I. Deux cent cinquante mille francs
aucune autre partie du monde ils n'ont les mêmes prétentions à la richesse, à Topulence.
Cette confiante ambition de fortune, chez bien des gens auxquels leur nullité ne donne vraiinent que peu de droits, a quelque chose d'impertinent... »
Si le plus mince des employés de commerce ne peut vivre autrement qu'il vient d'être indiqué, qu'on juge par cela de l'existence que doivent mener les fonctionnaires du civil service et les officiers détachés dans les stations.
Le capitaine Frank Nolan n'avait pas fait ajouter un plat de plus à son dîner pour nous recevoir.
— Que voulez-vous, nous dit-il, lorsque nous désertâmes la salle à manger pour aller prendre le frais sous la vérandah, la vie se compose de mouvement et d'excitation ; loin de tout centre intelligent, constamment en présence de la forêt, de la jungle et du fleuve que vous entendez murmurer d'ici... pour ne pas me laisser aller à cette existence efféminée et pleine de charmes rêveurs que mènent, dans ce pays, les trois quarts de mes camarades, j'ai triplé mon personnel de serviteurs, j'ai six chevaux de selle, quatre d'attelage et cinq éléphants; je chasse avec un équipage qu'envierait un roi. Je couvre ma table de fleurs, d'argenterie et de cris-
taux, et elle est toujours servie comme sî dix personnes devaient dîner avec moi; je m'astreins à ne jamais pénétrer dans ma salle à manger en tenue négligée... suivant le dicton antique que vous connaissez : Frank Nolan dîne chez Frank Nolan, je cherche avant tout à conserver le respect de moi-même, à rester ce que m'ont fait ma famille et mon éducation, un gentleman^ et à éviter, par les soins incessants que réclament le nombreux domestique et le luxe dont je m'entoure, cet abrutissement systématique dans lequel tombent une foule de mes compatriotes, par l'abus des liqueurs fortes, l'oisiveté et les femmes.
La chasse et le dressage des éléphants donnent aux officiers de station qui ne s'en remettent pas à leur escouade indigène et tiennent à se rendre compte par eux-mêmes, la plus intéressante des occupations. Pour ma part, c'est avec un véritable bonheur que j'étudie Jces animaux extraordinaires, dont la rare intelligence me plonge parfois dans [des rêveries sans fin sur l'origine des espèces terrestres, et je me prends parfois à me demander, comme mon compatriote Darwin, si tout ce qui existe n'est pas dû à la modification lente, mais continue, de formes perfectibles sélectionnant peu à peu des qualités naturelles que l'hérédité perpétue.
— Je suis heureux, mon cher hôte, interrompîs-je, de vous dire que je partage entièrement vos idées, et je professe pour l'éléphant un véritable culte.
— ' C'est sans contredit l'animal qui se rapproche le plus de l'homme par son intelligence, sa rare perspicacité, les ressources de son esprit inventif, sa mémoire et le développement singulier de toutes ses facultés. Depuis huit ans que j'habite la station de Walléwé — j'ai vu de lui des traits si extraordinaires, qu'ils étonneraient fort en Europe, où l'éléphant a été si diversement apprécié, maltraité même par certains naturalistes, qui ne l'ont jamais étudié ailleurs que dans leur cabinet.
— Nous comptons bien que vous nous en ferez connaître quelques-uns...
— Mieux que cela, je vous ferai assister à des scènes incroyables, nous avons ici un éléphant dompteur qui est une véritable merveille, c'est lui qui forme tous ses congénères destinés au train d'artillerie...
En ce moment un des sercars du capitaine se glissa silencieusement sous la vérandah, son maître fit un geste devant lequel il s'inclina pour toute réponse.
— Messieurs, nous dit notre hôte, le thé est servi dans la paillote du jardin, si vous voulez
bien me suivre je vais vous indiquer le chemin, il y fait beaucoup plus frais qu'ici.
Nous nous engageâmes dans un petit sentier qui montait en serpentant au milieu de bosquets de lauriers-roses et de cannelliers, le long d'une enceinte qui dominait le fleuve. Au sommet, se trouvait une maisonnette indoue, construite en bois de bitt noir, avec une rare élégance -, nous y pénétrâmes à la suite de notre nouvel ami. L'intérieur se composait d'une grande pièce couverte des nattes les plus fines; des divans de crin, aussi larges que des lits, recouverts de housses de Bengalor, en garnissaient tous les côtés, une demi-douzaine de hamacs de toutes formes, retenus dans des anneaux d'argent par des cordelettes de soie, pendaient le long des colonnettes en bois de teck rouge qui alternaient avec les panneaux de bitt; au milieu, une table en laque du Japon , en harmonie avec la hauteur des divans, complétait cet ameublement oriental, d'une richesse inouïe dans sa simplicité. Toutes les colonnes étaient incrustées d'ivoire, et les panneaux baguettes or, peints par les soins d'un habile mouchi, représentaient les scènes les plus curieuses des amours de Lakmi, la Junon indoue. La table était surchargée de cigares de toutes provenances et de houkahs indigènes, et une théière en argent trônait au milieu d'une
guirlande de coupes de vieux Chine qui attendaient qu'on les emplît du liquide odorant. De larges ouvertures pratiquées sur les quatre faces laissaient entrer à flots la brise de la nuit.
— Cest là, nous dit le capitaine, que chaque soir je viens respirer la fraîcheur qui se dégage du fleuve, et après une journée, soit de chasse, soit de dressage et d'exercices différents, rêver et vivre un peu avec moi-même.
Nous venions à peine de prendre place sur les divans, qu'un léger bruit se fit entendre sous la vérandah, et que le sercar chargé du service du petit pavillon entra ; sur un signe interrogateur de son maître, il répondit simplement :
-— Nautchnys !
Nous avions tous compris, et nous nous mîmes à sourire.
— Messieurs, nous dit notre hôte, je vois que le bruit de votre arrivée s'est déjà répandu à plusieurs milles à la ronde ; ce sont les belles filles de Wellépannie qui viennent vous rendre visite.
Les deux expressions de nautchnys et de dévadassi sont à peu près synonymes et désignent dans l'Inde les bayadères attachées au service des dieux et de l'amour.
A Ceylan, le nom de nautchnys désigne plus spécialement les bayadères musulmanes.
Ces femmes ne sont pas, comme les dévadassi
33o VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS.
indoues, attachées au service des mosquées; elles se bornent à chanter, à danser et à livrer leurs charmes aux plus offrants, sans rien de cette retenue pleine de grâce et de poésie des bayadères indoues.
Elles sont aussi beaucoup plus accessibles aux étrangers, n'étant point séparées d'eux par des préjugés de nourriture et surtout de caste. Ce sont en résumé de simples filles de joie dans le genre des aimées égyptiennes, mais plus piquantes que ces dernières , tant par leur rare beauté que par la richesse et le pittoresque de leur costume.
Elles venaient de Wellépannie, village de pêcheurs musulmans, sur le bas du fleuve, et c'eût été une véritable cruauté que de refuser de recevoir ces charmantes pécheresses. Sur l'invitation de notre hôte de pénétrer dans le pavillon, trois d'entre elles se détachèrent du groupe et vinrent s'accroupir à nos pieds. Nous les priâmes de s'asseoir sur le divan, ce qu'elles firent sans hésiter. Elles laissèrent alors tomber le long voile de crêpe de Dakka qui les entourait, et elles parurent dans le plus provoquant de tous les costumes. La poitrine, les bras et la taille nue, leur pagne de mousseline blanche était retenu sur les hanches par des ceintures de soie de diverses nuances, et leur abondante chevelure noire était
tressée avec des fils de vétyver et des bouquets de ces petites immortelles jaunes aux parfums pénétrants que les Indous emploient dans toutes leurs cérémonies.
Elles étaient là, souriantes, dardant sur nous leurs grands yeux noirs pleins de promesse et de fascination, lorsque le capitaine, leur adressant la parole en tamoul, leur fit comprendre ce que nous attendions d'elles.
— Chantez-nous, leur dit-il, quelques-uns des airs populaires de la côte.
Une de celles qui étaient restées sous la vérandah se détacha alors du groupe et vint battre la mesure en pinçant méthodiquement les cordes d'une petite guitare.
Les trois autres se mirent à chanter.
Ce que nous entendîmes alors ne saurait se traduire en aucune langue, et les hardiesses erotiques de l'antiquité seraient de chastes complaintes en comparaison des airs dialogues des nautchnys.
De tout ce qui fut mimé et chanté devant nous, un seul morceau peut être présenté au lecteur, à condition d'une grande prudence de traduction; c'est celui du voyageur et de la taniegartchie (porteuse d'eau).
Le voici ; les deux nautchnys le chantaient en se renvoyant les couplets.
LE VOYAGEUR
Où cours-tu, ô jeune fille plus belle que la femelle du paon, avec tes moucoutys (bijoux) de neuf sortes, tes lèvres plus rouges que le corail, tes yeux plus bleus que le nilpalam (bluet) î
LA TANIEGARTCHIE.
Que t'importe, ô voyageur, le lieu où je porte mes pas? Dis-moi plutôt à quel nom tu réponds, et quel est le lieu qui t^a vu naître.
LE VOYAGEUR
Je suis de Madura, dans le Malayalom, et mon nom est Cama^ fils de Casyappa.
LA TANIEGARTCHIE.
Vrai ! tu t'appelles Cama (dieu de Tamour) ; montre-moi alors ton carquois et tes flèches.
LE VOYAGEUR
Ne me diras-tu pas le tien en échange, et le lieu où tu te rends ?
LA TANIEGARTCHIE.
Volontiers, je n'ai pas de raison pour te cacher cela.
Hâte-toi donc de déférer à mes vœux.
LA TANIEGARTCHIE.
Mon nom est Poulôcadî, et je vais au puits voisin remplir ma paneiie.
LE VOYAGEUR
Laisse-moi me charger de ce soin, et ensuite je te la placerai moi-même sur la tête.
LA TANIEGARTCHIE,
Le motif n'est pas assez sérieux pour te détourner de ta route. Quels sont tes desseins ?
LE VOYAGEUR
N'aie point peur, ta vue réjouit mon cœur, et je veux t'entretenir galamment en suivant le même sentier que toi.
LA TANIEGARTCHIE.
Je connais les motifs qui font que les hommesuivent les jeunes filles sur les routes désertes.
LE VOYAGEUR
Si tu les connais, pourquoi courir ainsi comme une biche devant le chasseur ? prends garde, belle Poulôcadi, de fatiguer inutilement ton beau corps, et de pâlir ton visage. Vois, tes seins bondissent dans ta course comme deux oranges que la brise agite au bout d une branche.
gtzedby©OOgle
LA TANIEGARTCHIE.
Que t'importe? je ne te connais pas, laissemoi.
LE VOYAGEUR
' Tu fuis en m'ordonnant de te laisser. Je ne te quitterai pas.
LA TANIEGARTCHIE. *
Hélas I ce que tu dis est-il bien, et que vont dire les passants en nous voyant ensemble?
LE VOYAGEUR
Ils diront : Voilà un homme et une femme qui se rendent à la fontaine... et la femme, après avoir puisé à la source, laissera le voyageur appuyer ses lèvres brûlantes sur les bords de sa panelle, et Thpmme sera désaltéré de sa soif ardente.
LA TANIEGARTCHIE. ' ,
Je ne comprends pas ton langage, cesse de me suivre.
LE VOYAGEUR
C'est en vain que tu m'ordonnes de te quitter, tes yeux ont allumé le feu qui me dévore, c'est par tes soins seuls qu'il peut être éteint.
LA TAN4EGARTCHIE.
Nul homme ne m'a encore tenu ce langage; que deviendrais-je si je me laissais aller à t'é-
ccîuter? quel est, dans mon aidée, le jeune homme qui voudrait dépenser une cache pour m'acheter des bijoux de noce?
LE VOYAGEUR
Tes yeux brillent comme des diamants , ton visage est aussi resplendissant que celui de la déesse qui préside à la lune. Qui pourrait rester insensible à tes charmes? Cède à mon amour^ ô belle vierge!
LA TANIEGARTCHIE.
C'est en vain que tu me poursuis de tes flatteries, que tu me donnes les noms les plus beaux, perroquet au langage trompeur, je ne veux pas t'écouter.
LE VOYAGEUR
Prends pitié de mon tourment,
LA TANIEGARTCHIE.
Cesse de me contraindre, ne mets point ma patience à Tépreuve.
LE VOYAGEUR
Penses-tu me rebuter par tes méchantes paroles?
LA TANIEGARTCHIE.
Je ne forme aucun projet ; tu prononces des mots incohérents qui, ne sont point dignes d'un
homme de raison.
LE VOYAGEUR
Que m^importent la raison, la sagesse et toutes les vertus que rhomme invoque ; la souffrance d'amour ne peut se calmer que par la possession; puisse Cama t'inspirer les mêmes désirs qu'à moi ?
LA TANIEGÀRTCHIE.
Cesse à l'instant ce langage. Quoi ! ta oses porter la main sur mon pagne I
LE VOYAGEUR
Écoute, Poulôcady, je veux presser tes seins nus aussi fermes que le fruit pamplemousse, poser mes lèvres sur les tiennes, te serrer dans mes bras et déposer dans ton sein les premières larmes de Tamour.
LA TANIEGARTCHIE.
Les sages qui se retirent dans les bois après avoir renoncé à tout pour pratiquer la sagesse, disent que ce n'est point là le bonheur.
LE VOYAGEUR
Laisse là ces vieillards courbés par les ans, qui prêchent la chasteté à l'heure où ce n'est plus un sacrifice. Quand as-tu vu de jeunes hommes fuir l'amour, et Siva n'est-il pas représenté dans le linguam ?
VOYXGfi: AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. 33 7 LA TANIEGARTCHIE.
Fuis-moi ! cesse tes poursuites...
LE VOYAGEUR
Le sang me bout dans les veines, Je ne saurais me contenir plus longtemps.
LA TANIEGARTCHIE.
Qae t'ai-je fait pour me traiter ainsi ? Mes refus ne te rebutent donc pas ?
LE VOYAGEUR
Rien ne saurait arrêter un amoureux, et je vais me briser la tête contre la margelle de ce puits si tu refuses de m'entendre.
LA TANIEGARTCHIE.
Hélas! ne te porte pas à cette extrémité; tes paroles sont entrées dans mon âme comme un poison subtil, et malgré moi Tamour commence à troubler mes sens.
LE VOYAGEUR
Viens ici, derrière ces buissons de cactus; nul ne pourra nous y troubler.
LA TANIEGARTCHIE.
Mes yeux ne distinguent plus le chemin, ma panelle s'échappe de mes mains, la voilà cas-
sée... Que dira ma mère quand je rentrerai au logis ?
LE VOYAGEUR
Viens, te dis-je, que je t'enseigne toutes les ivresses de la volupté.
LA TANIEGARTCHIE.
Jure-moi de ne m'oublier jamais I
LE VOYAGEUR
Viens sans plus tarder, le dieu d'amour va te décocher sa première flèche.
LA TANIEGARTCHIE,
O mon bien-aimé, noie tes yeux dans mon regard, presse mes lèvres contre les tiennes, ma poitrine contre ta poitrine, enlace-moi de tes baisers comme la liane qui serpente autour d'un tronc d'arbre.
LE VOYAGEUR
Les feuilles des bois frémissent en entendant tes paroles.
LA TANIEGARTCHIE.
Tes baisers sont comme le miel pur broyé avec les cinq parfums.
LE VOYAGEUR
Veux-tu fuir maintenant ?
VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. SSq
LA TANIEGARTCHIE.
Regarde mes yeux, ils te diront ma réponse.
LE VOYAGEUR
Ma bien-aimée I
LA TANIEGARTCHIE.
Personne n'avait encore murmuré à mon oreille les doux propos d'amour qui font fuir la jeune vierge comme un agneau craintif.
LE VOYAGEUR
Que tu es belle, ainsi frémissante I
LA TANIEGARTCHIE.
Je reçois tes caresses, comme le lis qui s'entr'ouvre aspire les gouttes c^e rosée.
LE VOYAGEUR
Écoute, nos transports rendent jaloux les oiseaux des bois.
LA TANIEGARTCHIE.
Mon cœur bat plus vite que leurs ailes.
LE VOYAGEUR
Que le mien cesse de battre avant que cesse mon amour.
LA TANIEGARTCHIE.
J'ai peur !
LE VOYAGEUR
Que crains-tu?
LA TANIEGARTCHIE.
Hélas I que vais-je devenir si tu m'oublies ou si tu m'abandonnes?
LE VOYAGEUR
Ne crains rien, je prends à témoin ces bosquets ombreux, où les dieux jouent a'x les nymphes des bois, que je t'aimerai toujou s.
LA T.WIEGARTCHIE.
Jure par les dieux des eaux que tu ne m'abandonneras jamais.
LE VOYAGEUR
Reçois mes serments, chaque jour je reviendrai près de cette fontaine qui a entendu tes premiers soupirs, et tu confondras encore tes plaintes amoureuses avec le bruit de ses eaux...
LA TANIEGARTCHIE.
Puisse ton amour rester fidèle à cette promesse aussi longtemps que ces eaux arroseront les champs de riz et rempliront les panelles des jeunes filles.
VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. S^l
Tel est cet hymne de Pamour, que toutes les bayadères et nautchnys de la côte de Coromandel et de Ceylan chantent dans les orgies brahmaniques avec de légères variations suivant les castes et les lieux. Il existe dans toutes les langues du sud, kanara, telinga, tamoul, etc.. On le retrouve en sanscrit sous le nom d'Avrita et Avany* , ou encore de Yavana et Nourvady , mais dans un langage plus élevé et avec des sentiments moins sensuels. Salomon Ta chanté dans le Cantique des cantiques, toute Tantiquité a eu son hymne de Tamour.
On comprendra en lisant entre les lignes que cette traduction n'est qu'un écho châtié. Une traduction littérale n'eût pas été possible dans un livre où Técrivain, tout en dépeignant exactement les mœurs de lextrême Orient, tient pardessus tout à respecter le lecteur et à se respecter lui-même.
La nuit était fort avancée lorsque les bayadères musulmanes prirent congé de nous. En recevant notre offrande, leurs petites mains moites et souples tentèrent une nouvelle interrogation, qu'elles accompagnèrent d'un regard plein de provocante langueur, mais, ne recevant pas de réponse^ elles se résignèrent à nous faire le sa-