‹ Voyage au pays des éléphantsChapitre 14 sur 17 · I. Brahmatchari — Grihasta — Vanaprastha · texte numérisé non relu

I. Brahmatchari — Grihasta — Vanaprastha

vate vobis puellas, en présence de ces lois du vieux Manou, prescrivant la résignation, la tempérance, la probité, le culte de la vérité, toutes les chastes vertus, et ordonnant enfin de rendre le bien pour le mal^ plusieurs milliers d'années avant les philosophes chrétiens, qui ont prétendu révéler au monde la formule morale la plus pure.

Est-ce que Thumanité, comme Ta prétendu Lamartine, ne ferait que monter et descendre

sur la même route ? . .

La rencontre du dewalé bouddhiste et des deux contemplatifs, accroupis près du portique, avait tout naturellement fait dériver notre . conversation vers l'origine des vieux cultes de l'Orient, et l'esprit imprégné des mythes du passé, nous discourions sur les fables qui encombrent le berceau de tous les peuples, lorsque nous aperçûmes les premières maisons de Matoura où nous arrivâmes sur les dix heures du matin.

Le déjeuner et la sieste nous occupèrent pendant les instants de fortes chaleurs, et nous nous remîmes en marche avec ces fraîches brises du sud qui sont le charme de ces côtes pour aller coucher à Kahawatte.

Je n'ai rien à dire de spécial de Matoura, qui ressemble à toutes ces merveilleuses petites villes de la cote sud de Ceylan complètement perdues

au milieu des fleurs, et entourées d'une végétation tellement luxuriante que la plume impuissante à remplacer la vue ne pourra jamais en donner une idée : Dikwellé, Tangalle, Kahawatté, Tolawille, Hambanttotté, Mallellé, Paltoopanie, nids charmants de verdure, réduits hospitaliers que baigne TOcéan indien... que de fois, rêvant sous vos ombrages parfumés, n'avons-nous pas fait le projet de revenir, avec les êtres qui nous étaient chers, nous établir pour toujours sur vos gracieux rivages...,.

Les Anglais, pour se procurer les éléphants dont ils ont besoin, ont divisé les contrées où cet animal abonde en stations de chasse à la tête desquelles se trouvent des superintendants^ officiers de Farmée le plus souvent, qui sont chargés avec un nombreux personnel de la capture et du dressage de cet auxiliaire si intelligent de l'homme.

Le superintendant du Giraoué, colonel James Evans, avait sa demeure au-dessus de Kahawatté, et- comme je voyageais avec une lettre de sir John Lawrence, gouverneur général des Indes, me recommandant à tous les agents du civil and military service^ nous résolûmes de l'aller voir, et de nous faire autoriser à le suivre dans une de ses expéditions. Nous pensions que dans tous les cas, si nous

ne tombions pas chez lui à un moment de chasse, il consentirait toujours à nous faire accompagner par un de ses équipages.

En arrivant à Kahavatté, nous apprîmes que le superintendant était à soixante milles de là, dans la vallée de Balangoddé, et qu'il ne serait de retour que dans une huitaine de jours. Ce contre-temps n'affecta pas notre bonne humeur^ le voyageur est avant tout l'esclave des événements, et nous résolûmes d'employer ce temps à faire la petite chasse dans les environs aux oiseaux rares, et au gibier qui pullule littéralement dans toutes ces contrées.

Mon ami, grand collectionneur, s'adresserait aux bengalis, aux oiseaux-mouches, aux boulbouls, aux rossignols malabares, aux martinspêcheurs, et à ces variétés infinies d'admirables volatiles sur lesquels le soleil a répandu à foison toutes les nuances de son prisme ; quant à moi, je devais me contenter de pourvoir aux exigences de la cuisine.

Nous louâmes immédiatement un petit terri" toire sur le rivage pour y parquer nos bufflones, et par les soins de deux charpentiers indigènes une paillote de bambou, vaste et commode, recouverte avec des feuilles de cocotier, fut établie en quelques heures.

Le soir, nous avions retiré nos matelas des

charrettes, ainsi que les divers objets à notre usage, et nous étions installés chez nous. Quatre lampes en terre noire garnies d'incrustations bizarres, et remplies d'huile de coco, achetées par Amoudou au bazar de Kahawatté, furent fixées dans les différents coins, et les deux bancs de nos véhicules, recouverts avec des nattes, se donnèrent des airs de divans. De table nous n'avions nul souci, ayant Thabitude de prendre nos repas à la manière indoue, assis sur le gazon ou sur une natte suivant les lieux. Un peu avant le coucher du soleil, étendus à Tombre d'un gigantesque banian, nous regardions la troupe des Macouas et Karawés (castes de pêcheurs) qui préparaient sur le rivage leur départ pour la pêche, qui n'a lieu que de nuit dans ces parages, sans nous douter que la curiosité allait bientôt nous mettre en face de l'aventure la plus émouvante peut-être de tout notre voyage.

J'ai déjà dit que tous les villages de la côte étaient habités par des pêcheurs. Les Macouas sont malabares ou cyngalais, les Karawés sont de race maure. Tous les soirs ils partent deux par deux, sur des catimarons, sortes de radeaux, composés de trois grosses poutres de bois bien assemblées et unies par de fortes tresses en fil de coco. A l'avant, les trois poutres sont taillées de façon à former un angle très-aigu pour.fen-

dre les flots, l'arrière est coupé carré et légèrement équarri aux deux coins. Cette embarcation plate est entièrement insubmersible ; quel que soit le temps, elle navigue constamment à fleur d'eau et se dirige à l'aide de deux pagaies.

Deux Macouas la montent d'ordinaire, l'un la maintient dans la direction voulue pendant que l'autre pêche.

Cette vue ranima en nous un désir que nous avions souvent formulé ensemble, en nous promenant sur la plage de Pondichéry.

— Quelle belle nuit à passer en mer sur ce solide radeau ! me dit mon ami tout rêveur.

— Cela vous reprend, répondis-je en souriant.

— C'est une idée fixe !

— Mais dangereuse à exécuter.

— Beaucoup moins qu'elle ne le paraît; des milliers de pêcheurs partent ainsi chaque jour de la côte de Coromandel, et je n'ai jamais entendu dire qu'il leur soit arrivé le moindre accident.

— On raconte cependant que quelques-uns de temps en temps ne reviennent pas. Sans doute parce que, chassés au large par la tempête, ils ne peuvent regagner la côte sans boussole.

— Oui, là légende dit cela... mais on ne ferait jamais rien si on se fiait à tout ce qu'on raconte.

Les éléphants sauvages mettent chaque année à mal quelques chasseurs, cela n'empêche pas que nous ne soyons en passe d'aller leur rendre visite -, quand nous avons chassé le tigre et le buffle ensemble, au-dessus de Gengy, nous savions bien que c'était un peu plus dangereux que de poursuivre des lièvres, cela ne nous a pas arrêtés... Quant à moi, je me suis bien souvent promis de ne pas quitter l'Inde sans me procurer les émotions d'une nuit en catimaron sur l'Océan^ et ma foi, si vous voulez m'en croire, nous tenterons l'aventure.

— Vous y tenez ?

Absolument, il me semble qu'il n'y a pas de plaisir plus âpre que celui de se procurer la situation factice du naufragé qui vogue sur une épave, et cela sans courir aucun danger.

— Nous pouvons être enlevés par un coup de mer.

— Nous nous attacherons... et puis un gros temps n'est pas à craindre, nous ne sommes pas à l'époque du renversement de la mousson; dans ces longues périodes de calme, l'Océan met plusieurs jours à se faire^ et nous aurions vingt fois le temps de regagner le rivage si un changement de vent venait à se produire.

— Vous avez réponse à tout.

— Donc vous acceptez.

— Vous n'en doutez pas, j'ai cru devoir vous présenter plutôt des réflexions que des objections, et dès rinstant où vous êtes décidé à tenter l'aventure, je n'ai qu'un mot à dire... je vous suis ! •

— Beaucoup d'imprévu, des émotions singulières, et pas de dangers, voilà le bilan de notre excursion.

— Je le croîs comme vous, mais il ne sera pas inutile de prendre toutes nos précautions. J'appelai Amoudou et lui ordonnai d'aller s'entendre avec les Macouas pour le choix du catimaron et le prix.

Quand les braves gens apprirent que nous désirions les accompagner, ils voulurent tous nous avoir avec eux, et ils se mirent à chanter en chœur les louanges de leurs embarcations, toutes plus solides les unes que les autres.

Pour terminer le différend nous nous approchâmes d'eux et choisîmes nous-mêmes un large catimaron , composé de trois énormes troncs d'arbres qui ne paraissait pas, vu l'état des tresses de fibres de coco qui assemblaient ses différentes parties, avoir servi plus de deux ou trois fois ; en outre, la poutre du milieu était creusée comme une pirogue dans toute sa longueur, ce qui allait nous permettre de nous asseoir commodément dans la position ordinaire, au lieu de

conserver les Jambes horizontalement pendant toute une naît, ce qui eût été fort désagréable.

— Quel est ton nom? dis-je en tamoul au patron du catimaron.

— Chek-Toullah, saëb, me répondit-îL

— Tu es musulman ?

— Oui, saëb.

— Bien. Et à quel prix nous conduiras-tu sur ton radeau?

— Où les saëbs veulent-ils aller?

— Nulle part, nous désirons suivre la pêche et passer la nuit en mer, tu agiras exactement comme si nous n'étions pas là.

— Alors, saëb, vous me donnerez ce qu'il vous plaira.

— Tout homme qui travaille doit évaluer sa peine, fixe toi-même le salaire.

— La pêche sera-t-elle pour votre compte ?

— Non, nous te la laisserons.

— Dans ce cas, ce sera une roupie (2 fr. 5o c.) pour vous deux.

— Nous te donnerons une roupie chacun.

— Alors la pêche sera pour vous.

— Je te répète que tu restes entièrement maître de ton bateau, tu iras où tu voudras, tu pécheras comme tu Pentendras, et tu garderas le produit de ton travail, voilà nos conditions.

— Salam * ! saëb ! répondit le pauvre diable en portant la main droite à ses pieds, sur son cœur et à ses lèvres, ce qui est le plus grand signe de respect que les Cyngalais d'origine maure puissent donner.

Un pêcheur gagne par nuit, vu le bas prix du poisson, de douze à quinze sous en moyenne, et cependant ce qu'il rapporte ordinairement vaudrait en Europe plusieurs centaines de francs. Il est rare qu'il n'ait pas dans sa capture un ou deux de ces saumons noirs du cap Gomorin, fort communs dans ces parages, et que l'on est obligé de servir sur une claie d'osier, à cause de leur grosseur, ils pèsent communément de trente à quarante livres.

Chek-Toullah était donc ravi de notre générosité, il avait eu tout d'abord quelque peine à y croire.

— Puisque les saè'bs m'accompagnent, continua le Karawé, je vais faire la pêche aux flambeaux, cela les amusera plus que les lignes de traîne, de fond, ou les filets.

— Fais comme tu l'entendras. Quand partons-nous ?

— A votre disposition, saëb !

— Mais tu ne m'as donc pas compris, nous

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