire, car la malignité populaire, qui ne perd jamais ses droits, a fait de ce dicton :

a Elle est allée en pèlerinage à Kasy »

le synonyme de cet autre :

« Elle est allée se débarrasser d'un cadeau gênant qlie lui a fait Kama, le dieu des amours. »

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Mais cela est sans importance ; du moment où la faute n'a pas été mise au jour^ Thonneur est sauf.

Si, malgré tous leurs efforts, elles ne peuvent arriver à dissimuler leur état, si elles sont, par exemple, surprises dans la retraite qu^elles se sont choisie, les veuves alors se voient arracher solennellement devant les chefs de castes le pagne et le voile blancs, signe de leur état, elles sont rejetées et de la caste et de la famille, et entrent dans la classe des prostituées.

Une vie toute nouvelle commence pour ces femmes: elles peuvent se parer de bijoux, d'effets somptueux, et exercer au grand jour un métier qui n'a plus rien de déshonorant pour elles, puisqu'elles font partie dorénavant de cette caste spéciale qui est en possession du privilège obligatoire de vendre l'amour facile et les rêves insensés par l'opium et le hatchis...

Pour se faire expertes dans leur art, elles vont prendre pendant quelque temps les leçons de quelque bayadère que Tâge ou la perte de sa beauté a forcée de quitter la pagode; cette dernière leur enseigne l'art de composer des philtres qui ont la vertu d'inspirer Tamour lascif, des dragées ou bonbons au hatchis, des pastilles à la cantharide et des boissons excitantes. Façonnées ainsi à la débauche, elles deviennent, pour

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les riches Indous, dont les sens ont besoin d'être stimulés, de merveilleux instruments de plaisirs. La fréquentation des courtisanes n'a rien de déshonorant dans F Inde, on la considère comme une nécessité de l'existence de l'homme dans la maturité.

Les jeunes gens, qui dans chaque bosquet trouvent de jeunes et jolies filles toujours prêtes à chanter avec eux cet éternel duo d'amour, que la nature a composé pour sa propre conserva- ^ •' tion, -font peu de cas de ces femmes plus savantes encore qu'elles ne sont faciles : un sourire, une fleur dans les cheveux, le murmure de deux lèvres roses suffisent à faire parler leurs jeunes ardeurs... Mais parmi les Indous de trente-cinq à cinquante ans, il en est peu qui, au moins une fois par mois, ne s'en aillent, en compagnie de . deux ou trois amis, passer vingt-quatre heures chez une de ces prêtresses du culte de Cythère. Ils sortent de là abrutis par les excès de toute nature, épuisés par les boissons et le houkah, sorte de narghillèh dans lequel on fume un tabac opiacé à l'essence de rose et au parfum du sandal. En sortant de là, ils se font porter chez eux en palanquin, prennent un bain et s'endorment, et deux ou trois jours après vaquent de nouveau à leurs affaires.

Je ne connais pas de cerveau assez solide

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pour résister plus de vingt-quatre heures à toutes ces excitations des sens.

Il n'est point rare de voir des Indous, que la vieillesse n'arrête pas sur (|ette pente, être un beau jour ramenés chez eux dans un état complet de ramollissement et d'imbécillité.

Quoi qu'il en soit, et je l'ai souvent entendu exprimer devant moi , les Indous prétendent que ces fugues mensuelles leur font trouver meilleur le retour au foyer conjugal.

De là ce dicton bien connu :

« Viachy daroussanam pouniam papa nachanam. »

C'est-à-dire :

« L'amour d'une courtisane fait aimer la vertu. »

C'est dans cette catégorie de femmes qu'était tombée la belle Kandâlika; veuve à dix-huit ans , elle n'avait pu celer un péché mignon et avait été réduite à quitter le pagne blanc des désolées pour le riche pagne des filles de joie..«.. Mais la facilité avec laquelle elle avait accueilli Amoudou indiquait que son industrie n^aliait guère dans ce petit village de Nandapour qui, hommes^ femmes et enfants compris^ comptait à peine une centaine d'habitants*

Le capitaine, qui avait voué un souvenir irn-

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périssable ^ux bayadères de la pagode de Chélambrum*, morceaux rares réservés aux brahmes et aux voyageurs de distinction, n'eût pas été fâché d'établir une comparaison entre les manières poétiques des filles du temple et celles de ces femmes que Ton appelle communément dans rinde les vierges des bosquets^ parce que leurs maisons sont toujours entourées d'épaisses touffes de jeunes palmiers, de cocotiers et de lianes...

— Les voyageurs ne doivent-ils point tout voir, tout étudier? me dit-il en regardant du coin de l'œil la sœur du brahme Arouna, qui, après avoir fait quelques pas dans la direction du village, s'était subitement arrêtée, dardant sur nous ses longs yeux noirs... comme si elle eût senti qu'elle avait un allié parmi nous...

— Vous tenez donc bien, mon cher capitaine, lui répondis-je, à vous donner les étourdissements de l'opium et les excitations du hachich ?...

— Écoutez, me répondit le malin compère, vous habitez l'Inde depuis de longues années, et il me semble que je puis vous poser cette question : N'avez-vous jamais cédé au désir de voir par vous-même ce que sont ces rêves et ces

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excitations du hachich, au milieu de danseuses se tordant dans la fumée de Tencens et du sandal ? Répondez-moi non! franchement... et je passe condamnation, sur ce caprice que je désirais satisfaire...

^e me contentai de sourire I

— Compris, fit mon impitoyable interrogateur... Alors?...

— Alors, interrompis- je, nous allons nous hâter de continuer notre route. Quand bien même l'aventure de cette nuit ne vous obligerait pas à renoncer à faire cette étude avec la conquête d'Amoudou, je vous .dirais encore : Ce n'est point ici un lieu convenable pour voir de près ces mœurs étranges et intéressantes à plus d'un titre. Nous ne sommes guère à plus de quatre jours de marche de Kolanpour et à dix de Bedjapour; nous devons faire un séjour de trois semaines, un mois peut-être dans cette dernière ville, et pendant que je visiterai les ruines antiques éparses dans cette contrée, que je relèverai les inscriptions qui couvrent les monuments à demi enfouis sous l'herbe, vous aurez vingt fois, et sans la chercher, l'occasion de sacrifier une nuit aux étranges excitations du hachich et de l'opium, dosées par des mains plus savantes que celles de Kandâlika.

Mon ami céda à regret ; les beaux yeux de

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la jeune veuve avaient fait sur son cœur une impression profonde, et sans le mauvais goût dont elle avait fait preuve en accordant quelques heures d'aimable entretien à mon fidèle Nubien, je crois que j'eusse été obligé de prolonger la station de vingt-quatre heures...

Sur un signe de moi, Amoudou avait tout préparé pour le départ, les bohis attendaient patiemment en tête de leurs bufflones, Mahadèva, son cornac sur l'épaule, prit la tête de la colonne dans la direction de la haute chaîne des Gaths, dont nous apercevions les pics bleuâtres dans le lointain.

Au lieu de suivre à pied et de chasser un peu le matin avant que le soleil fut trop haut à l'horizon, comme cela nous arrivait souvent, notre nuit de repos avait été si courte, que nous nous étendîmes chacun dans notre charrette, laissant à Amôudou la direction de la marche.

Lorsque je m'éveillai quelques heures plus tard, j'appelai mon Nubien.

— Tu as dû, lui dis-je, laisser jusqu'à ta dernière roupie à Kandapour.

— Non, Saëb, me répondit-il, ni Pounousamy, ni moi, n'avons rien donné aux belles filles...

— Alors, Arouna et le thasildar avaient

raison ?

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— Elles ne nous avaient ofifert que du bétel, Saëb.

— Que me dis-tu là ?

— Amoudou parle la vérité, les belles filles ne nous avaient fait entrer dans leur demeure que pour savoir si les saëbs belatti (les seigneurs blancs) allaient rester longtemps dans le village ; elles avaient l'intention de vous ofifrir, ce soir, le carry et le jus fermenté du palmier; j'ai été chercher une jatte de callou que nous avons bu ensemble, et tout en causant nous nous sommes endormis sous la vérandah ; mais ni Pounousamy, ni moi, n'avons posé nos têtes à côté de celles des belles filles...

Je le congédiai d'un geste... et me gardai bien d'éveiller le capitaine, il aurait fallu retourner à Kandapour ou accepter une affaire avec lui!...

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