BRAHMA
ViSCHNOU — SIVA
reprend son turban et ses vêtements ordinaires, et donne à tous les assistants, suivant ses facultés, quelque souvenir de Tévénement qui les a réunis depuis douze jours.
Le pourohita ou brahme oflSciant, qui ne Ta pas quitté pendant tout ce temps, prononce force memtrams et asperge d'eau lustrale tous les recoins de la maison, ainsi que les ustensiles, meubles et autres objets qu'elle contient. Elle est ainsi purifiée, ainsi que ceux qui l'habitent.
La même chose avait lieu chez les Romains, le dixième jour, appelé dtnicales feriœ. La plupart, du reste, de ces cérémonies, libations, oblations au feu, se retrouvent également chez les Indo-Latins, et c'est à ce titre autant que pour bien indiquer la puérilité des superstitions brahmaniques, que j'ai cru devoir passer en revue ces cérémonies funéraires, qui donnent lieu aux plus intéressantes comparaisons.
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Le treizième jour, le fils du défunt fait une libation en l'honneur des neuf planètes à la manière accoutumée.
Une cérémonie semblable à celle du douzième jour a lieu le vingt-septième, mais trois brahmes seulement en sont les acteurs et sont censés représenter le dieu Vassou-Yama, le juge des enfers, et Sourya, le soleil; ils sont en même temps les images du défunt, de Taïeul et du bisaïeul.
Le chef des funérailles fait à ces trois personnages les offrandes, les libations d'usage, leur donne à chacun une pièce de toile, leur fait servir un abondant repas, à la suite duquel il renouvelle les oblations aux divinités, aux planètes et aux esprits malfaisants.
La même cérémonie doit se répéter les 3o®, 46% 60% 75% 90% 120% 175% 190% 210% 240% 270®, 3oo®, 33o® jours après le décès.
Enfin on doit célébrer toute sa vie, sans y • manquer, le jour anniversaire appelé titty^ de la mort dé son père et de sa mère, en observant à chaque fois la plupart des formalités que je viens d'indiquer, en n'oubliant pas chaque fois de faire des largesses aux prêtres brahmes.
De plus, chaque jour de nouvelle lune, c'est
un devoir indispensable que d'offrir une libation d'huile de sandal et d'eau à son père défunt, à son grand-père et à son bisaïeul.
En tenant compte du chiffre de la population, de la longueur des cérémonies funéraires, de leurs répétitions fréquentes, du nombre des prêtres qui doivent y être invités, ainsi que des présents de toute nature qu'il faut leur faire, et des succulents repas qu'il faut leur servir, on voit que les brahmes avaient tout simplement trouvé le moyen de vivre toute l'année chez les autres, et de se faire donner en riz, vaches, toiles et objets précieux plus qu'il ne leur fallait pour entretenir toute leur famille... Ajoutez à cela qu'ils avaient droit au dixième de toutes les récoltes, au douzième de tous les produits en marchandises, au septième de tout ce qui provenait des mines, métaux ou diamants, et vous comprendrez que l'Inde ancienne n'a travaillé que pour nourrir, gaver, enrichir ses prêtres et ses mendiants sacrés...
Il faut avouer que c'est un bon métier que déparier au nom de Brahma, Bouddah, Michapou, etc..
Chaque fois qu'en me promenant autour de la machine ronde j'ai rencontré ces gaillards en exercice, des îlots de TOcéanie aux plaines du
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Gange, ces paroles de Volney m'ont chanté dans la mémoire :
« Partout, sous le manteau de la pauvreté,' ils ont trouvé le secret d'être riches et de se procurer toutes les jouissances.
« Partout ils ont fait de Taumône une vertu afin de vivre tranquillement du travail d'autrui... »
Aujourd'hui les brahmes sont obligés de partager avec les Anglais, ce qui diminue considérablement les bénéfices.
La fortune de beaucoup d'Indous ne leur permet pas de remplir à la lettre les obligations dispendieuses qui sont imposées aux chefs des funérailles, mais les brahmes ont eu soin- de déclarer que l'exécution des plus importantes était de rigueur, ce qui produit encore des bénéfices considérables. Je dois dire aussi que Pamourpropre et la vanité, si puissants sur l'esprit des Indous, les portent à contracter des dettes de beaucoup supérieures à leurs moyens, pour déployer la plus grande pompe possible dans leurs cérémonies funéraires.
Il existe une croyance singulière, qui est d'un assez joli rapport pour les pagodes. '
Les fakirs sont des saints personnages assurés, en raison de l'austérité de leur vie, de
parvenir d'emblée au séjour des bienheureux.
Or il n'est pas rare de voir ces malheureux fanatisés vendre un de leurs membres, une main ou un pied, par exemple, à un riche mourant qui désire atteindre le ciel sans être obligé de passer par des stations intermédiaires.
Au moment où le fils aîné du mort met le feu au bûcher, le fakir exécute loyalement son contrat^ : il se désarticule lui-même le membre qu'il a vendu et le lance dans les flammes.
Ce pied sanctifié est brûlé naturellement avec le défunt, et comme il est impossible de séparer les cendres produites par le cadavre de celles produites par le pied du fakir, le mort s'en va droit au ciel, quelles que soient les fautes qu'il ait . commises, parce qu'il est impossible d'envoyer en enfer une parcelle, si faible qu'elle soit, du corps d'un saint personnage.
Cette coutume est fort suivie dans la caste des commoutys, qui comprend les banquiers, les armateurs, tous les riches négociants. Il est rare qu'à leur mort ils ne se payent pas un pied de fakir sur le gril qui va les réduire eux-mêmes en cendre.
Les castes riches étalent leurs morts sur des grillages en fer qu'ils entourent de bois précieux.
Il n'était pas rare autrefois de voir les veuves
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se brûler sur le bûcher de leur mari. Sans avoir complètement cessé, ces sacrifices sont aujourd'hqi moins fréquents.
Les Anglais qui, comme les brahmes, laissent paisiblement les Indous à leurs superstitions, pour les gouverner plus facilement, n'ont pas osé les interdire ; ils n'ont pas encore dépassé les limites de la persuasion. Ainsi, dans chaque province il est enjoint aux divers magistrats dispersés dans le pays d'examiner avec attention toutes les circonstances du suttys, car c'est ainsi qu'on appelle ce sacrifice, et de n'en permettre la consommation qu'après avoir épuisé tous les moyens que la prudence leur dicterait pour s'y opposer.
Aucune femme ne peut donc maintenant se dévouer à ce cruel genre de mort sans l'autorisation du juge du district, et lorsqu'on s'adresse à lui pour l'obtenir, il fait comparaître la victime, l'interroge soigneusement pour s'assurer que sa volonté est libre et qu'aucune influence étrangère ne la lui a suggérée. Il s'efforce ensuite, par ses exhortations et les raisonnements les plus persuasifs, de l'engager à renoncer à son horrible dessein. Si la veuve demeure inébranlable, il la laisse alors maîtresse de sa destinée.
Cette procédure a eu immédiatement pour résultat d'augmenter le nombre des suttys, et il
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n'e^t pas d'exemple de femmes ayant fléchi devant le magistrat. Toutes, au contraire, se sont présentées avec Pidée conçue d'avance de braver rétranger qui avait Paudace de s'occuper de leurs affaires religieuses. Le plus souvent, quand une veuve est décidée à se sacrifier, on se passe de l'autorisation du juge ; il n'apprend la chose que lorsqu'elle est consommée, et comme il n'est armé de ce fait d'aucune sanction pénale, il ne s'inquiète pas autrement de l'affaire.
Si d'aventure quelque lecteur se demandait pourquoi l'Angleterre n'a pas aboli définitivement ces sacrifices humains, je lui répondrais que l'Angleterre est venue récolter dans l'Inde les fruits du travail de deux cent cinquante millions d'Indous, et que la question d'humanité passe après celle du ballot de coton. Or, toucher à une idée religieuse dans l'Inde est le seul cas qui puisse soulever une révohe... Que les femmes indoues se brûlent donc si elles le désirent, mais que Phonnête trafic de l'honnête John Bull ne soit pas troublé.
Si les suttys ont diminué, ainsi que je vfens de le dire, cela tient à une autre cause, puisqu'ils lie sont pas prohibés, et cette cause, la voici : Les Européens qui habitent l'Inde, et à leur tête les Indianistes, qui, par la nature de leurs études, vivent plus familièrement que leurs
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compatriotes avec les brahmes, sont parvenus à leur faire reconnaître que l'obligation pour la veuve de se sacrifier sur le bûcher de son mari, n'existe nulle part ni dans les Védas, ni dans Manou ; et comme ces deux ouvrages sont la source de toute révélation et de toute tradition, et que rien n'est dogme, s'il n'est admis par ces autorités ou ne découle de leur enseignement, c'est en invoquant les textes sacrés et non par l'influence des idées européennes, que l'on est parvenu à restreindre cette barbare coutume dans une notable proportion, et qu'on arrivera à la faire disparaître.
Les funérailles sont à peu près les mêmes pour les femmes mariées.
Ce que je viens de dire s'applique aux trois castes élevées de l'Inde. Les brahmes, les xchatrias, les vayssias, c'est-à-dire les prêtres, les guerriers, les marchands.
Pour les soudras ou gens des castes vulgaires, les cérémonies de deuil sont accompagnées de beaucoup moins de faste et d'assujettissement.
Il n'y a pour eux ni prières solennelles, ni sacrifices. Cependant on leur permet de faire venir un brahme pour faire au mourant, avec l'huile consacrée, la cérémonie du progaschita ou extrême expiation^ et dans ce cas, ils sont obligés de s'astreindre au go-dana ou don de la vache^
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et au dassa-dana ou les dix dons ; le brahme ne se dérangerait pas sans cela. Comme les soudras en général sont pauvres, il est assez rare qu'ils puissent se payer le luxe d'un pourohita.
Dès qu'un soudras a rendu le. dernier soupir, on lave son corps, on le fait raser par le barbier, puis on le couvre de ses vêtements les' plus élégants et on le place sur un lit de parade pendant qu'on achève les préparatifs des obsèques.
Quand tout est prêt, on le place dans une sorte de niche de feuillage, ornée de fleurs et d'étoffes précieuses, et il est porté au bûcher par douze personnes de sa caste.
Les convois de soudras sont accompagnés par la musique, ce qui n'a jamais lieu pour ceux des autres castes.
Les musiciens des morts, comme on les appelle, se servent d'une longue trompe, appelée en tamoul îarai^ qui rend les sons les plus lugubres, et d'un gros coquillage de mer appelé vaugou, qui rend, quand on souffle dedans, comme des gémissements plaintifs.
Dès qu'un soudras est passé de vie à trépas, aux deux entrées de la rue où il demeure, se placent un joueur de tarai et un joueur de vaugou, et tous deux se répondant à intervalles
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égaux, soufflent dans leurs instruments de longues notes traînantes qu'ils rendent le plus lugubres possible.
Cette symphonie monotone et déchirante continue sans interruption depuis le moment du décès jusqu'à la fin des obsèques.
Le deuil de cette caste ne dure que trois jours. Le troisième jour est appelé le jour de la libation de lait.
Pour procéder à cette cérémonie, le chef des funérailles se procure trois cocos tendres, quatre branches de cocotier, une mesure de riz cru, du riz bouilli, des herbages, des fruits ; puis il remplit de lait un vase de terre qu'il met dans une corbeille neuve, et accompagné des parents et amis de la famille que précèdent les joueurs de vaugou^ il se rend au lieu où le corps du défunt a été brûlé. A son arrivée, il puise de Teau avec un vase de terre et en arrose les cendres du bûcher. Il dresse au-dessus un petit pavillon soutenu par quatre piliers, recouvert de branches de palmier, et drapé intérieurement avec une pièce de toile.
Il recueille les os qui ont résisté à l'action du feu, met le plus gros sur un disque fait de fiente de vache desséchée, et met le reste en tas.
Il appelle alors le défunt trois fois par son nom et verse du lait sur ces divers ossements.
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Au moment où il accomplit cette libation, les vaugou et les tarai font retentir Tair de leurs éclats sinistres.
Le fils du défunt, qui dirige ces funérailles, comme dans les autres castes, amoncelle alors les cendres sur les ossements entassés. A côté il place la moitié d'un coco et à la cime les morceaux d'un autre coco qu'il brise, et dont il répand le suc sur cette pyramide cinéraire ; il dépose le troisième coco près d'elle sur une feuille de bananier et invoque le nom de Harischoudras, qui est le dieu Vischnou favorable aux morts.
Enfin il pétrit en une grosse boule le riz et les autres substances qu'il a apportées, et jette le tout aux corbeaux en prononçant trois fois de suite le nom du défunt.
Alors tous les parents et amis viennent lui donner l'accolade à tour de rôle, le serrer dans leurs bras et pleurer avec lui.
Tous vont alors, au son des instruments, jeter les restes du défunt dans l'étang sacré de la pagode la plus voisine. Ils prennent ensuite un bain en commun et on reconduit chez lui le chef des cérémonies funéraires \ ce dernier revêt alors un turban et des vêtements neufs, et invite tous les assistants à un sradâha ou repas des'morts^
Ainsi finit en général la solennité funéraire des soudras.
Ceux qui sont riches cependant, ce qui est assez rare, ne s'en tiennent pas .là. Le trentième jour, ils procèdent à une nouvelle cérémonie, où ils s'efforcent de rivaliser de somptuosité avec les xchatrias et les brahmes ; ces derniers, que l'on comble de cadeaux et qui, en résumé, retirent tout le bénéfice de la fête, n'ont garde de s'en montrer jaloux. Je dois dire que les, coutumes relatives aux obsèques de la caste infime varient avec les provinces, tandis que celles des castes supérieures sont les mêmes partout, *
Dans quelques contrées les soudras enterrent leurs morts au lieu de les brûler, ailleurs ils jettent leurs cadavres dans les fleuves après avoir au préalable payé un brahme qui vient prononcer sur le cours d'eau les paroles de la consécration, qui le rendent aussi pur que le fleuve sacré.
Dans tout le Bengale, les morts sont jetés dans le Gange, car ce fleuve a la propriété de purifier de toutes les souillures les cadavres qu'on lui confie. C'est le genre de sépulture le plus expéditif et le moins dispendieux. Autrefois les xchatrias momifiaient leurs cadavres, mais peu à peu ils ont fini par adopter le cérémonial des brahmes. ^ #
Les croyances des Indous sur les influences
funéraires donnent lieu aux pratiques superstitieuses les plus singulières.
Ils attribuent à la lune une sorte de zodiaque funèbre, composé de vingt-sept constellations qui président chacune à l'un des vingt-sept jours de son cours périodique.
Les cinq dernières sont des plus funestes :
malheur aux parents de celui qui a la malencontreuse chance de mourir dans le temps oii la lune les parcourt ! Le corps du défunt, en ce cas, ne peut être porté hors de la maison ni par la porte, ni par la fenêtre. Il faut absolument, à cet effet, pratiquer une ouverture dans la muraille.
Ce n'est pas tout, pour prévenir les accidents fâcheux qui seî*aient infailliblement la suite d'une mort aussi intempestive, le 'parti le plus prudent est d'abandonner la maison pour six mois, un an même, selon la malignité de la constellation qui tombait le jour du décès.
Au bout de ce temps on ôte les épines dont on avait encombré la porte d'entrée de cette maison maudite, puis on en fait purifier avec soin tous les coins et recoins par un pourohita qui se fait payer en conséquence. Et tout ça se termine comme d'habitude par un repas et des cadeaux que les maîtres du logis donnent aux brahmes.
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Pour les parents de ceux qui meurent pendant ces cinq jours, chaque mois les dépenses funéraires s'élèvent au double de ce qu'elles sont en temps ordinaire, car après les cérémonies auxquelles donne lieu le décès, il faut procéder au nettoyage sacré de la maison souillée par les malignes influences.
Pour cette . dernière opération, il est nécessaire qu'un brahme purificateur, exorciseur, conjurateur, etc. vienne, pendant neuf Jours consécutifs, asperger toute la maison avec de l'eau lustrale. S'il oubliait un seul recoin, les mau- ,vais esprits s y donneraient rendez-vous, et la maison serait absolument inhabitable en raison des mauvais tours auxquels on serait exposé de la part des rakchasas qui hanteraiçnt la maison.
Une mort survenue un samedi entraîne des inconvénients des plus graves, pareillement un treize, un vingt et un, un vingt-sept, jours absolument néfastes et pendant lesquels il n'est pas bon de rien entreprendre. On peut être assuré que dans ces divers cas, il mourra une personne de la maison ou de la réunion dans l'année. Il est également dangereux de manger ensemble au nombre de treize, de vingt et un et de vingisept.
Dans ce cas, on n'a qu'un seul moyen d'échapper à son sort, c'est d'offrir à la constellation
dont la maligne influence doit vous frapper, le sacrifice d'un être vivant, tel qu'un bouc, une poule, une paire de colombes ; mais encore, il n'est pas certain qu'elle s'en contentera, et l'on ne peut être rassuré que quand Tannée s'est écoulée sans que personne ait été frappé.
Ces croyances tiennent les Indous dans une constante et réelle terreur, et j'ai assisté fort souvent aux scènes les plus étranges, causées par ces singulières superstitions qui n'ont pas encore disparu de T Europe, où nos ancêtres indo-asiatiques les ont apportées.
Tous ces préjugés absurdes qui étreignent l'Indou pendant sa vie et qui le suivent jusqu'au bûcher, commencent avec son entrée dans la vie.
L'enfant né sous une mauvaise étoile est nonseulement voué lui-même à toutes sortes de malheurs et d'accidents durant le cours de sa vie, mais il y fait participer encore ceux auxquels il est uni par les liens du sang ; aussi il n^est pas rare de voir des parents, pénétrés de ' l'infaillibilité des influences célestes, abandonner au milieu des jungles d^innocentes créatures qui avaient eu le malheur de naître à de certains jours proclamés néfastes par l'astrologie judiciaire.
Il n*est pas rare même que les parents déna-
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turés poussent la barbarie jusqu'à étouffer ou noyer de sang-froid les pauvres petites victimes de ces extravagants préjugés.
Et ce qu'il y a de fâcheux dans tout cela, c'est que la police indigène, imbue des mêmes préjugés, s'emploie pour que ces crimes n'arrivent pas aux. oreilles de la police européenne, et par conséquent des magistrats qui pourraient les punir.
Quand j'étais chef du parquet à Pondichéry, vingt fois j'ai eu la conviction que des enfants avaient été supprimés, sans avoir jamais pu ar" river à en recueillir la preuve. Comme ces meurtres stupides touchaient par un certain côté à leurs croyances religieuses, je ne pouvais obtenir ni aveux, ni témoignages des indigènes.
Ainsi, du berceau à la tombe l'Indou est le jouet de préjugés, de tristes superstitions, inventés par ses prêtres, dans le but unique de le maintenir à l'état de bête de somme, de machine à travail. Aussi quel peuple sont-ils parvenus à faire, ces brahmes orgueilleux ? L'Inde, depuis leur domination exclusive, a été la terre classique des invasions.
Envahie par les Mogols, par les Arabes, par les Européens, cette vieille terre de la poésie, de la spéculation et du rêve, n'a même pas su
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inculquer à ses enfants Tidée de patrie. Et pourvu que le conquérant laisse à Tlndou sa caste, sa constitution communale, ses préjugés, sa famille et ses dieux , peu lui importera à qui il payera l'impôt.
Aujourd'hui à l'Angleterre, demain à la Russie. On ne sait pas, sur les bords du Gange ou du Godavéry, ce que c'est que la nationalité, et il n'y a nul déshonneur pour l'Indou à se soumettre à l'étranger, du moment où il reste libre dans sa chaumière et son temple.
Au point de vue humanitaire, je désire que cette pauvre contrée, dût-elle tomber sous la domination russe, échappe le plus tôt possible au joug inique de l'Angleterre.
Du cap Comorin à l'Himalaya, l'Angleterre manufacturière a supprimé le métier qui tissait le coton et brochait la soie, elle a réduit Tlndou à n'être plus qu'un producteur de matières premières. Les mousselines de Daca et les mouchoirs de Madras se fabriquent maintenant à Liverpool. Les Indous s'habillent avec des tissus anglais.
Vienne la Russie, qui n'est point manufacturière, et l'Inde entendra de nouveau battre ses métiers de tisserand, de Ceylan aux vallées du Cachemire et aux montagnes du Caboul.
J'entends souvent dire en Europe : L'Inde
LES RUINES DE BEDJAPOUR, Siy
finira par se soulever contre T Angleterre. . . Le ' fait est de toute impossibilité, et je défie quiconque a vécu dans Tlnde de me démentir.
Avec toutes ces cérémonies funéraires dont je viens de donner le détail, cérémonies dont la plupart se renouvellent chaque année, aux anniversaires mortuaires, comment voulez-vous former des armées nationales ?
11 n'y a pas un Indou, arrivé à âge d'homme,^ qui du trisaïeul, dans les deux branches et les deux sexes, jusqu'à lui, n'ait quatre ou cinq anniversaires funéraires à célébrer. Notons bien que rindou laisserait brûler sa maison, détruire ses moissons, battre Tarmée dont il ferait partie, plutôt que de négliger ces cérémonies. Ses prêtres lui ont persuadé que s'il les omettait, par négligence ou de propos délibéré, des milliers d'années de souffrances l'attendaient dans le naraca (enfer), et après la purification, toute une série de migrations nouvelles dans les plus misérables situations, l'attendaient sur la terre.
Ajoutez à cela que deux individus de castes
différentes ne peuvent ni manger ensemble, ni
dormir sous le même toit, ni entreprendre quoi
que ce soit de concert, et vous comprendrez
comment deux cent cinquante millions d'Indous
ont pu être soumis par une poignée d'hommes.
La révolte de 1857 n'a pas été une révolte
3l8 VOYAGE AU PAYS DES BRAHMES.
îndoue, un soulèvement national; je répète que tout^ action de cette nature est rendue impossible par la constitution religieuse et sociale de rinde.
Cette révolte a été entièrement musulmane.
Ce fut le dernier soupir des avant-derniers conquérants qui essayaient de chasser ceux qui les avaient remplacés.
Les Indous ont regardé d'un œil curieux cette lutte entre les aventuriers qui les avaient dépouillés et les aventuriers qui étaient en train de le faire, et ne bougèrent pas. S'ils se fussent soulevés, en vingt-quatre heures il ne fût pas resté un Anglais dans la péninsule.
En construisant ainsi leur société sur des bases théocratiques, en persuadant à Tlndou que la terre n'est qu'un lieu d'épreuves, que la vie véritable ne commence qu'à la mort, et qu'il faut tout endurer pour parvenir à cette transformation supérieure, les brahmes se donnèrent des sujets faciles à gouverner, ils rendirent toute résistance à leur autorité impossible ; mais ils n'avaient pas vu que ce dédain du monde présent, cette vie spéculative que l'Indou mène par avance dans le monde de l'avenir, cette obéissance passive dont ils avaient fait la vertu la plus méritoire, devaient rendre leurs peuples aussi faciles au joug de l'étranger qu'au leur.
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L'Inde meurt par ses prêtres, et ainsi finira toute nation qui, comme elle, leur abandonnera sa raison, son libre arbitre et son indépendance...
Nous voilà loin du brahme dont les funérailles m'ont conduit à une relation un peu longue peut-être des cérémonies funéraires chez les Indous ; le lecteur voudra bien se souvenir, et c'est là mon excuse, que je ne voyage pas seulement au point de vue du pittoresque des contrées que je parcours, mais encore et principalement dans un but d'étude qui vise avant tout à ne laisser dans l'ombre aucune des coutumes, traditions et croyances des Indous.
Ce que j'ambitionne comme résultat, c'*est qu'après m'avoir lu, il ne reste pas seulement dans le souvenir du lecteur quelques descriptions de cette nature -enchanteresse, quelques tableaux de ces mœurs intimes, qui restent souvent si j5oétiques , malgré leur dégradation, mais bien un ensemble assez complet de cette étonnante civilisation qui fut l'antiquité des antiquités chaldéenne, égyptienne et grecque.
'Inspirer l'amour de ce merveilleux pays de l'Indoustan, faire naître de nouveaux voyageurs qui iront fouiller plus profondément ses ruines et pourront relier toutes les races qui sont issues du même berceau indo-européen, voilà
le but que je me suis proposé, quand j'ai pris la résolution de mettre en ordre et de publier mes notes, après douze années de voyages et d'excursions autour du monde. Ces notes ont été tenues fidèlement et au jour le jour ; telles elles sont, telles je les donne. Sans doute j'ajoute parfois quelques développements, pour faire mieux saisir le sens de telle ou telle coutume un peu étrange, de telle croyance plus ou moins singulière, mais cela ne touche en rien aux impressions du voyageur, que j'ai tenu à conserver toujours dans leur manifestation première.
J'entends bien parfois d'une oreille ce que d'aucuns disent... Ça les étonne que je parle des fakirs, des bayadères, des nautchny, des fêtes, des cérémonies, des orgies brahmaniques, des fêtes mystérieuses du Lingam et de la fécondation universelle, de la consécration des vierges dans les temples, etc.. Ça les étonne que je donne des farces, des pièces empruntées à la littérature indoue, des légendes empruntées aux traditions héroïques et fabuleuses, et tout cela à propos de voyages.
Ça, c'est pas voyageri disent-ils; il y a trop de place donnée à l'imagination . Et cela parce qu'en voyageant j'écris l'histoire, au point de vue des mœurs, des coutumes, des superstitions, des croyances religieuses et des traditions légen-
daires de la plu* mystérieuse des civilisations qui soient au monde, de cette Inde avec ses temples taillés dans le granit, ses brahmes, ses gymnosophistes, ses fakirs qui se font écraser sous les statues des dieux, ses sanyassis, ses anachorètes, ses devins, ses astrologues, ses danseuses, ses jongleurs, ses castes, ses fêtes qui réunissent des millions d'hommes, ses superstitions , ses souvenirs légendaires , ses grandes ruines et ses dieux de cinquante coudées, couchés dans Therbe, pêle-mêle avec les colonnes et les chapiteaux des monuments qui les ont abrités ; de ce pays où il se parle cent cinquante dialectes différents, où est né le sanscrit, la mère de toutes les langues indo-européennes; où Veda-Viasa, Djeminy, Kapila, Kanadi, furent les ancêtres d'Aristote, de Socrate, de Platon, de Pyrrhon, de Montaigne, de Descartes et de Spinosa ; où Douchmanta précède Praxitèle, Vina-Snati et Kalidasa, Euripide et Sophocle, et le Ramayana Tlliade...
Vous comprenez que j'ai bien autre chose à faire que d'écrire des voyages dans ce style que Ton connaît :
• Le 25, nous nous embarquâmes pour A... ^ le 26 nous arrivâmes àB... après des difficultés sans nombre... le 2 y nous achetâmes des poules à des indigènes qui nous reçurent bien... le 28
nous passâmes près <fun village qui nous reçut mal^ nous mîmes le feu à ses cases et tirâmes quelques coups de feu sur les naturels^ pour leur apprendre à mieux recevoir les voyageurs une autre fois ; trois d^entre eux furent atteints à de très grandes distances^ et les indigènes Jurent émerveillés de la portée de nos armes à feu^ etc.. »
Que voulez-vous ! je sais bien que c^est en massacrant des noirs, qui vous reçoivent mal, parce que depuis cinq siècles vous les avez réduits en esclavage dans vos colonies, que c^est en apprenant au monde savant que le lac de Barbachu a cinquante pieds de profondeur, et que le village d^Iva-Koko est situé un peu plus à l'ouest qu'un précédent voyageur ne l'avait indiqué, que vous arrivez à vous faire presser sur la poitrine des sociétés de géographie qui éprouvent le besoin de se réunir de temps en temps, pour parler du lac de Barbachu et du village d'Iva-Koko ; je sais tout cela et ne vous ai jamais troublés dans votre petit commerce. Continuez à rectifier la situation dlva-Koko et la profondeur de Barbachu... et laissez-moi à mes vieilles contrées indo-asiatiques, où Ton n'a pas besoin d'exercer son fusil contre Phomme, et où les vieilles ruines nous entre-
tiennent tout bas des premiers pas de Thumanité, et des3^ieilles civilisations disparues... . * Oui, laissez-moi à mes légendes ; si elles vous font sourire, il en est qu'elles font rêver.
Comme on doit le comprendre, nous ne passâmes pas la nuit, le capitaine et moi, à suivre toutes les péripéties des funérailles du brahme. Du haut de la terrasse de Taj-Boulé, après une longue conversation sur les coutumes funéraires des anciens et le symbolisme de leurs cérémonies, dans laquelle je donnai à mon compagnon les explications sur ces mœurs singulières, que j'ai résumées plus haut, nous regagnâmes nos hamacs installés à Tétage inférieur. Les grandes ouvertures tournées à TOuest recevaient à flots la brise qui descendait des montagnes, fraîche et parfumée, et nous ne tardâmes pas à nous endormir, bercés, d'un côté par les chants funèbres, et de l'autre par le bruit des tam-tams, qui retentissaient dans presque toutes les maisons indigènes.
Le lendemain, de grand matin, Chek-Moulik arrivait avec une armée de rabatteurs, qu'il avait racolée pour le capitaine, et mon co*mpagnon, après avoir fait choix d'une dizaine de gaillards qui lui parurent présenter toutes les qualités requises, se prépara à partir à la chasse; le
mouUah lui avait préparé également une de ces charrettes à deux roues, étroites et très-éievées, qui servent à transporter les guépards pendant la chasse.
En inspectant du coin de Toeil son personnel, je ne pus m'empêcher de rire : le -moullah, qui sans doute n'entendait rien à Part de saint Hubert, avait ramassé tous les totis, panayos, rhodias et autres vagabonds qu'il avait rencontrés, s'imaginant sans doute que tous ces rôdeurs de grands chemins devaient faire d'excellents rabatteurs.
Mon bohis Tchi-Naga, qui était le mutisme incarné, ne put s'empêcher de lui demander^ dans son langage imagé, comment il avait fait pour rencontrer autant de vermine, autant de chacals puants.
Quant au capitaine, il allait à droite et à gauche, se démenait et se donnait des airs d'importance des plus comiques ; sa seule crainte était de passer pour emprunté aux yeux des indigènes ; il voulait à toute force se donner la tournure d'un vieux voyageur pour qui l'Inde n'avait pas de secrets.
Je ne cherchai pas à lui ouvrir les yeux sur les singuliers compagnons qu'il allait avoir ; ces gens ne sont dangereux qu'entre Indous, et du moment où il ne risquait rien, il n'y avait pas
, de raison pour le priver d'une partie de plaisir qu'il caressait depuis plusieurs jours. Je ne lui proposai pas non plus de raccompagner ; je savais à quel point je le rendrais heureux en le laissant libre d'aller où il lui plairait, et de diriger sa chasse àv sa guise; cependant, comme mesure de prudence, je remis un revolver à Tchi-Naga, et lui ordonnai de ne pas perdre de vue un instant le capitaine. Et pour que ce dernier ne se doutât pas de la mission que je confiais à mon brave bohis, je lui dis simplement que Tchi-Naga allait l'accompagner pour aider Ponousamy, son bouvier, à porter ses provisions de bouche.
Ses préparatifs terminés, il partit tout joyeux, suivi de ses engagés et des deux vindicaras, qui fermaient la marche. Un des rhodias, qui prétendait s'y connaître, conduisait le guépard. J'étais tranquille sur le sort de mon compagnon, avec de pareils rabatteurs, il ne risquait de rencontrer ni un tigre, ni une panthère, ni le moindre animal dangereux, et cette fameuse chasse allait se borner à une promenade de quelques kilomètres, pendant laquelle le guépard allait massacrer quelques douzaines de lièvres, cerfs, biches et sangliers.
Pour moi, je résolus d'employer la journée à visiter les ruines avec Ghek-Moulik.
^26 VOYAGE AU PAYS DES BkAHMES.
A moins d^un demi-mille de là^ au milieu d^une plantation appelée le jardin des douze Imans, s^éievait une construction qui dépassait en magnificence tous les autres monuments des environs. Le moullah m'apprit que ce magnifique édifice servait de lieu de repos à Ibrahim Adil Shah II, le souverain le plus populaire du Deccan, et il paraît que chaque année de nombreux pèlerins indous et musulmans viennent encore à Bedjapour pour vénérer sa mémoire.
De visiteurs, je n'en ai pas vu un seul pendant tout le temps de mon séjour, et certainement l'amour-propre national du moullah le portait à exagérer beaucoup l'importance des souvenirs laissés par Ibrahim Adil dans le cœur des populations les plus légères et les plus inconstantes qui soient au monde. Quoi qu'il en soit, ce mausolée donne une haute idée du goût et de la civilisation de l'époque où il fut construit.
D'après mon guide, il fut comniencé sous le règne d'Ibrahim, et devait être le tombeau de sa fille chérie Zora-Sultane, qui mourut à l'âge' de six ans. On voit encore les restes d'une inscription qui exaltait les vertus de l'enfant. Plus tard, Ibrahim y fut aussi enterré, avec divers membres de sa famille.
Ce monument, que les Indous appellent le
Dourga d^Abou-el-Muzzafir, du nom sans doute de l'architecte qui le construisit, consiste en une mosquée et un mausolée, tous deux élevés sur la même plate-forme.
La base de ce superbe édifice a environ cent cinquante mètres de longueur, sur soixante de largeur, et quinze à vingt pieds de hauteur.
Toute la colonnade qui règne autour forme vérandah, a des appartements destinés aux pèlerins et aux visiteurs, qui sont aujourd'hui occupés par tous les vagabonds et les mendiant^ du pays.
On pénètre dans Tintérieur du monument par un magnifique perron, flanqué d'un minaret, plein de hardiesse et d*élégance, et de là on parvient sur la terrasse, sur laquelle sont construits le mausolée et la mosquée.
Les sarcophages du roi et de sa famille soilt placés dans une grande salle au centre du bâti* ment, qui est supportée par sept arcades sur chaque face. Le dôme qui la surmonte est élevé sur des arches, et un magnifique parapet, tout chargé de sculptures, réunit les minarets placés à chaque angle.
Une seconde balustrade, dans les mêmes pro« portions, forme un balcon spacieux qui couronne la base du dôme, qui est dans le même style que les minarets.
Ce dôme a trente-cinq pieds de diamètre, et a la forme- d'un segment de globe coupé au tiers de son axe perpendiculaire, sa forme est dégagée et pleine d'élégance. Au sommet se trouve une petite colonne surmontée d'un croissant. ^
La simplicité de la salle, qui se trouve au centre et qui contient le mausolée, forme un contraste frappant avec 'la splendeur des ornements de l'extérieur. Malgré la sobriété avec laquelle elle a été conçue, elle est du plus grand effet.
Les murs sont en granit noir,', d'une telle finesse qu'on le prendrait pour du marbre, tout le plafond est en mosaïque avec des pierres, et l'on assure qu'il n'y entre pas une seule pièce de bois. Il est plat et divisé en compartiments carrés, très-ornés. Quoique les traverses soient composées de plusieurs pierres assemblées, elles sont maintenues par ce ciment indou à l'épreuve des siècles, qui les relie de façon à leur donner la solidité d'une pièce unique.
Il est étonnant que d'aussi grandes masses, ainsi disposées, aient pu résister plusieurs siècles sans en avoir éprouvé le plus petit dérangement.
En haut des galeries, tous les interstices des pierres sont remplis de plomb fondu, et les
LES RUINES DE BEDJAPOUR. 32g
clefs de voûte et les pierres des cintres sont toutes reliées aux autres parties de Tédifice et entre elles par de fortes barres de fer.
Les parapets et les murs sont enrichis de superbes sculptures et d'inscriptions tirées du Coran ; le tout est divisé également en plusieurs compartiments. Les inscriptions sont formées en relief et si bien polies qu'elles ont Téclat du verre. Dans certaines parties, les lettres sont dorées et relevées en bosse sur un fond bleu émaillé et orné de fleurs.
Je ne saurais mieux comparer la splendeur de cet ensemble, qu'aux enluminures d'un manuscrit, moyen âge, qui seraient exécutées en relief, et uniraient ainsi les beautés de la sculpture à celles de la peinture.
Les portes, seuls ouvrages en bois qui existent dans cet édifice, sont fort belles et garnies de clous dorés.
Les corridors sont de chaque côté couverts d'une grande variété d'ornements, d'une exécution à défier le ciseau des sculpteurs modernes. Quatre fenêtres existent des deux côtés de ces portes ; elles sont, ainsi que les arches qui les couronnent, faites en granit rose et garnies d'arabesques et d'inscriptions.
Dans aucun monument du monde je n'ai vu
chose plus gracieuse, plus légère et plus originale. ^
Elles ne laissent passer quMn faible jour à rintérieur* Tout contribue à donner à Pensemble du monument un aspect mystérieux et une obscurité solennelle bien appropriés à sa destination.
Je m'approchai des sarcophages placés du nord au sud, et en déchiffrant les inscriptions, en langue kanara, qui s'y trouvaient, je vis que le premier renfermait le corps de Hadj-Bourrasahib, la mère dlbrahim-Padshah ; le second, celui de Taj-sultane, la reine épouse du Padshah ; le troisième était occupé par le roi. A côté de ce dernier, se trouvait Zora-sultane, sa fille si regrettée, et son plus jeune fils, Boranshah.
Tous les tombeaux des musulmans de l'Inde sont ornés de baldaquins de soie ; chacun, à cet égard, rivalise de luxe. C'est à peine si la demeure dernière de la famille dlbrahim est entourée de quelques lambeaux d'étoffe, qui n'ont plus ni formes, ni couleur. Dans cette capitale de son ancien empire, qu'il passa toute sa vie à embellir, il ne se trouve pas aujourd'hui un seul musulman assez riche pour entretenir le tombeau d'Ibrahim, et ceux des êtres qui lui furent chers.
Et cependant, parcourez cette ville en ruines, demandez à chaque monument d^utilité pu»
blique, la léproserie, les caravansérails, les fontaines, les asiles pour les malheureux, qui a fait cela ? On vous répond invariablement, Ibrahim- Padshah.
Ce prince doux, humain, éclairé, qui ne fit aucune guerre et ne s'occupa que du bonheur et de la prospérité de ses sujets, n'a pas assez fait pour être sauvé de l'oubli. S'il avait massacré quelques millions d'hommes et volé deux ou trois provinces, l'histoire n'aurait pas assez de louanges, pas assez de lauriers ; le génie, pour elle, ne consiste pas à développer et à améliorer les hommes, mais bien à savoir les lancer le fer à la main les uns contre les autres...
Pauvre Ibrahim ! tu fus honnête et bon, et je ne quitterai pas cette antique Bedjapour sans renouveler d'une main pieuse les tentures qui abritent le mausolée où tu reposes avec les tiens.
Cette offrande du kafir, de l'infidèle, je serai glorieux de la faire au seul souverain, peut-être, qui ne fit pas répandre une seule goutte de sang dans sa vie...
La galerie qui environne la salle est remarquable par son toit de marbre sculpté avec un art infini. Il est divisé en cent quarante-quatre
compartiments, tous surchargés de sculptures et dont pas un n'est conçu dans le même style.
Chaque division est formée par une seule plaque de marbre, et offre un mélange élégant d'arabesques en guirlandes de fleurs, de ces dessins brillants et animés dans lesquels les artistes indigènes excellent, et que les Arabes ont rapportés de Tlnde en Europe. Toutes les richesses que l'imagination peut rêver se trouvent étalées là par le ciseau du sculpteur, et le fini de l'exécution défie toute comparaison.
La mosquée, qui fait face à ce splendide mausolée, est dans le même style de goût et de n^agnificence. Un étang sacré et une fontaine séparent les deux monuments. L'édifice est couronné d'un dôme plein de majesté, qui s'élève audessus de deux étages flanqués de minarets d'une légèreté et d'une élégance sans pareilles.
Une des choses que l'on remarque le plus dans ces deux monuments, c'est la délicatesse avec laquelle les pierres de leurs constructions extérieures sont assemblées ; il est presque impossible de trouver leur point de jonction.
Je passai plusieurs heures^ à visiter en détail cet admirable splécimen de l'art indou, qui peut soutenir et défier même toute comparaison avec les plus belles productions de la Grèce et de Rome.
LES RUINES bE BEDJAPOUR. 333
Pendant ce temps-là le Chek-Moulik me racontait des légendes, qui toutes avaient trait aux faits et gestes d'Ibrahim, son souverain bienaimé.
J'employai ma journée entière à rendre une visite sommaire à tous les autres monuments ; je voulais avoir de suite une idée d'ensemble de ces imposants vestiges, qui indiquent tant de forces et tant de vitalité chez ceux qui les ont édifiés, et qui restent seuls debout, dernier souvenir d'une civilisation qui n'est plus.
Parmi eux je remarquai : le tombeau de Mahomed-shah, ou Bourra-Goumbooz (grand dôme), comme rappellent les Indous, qui m'avait déjà frappé la veille à notre arrivée, et dont le dôme surpasse celui de Saint- Pierre de Rome. Il est aussi admirablement conservé, à part les chambres construites sous les colonnades, et destinées aux pèlerins et voyageurs, qui sont dans un état complet d'abandon et à demi écroulées. Puis le palais aux sept étages, entièrement en ruines. La mosquée de Mustapha-Khan, qui s'élève presque au centre de la ville. Le temps, qui a exercé ses ravages sur des centaines de monuments , semble ' n'en avoir épargné que cinq ou six, pour augmenter les regrets qu'éprouve le voyageur de ne les voir pas s'offrir tous debout, à son admiration. Asser-
Mahal, immense forteresse, dont Tenceinte protégeait trois magnifiques palais, tout cela n^est presque qu'un monceau de décombres.
Ce qui frappe le plus au milieu de ces ruines gigantesques, c'est le contraste qu'offrent la fraîcheur et la solidité de plusieurs constructions,: avec la désolation et la décadence qui régnent i côté. Certaines portions de la ville présentent un tableau de monuments tellement bouleversés, que Ton se demande si c'est bien le temps et la négligence des hommes qui ont pu causer tous ces ravages et si quelque révolution terrestre n'a pas passé par là... Ce qui semblerait donner raison à cette supposition, c'est qu'à chaque instant, s'offraient à mes regards des fractions de colonnades, des chapiteaux, des parties de dômes ou de minarets, qui avaient conservé dans toute leur fraîcheur et leurs fines dentelles sculptées, et les dorures dont on les avait revêtus .
A chaque ruine le moullah attachait sa légende.
Nous passions près d'un petit étang dont les eaux avaient une couleur laiteuse, sans doute à cause de la nature des terrains traversés par la source qui l'alimentait. Chek-Moulik trouva le moyen de me dire qu'un des anciens souverains de race indoue du Deccan, ayant fait le
vœu, dans un moment de folie, d'amener le Gange à Bedjapour, un saint pénitent le sauva par un miracle des grands malheurs qui l'attendaient pour inexécution de sa promesse.
— Fais creuser un étang, dit-il au souverain, et attends mon retour.
Il se mettait en route, et six mois après il rapportait une panelle d'eau du Gange, qu'il versait pieusement dans l'étang qu'on avait creusé, en récitant des memtrams. Chose admirable ! il y en avait à peine de quoi prendre un bain de pieds, mais à peine l'eau sacrée eut-elle touché la terre qu'elle se mit à gonfler, gonfler si rapidement, qu'en quelques minutes l'étang fut plein. Une s'est jamais asséché depuis, et son eau a toujours conservé la couleur de celle du Gange.
— Tu crois à cette histoire, n'est-ce pas, mouUah ? fis-je à mon guide.
— Certainement, saëb, me répondit-il avec dignité.
Je ne pus m'empêcher de sourire ; il me regarda et me dit :
— Est-ce que, dans ton pays, la puissance divine ne s'est pas manifestée par des faits semblables ?
— Si fait, moullah I si fait, et nous avons par là-bas des gens aussi habiles qu'ici, qui
ont trouvé ou plutôt fabriqué une source merveilleuse comme celle-ci, et ils mettent son eau en bouteille, et la vendent pour guérir les engelures et les névralgies.
— Je ne comprends pas, saëb...
— Je le pense bien, fis-je en riant de plus belle. . .
Et je continuai ma promenade.
Un volume ne suffirait pas à narrer toutes les histoires à dormir debout que le brave homme me conta, le lecteur me saura gré de lui en faire grâce.
Lorsque je rentrai le soir à Taj-Boulé, la nuit était venue complètement, car j'avais voulu jouir, du haut d'un des minarets du tombeau dlbrahim, de Tadmirable spectacle du soleil couchant, faisant jouer ses derniers rayons au milieu de ces ruines.
Le capitaine était de retour depuis longtemps, le guépard s'était bien comporté, et trois sangliers et deux cerfs, que Ponousamy était en train de découper et de recouvrir de sel, témoignaient de son habileté.
Je ne parle pas des lièvres, il y en avait une dizaine au moins, et Tchi-Naga, qui les avait dépouillés, était en train de les désosser pour en faire une monstrueuse terrine, d'après les
LES RUINÉS DE BEDJAPOUR. SSy
principes que lui avait inculqués le célèbre Chek- Metor, mon cuisinier du Bengale.
Toute cette viande devait être, en effet, salée et préparée séance tenante ; le lendemain, il eût fallu la jeter aux chacals.
Mon ami me raconta en riant à demi, et avec un certain embarras, qu'avant de franchir le mur d'enceinte de Bedjapour, ses dix rabatteurs lui avaient demandé quelques caches pour acheter un peu de nourriture ; il leur avait remis une roupie à chacun, c'est-à-dire dix fois plus que leur journée entière ne valait. Ils étaient partis soi-disant pour aller chercher un peu de riz et de poisson fumé au bazar, et il ne les avait pas revus.
Je sus de Tchi-Naga qu'il n'avait pas pris d'abord la chose aussi bien, et que pendant une partie de la journée il n'avait parlé que de leur brûler la cervelle ou de les faire pendre.
Il avait alors, pour ne pas rentrer sur un aussi piteux début, chassé avec Ponousamy et Tchi-Naga, et le succès qui avait couronné sa persistance n'avait pas peu contribué à calmer son irritation. Il est bon de dire aussi que Tchi- Naga était un chasseur émérite; toute son enfance s'était écoulée dans les jungles de Karnatic; il connaissait admirablement les réduits affectionnés par les fauves et les grands gibiers.
Il avait donc pu, en dirigeant le guépard, éviter les uns et forcer les autres.
A l'issue du repas, je proposai au capitaine de venir, comme la veille, faire un tour par la ville.
— Nous rencontrerons bien, lui dis-je, deux ou trois de vos rabatteurs aux abords des boutiques de tchandos.
— Que prétendez-vous ?. . .
— Leur donner une leçon dont ils se souviendront.
— Bast ! répondit mon brave compagnon, que sa belle chasse avait complètement radouci, je leur fais cadeau de la roupie qu'ils m'ont escroquée.
— Je n'ai pas Pintehtion delà leur faire rendre, il y a beau temps, du reste, qu'elle est bue, mais il ne faut jamais permettre aux indigènes de se moquer de vous, sous peine des plus sérieux inconvénients. Encore une aventure comme celle-là, sans que nous infligions aux coupables un châtiment exemplaire, et à vingt lieues à la ronde de Bedjapour, on saura qu'il y a des belattis qui ne savent pas se faire respecter, et nous serons exposés à chaque instant à être pillés par les maraudeurs. Dès que le blanc perd son prestige dans l'Inde, c'est fini de lui, et ce qu'il a de mieux à faire, C'est de quitter
LES RUINES DE BEDJAPOUR. SSg
le pays. Ses domestiques le voleront et le planteront au milieu de la forêt ou de la jungle; à toutes ses demandes on répondra par des railleries, nul chez ce peuple, qui ne respecte que la force, ne le prendra plus au sérieux... Ainsi donc, mon cher ami, malgré votre pardon, il faut qu'une correction méritée soit infligée à un ou deux de nos rabatteurs, tant pis pour ceux qui nous tomberont sous la main.
Nous partîmes bien armés, en cas d'aventure, suivis par Tchi-Naga et Ponousamy ; nous descendîmes lentement la rue des Imans, dans laquelle presque tous les marchands de liqueurs fermentées s^étaient installés, nous dissimulant le plus possible au milieu des ruines et des endroits peu éclairés; le mouUah nous accompagnait pour quMl n'y eût pas d'erreur commise.
A la première boutique, nous aperçûmes un indigène qui, à notre vue, se rejeta brusquement dans l'ombre ; sur un sîgne, nos deux do* mestiques l'empoignèrent, il fut traîné sous une lampe et reconnu pour un des dix farceurs du matin; maintenu en respect par ses deux gardiens, je l'obligeai à s'incliner, et lui administrai une vingtaine de coups de canne sur la partie la plus charnue de son individu. Je dois dire, pour être véridique, que ces coups n'auraient même pas fait pleurer un enfant, je
ne les administrais que pour la parade, mais Teffet était suffisant, le bâton étant un objet impur chez les Indous; toute sa vie ce rhodias allait garder une tache indélébile et porter le sobriquet de Belattùdjita^ — battu par un étranger. — Le bruit que fit cette petite exécution et les éclats de rire des Indous qui se moquaient du pauvre diable donnèrent sans doute réveil aux autres, car ce fut le seul sur lequel nous pûmes mettre la main ce soir-là.
Nous regagnions tranquillement Taj-Boulé par une petite ruelle, au bout de laquelle nous apercevions le vieux monument se profiler dans Tombre, lorsque le mouUah nous dit à voix basse, et de ce ton mystérieux propre à ce genre d'offres :
— Voilà deux jours que les saëbs sont ici, et ils ne sont pas encore allés voir les belles filles?
Je m'attendais à la question, car dans l'Inde on vous demande cela exactement comme on vous dit ailleurs :. Avez- vous déjeuné ? et ce serait un véritable déshonneur pour un hôte s'il n'offrait à celui qu'il reçoit sous son toit, la table, le couvert et la femme; dans certaines castes le voyageur peut choisir parmi toutes les femmes de la maison, sans en excepter celle du maître, et ce choix est considéré comme un honneur
par celle qui en est l'objet; d'autres castes encore, comme celle des Tchaléas ou écorceurs de cannelle, font déflorer les jeunes filles à l'époque de leur nubilité, par les étrangers, et ce sacrifice à Nari, l'immortelle déesse de la fécondation universelle, est considéré comme tellement méritoire, qu'une jeune fille ne trouve à se marier que quand elle l'a accompli.
Quoique le moullah ne fut point notre hôte, mais simplement notre guide, il devait être fort étonné que, suivantj'habitude de la plupart des voyageurs, nous ne lui eussions point encore demandé de nous présenter à quelques beautés de son pays. Il avait donc cru qu'il était de son devoir de nous rappeler qu'il était à notre disposition.
Nous avions passé une partie de la nuit précédente à admirer le magique spectacle des ruines de Bedjapour, à demi éclairées par les lampes des marabouts, notre entretien sur les usages funéraires avait duré presque jusqu'à l'aube, la journée passée au milieu des ruines avait été assez fatigante, et j'étais fort peu enchanté de passer une seconde nuit sans sommeil; mais, avant que j'aie eu le temps d'articuler une parole, le capitaine avait déjà répondu à Chek- Moulik, que nous ne pourrions Inieux employer
notre soirée qu'à recevoir la visite de quelquesunes des beautés de Bedjapour.
Je n'avais plus qu'à me taire, ne voulant pas avoir d'affaire avec mon ami.
— Les nautchnys sont musulmanes, dles ne sortent pas et les saëbs seront obligés d'aller les voir chez elles, répondit le moullah.
L'expression de nautchny a, dans le centre et dans le nord de l'Inde, le même sens que celui de devadassy dans le sud et à Ceylan, les deux mots signifient bayadère, danseuse, prêtresse de l'amour.
— Que vous semble de cela ? me dit le capitaine, qui voulait avoir l'air de me consulter.
— Nous n'avons qu'à suivre le moullah, répondis-) e en souriant.
Les dernières paroles de notre guide avaient totalement changé le cours de me*s idées.
J'avais vu des bayadères et des nautchnys dans la plupart des provinces de l'Inde, mais je n'avais pas encore pu être admis chez celles de race musulmane, qui d'ordinaire ne reçoivent que leurs compatriotes; les paroles de Chek-Moulik avaient donc piqué au plus haut degré ma curiosité.
Nous pénétrâmes à sa suite dans un dédale de petites ruelles, risquant à chaque instant de
nous choquer contre les blocs de marbre ou de granit qui, de tous côtés, encombraient le chemin; nous contournâmes une bonne partie de Bedjapour par l'ouest, et l'impatience commençait à nous gagner, lorsque notre guide nous dit à voix basse :
— Va, saëb (c'est ici, seigneur).
Nous nous trouvions en face d'une petite poterne, percée dans un long mur blanc, suivant la coutume musulmane, les autres ouvertures devant toutes donner sur des cours intérieures ou sur des jardins.
Chek-Moulik gratta doucement à la porte, qui s'ouvrit à l'instant même.
— On nous attendait, fis-je à l'oreille de mon ami, étonné que j'étais de cette promptitude qui n'avait rien d'oriental, et de fait nous vîmes bien, par la suite, que la réception avait été préparée, let que le mouUah avait dû prévenir de notre visite.
— Salam, saëbs, nous dit dans l'obscurité une petite voix douce et chaudement timbrée ; par rouverture nous arrivaient à flots, de l'intérieur, de tièdes émanations de sandal, de vétyver, d'encens et de musc, qui me firent hésiter un instant. Je savais que les bayadères musulmanes avaient recours à tous les moyens d'excitation et abusaient du hatschich et, pour en avoir déjà
pris une fois, j'étais, par le souvenir, presque effrayé de ce qui allait arriver.
Le lecteur me permettra de Téclairer en deux mots ; sur ce point je défie toute contradiction de quiconque a véritablement habité l'Orient.
Le hatschich produit les effets les plus imprévus, et nul ne peut les régler : il plonge les uns dans des jouissances telles que les rêves les plus insensés ne peuvent en donner une idée, et aux autres il donne de terribles sensations d'eflfroî, et les place en face des plus effrayants mirages.
J'ai connu un amateur de hatschich qui, tous les soirs, assistait à sa mort par décollation, il voyait rouler sa tête, poussait des cris affreux et, malgré cela, recommençait tous les soirs.
Il n'y a pas de différence entre un homme pris fortement de hatschich et un fou ; le hatsdiich, c'est la folie pendant quelques heures, et ce qu'il y a de plus terrible, une espèce de folie d^mi-lucîde qui vous fait dire à chaque instant à vous-même : Est-ce que je parviendrai jamais à recouvrer ma raison ?
La première fois que j'en pris, je fus pendant toute une soirée sous le coup de la sensation suivante : il me semblait que le plancher se dérobait sous moi, je tombais alors pendant plusieurs minutes dans des gouffres insondables;
la respiration me manquait, je poussais des cris inarticulés ; tout à coup j'éprouvai un choc terrible, comme si j'avais touché le sol; je regardai autour de moi, je n'avais pas quitté Tappartemerit où je me trouvais, seulement j'étais étendu sur le plancher; dès que je m'étais relevé, la même sensation recommençait avec toutes ses péripéties jusqu'au choc final.
A un moment donné, une lueur de raison m'inspira l'idée de rester couché par terre puisque la sensation finissait dans cette position; cela me fut impossible; je souffrais, et j'avais soif de ces sensations étranges, et chaque fois je me relevais de nouyeau pour retomber et rouler dans l'espace, avec toutes les sensations de l'homme qui tomberait d'un ballon, d'une hauteur incommensurable.
Les Indous rendent par un dicton populaire cette situation étrange, qui fait que vous ne pouvez vous soustraire aux impressions qui vous oppressent :
Ils disent :
— Les plantes^ les animaux, sont les esclaves de rhomme, t homme est V esclave du hatschich.
On comprend l'hésitation dont je fiis saisi au moment de franchir le seuil de la demeure des nautchnys.
Je dis rapidement à mon compagnon :
— Capitaine, le hatschich, c'est une nuit de délire et de folie.
— Bah ! me répondit-il, nous sommes au pied de la citadelle, il n'y a plus à reculer, et il entra.
Je le suivis, et la porte se referma doucement derrière nous,
— Je vous attends ici, saëbs, nous dit le moullah.
— Çinaia (venez) ! fit la petite voix qui nous avait souhaité la bienvenue.
A tout hasard j'étendis la main, et le contact imprévu d'une épaule fraîche et charnue, que je sentis, à peine recouverte d'une gaze légère, me fit frissonner.
Une main saisit la mienne, et nous traversâmes un assez long corridor, au bout duquel une épaisse tenture laissait filtrer quelques rayons de lumière. Ce rideau s'écarta subitement pour nous donner passage.
Nous étions l'un et l'autre aux bras de deux ravissantes conductrices... Je ne sais si je puis décrire leur costume... Bah! nous sommes en Orient, la femme n'y a d'autre occupation que de se faire aimer, et d'embellir Tamour qu'elle nous donne, et ce que l'on aime en elle, ce sont ces formes pures qu'aucun carcan civilisé n'^a jamais déformées... ces formes qui font
revivre, et marcher devant nous, les statues antiques, qui nous font rêver des ^modèles de Praxitèle et de Phidias.
Il est certain que Toeil se forme par la vue constante du beau, et que les grands artistes de l'antiquité, au milieu de cette grande liberté de mœurs et d'allures de leur temps, se sont formés plus facilement qu'ils ne l'eussent fait à notre époque d'hypocrite pruderie ; aujourd'hui on ne va plus causer chez Phryné, Laïs ou Aspasie qui vous laissaient encore, comme à l'orateur antique, la force de fuir un repentir; on se ruine pour des gueuses, avec la honte de s'être traîné dans la boue pour des femmes sans esprit, sans grâce et sans beauté.
Nos deux musulmanes n'avaient d'autres vê* tements que quatre anneaux d'or massif aux poignets et aux chevilles et quelques mètres de gaze enroulés autour des hanches qui, par une extrémité^ étaient négligemment rejetés sur l'épaule, sans rien voiler de leurs délicates et mystérieuses beautés.
Les deux jeunes filles nous firent asseoir à côté d'elles sur un large divan; elles pouvaient avoir de quatorze à quinze ans, l'âge où sous ces chaudes latitudes la femme atteint la plénitude de son développement.
Noua étions dans une salle assez grande,
348 voVâge au pays des brahmes.
complètement circulaire, 'qui avait dû nécessairement appartenir à quelque monument en ruines, et que les nautchnys avaient fait rattacher à leur maison. Cette salle était somptueuse, malgré la simplicité qui avait présidé à son ornementation.
Les murailles étaient complètement cachées par des tentures en soie du Bengalor et le sol recouvert par des tapis de Kanawer et de Cachmir; tout le tour de la muraille régnait un divan très-bas, garni de broché de Daca et large d'environ deux mètres, ce qui permettait de s'y coucher dans tous les sens.
Sur deux trépieds d'argent, brûlaient des boules parfumées qui emplissaient la chambre d'odeurs acres et enivrantes.
Les deux jeunes filles s'assirent à nos pieds, et la tête appuyée sur un bras dont le coude reposait négligemment sur nos genoux, elles se mirent à nous regarder curieusement, nous demandant qui nous étions, d'où nous venions et si les femmes de notre pays étaient plus belles qu'elles ; comme elles parlaient très-bien le tamoul, il fut facile de nous entendre, et je répondis aux demandes des charmantes créatures en épuisant, à leur égard, toute la poétique orientale.
Et, je dois le dire, je n'eus pas de peine à le faire... Ceux qui ont eu occasion de voir ces
magnifiques juives au teint mat, à la figure de Tovale le plus pur, aux grands yeux languissants et aux cheveux noirs, comme on en rencontre parfois au Maroc, en Algérie et dans les régences de Tunis et de Tanger, pourront seuls comprendre à quel rare type de beauté appartenaient nos deux nautchnys; leur peau, quoique * chaude et colorée, avait des tons de nacre et de lait, on eût pu modeler leurs membres et leur poitrine pour faire une Vénus adolescente, et leurs visages vifs et enjoués, malgré la sévérité de leur long profil de camée antique, avait conservé toutes les grâces de Tenfance.
Je ne sais combien d'heures nous causâme3 ; le capitaine ignorait la langue douce et imagée dont nous nous servions; mais comme marin c'était un homme d'action, et il faisait éclater son admiration par Ja plus expressive des pantomimes.
Peu à peu, en bavardant avec la charmante enfant dont la tête était coquettement appuyée sur mes genoux, je m'isolai à ce point que je ne songeai plus à mon compagnon, et tout en caressant l'opulente chevelure tressée avec des fleurs de la gentille Nourmahl, c'est le nom qu'elle s'était donné, j'écoutais avec ravissement tout le répertoire de chants d'amour qu'elle fit défiler devant moi.
35o VOYAGE AU PAYS DES BRAHMES.
Ces choses-là ne se traduisent pas de sang-froid, et, dans nos langues d^Europe, on les trouverait impudiques. Sous le ciel de Tlnde, dans cette atmosphère chargée de parfums, avec les inflexions mélodieuses du tamoul dans la bouche d'une aussi gracieuse interprète, c^était tout amplement le Cantique des cantiques de Tamour universel.
A un moment donné, la tète prise par les parfums excitants qui se dégageaient des trépieds enflammés, je me sentis saisi par une invincible somnolence. Ce n^était pas le sommeil, c^était comme une ivresse qui vous laisserait éveillé, mais en supprimant votre volonté; je jetai des regards languissants autour de moi... le capitaine et sa nautchny avaient disparu.. < Quel terrible homme que ce capitaine Ûurand... et quelle belle fille que cette Nourmalh. • . . ^ kl... «.•••
Je ne sais combien de temps j^avais dormi, à demi asphyxié par les parfums mélangés de canabis indica (chanvre, base du hatschich) que Ton avait brûlés dans la salle, lorsque je m^éveillai doucement au bruit du tam-tam et de la vounei, qui se répondaient en cadence entre les mains de deux vieilles musulmanes accroupies dans un coin ; le capitaine était assis à mes^ côtés, et les deux jeunes nautchnys, dans la même
LES RUINES DE. BEDJAPOUR. 3b I
position qu^au début, souriaient malicieusement en nous regardant.
Au fond de la salle une dizaine de nautchnys, enveloppées de la tête aux pieds dans d^épais flots de gaze et le visage voilé, se tenaient immobiles comme des cariatides.
Sur un signe de Nourmahl, une d^elles se détacha, et prenant un petit plateau qui se trouvait à ses pieds, vint nous le présenter ; il contenait quatre coupes en porcelaine historiées, deux fois grandes comme un dé à coudre, munies d'une petite spatule d'ivoire et pleine d'une composition transparente et légèrement rosée.
Les deux jeunes filles en prirent chacune une et nous les imitâmes.
Je goûtai, c'était de la confiture de rose au hatschich.
J'eus de nouveau un instant d'hésitation; mais en voyant Nourmahl et sa compagne manger sans sourciller le contenu de leur coupe, je m'exécutai bravement. Inutile de dire que mon compagnon avait vidé la sienne sans attendre rilon exemple.
Pendant ce temps, le tam-tam roulait en sourdine et sur la vounei, sorte de luth à trois cordes, une des deux musiciennes faisait entendre un ton mélancolique et doux. Les dix naut-
chnys voilées n'avaient ni quitté leur place ni fait un seul mouvement.
Au bout d'une demi-heure environ, pendant laquelle ces statues animées mais immobiles exercèrent sur nous une véritable fascination, commença à se dérouler le plus étrange de tous les spectacles que j'aie vus de ma vie.
Avec une rare habileté on avait laissé au hatschich le temps d'agir, et juste à l'instant où nous commencions à ressentir ses effets, nous vîmes la gaze qui entourait les nautchnys se dérouler peu à peu et découvrir graduellement le visage, les épaules, la poitrine, les bras et le torse de dix jeunes filles dont la plus vieille n'eût certainement pas eu l'âge légal pour se marier en Europe.
Nourmahl ayant de nouveau frappé dans ses mains, toutes se prirent par le bras et s'avancèrent lentement dans notre direction ; à chaque pas qu'elles faisaient, la gaze qu'elles ne retenaient plus de la main continuait à descendre, et bientôt elles se trouvèrent exactement dans la situation des trois Grâces, attisndant le jugement du berger Paris.
A ce moment elles se mirent à danser lentement avec ces inflexions de la poitrine et des hanches, propres aux aimées de l'Orient, dardant sur nous de longs regards pleins de pro-
voquantes promesses; les effets du hatschich arrivèrent bientôt à leur paroxysme, et je me sens incapable de décrire les sensations diverses qui vinrent nous assaillir. Ce n'étaient plus dix femmes que nous avions devant nous, Tillusion, le mirage du hatschich, en moins de rien, eut quadruplé, quintuplé, décuplé leur nombre, du moins je parle pour moi, car, sous rinfluence de Tenîvrement par le canabis indica, il n'y a pas deux personnes qui éprouvent les mêmes sensations, et je vis bientôt devant moi comme un océan de fleurs, — le tapis sans doute aidait à Tillusion, — dont les flots légèrement agités roulaient des têtes charmantes, des seins éblouissants et des bras entrelacés qui ressemblaient à des serpents plus blancs que la neige, et ces flots m^attiraient à un point que peu à peu, et comme malgré moi, j^y plongeai ardemment ; alors les flots, prenant la forme de bouches ravissantes, vinrent me donner une cascade de baisers chauds et parfumés et il me sembla que je buvais ces baisers â même avec les fleurs qui formaient Teau de Pocéan et que Tocéan allait tarir... Tout à coup je me dis : Plus de baisers, plus de fleurs, mais l'humanité va finir, et c'est moi qui en aurai tari la source... Saisi d'effroi, je me mis â nager au milieu de toutes ces formes enchan-
teresses qui semblaient me disputer le passage. Enfin, j^atteignis mon divan sur lequel je me hissai... peine perdue, l'attraction recommença plus âpre, plus puissante encore, et de nouveau je plongeai au milieu de cet océan enchanté, plein de fleurs, de parfums et d^ardentes sirènes
Et cela dura toute la nuit et une partie de là matinée du lendemain : cela dura jusqu'à l'heure où le hatschich voulut bien nous rendre la liberté. . .
J'ai essayé de dépeindre exactement mes sensations , et le lecteur peut voir que je n'ai pas exagéré en disant que le hatschich procurait une folie exaltée qui durait pendant tout le temps qu'on restait sous son influence.
Une chose bien singulière, c'est que j'ai repris du hatschich une fois encore quelques années plus tard, et ma sensation n^a pas varié, la nature de mon tempérament m'a toujours offert un résultat identique.
La première fois, je tombais dans le vide.
La seconde fois, je plongeais au milieu d'un océan de fleurs et de beautés enlacées.
La troisième fois, les bayadères qui m'entouraient me paraissaient changées en papillons, sous la forme humaine cependant, et elles pas-
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saient leur temps à m'enlever et â me {laisser retomber entre les bras les unes des autres.
Mais, Je dois le dire, jamais lehatsc±iich n'a eu pour moi de roses sans épines dans les instants des plus grands ravissements ; j'ai toujours éprouvé une souffrance étrange, qui me paraissait venir d'un effroi inconscient que je ne pouvais dominer». .
Lorsque nous eûmes repris â peu près possession de nous-mêmes, les charmantes nautchnys nous conduisirent au bain, et nous offrirent, avant de prendre congé de nous, un magnifique .déjeuner, où tous les genres de cary vinrent lutter avec art pour aiguiser notre appétit.
Nous avions pour une demi-heure de marche avant de regagner Taj- Boulé, aussi fîmes-nous donner Tordre à Mahadèva de venir nous chercher... En arrivant, nous nous jetâmes dans nos hamacs, où nous dormîmes jusqu'au lendemain sans désemparer.
Étonnez-vous donc (car il y a des nautchnys pour toutes les positions sociales) qu'un peuple, qui se donne périodiquement de telles jouissances, de telles secousses ;au cerveau, soit un membre mort dans l'humanité, et ne soit plus bon qu'à allier la superstition à la débauche...
J'avais projeté de rester à Bedjapour trois
35b VOYAGE AU PAYS DES BRAHMES.
semaines, un mois peut-^être; mais au bout de huit jours, voyant que mon compagnon ne bougeait plus de chez les nautchnys, ce qui sous ces latitudes tropicales pouvait le conduire facilement à de dangereuses excitations cérébrales, je fis tout préparer pour le départ, et un beau matin, malgré ses protestations, nous le hissâmes à moitié endormi dans le haoudah de Mahadèva, et nous nous mîmes en marche dans la direction de l'ouest, sur la grande route dallée, œuvre magistrale des brahmes, de Bedjapour à Bombay, par Pounah. Douze jours après, sans autre incident, sur ce chemin magnifique, que ceux de la vie ordinaire du voyageur, nous arrivions sur la côte maharatte ou nord-malabare, en face de la petite île d^Éléphanta, ainsi nommée à cause d*un gigantesque éléphant de granit que Ton voit encore à demi enfoui sous terre. Les Indous lui donnent le nom de Gare-poor, ou lieu des caveaux.
Notre intention, après une petite station à Éléphanta et à Bombay, était de continuer notre voyage sur Karly et Ellora, d'où nous devions redescendre vers Golconde et Mazulipatam , terme de notre long voyage.
Nous n'étions pas arrivés sur la côte depuis une heure, qu'une embarcation indigène nous
conduisait à Gare-poor, où nous allions admirer les vieux temples taillés dans des montagnes de granit, et cette magnifique figure de la Trinité brahmanique, contemporaine des âges héroïques de rinde.