‹ Voyage au pays des BrahmesChapitre 13 sur 16 · I. La cache vaut un peu .plus d'un centime · texte numérisé non relu

I. La cache vaut un peu .plus d'un centime

La caste des Tchaléas est celle des écorceurs de cannelle. C'est surtout dans les profondes solitudes qu on rencontre ces indigènes, car le précieux épice qui fait l'objet de leur industrie, n'est nulle part plus franc et plus parfumé, que dans les hautes vallées du Samanta Kounta à Ceylan, et des Gaths à la côte malabare.

Nous agréâmes la proposition du cornac; c'eût été un véritable supplice pour nous que de passer la nuit au milieu d'une étuve, alors qu'audessus de nous les fraîches brises de nuit rafraîchissaient les sommets de la montagne.

Vaïtilinga, se fabriquant une entrave avec de la corde de kair, grimpa lestement au somn^et . d'un cocotier, dont il redescendit immédiatement pour s'enfoncer sous bois... Il avait découvert un feu à moins de deux milles de là, ce qui annonçait la présence de Tchaléas en train de préparer la • nourriture du soir; il était certain qu'il allait trouver là, le guide dont nous avions besoin.

Le mode d'ascension du cornac étonnera plus d'un lecteur, qui se demandera de quelle utilité peut être une entrave pour grimper à un arbre ; je dois satisfaire cette curiosité. Les Indous qui sont obligés de monter constamment au sommet des cocotiers, soit pour en cueillir les fruits, soit

pour en retirer les vases pleins de callou, ou jus de palmier, ont trouvé un moyen ingénieux de le faire rapidement et presque sans danger. Ils nouent ensemble, par les deux bouts, une corde qui, ainsi doublée, possède une longueur d'environ quarante centimètres ; ils placent alors les deux jambes dans ce cercle de corde, prennent . Tarbre à bras-le-corps, et saisissant le tronc avec les deux pieds comme avec les mains, ils n'ont qu'à écarter légèrement les jambes, pour que les deux pieds retenus au-dessus de la cheville par le lien fassent office de tenailles, en cet état ils montent avec une rare dextérité et sans fatigue.

Moins d'une demi-heure après son départ, Vaïtilinga était de retour avec un écorceur de cannelle, presque noir à force d'être bronzé et entièrement nu. La vie que mènent les Tchàléas dans les forêts, au milieu des fauves, leur fait considérer tout vêtement comme un luxe inutile. Ils s*habillent cependant les jours de fête, quand ils descendent dans les villages.

Le bruit des broussailles violemment repoussées devant eux nous avait annoncé leur arrivée, plus d'un quart d'heure avant qu'ils fussent parvenus près de nous; la nuit était si calme, si silencieuse^ que nous entendions les singes jouer dans les branches à plus d'un mille de notre

campement ; les oiseaux chanteurs s^étaient tus peu à peu ou avaient gagné les sommets, chassés de la plaine par la chaleur.

Nous ne nous expliquions pas les causes qui poussaient le cornac et son compagnon à cette course rapide qui n^était pas sans danger la nuit. Avant que nous ayons eu le temps de les interroger, Vaïtilinga nous cria dès qu'il nous aperçut :

— Ingué po... ingué pol chicroum ! c'est-àdire : Vite, vite, sortez d'ici !

Il ne faut jamais discuter dans Tlnde, lorsqu'un indigène, qui n'adresse jamais la parole à son maître sans y être convié, prend sur lui de vous parler ainsi, c'est que le danger n'est pas loin.

Les buf&ones, dans l'incertitude du lieu où nous établirions notre campement, fort heureusement, n'avaient pas été dételés, nous nous hâtâmes de nous placer dans le haoudah de Mahadèva, et toute la colonne s'ébranla sous la direction du Tchaléa, qui nous fit brusquement tourner à droite en animant l'éléphant par ses cris : au bout d'un quart d'heure nous commençâmes à monter, et l'Indou mit nos animaux au pas.

Jugeant que le moment était venu de l'interroger, je le fis appeler par Amoudou.

Le pauvre diable vint s'agenouiller aux pieds

de notre monture, et après nous avoir fait deux fois le salam obligé, il attendit.

' — Salam, Tchaléa, lui répondis-je avec la formule habituelle, je te souhaite une vie heu- ' reuse, et après ta mort la fin de tes transmigrations terrestres. . . Pourquoi nous as-tu fait quitter si brusquement le campement provisoire que nous avions choisi ?

— Le saëb ne connaît pas le lieu où il se trouvait ?

— C'est la première fois que je traverse les Gaths dans cette direction.

— Cet endroit se nomme la vallée des Panthères! à cause du nombre de ces animaux qui le fréquentent, et vous étiez justement sur le chemin qu'elles suivent chaque nuit pour aller s'abreuver dans la petite rivière qui coulait à quelques pas de vous.

— Ne penses-tu pas que la présence de Mahadèva eût suffi pour les tenir en respect ?

— Les panthères eussent laissé Mahadèva et sauté sur les hommes, et les buffles effrayés se fussent sauvés sous bois.

— Ne t'exagères-tu pas un peu le danger? Je connais la panthère noire de la côte malabare, et l'ai toujours vue fuir plutôt qu'attaquer.

— Le saëb ne les a jamais forcées dans leurs

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repaires, et quand elles sont en nombre, fît rindou en secouant la tête...

— Je l'avoue, ne les ayant jamais rencontrées qu'isolées ou par couple.

— Datis les plaines, quand la panthère s'égare à la poursuite de sa proie, le moindre bruit la fait fuir et regagner la montagne... ici elle est chez elle et ne céderait pas facilement le terrain.

— Je te crois, car tu dois posséder une rare expérience des lieux et des mœurs de ces, dangereux animaux.

— S'il faisait jour, j'aurais pu montrer aux saëbs tous les ossements d'hommes, de cerfs et de buffles qui jonchent la vallée.

— Quoi ! même le buffle succombe sous leurs attaques ?

— Les panthères se mettent quinze ou vingt pour l'assaillir, et malgré la force de leur ennemi, finissent par en avoir raison.

— C'est bien, Tchaléa. Le cornac de Mahadèva t'a dit que nous désirions camper sur un des plateaux supérieurs ?

— Oui, saëb.

— Sommes-nous complètement à l'abri de toute attaque ?

— Pas ici, saëb, les tigres et les jaguars sillonnent la montagne toute 1^ nuit,

— Si la lune était levée, nous ne les redou-

tenons guère, avec Mahadèva et nos armes perfectionnées, fis-je au capitaine.

La nuit était si profonde en ce moment que nous entendions le bruit de nos attelages qui gravissaient péniblement les pentes derrière nous, mais qu'il nous était impossible de les distinguer. De temps à autre, la voix grave d'Amoudou troublait le silence pour recommander aux bouviers de se tenir sur leurs gardes.

Les yeux perçants du Nubien, sondant l'obscurité, apercevaient à des distances que les nôtres ne pouvaient franchir, des éclairs rapides qui paraissant et disparaissant en un instant dans les fourrés, indiquaient le voisinage de quelques-uns des fauves habitants de ces contrées. Tout à coup, trois hurlements prolongés qui se firent entendre coup sur coup, au-dessous de nous dans la vallée, vinrent donner raison aux appréhensions du Tchaléa. Je le rappelai immédiatement près de nous. Mahadèva donnait des signes évidents de colère, et il était urgent de savoir au plus tôt où nous allions passer la nuit.

— Où nous conduis-tu ? fis-je à Técorceur de cannelle.

— A la plus prochaine tour des rajahs, saëb !

— Quelle distance avons-nous encore à parcourir ?

— Un demi-kalpa.

— C^est bien, reprends la tête de la caravane. Notts en avions environ pour une heure de

marche, et cette heure ne devait pas s'écouler sans alerte.

Les anciens rajahs de l'Inde ont fait construire dans tous les*lieux solitaires où lèverageur peut être surpris par les fauves, des tours carrées en briques destinées à leur servir d^abri ; ces tours, tombées en ruine sous la domination mongole, n^oot pas été mieux traitées par les Anglais, et la plupart sont aujourd'hui envahies par les arbustes, les plantes grimpantes et les serpents. De grandes quantités d'oiseaux de nuit y ont également établi leur domicile. Cependant, dans rétat où elles se trouvent, elles peuvent encore rendre quelques services.

Sur les routes fréquentées périodiquement par les petites caravanes de fakirs, d'exorcistes, de charmeurs ou de ces marchands ambulants qui transportent, de provinces en provinces, les marchandises européennes, ces abris sont relativement dans une situation meilleure, non qu'il y soit jamais fait de grosses réparations, mais chaque troupe qui passe les débarrasse de la luxuriante végétation qui les encombre, ce qui, sans les purger complètement des serpents qui les envahissent, diminue cependant dans une

notable proportion Je nombre de ces dangereux hôtes.

Je ne sais rien d^émouvant comme cette ascension noaurne des montagnes de la côte malabare.

Le sentier que nous suivions était tellement étroity que les basses branches des arbres venaient frapper violemment le haoudah dans lequel nous étions enfermés, sur le dos de Mahadèva, et qu'à tout moment nous craignions qu'un rameau plus fort que les autres ne vînt à briser notre frêle abri.

A mesure que la nuit était devenue plus épaisse, les hurlements des fauves qui montaient jusqu'à nous des vallées inférieures augmentaient d'intensité, et nous le constations avec un certain plaisir, car cela nous prouvait que le dfinger s*éloignait des lieux que nous traversions ; plus nous montions et plus nous avions de chance de ne pas faire de fâcheuses rencontres ; les sauvages habitants de ces contrées, quittent en effet la montagne au soleil couchant pour aller courir la jungle, où ils trouvent plus facilement à apaiser leur faim.

Près d'une heure s'était écoulée depuis notre dernier entretien avec le cornac, et nous devions approcher de la tour des rajahs, si les calculs de notre guide étaient justes. Le balancement régulier de l'éléphant nous avait plongés, le

23o VOYAGE AU PAYS DES BRAHMES.

capitaine et moi, dans une de ces demi-somnolences qui jettent l'esprit dans le rêve, sans lui enlever cependant la faculté de diriger ses pensées... Tout à coup, un cri déchirant se fait entendre à deux pas de nous.

— Ayo Sami ! (oh ! mon Dieu !)

Avant que nous ayons eu le temps de nous rendre compte de ce qui se passait, un rugissement rauque de Péléphant lui avait répondu, et nous sentîmes notre monture faire un saut en avant et se roidir sur ses jambes de derrière, et nous comprîmes, en entendant renâcler Mahadèva, qu'il luttait contre un ennemi invisible pour nous... et pour augmenter Thorreur de cette terrible scène, de faibles gémissements qui partaient de la broussaille, presque sous nos pieds, nous prouvaient qu'un de nos guides avait été atteint.

En moins de rien, Amoudou, qui marchait à l'arrière avec les bufflones, était à nos côtés.

— Saëbs, nous cria-t-il de cette voix que le danger n'avait jamais troublée, ne quittez pas le haoudah, Mahadèva est attaqué par un tigre.

Avec ses yeux de lynx, le Nubien s'était rendu compte immédiatement de ce qui se passait. Les arbres formaient au-dessus de nos têtes une voûte si épaisse que nous ne distinguions absolument rien; je dois dire du reste que l'émotion.

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en nous faisant affluer le sang au cerveau, avait paralysé pendant quelques instants chez nous toute faculté de perception.

Le combat, si on peut l'appeler ainsi, ne dura pas vingt secondes, car après le premier bond qui nous avait surpris, Téléphant resta immobile, et en entendant râler son ennemi, nous comprîmes que notre vaillant défenseur Pavait saisi de sa trompe puissante, et était en train de Tétoufifer en le pressant contre ses robustes défenses.

Avec la rapidité de l'éclair, Atnoudou avait enlevé le Tchaléa, qui avait reçu le premier choc. Par le plus grand des hasards, et grâce surtout à la promptitude de Mahadèva, Técorceur de cannelle avait eu plus de peur que de mal. Quant à Vaïtilinga, il s'était enfui à demi mon de frayeur, et Ton eut toutes les peines du monde à le faire sortir d une des charrettes à bœufs dans laquelle il s'était réfugié.

Il nous fallut un moment pour nous rendre compte de la situation. Amoudou, qui songeait à tout, s'était hâté d'allumer un falot, nous descendîmes de notre poste malgré les efforts que le brave garçon faisait pour nous en empêcher, craignant un retour offensif du compagnon du terrible félin, au cas où il eût été accouplé, et nous pûmes, non sans un certain frisson, admi-

rer un des plus beaux tigres royaux que j^aie jamais vus, que Mahadèva pressait encore sur ses défenses.

Le Tchaléa en était quitte pour une légère déchirure à IMpaule. Bien lui en avait pris de marcher sous la protection immédiate de la trompe de l'éléphant.

Nous laissâmes à TinteUigent animal le soin d'emporter le corps de son ennemi, et ayant éteint le flambeau qu'Amoudou avait pris dans nos ustensiles d'approvisionnement, nous nous hâtâmes de franchir la faible distance qui nous séparait encore de l'asile où nous désirions achever la nuit.

Le lecteur s'étonnera sans doute de voir qu'avec les moyens d'éclairer notre marche, nous préférassions nous replonger dans l'obscurité ! Bien simples en sont les motifs. Habitués à traverser en tout temps les bois et les montagnes, les bufflones (métis de la vache et du buffle) marchent d'un pas sûr dans les sentiers les plus difficiles et par les nuits les plus noires ; si vous éclairez votre route, il suffit d'une branche d'arbre; dont Tombre s'allonge sur le chemin, d'un rien pour que l'attelage prenne peur et s'élance dans le ravin, ou, si vous êtes en plaine, brise leur charrette dans une course folle.

Ce fut avec un véritable sentiment de bienêtre que nous vîmes tout à coup se dresser devant n<ius, sur un plateau moins chargé * de végétation, la forme noire et massive du refuge qui terminait notre ascension. Ce n^était plus qu'une cour carrée, garnie de murailles élevées et à ciel ouvert, car il y avait longtemps que l'étage supérieur et le toit étaient tombés en ruine. Le sol était garni de dalles, ce qui avait suffi pour paralyser la reproduaion des arbrisseaux et des lianes ; cependant un gros flam • boyant, deux fois centenaire au moins, avait poussé au milieu même de la cour, et de ses branches épaisses qui dépassaient de beaucoup les murailles sur les quatre côtés, remplaçait par un toit de verdure celui que la main du temps avait enlevé.

Lorsque notre falot, allumé de nouveau, eut été accroché à un des rameaux inférieurs de Tarbre, nous jouîmes d^un spectacle imprévu et surtout des plus pittoresques, nous étions sous une véritable voûte de feuillage. En voyant cette clarté qui vint subitement illuminer son repaire, un makara, sorte de. hibou énorme qui lutte avec avantage contre les plus gros serpents, fit entendre un hululement plaintif.

Certes^ il avait bien choisi sa demeure. A peine avions-nous éclairé ces ruines, que nous vîmes

une foule de trîgonocéphales, de cobra-capels et de couleuvres s'enfuir à toute vitesse , et comme le gaillard se nourrit principalejnent de ces animaux, il avait là le vîvte et le couvert. Notre présence devait le déranger singulièrement, car pendant tout le restant de la nuit il ne cessa de pointer à intervalles inégaux ses notes tristes et monotones. Après une légère collation, nous parquâmes les buf&ones dans Tintérieur, et ayant confié à Mahadèva la garde de l'ouverture démantelée qui jadis avait servi de porte, nous nous étendîmes dans nos charrettes à bœufs. Nous ne tardâmes pas à nous endormir, bercés par les bruits étranges qui montaient jusqu'à nous des vallées et des bois, cris des fauves, chants des cascades, murmures de la brise qui nous jetait à flots les senteurs des cannelliers et des champs de vétyvers ; tous ces échos réunis formaient le plus pittoresque et le plus singulier de tous les concerts...

Au soleil levant nous étions sur pied, l'éléphant n'avait pas quitté son poste de gardeur, et près de lui Amoudou, sur pied avant l'aube, achevait de préparer la peau du tigre qu'il avait dépouillé avec sa dextérité habituelle.

La tour des rajahs était située à peu près au sommet des Gaths, et le Tchaléa, avant de nous quitter, put nous indiquer, au loin dans

la plaine, la petite ville de Kolanpour /Comme enfouie dans un nid de verdure.

Le brave écorceur de cannelle nous quitta tout joyeux. Nous lui avions donné quarante roupies, environ cent francs,, comme salaire, c'était plus qu'il ne gagnait en six mois.

En toute autre circonstance, trois ou quatre roupies eussent dépassé même ses exigences, mais nous voulions lui panser largement sa blessure assez profonde, quoique sans gravité.

Nous fûmes près de trois heures à descendre le second versant, et malgré des pentes ^ssez escarpées, nous atteignîmes la plaine sans encombre; avant d'arriver à Kolanpour, nous rencontrâmes un petit lac, tout entouré de multipliants, de tulipiers, de ficus et de touffes de bambous. Un alligator, qui glissait à la surface des eaux, plongea à notre approche et disparut dans les hautes herbes, pendant que des milliers de hérons roses, debout sur une patte le long de la rive, le cou enroulé autour du corps, nous regardaient passer immobiles comme des cariatides emplumées... Ce ne fut qu'une échappée!... Un coup d'œil, et tout disparut avec le sentier qui tournait sous bois dans le sens opposé; mais ce petit paysage était si frais, si coquet, la lumière se jouait si amoureusement dans le feuillage des banians, le lac, avec sa couronne d'oiseaux

qui semblaient dormir dans du duvet rose, était si gracieux, tout, jusqu^à cet alligator qui avait paru tout d'un coup pour donner une pointe de montant à la scène... concourait si bien à l'harmonie pittoresque de l'ensemble, que ce coin de nature équatoriale n'est jamais sorti de mon souvenir. . .

~ Que de fois, en face de ces sites charmants ou pleins de grandeurs qui m'émouvaient ou me frappaient d'admiration, n'ai-je pas désiré d'avoir à mon service la palette du peintre I... mais ces envies duraient peu ; on ne rapetisse pas sur quatre mètres de toile ces pays de la lumière et des végétations sans fin...

Nous ne fîmes que traverser Kolanpour; un collecteur anglais y tenait actuellement ses assises et ramassait, pour la plus grande gloire de l'Angleterre, sous prétexte d'impôt, jusqu'au dernier sol des pauvres diables, qui ne comprennent pas très-bien tout l'honneur qu'il y a pour eux à engraisser le drapeau britannique. Master John Drift, je croîs qu'il répondait à ce nom, occupait ses loisirs à dresser des coqs de combat, il nous en montra avec orgueil Une pleine cage, tous plus ou moins déplumés ou écorchés; son plus terrible champion avait eu un œil crevé la veille, et il le soignait avec amour, pour qu'il pût prendre sa revanche le

plus tôt poSsible... Et dire que ce gaillard-là, comme tout bon Anglais, devait certainement être membre de trois ou quatre sociétés protectrices des animaux.. •

Après déjeuner, nous reprîmes notre marche sur Bedjapour avec Fintention de ne plus faire de station jusqu'à notre arrivée dans cette ville.

Sur le soir, nous rencontrâmes une troupe d'indigènes qui chassaient au guépard; mon compagnon avait acheté un de ces animaux pendant notre traversée du Travencor, mais il n'avait pu le conserver que jusqu'à Trivanderam, où son bouvier l'avait laissé échapper. Il profita de cette occasion pour s'en procurer un autre qu'on lança devant nous, et il eut la satisfaction de voir qu'il avait fait une bonne emplette, car en moins d'une demi-heure l'animal étrangla sous nos yeux deux biches et un sanglier. On sait que le guépard est un félin de la taille d'une petite panthère, que l'homme parvient à apprivoiser comme un jeune chien.

Quand on veut chasser avec son aide on l'emmène sur une espèce de petit char à deux roues très-élevé, d'où il domine toute la campagne. Pendant que deux Indous poussent ce véhicule, une dizaine d'autres, faisant fonctions de rabatteurs, fouillent les fourrés avec de longues per-

ches. Dès qu'un gibier quelconque s'en échappe, depuis le lièvre jusqu'au cerf, le guépard fait un bond, le rejoint en un instant, et Tétrangle. Il no fait alors nulle difi&culté de céder la proie qu'il vient d'abattre à son maître.

Cette chasse a cela d'amusant qu'elle abonde en péripéties.

Les choses se passent ainsi que je viens de le dire quand la poursuite a lieu en plaine, et dans des lieux où les arbustes ne sont point trop touffus, mais quand cette situation change, le guépard, qui n'a pas de flair, malgré sa vue perçante, perd souvent l'animal qu'il poursuit ; il faut voir alors l'intelligente bête, quand elle a été bien dressée, monter immédiatement au sommet d'un arbre et inspecter avec ardeur le lieu où elle vient de perdre la trace de sa victime. Quelquefois, lièvre ou sanglier se sont tapis dans un fourré; malheur à eux, si le moindre mouvement des herbes vient à déceler leur présence ; avec la vitesse de la pensée, leur ennemi fond sur eux et les égorge.

Quelquefois c'est une panthère que le bruit fait sortir de sa tanière, alors commence un combat terrible qui ne se terminera que par la mort d'un des deux adversaires, et il n'est pas rare de voir le guépard remporter la victoire.

Le capitaine Durand se promit bien, pendant

LES RUINES DE BEDJAPOUR. ^Sg

la station que nous allions faire dans Tancienne capitale du Deccan, de perfectionner ses talents cynégétiques, qu'il n'avait plus osé exercer depuis le jour où, par son imprudence, il nous avait fait assaillir par une armée de pécaris * ! . . .

Avec le guépard, mon ami était au moins sûr de tuer du gibier.

Cinq jours après notre traversée des Gaths, les hautes tours du palais à sept étages nous apparaissaient tout à coup dans 1< lointain... Bedjapour, la vieille cité en ruine des anciens . rajahs mahrattes, était devant nous.

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