I. Voir Voyage aux ruines de Goîconde
lam du départ, et s^enveloppant de nouveau dans leur long voile de mousseline, elles disparurent comme de blancs fantômes derrière les bosquets de cannelliers qui entouraient Thabitation.
— Vous plairait-il, messieurs, de coucher dans ce pavillon, et de dormir au milieu de cet air frais et réparateur? nous dit alors notre hôte.
Sur notre réponse affirmative, il envoya chercher des mauresques, sorte de vêtement de nuit en soie, et fit installer les hamacs que le sercar garnit de moustiquaires.
Au moment où nous nous disposions à nous coucher, le capitaine porta à sa bouche un sifflet d'argent suspendu à Tune des colonnes, et en tira un trille prolongé assez semblable à celui que lance le maître d'équipage pour appeler les matelots à la manœuvre.
— Que faites- vous? lui dis- je; est-ce une nouvelle surprise que vous nous ménagez ?
— Écoutez, me répondit-il simplement. Nous fîmes silence... et au milieu des bruits monotones du fleuve qui coulait silencieusement à quelques pas de nous, nous perçûmes vaguement dans le lointain, au bout de quelques minutes, trois ou quatre hurlements dont nous ne pûmes préciser exactement Porigine.
— Les panthères et les jaguars, nous dit notre hôte, sont en ce moment en quête de leur nourriture : à quelques milles en amont du Wallévé, il y a un abreuvoir très-fréquenté par eux, et il leur arrive quelquefois de venir rôder jusqu'auprès de ce pavillon.
— Ne pensez- vous pas alors qu'il serait dangereux de rester ici?
— Non, car je viens d'appeler mon garde du corps habituel.
Tout à coup, un éclat strident comme un déchirement de trombone nous fit tressaillir. Nous nous retournâmes... En face de la porte et masquant complètement la sortie, un énorme éléphant noir se tenait agenouillé sur ses pattes de devant, projetant dans la chambre sa longue trompe qui vint jusqu'à son maître pour chercher une caresse.
— Bien ! Hayder-Ali, lui dit ce dernier, couche-toi au travers de la porte, et que homme ou bête, personne ne passe.
Pour toute réponse, l'animal s'étendit tout de son long dans la direction indiquée, il avait apporté avec lui un petit faix de cannes à sucre pour égayer les ennuis de la veillée, et il se mit immédiatement à en mâcher une avec insouciance, en balançant de droite à gauche son énorme tête par manière de distraction.
— Maintenant, messieurs, nous dit le capitaine Frank Noian, intendant pour la reine de la station de chasse du Wallevé, nous pouvons dormir.
Cinq minutes après, nous étions commodément installés dans nos hamacs, et bercés par les harmonies étranges qui s'élevaient des jungles et du fleuve, malgré les glapissements des chacals et les rugissements des fauves, nous fermions paisiblement les yeux.
Le lendemain, quand nous nous réveillâmes, il faisait grand jour. Les fraîches brises du matin agitaient légèrement les tattis de vétyver qui garnissaient les croisées, une lumière chaude et dorée se décomposait en mille nuances différentes dans le feuillage des grands arbres, et les oiseaux chanteurs saluaient de leurs notes cadencées le retour du soleil.
On a beau la revoir cent fois, cette première heure des tropiques, célébrée par Jacquemont, et qui plongeait de Warren dans Fextase ; jamais on ne devient indifférent à ses charmes incomparables, et Tesprit le moins poétique, en face de cette nature qui se réveille toute chargée de fraîcheur, de parfums et d'éternelle jeunesse, se prend lui-même à se sentir plus heureux de vivre et plus jeune.
Le capitaine était déjà levé, et nous Tentendî-
mes qui donnait dans le jardin quelques ordres à son métis. Hayder- Ali avait également quitté son poste de fonction pour retourner aux coralîs. Le bain était prêt, nous nous y plongeâmes avec délice, et après avoir installé dans les appartements mis à notre disposition les différents objets à notre usage et nos armes, nous nous rendîmes dans la salle à manger où nous rencontrâmes notre hôte.
— Messieurs, nous dit le charmant compagnon, j'ai dérogé à mes habitudes ce matin en vous attendant ; je désire que vous sachiez que chacun est libre ici de l'emploi de son temps jusqu'au dîner, pour lequel l'exactitude est de " rigueur.
Le premier et le second déjeuner sont servis quand il plaît à chacun; le lunch n'a d'autre règle que l'heure de votre appétit; il est toujours prêt puisqu'il se compose d'œufs, de poissons fumés, de jambon et de bière. Quant au dîner, il est servi à six heures et demie et n'admet pas d'excuses. . ^
— Il nous paraît plus simple de suivre vos habitudes, répondis-je : nous ne formons pas une si nombreuse compagnie que nous ne recherchions toutes les occasions d'être réunis.
— Bien volontiers, messieurs ; si je n'avais pas mon service que je prends au sérieux, àl'en-
contre de la plupart de mes camarades, je vous demanderais vos habitudes et tout serait dit. Mais, puisqu'il y a nécessité, voici les miennes. A six heures du matin, je prends une tasse de moulocoutanie avec un verre de scherry, puis je me rends aux exercices de dressage.
A neuf heures et demie je déjeune et visite après les bureaux de Tadministration anglo-indigène qui sont sous mes ordres.
A une heure je lunche et fais la sieste jusqu'à trois heures, puis je retourne au champ de manœuvres, où les éléphants sont dressés à toutes leurs fonctions du train d'artillerie et des équipages jusqu'à cinq heures, moment où l'apaisement de la chaleur me permet de monter à cheval...
Nous fûmes tout à coup interrompus dans cette conversation par le refrain d'un coureur indigène qui descendait le long du fleuve, et poussait les cris monosyllabiques dont les bohis ont l'habitude de se servir pour s'entraîner euxmêmes :
OhîohI Kéihél
Oh! oh! Ké! ha!
Le coureur traversa sans s'arrêter l'esplanade qui entourait l'habitation, et arriva tout ruisselant de sueur aux pieds de l'escalier de la vérandah sous laquelle nous nous étions rendus
en Papercevant. Il s'inclina suivant le mode indou, élevant au-dessus de sa tête un pli cacheté qu'il avait apporté dans un petit sac suspendu à son cou.
Le capitaine décacheta la missive qui lui était adressée. Une lettre est toujours dans Tlnde un événement, et ce n'est pas sans émotion qu'on la déplie ; Tusage de s'écrire par pure politesse y étant fort peu répandu, en dehors des relations de parenté intime, on s'attend le plus souvent à des nouvelles graves ou importantes. C'est presque toujours inopinément qu'on y apprend la mort d'un parent ou d'un ami dont on a, vu la distance qui vous sépare de l'Europe, ignoré la maladie.
Nous regardions le capitaine sans nulle pensée d'indiscrétion, mais pour essayer de surprendre sur son visage un signe de joie ou de chagrin, lorsqu'il nous dit avec un large et franc sourire plein d'un inexprimable étonnenient:
— Messieurs, c'est une lettre du colonel Evans.
— Il arrive.
— Non, et je vous le donne en mille pour deviner ce qu'il m'écrit.
— Ma foi, nous préférons donner un gage.
— Eh bien, le colonel, des vallées de Balangoddé où il chassait, est allé à Colombo, appelé
par un message du gouvernement, et voici son laconique billet :
« La Reine vient de déclarer la guerre au Négus d'Abyssinie. Je suis nommé commandant du parc d'artillerie à dos d'éléphants qui se forme à Bombay. Envoyez tous mes bagages dans cette ville, je ne retourne pas à Wallevé. Vous êtes nommé superintendant de la station en mon lieu et place. A cause de la guerre qui va employer beaucoup d'officiers, votre position ne sera donnée à personne, et vous devrez vous passer d'assistant... »
Dans le même pli se trouvait un message du gouverneur de Ceylan, qui enjoignait au capitaine Frank Nolan d'expédier sur Pointe de Galles, à la disposition du service de l'artillerie, tous les éléphants dressés dont il pouvait disposer, et ordre lui était donné d'en rassembler immédiatement le plus grand nombre possible par l'achat et la chasse. Nous comptons, disait ce haut fonctionnaire, que la station de Wallevé pourra nous en fournir au moins deux cents...
En achevant de nous faire connaître ces documents, le capitaine, que le sentiment de la nouvelle responsabilité avait rendu d'abord soucieux, s'écria tout à coup avec feu :
— A demain. la grande chasse, messieurs, demain nous partons pour la jungle.
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VOYAGE AU PAYS *jES ÉLÉPHANTS. 349
Et ayant fait apporter des verres qu'il remplît de vieux wisky d'Ecosse: A la reine!... nous dit-il, il poussa alors trois hurrahs frénétiques, auxquels nous nous joignîmes volontiers.
Le soir même, tous les éléphants dressés à la manœuvre que possédait la station, furent expédiés sur Pointe de Galles. Et le lendemain, au lever du soleil, nous quittions les rives du Wallevé, pour nous enfoncer dans les vallées supérieures. Vingt-deux éléphants de chasse, admirablement dressés, possédant chacun leur cornac, et une cinquantaine de rabatteurs de la caste nilmakareya nous accompagnaient.
Le chef de file des éléphants se nommait Maha-Singha, du nom d'un des anciens rois de Ceylan, il devait à ses exploits cette distinction particulière.
Le capitaine avait mis à notre disposition l'illustre Hayder-Ali, notre gardien de la veille, sur lequel on avait installé un magnifique haoudah. Tinou et Amoudou, dont nous avions besoin pour notre service particulier, avaient pris place sur l'arrière-train de notre monture.
Le nouveau superintendant suivait sur un magnifique cheval de Singapour qu'il devait laisser au grand bengalow, de Talawa, lieu central déraillement.
Nous allions pendant des longs jours chasser
Péléphant sauvage au milieu des jungles, des forêts et des marécages... j'avais rêvé cette vie depuis mon excursion au lac Kendellé *, mes désirs les plus chers étaient satisfaits.