DE BEDJAPOUR A ELEPHANTA
Les ruines de Bedjapour.— * Les funérailles des Sannyachis. — >Une haine chez les Natchez. — Le délire du hatchis. — — Golconde. — De Bedjapour à Elephanta.
La vue de Bedjapour nous frappa d'étonnement, et nous fûmes en même temps saisis de ce mystérieux respect qui s'empare toujours de vous en face des grandes ruines consacrées par le temps. A mesure que nous avancions dans les rues de cette antique cité, les monuments lés plus admirables s'offraient à nos yeux, les uns presque entièrement en ruine, les autres suffi' samment conservés pour offrir encore aux yeux les plus admirables détails de sculpture, et tous indiquant, par leurs masses imposantes, Tharmonie de leurs formes et la grâce de leur ornementation, qu'ils étaient le produit d'une des
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plus étonnantes civilisations qui se soient épanouies dans le monde. ^\ ^
En voyant ces constructions gigantesques, de conceptions si diverses, on se demande vraiment si elles se distinguent plus par la hardiesse et rélégance de leur dessin, que par la beauté et le fini de leur exécution.
Quel luxe de piliers, de portiques, de portes cintrées, de dômes, de coupoles, de minarets, se déploie dans ces temples, ces tombeaux, ces palais aujourd'hui muets; que de bas-rèliefs, quelle profusion d'ornements en pierres taillées, sculptées, fouillées comme de la dentelle... et comme ces palais, ces colonnades, ces cours carrées en-^ vironnées de galeries , et ces terrasses élevées, s'harmonisent admirablement avec le feuillage des grands tamariniers qui se mirent tristement dans les eaux des étangs sacrés, comme étonnés du silence qui s'est fait dans ces lieux qui virent tant de grandeurs et tant de fêtes !.
La solitude est surtout imposante au milieu des chapiteaux brisés, des statues des dieux enfouies sous l'herbe, parce qu'on sent qu'il y a eu la vie, le mouvement sur ce sol désolé, que d'autres hommes ont aimé, combattu sous ces portiques vides... Je ne sais rien de grand comme un souvenir qui tombe en poussière... rien qui vous porte plus à la rêverie que les traditions de
marbre et de granit qui parlent encore aux yeux, alors que depuis dix siècles ont disparu les générations qui les avaient édifiés.
Il était environ midi lorsque nous traversâmes cette ville étrange, habitée seulement par quelques Indous, Musulmans et Parsjs, qui avaient adossé leurs cases de feuillage, de terre sèche ou de brique , contre ces monuments à • demi écroulés..* Cela faisait un singulier effet devoir leurs haillons suspendus aux corniches de marbre ou à des tronçons de colonnes en granit rose.
La chaleur était excessive, et sous les vérandahs de chaque demeure, hommes, femmes et enfants faisaient la sieste pêle-mêle. Nous avions hâte d'arriver de l'autre côté de la ville, po^ur installer notre tente et en faire autant.
Il nous eût été facile de trouver, à très-bas prix , un logement indigène, mais il nous eût fallu rester dans Tintérieur de Bedjapour, au milieu de la population bariolée, connue dans toutes les provinces voisines pour son gojut pour les rapines, et nous préférions de beaucoup le campement en plein air. Nous n'avions du reste en cette saison rien à craindre des pluies.
Comme nous passions sur une petite place servant d'esplanade à un des plus beaux monuments rîe în ville, nons anercûmes un immense
canon de bronze, dont Pouverture, ainsi que je m'en assurai immédiatement, mesurait quatre pieds, soit un mètre trente-trois centimètres de diamètre.
Ce colosse reposait sur un énorme affût en bois de teek,, cerclé en fer forgé. Je m'approchai et déchiffrai Tinscription suivante :
Moûlki Meidan (le souverain de la plaine).
C'était sans doute son nom.
Au-dessous on lisait :
Choulby-Roumy Khan Gemedar Ahmoudnouggour
Houssein Nizam Shah.
' Ce qui signifiait : Choulby-Roumy, général de l'artillerie à Ahmoudnouggour Houssein Nizam, roi.
— Tenez, fis-je à mon compagnon. Voilà tout ce qui reste de cette puissance mogole qui, pendant dix siècles, tint l'Inde sous sa domination... un canon muet entouré de temples et de palais en ruine«
Un vieux moullah, sorte de personnage moitié prêtre, moitié mendiant, qqi se chauffait 4U soleil
â quelques pas de là, nous raconta que Moulki- Meidan avait été fondu avec un autre canon de même grosseur, qui fut nommé Kourk-o-Boudghy, c^est-à-dire éclair et tonnerre, mais que ce dernier avait été enlevé par Aureng-Zeb, et voici ce qu^il nous conta de cette légende.
L'ambition du Grand Mogol de Delhi était qu'il n'y eût pas dans l'Inde un seul souverain qui ne fut dépendant de son autorité. Or, les souverains de Bedjapour n'avaient jamais voulu reconnaître sa suzeraineté, Aureng-Zeb guettait depuis longtemps l'occasion de marcher sur Bedjapour, lorsque Ali-Adil-Shah II monta sur le trône. Il lui envoya l'ordre d'accomplir à son égard la formalité d'hommage qu'il prétendait lui être due. Le nouveau rajah du Deccan s'y étant refusé, l'empereur envoya contre lui son meilleur général, avec une forte armée, qui vint mettre le siège devant Bedjapour.
En vain la ville fut investie pendant plusieurs mois, et un grand nombre d'assauts donnés, il fut impossible de la prendre. Aureng-Zeb, furieux de l'insuccès de son lieutenant, vint lui-même diriger les opérations à la tête d'une armée plus nombreuse encore.
Or, d'après une croyance populaire, la ville devait rester imprenable, tant que ces deux canons ne seraient point séparés.
Le Grand Mogol gagna à prix d^argent quelques officiers de iVrmée de Bedjapour, et une nuit, Kourk-o-Houdghy était jeté par-dessus les remparts, et recueilli par Tarmée assiégeante, qui, au lever du soleil, tourna le canon contre la ville.
Inutile de dire que, démoralisés par cette perte, les défenseurs de Bedjapour forcèrent Adil-Shah de se rendre à discrétion.
— Il est singulier de remarquer, me dit mon compagnon, à quel point est important le rôle que jouent les traîtres dans Thistoire de tous les peuples.
— Ajoutez, lui répondis-je, que les officiers qui livrèrent Bedjapour à Aureng-Zeb furent comblés d'honneurs par ce dernier, et si vous interrogez les annales de l'humanité, vous verrez qu'il n'y a jamais eu de châtiés que les traîtres qui n'ont pas réussi.
— Et la morale de ceci ?
— C'est que la morale historiquç, celle qui n'amnistiera ni les traîtres, ni les nîassacreurs d'hommes, ni ceux qui livrent les villes, ni ceux qui passent le Rubicon, est encore à naître.
Comme nous prenions congé de notre interlocuteur, le vieux mouUah, en nous adressant son salam d'adieu, nous demanda si nous comptions rester quelque temps à Bedjapour.
Nous lui répondîmes que nous étions venus pour visiter ses ruines et que notre séjour se prolongerait pendant le temps nécessaire pour cela.
— La vie d'un homme, fît-il en souriant tristement, ne suffirait pas pour étudier Thistoire de toutes ces pierres amoncelées et faire parler la poussière sous laquelle dorment mille et mille générations de héros I
Après un moment de silence, il ajouta :
— Vous semblez vous diriger vers la sortie de la ville.
— Notre intention, lui répondis-je, est d'aller camper en pleine campagne, dans quelques bosquets de palmiers.
— Pourquoi ne choisissez-vous pas plutôt, parmi les monuments situés hors du centre de Bedjapour, un lieu mieux abrité de la chaleur ?*
— Nous ne connaissons rien du pays, nous arrivons à Pinstant.
— Il est des parties d'édifices assez bien conservées pour que vous puissiez vous y installer commodément.
— Nous sommes à tes ordres,
— Suivez-moi, saëbs.
Il nous fit alors tourner brusquement du côté nord, et dirigea nos pas vers une petite ruelle qui longeait un monument surmonté d'un dôme
25o VOYAGE AU PAYS DES BRAHMES.
gigantesque, aussi élevé que celui de Saint-Pierre de Rome, qu'il nous apprit être le tombeau de Mohamed*Shah ; à quelques pas de là, il nous introduisit dans une vaste cour qui contenait un étang sacré fonnant un carré d'environ cent cinquante mètres de côté; il était entouré sur trois faces d'une colonnade surmontée d*un étage fornpent galerie avec terrasse, au centre se trouvait un portique dans la manière de nos arcs de triomphe, tout en marbre blanc, qui surpassait en magnificence tout ce que nous avions vu jusqu'à ce jour. L'aile gauche, parfaitement conservée, contenait, au rez-de-chaussée et à l'étage, deux vastes chambres surchargées de sculptures et d'arabesques de toutes espèces, et chose que .nous remarquâmes tout d'abord, la plupart des statuettes, fouillées dans la pierre et le marbre, étaient privées de leurs têtes ou de leurs bras.
— On dirait que les Vandales ont passé par là, dit le capitaine.
— Vous ne vous trompez que de nom, mon cher ami, lui répondis-je. . . et vous trouveriez la plupart de ces membres mutilés dans ces musées particuliers que les touristes anglais se forment à coups de marteau et à peu de frais en courant le monde.
Nous prîmes sans façon possession de ces
deux pièces; dans celle du bas nous remisâmes nos charrettes, nos approvisionnements et le guépard que mon compagnon avait acheté, et nous plaçâmes nos hommes au premier.
Le campement de Mahadèva et ; des deux bufflones fut installé par les soins des deux vindicaras Ponousamy et Tchi-Naga, sur les bords de Pétang. Je confiai également à ces derniers la garde de tous nos effets placés au rez-dechaussée; car, pendant tout le temps de notre Itation, nous ne pouvions guère compter sur Amoudou, qui allait amplement se dédommager des longues privations de la route, et ne plus quitter les boutiques des marchands d'arrak.
Notre modeste installation était, en effet, à peine terminée que, selon son habitude, mon Nubien vint rôder autour de moi d'un air embarrasse. Sa première fugue était toujours accompagnée d'une certaine honte, et il ne savait comment faire pour obtenir la permission de nous quitter. Il se croyait obligé de me donner des raisons, et celles qu'il inventait étaient d'ordinaire si curieuses, son cerveau en matière de ruse n'étant guère plus développé que celui d'un enfant^ que je ne puis résister au désir de ttans^ crire une de ces scènes.
Après avoir feint pendant quelques instants de ne pas m'apercevoir de sa présence, je finis
cependant par mettre un terme à son supplice, car il n^aurait jamais osé m^adresser la parole le premier.
Je clignai de Tœil en regardant le capitaine, que ces situations comiques amusaiçnt beaucoup.
— Eh bien! Amoudou, fis-je au pauvre diable qui me regardait d'un air suppliant, tu - as Pair un peu fatigué, ce soir. Je lui soufflais son motif pour abréger l'entretien, mais j'avais compté sans l'orgueil du nègre. ' »
— Amoudou n'est jamais fatigué, massa (maître), répondit-il en se redressant.
— Ah I je croyais. Je t'aurais autorisé à aller te reposer, mais puisqu'il n'en est rien, tu vas t'occuper des préparatifs de notre dîner.
— Tchi-Naga m'a demandé à faire la cuisine ce soir, massa.
En disant cela, on voyait à sa mine allongée qu'il mentait effrontément.
— Tu as donc quelques projets pour ce soir ?
lui répliquai-je pour ne pas augmenter son supplice. '
— * Amoudou est un mauvais garçon, fit-il avec un air de douleur affecté.
— Explique-toi.
— Massa sait bien qu'Amoudou est un enfant du Prophète.
LES RUINES DJFÎ BÇWAPOUft, %bi
— Eh bien ?
— Amoudou est un mauvais croyant.
— Voyons, quand tu auras passé une heure à te dire des injures, cela ne m'expliquera pas ce que tu désires.
— Depuis trois ans, Amoudou n'a pas mis les pieds dans une seule mosquée.
— Nous y voilà, fis-je au capitaine, qui avait toutes les peines du monde à ne pas rire.
— Amoudou, continua le Nubien, a vécu comme un chien, et ce n'est pas bien; Amoudou a des remords, et si massa voulait, il y a beaucoup de pagodes ici, et j'irais...
— Allons, bon, je comprends, tu désires réparer tes erreurs, et accompUr en bloc les devoirs religieux que tu as si longtemps négligés...
— Oui, massa, il faut que j'aille apaiser la colère d'Allah!... Allah est bon...
— Oui, je sais, et Mahomet est son prophète... Eh bien, va apaiser, mon garçon, mais n'y mets pas trop de zèle, je te donne deux heures pour cela.
— Merci, massa.
— Je te recommande de ne pas trop t'éloigner d'ici...
— Dans deux heures je serai de retour,
massa, et il s'esquiva tout heureux de la pensée
qu'il avait pu colorer les motifs de son absence.
Cela se terminait toujours ainsi : je lui accordais, sous un prétexte ou sous un autre, quelques instants de liberté, et il ne rentrait que quand je renvoyais chercher pour le départ, ou quand une escapade un peu trop forte, car je ne le perdais jamais de vue, me forçait à intervenir.
Le plus souvent, j'étais obligé de le faire enlever de force par les deux bouviers. Bedjapour était hanté par une foule de vagabonds et par des sectateurs de la déesse du sang, Kaly, vulgairement connus en Europe sous le nom de thugs, et ces gens-là, peu dangereux pour des Européens qu'ils n'osent jamais attaquer, les sachant bien armés et de difficile composition, ne se gênent pas pour attaquer et dévaliser les indigènes. Ils pratiquent ainsi le meurtre, mais contrairement à ce que certains voyageurs en ont .dit, seulement à de certaines grandes fêtes, ef pour offrir des victimes humaines à leur déesse.
Ils ne tuent pas pour voler.
Sachant que mon Nubien pouvait avoir maille à partir avec eux, j'envoyai le cornac Vaïtilinga avertir dans toutes les boutiques de tchandos que s'il arrivait la moindre des choses à mon noir, c'était à nous que les maraudeurs auraient affaire. J'étais certain que la menace produirait son effet.
LES kUÎNES DE BEDJAPOUR. 2^5
Le vieux moullah ne nous avait pas quittés, et ridée me vint qu'il pourrait m'être d'un précieux secours dans ma visite aux ruines ; je lui proposai, moyennant une haute paye de vingtcinq roupies (soixante-deux francs cinquante) qui devait suffire à le mettre pour six mois à l'abri du besoin, dans une contrée où l'indigène - se nourrit avec un sou de riz par jour, de rester à notre service pendant tout le temps de notre séjour à Bedjapour.
Il accepta avec enthousiasme et, sur la demande du capitaine Durand, promit de lui amener le lendemain une douzaine de rabatteurs pour les chasses au guépard qu'il se proposait d'entreprendre.
Le monument dont nous faisions notre résidence, portait le nom de Taj-Boulé,^e palais de r étang.
Comme nous étions^ en attendant le dîner^ niontés sur la terrasse de l'aile que nous habitions^ pour jouir du coup d'œil qu'offrait cette ville étrange^ Chek-Moulik, c'était le nom de notre nouvel engagé, nous fit remarquer un admirable petit temple de granit rose, avec un portique de marbre blanc, veiné de rouge, qui n'était pas à deux cents mètres de Taj-Boulé.
— Ceci, nous dit-il, a été bâti par un pariah !
— Un pariah? fis- je avec étonnement. Les
a 56 V0YA05 AU PAYS DES BRAHMES.
gens de cette caste, tu le sais mieux que nous, ne peuvent ni posséder la terre, ni édifier de maisons, ni élever de monuments aux dieux .
— Vous avez raison, saëb, mais l'élévation singulière de cet homme est due à l'intervention des astres.
— Conte-nous la chose ?
— Volontiers. Ibrahim-Shah, un des plus grands souverains de Bedjapour, il y a bien des siècles de cela... souffrait depuis de longues années d'une maladie des yeux qui faisait son désespoir, car il voyait arriver le moment où il allait être frappé de cécité. II avait consuhé tous les médecins attachés à sa cour, avait fait venir près de lui les plus célèbres de Tlnde entière, aucun (d'entre eux n'avait pu ni adoucir le mal, ni en arrêter les progrès. Il consulta le chef des astrologues, el lui dit que s'il pouvait recouvrer la vue par quelques puissances occultes, il rendrait celui qui le guérirait plus riche qu'aucun des grands personnages du royaume. L'astrologue répondit au Shah, après avoir consulté les astres, que ses désirs seraient exaucés s'il donnait toutes ces richesses, dont il venait de parler, à la première personne qui s'offrirait à sa vuele lendemain matin.
Ibrahim, impatient de recouvrer l'usage de ses yeux, se leva le jour suivant de si grand
matin que tout le monde reposait encore dans son palais, il sortit par une petite porte dérobée, et le premier homme qu'il rencontra fut un pariah qui balayait la rue. Sans hésiter, il accomplit les prescriptions de l'oracle.
— Laisse là ton balai, dit-il au pauvre diable, et suis*moi.
Le pariah, pliis mort que vif, pensant sans doute que sa dernière heure était venue, suivit le Shah qui le conduisit dans une crypte souterraine où se trouvaient accumulées toutes les richesses amassées par dix générations de rois, et lui dit : Je partage mon trésor avec toi, la moitié de ces biens sont ta propriété.
Le pariah n'en* pouvait croire ses yeux, il fut cependant obligé de se rendre à l'évidence quand il vit le roi faire transporter dans sa pauvre demeure le présent qu'il venait de lui faire. Mais la fortune ne pouvait lui enlever complètement la tache de sa naissance ; malgré la protection d'Ibrahim , il ne put obtenir d'aucun Indou d'être considéré autrement que le plus vil des hommes. Voyant cela et que ses richesses ne pouvaient lui attirer ni respect ni considération^ il les employa à faire construire un temple qui surpassait en magnificence tout ce qu'on avait vu jusqu'alors.
— Et le Shah , fis-je au mouUah, recouvrit-il la vue par ce procédé ?
— L'histoire ne lé dit pas, saëb.
— M'est avis, interrompit le capitaine, que le plus attrapé des trois fut certainement le bon astrologue, qui espérait bien, quand il rendait son oracle, être le premier à se présenter le lendemain à la vue du roi.
Le soleil baissait à Thorizon, et le spectacle qui vint peu à peu se dérouler sous nos yeux absorba toute notre attention. Rien ne saurait dépeindre TefiFet produit par toutes ces ruines, d'un style si différent les unes des autres, qui couvraient rimmense plaine, et se détachaient de plus en plus sombres sur le ciel, aux dernières lueurs crépusculaires. En quelques minutes tout le panorama disparut à nos yeux, car on sait que dans ces contrées la nuit succède au jour, presque sans transition. On voit Tombre envahir l'horizon, grandir dans les vallées et les plaines, et gagner le sommet des montagnes comme un rideau noir qui se déploie dans un changement de décors à vue.
Au même instant, mille petites lueurs firent leur apparition au milieu des portiques chancelants, des colonnes à demi écroulées, illuminant çà et là une faible portion de ces vestiges antiques. Les Indous étaient en train de sus-
pendre devant leurs demeures ces petites lampes de terre noire qui leur servent à éclairer les vérandahs, en même temps que la rue. Nous dînâmes d'un délicieux carry de poule au riz, d'un rôti de deux jeunes dindonneaux sauvages, et par un surcroît d'attention , notre brave Tchi-Naga nous servit une plantureuse omelette sur une purée de tomates, après l'avoir préalablement arrosée d'un peu de jus de notre rôti. Les meilleurs fruits des tropiques se réunirent pour composer notre dessert.
Sur le soit, guidés par notre moullah, nous parcourûmes les rues de Bedjapour, beaucoup plus animées à cette heure que de jour. Tous les Indous avaient quitté leurs demeures pour aller respirer au dehors la fraîcheur relative apportée par la nuit. Je n'étais pas fâché de voir par moi-même ce que pouvait faire Amoudou, mais nous eûmes beau passer et repasser devant . les boutiques de tchandos, son lieu de prédilection, il nous fut impossible de le rencontrer.
— Votre domestique n'est-il pas de la religion du Prophète? dit Chek-Moulik.
— C'est sa prétention, répondis-je, bien que je ne l'aie jamais vu accomplir la moindre prescription.
— Alors, ce n'est pas là qu'il faut chercher Amoudou.
26o VOYAGE AU PAYS DES BRAHmES,
— Quoi, tu penserais que mon noir se serait véritablement rendu à la mosquée, ainsi quMl nous Ta dit il n'y a qu'un instant ?
— Chek-Moulik ne comprend pas le langage des belatis (étrangers), il n'a donc pas entendu ce qu'Amoudou a dit, mais il sait qu'il y a à Bedjapour beaucoup de nautchny musulmanes, c'est là qu'on 1^ trouvera.
Nous nous engageâmes à sa suite dans une petite ruelle, tellement sombre, que nous ne pouvions rien distinguer à quelques pai de nous, mais de laquelle, comme contraste, partaient des chants et des cris, entremêlés de sons de tam-tam et de vounei (sorte de guitare). En passant devant une de ces maisons joyeuses^ nous entendîmes la voix d'Amoudou qui dominait toutes les autres, nous nous approchâmes discrètement et nous aperçûmes dans une cour intérieure qui contenait une société nombreuse et des plus mêlées, mon Nubien qui dansait à perdre haleine en chantant un refrain de son pays. Aux sons gutturaux qu'il poussait en roulant des yeux terribles, je compris qu'il avait déjà bu à perdre la raison. Les vagabonds, écumeurs de route et étrangleurs à l'occasion qui formaient la majorité de cette réunion, s'en donnaient à cœur joie, et l'arrak, versé par une
vingtaine de filles de bas étage, coulait à profusion.
Évidemment Amoudou les amusait beaucoup, car la plupart se tordaient de rire, en lui envoyant une foule de lazzi et de propos obscènes.
L'obscurité de la rue empêchait qu'on ne pût nous distinguer.
Je n^avais pas le moindre doute sur la manière dont cette scène allait se terminer, étant donné le caractère de mon noir , aussi annonçai-je à voix basse au capitaine mon intention de rester quelques instants encore pour intervenir au besoin.
— Je suis à vos ordres, me répondit mon ami ; croyez-vous qu'Amoudou puisse courir quelque danger?
— Il faut voir.
— Ne trouvez-vous pas que le gaillard a une singulière façon d'apaiser Allah ?
— Attendez la fin, je souhaite que cela ne tourne pas au tragique.
— Vous avez peut-être eu tort de lui permettre de s'absenter.
— J'ai tout fait pour le corriger, et je ne suis parvenu à rien, il nous eût échappé pendant la nuit.
J'achevais à peine ces mots que la scène changea.
Amoudou, lassé des plaisanteries dont il était l'objet, s'arrêta tout à coup, et s'adressant aux Rodhias, Tchandalas et autres vagabonds qui l'entouraient, se mit à les provoquer dans le langage imagé que le bon Homère n'a pas dédaigné de mettre dans la bouche de ses héros.
— Ingué va nai... Venez ici, chiens, que je vous casse les reins... Après cet exorde conciliant, la rhétorique du Nubien devint intraduisible... les plus faibles injures de l'extrême Orient, même en les voilant, ne se pourraient écrire. Puis, tout d'un coup, comme pour se faire la main, il saisit un des Indous placés près de
lui et le lança sur la foule.
Le capitaine, craignant une mêlée, allait s'élancer, je le retins.
L'Indou tomba d'une façon si grotesque, que toute l'assemblée éclata de rire, et parmi ceux dont les contorsions étaient les plus bruyantes et les jambes les moins solides, je remarquai avec stupeur le cornac Vaïtilinga, à qui je n'avais jamais vu boire le moindre verre de callou ou d'arrak.
Bien m'en avait pris de l'expédier à la suite d'Amoudou, les deux compères avaient dû se • rencontrer, et ils ne valaient pas mieux l'un
que l'autre en ce moment. Devant la preuve de vigueur musculaire que le noir venait de donner, tous les Rhodias vinrent lui faire salam à tour de rôle, et le comparer au géant Bali, qui jonglait avec des hommes. Satisfait dans son orgueil, le Nubien daigna s'apaiser, il fit venir quatre ou cinq gamelles d'arrak en l'honneur de l'assemblée, et recommença ses exercices chorégraphiques. Lorsqu'il dansait, la nature du sauvage reprenait le dessus et il ne s'arrêtait que quand, épuisé, il tombait sur le sol.
Je compris qu'Amoudou ne risquait plus rien; pas un des assistants, j'en étais convaincu, ne devait être tenté de se mesurer avec lui, et nous reprîmes tranquillement le chemin du palais de Taj-Boulé.
Nous avions fait quelques pas à peine dans cette direction, lorsque nous nous trouvâmes subitement en face d'une masse noire qui semblait nous barrer le passage; je tendis la main et je rencontrai la trompe d'un éléphant qui me serra le bras doucement, comme font ces animaux quand ils veulent vous caresser.
— Mahadèval m'écriai-je.
Le sourd grognement qui me répondit me fit voir que je ne m'étais pas trompé, c'était bien notre éléphant.
— Que vient-il faire ici ? me dit le capitaine.
— Je parie qu'il est à la recherche de son cornac.
Nous suivîmes Tanimal, qui, guidé par son instinct et les bruits qu'il entendait, se rendit tout droit en face de la maison que nous venions de quitter. Voyant qu'il ne pouvait pénétrer de face dans l'enclos qui servait de cour, il fit le tour de l'habitation et s'y introduisit par le jardin. Arrivé là, grâce à la lumière nous pûmes suivre ses mouvements; il s'en fut sans hésitation droit à son cornac, et l'ayant saisi avec sa trompe, il le chargea sur ses épaules et reprit le chemin qu'il venait de parcourir. Les Indous, qui vivent constamment avec ces intelligents animaux, accueillirent la manœuvre par des rires et des quolibets à l'adresse de Vaïtilinga, mais ne s'en étonnèrent pas autrement.
Pour nous, quelque habitués que nous fussions à CCS extraordinaires phénomènes de volonté et d'action raisonnée chez l'éléphant, nous ne pouvions jamais assister à une de. ces manifestations claires et précises de leur force intellectuelle, sans être profondément émus... et c'est en rêvant à ces milliers de modifications progressives par lesquelles la nature fait passer Tembryon vital, de la goutte d'eau et de la plante jusqu'aux animaux et à l'homme, que nous rega-
gnâmes les ruines qui abritaient notre campement.
La nuit était superbe , une de ces nuits des tropiques, calme, tiède et pleine de parfums. La lune, dans son premier quartier, parcourait le ciel comme un cercle d'argent, et des milliers d'étoiles formaient un cortège de lumières à la Croix du sud qui descendait lentement à Thorizon.
Malgré l'heure avancée, nous montâmes sur la terrasse du palais, pour aspirer à longs traits l'air rafraîchi par la brise des montagnes qui venait de se lever, et jouir du magnifique spectacle qui nous entourait.
Au-dessous de nous, dans une rue perpendiculaire à la ligne de l'aile gauche du palais, devant une case de chétive apparence, on procédait en ce moment aux funérailles d'un brahme du culte vulgaire. Tout se fait la nuit dans Tlnde, les funérailles, les mariages, les cérémonies de naissances, les repas, les réjouissances ; c'est ce qui donne aux villes indoues un aspect si original et si étrange la nuit. Ici on chante et on rit... ici on pleure. La musique profane coudoie la musique funéraire, les processions religieuses se heurtent aux promenades de mariages, et les convois funèbres se voient souvent barrer la route par des jongleurs qui amusent la foule, les
sanyassis qui chantent les louanges des dieux au coin d'une rue, ou les fakirs <iui invoquent les âmes des ancêtres sur un petit réchaud qui les enveloppe d'un nuage de fumée de myrrhe et d'encens^ pendant qu'une troupe de belluaires nus dorment dans un carrefour, pêle-mêle avec leurs tigres, leurs ours, leurs rhinocéros, leurs cobra-capels et leurs caïmans enchaînés.
C'est la nuit qu'il faut voir l'Inde mystérieuse, magique, animée, procédant à ses fêtes , à ses orgies, à ses cérémonies religieuses, à ses saturnales... De jour l'Inde dort, la nuit l'Inde se réveille; de jour l'Inde n*a rien à nous dire, la nuit elle nous parle de son passé. Ses rapsodes chantent les vieux poèmes védiques de porte en porte, les temples s'éclairent, les bayadères dansent devant les statues des dieux ; il passe près de vous comme un vent d'antiquité qui vous reporte aux mythes étranges qui encombrent le berceau de l'humanité. Et il vous semble qu'en face de vous sortent de leur tombeau des dieux, des rois, des héros, des peuples, des idées qui dorment depuis vingt mille ans.
L'Inde de nuit, c'est l'Inde du penseur...
Le brahme mort dont nous apercevions le cadavre sur une sorte de claie couverte de fleurs et posée au milieu même de la rue, appartenait à cette classe de prêtres chargés de vivre avec
les plus basses castes, et d'entretenir dans Pâme du pauvre soudras attaché à la glèbe, le respect des classes supérieures.
Le culte qu'on abandonnait à ces déshérités n'a jamais rien eu d'élevé et de philosophique ; il s'agissait de les assouplir par les plus ridicules superstitions, et en abrutissant leur raison, de leur enlever toute force de réaction contre le joug qui leur était imposé.
Cette société de prêtres, de rois, de guer-* riers, de parasites, voulait garder sa machine à travail.
Aussi les brahmes qui avaient reçu la mission de vivre avec la plèbe, de l'entretenir dans son obéissance, dans sa servilité, menaient-ils pendant leur vie une existence qui le plus souvent les rabaissait au niveau de leurs ouailles. A force de se plonger dans leur momeries superstitieuses, ils finissaient par se fanatiser et y croire, et donnaient dans leur mort même, au lieu d'un enseignement, une occasion de plus de frapper l'esprit de la foule par des pratiques ridicules.
Il n'est pas sans intérêt d'en relater quelques-unes, et de montrer jusqu'où peut aller la folie sacerdotale, folie raisonnée, du reste, et qui depuis des milliers d'années justifie la fin par les moyens.
Dès que les symptômes de l'agonie se manifestent chez un brahme, on choisit au milieu de la rue quMl habite, et en face de sa maison, une place que Ton enduit de fiente de vache, on y fait une h'tière d'une herbe sacrée appelée darba et par-dessus le tout on place une toile n^ayant jamais servi, sur laquelle on transporte le mourant.
Là le pourohita ou prêtre des "sacrifices lui fait la cérémonie dernière du sarva-prayaschita^ ou expiation totale, à laquelle préside le chef des funérailles, c'est-â-dire le membre le plus rapproché de la famille ou le personnage le plus marquant de la caste, qui seuls ont le droit de remplir ces fonctions. Cette cérémonie consiste à l'oindre d'huile sur les parties essentielles du corps : le front, les yeux, les tempes, la nuque, le creux de l'estomac et la plante des pieds.
On apporte ensuite dans un plat d'argent de la poussière de sandal, des offrandes appelées akehattas, composées de fruits, de fleurs et d^ galettes de riz consacrés, et de la liqueur de pantcha-gavia.
Cette étrange liqueur est composée dés cinq substances qui sortent de la vache, l'animal vénéré par excellence des Indous :
1° le lait, 2° le caillé, 3» le beurre, 4® la fiente, 5« l'urine. A ceux qu'étonnerait cette