PREMIÈRE PARTIE
Colombo. — Le commerce anglais. — La caste des Rhodias. — La jeune fille tireuse d'horoscopes.— Une nuit dans îes monts Kotmalès. — Le bengalow de Tanie-Kalloo. -^ Un Tigre. — Les Totahs-Veddahs. — Kaltna.
A peine installé à Oriental-Hôtel, je donnai la clef des champs à mon Nubien Amoudou et au vindicara (bouvier) Kandassamy, en leur annonçant que pour leurs besoins et ceux dei bufflones, je leur octroyais une haute paye de trois fanous par jours (90 centimes) ; avec cette somme ils avaient de quoi se loger, se nourrir, acheter le cambou (menu grain) des animaux et boire à satiété du callou, cette liqueur fermentée du cocotier, à laquelle ils portaient tous deux une tendresse égale.
Amouddu devait se borner à prendre mes or-
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dres chaque matin ; il pouvait disposer librement du restant de la journée.
Depuis près de cinq mois, ces fidèles serviteurs ne m'avaient pas quitté un seul instant; il n'était que juste de leur laisser pendant quelque temps la liberté de leurs mouvements.
Amoudou aimait peu à se séparer de moi : le brave garçon qui avait la garde de tous les effets, munitions et approvisionnements, était persuadé que je ne pouvais. rien faire sans lui; aussi pour rengager à suivre Kandassamy, fus-je obligé de lui persuader qu'il ne pouvait sans de graves inconvénients abandonner la surveillance du vindicara (bouvier), des deux bufflones et de tout notre matériel de campement.
— Tu sais bien, lui dis-je, que je ne puis me fier à un autre qu'à toi,... de plus il faut que tu fasses réparer la charrette, nos provisions sont à compléter pour notre grand voyage dans les sauvages provinces de Kattragam et du pays des Veddahs, comment veux-tu que ton camarade, à qui tu reproches tous les jours son peu d'intelligence, puisse s'occuper de toutes ces choses?...
Ces paroles levèrent toutes les difficultés ; la grosse tête crépue du Nubien s'illumina, et c'est avec un air d'importance véritablement comique que le vieux serviteur me répondit :
-— Saëb a raison, l'homme jaune n'est qu'un
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pauvre bouvier, et il n'entend rien à toutes ces choses. Je vais aller avec lui.
. La charrette était arrêtée devant Phôtel ; il transporta lui-même dans mes appartements tous les objets qui servaient spécialement à ma personne, et après les avoir installés à sa convenance, il rejoignit le vindicara. Tous deux s'acheminèrent vers la campagne afin de louer une petite case indigène avec un champ pour y parquer les bufflones.
En général, dans mes voyages, je fuis le plus possible la vie d'hôtel ; sous ces chaudes altitudes, il faut avoir soit le confort d'une maison entière, avec un nombreux personnel de domestiques, soit le laisser-aller du bengalow, ou du campement en plein air; la vie intermédiaire du lodging-house^ avec cette étiquette de mauvais goût que les Anglais transportent partout avec eux, prenant la prétention pour l'éducation et l'habit pour l'homme, n'a rien qui puisse séduire le caractère français, plus amoureux, quoiqu'on en dise, de vraie liberté que celui des autres peuples.
Faisant exception cette fois à la règle que je suivais d'habitude, j'étais descendu dans un de ces caravansérails européens qu'une Compagnie anglaise a établis sous le même nom, Oriental- Hôtel^ dans tout l'extrême Orient, depuis Suez,
jusqu'à Yokohama,... un peu par besoin de causerie, après de longs mois passés dans les jungles, beaucoup pour renouveler plus commodément mes approvisionnements, et étudier de près le mouvement commercial de la capitale de Ceylan.
Si le lecteur veut bien se rappeler les différentes circonstances de mes précédents voyages, il comprendra les motifs qui m'obligeaient à me priver des services d'Amoudou pendant tout le temps de mon séjour à Colombo. Mon Nubien, qui était la sobriété même, tant qu'il fallait diriger ma petite caravane, pourvoir à ses besoins et veiller à sa sûreté, dès que nous étions en station dans une ville, ne savait plus résister à la tentation des liqueurs fortes, et pendant tout le temps du séjour ne cessait pas une minute d'être sous l'influence de la boisson. Malgré les excitations de l'alcool, il n'était point méchant, et les écarts auxquels il se livrait étaient plutôt comiques que dangereux. Mais il se rappelait son pays, se livrait aux danses les plus excentriques, épuisait tout son répertoire de chants nubiens, et finissait toujours par se faire voler tout ce qu'il avait sur lui, quand il n'était pas ramassé par la police qui ne me le rendait que contre une amende.
Le garder à Thôtel eût été m'exposer de pro*
pos délibéré à de sérieux inconvénients, tandis qu'à la campagne ses excentricités étaient à peu près sans conséquence.
On pense bien que, dans ces circonstances, je ne lui confiais que fort peu d'argent, et je donnais directement au vindicara qui était relativement plus sobre, ce qu'il lui fallait pour sa nourriture et celle de ses animaux....
Après avoir pris un bain réparateur, et abandonné ma tenue de voyageur pour des vêtements plus civilisés, je me dirigeai vers la succursale de TAgra-Banck de Calcutta, sur laquelle je possédais des lettres de crédit, et renouvelai ma provision de numéraire pour six mois.
Ceci va me servir tout naturellement de transition pour dire quelques mots sur un sujet que plusieurs lecteurs de mes premiers voyages,, m'ont engagé à traiter.
« Ce qui arrête beaucoup de touristes désireux de visiter Ceylan et Tlndoustan, m' ont-ils écrit ^ c'est la peur de TinconuîuJ Gomment faut-il voyager? Conibien coûterait le voyage? QueL serait le meilleur itinéraire à suivre ? Les chaleursprolongées ne sont-elles pas dangereuses pour les Européens? comment pourrait-on s'en garantir? »
Je vais répondre, non-seulement pour les amis inconnus qui m'ont, fait, part de leurs désirs^
mais encore pour tous ceux que ces matières intéressent, et qui pourraient être conduits à employer leurs loisirs et leur fortune, à parcourir ces ^lendides contrées.
Il est des gens qui promènent leur ennui de paquebots en paquebots, visitant pendant quelques heures tous les ports de relâche. Ils font le tour du monde simplement pour le faire, et jugent îivec leurs préjugés, des mœurs, des coutumes, dont ils ne peuvent voir du reste que la surface... A ceux-là, je n'ai rien à dire : Cooks, de Londres, les transportera à prix débattu, avec ou sans interprète, seuls ou en caravane, et ils connaîtront les pays qu'ils auront visité à peu près comme le voyageur qui ferait le tour des ports de l'Europe en paquebot connaîtrait cette contrée.
Quant à ceux qui désirent s'initier à la véritable civilisation de Textrême Orient, aux coutumes réellement curieuses de ses peuples, faire des études intéressantes, et amasser d'impérissables souvenirs, voici les conseils que je me permets de leur donner.
Avant de faire aucune excursion, soit à Ceylan, soit dans Tlndoustan, il est de toute nécessité pour le voyageur français d'aller vivre une année à Pondichéry. J'indique cette ville au lieu d:s autres cités françaises, parce qu'en raison de son importance, de sa population européenne et
créole plus compacte, de la présence du Gouverneur et d'un certain nombre de magistrats, officiers et administrateurs de tous grades, la transition entre la vie européenne et celle de rinde, sera moins brusque, et l'acclimatation aux mœurs nouvelles et à la chaleur, d'autant plus facile qu'elle ne se compliquera pas de nostalgie.
Ce qu'il faut combattre à tout prix, c'est l'ennui des premiers mois, ennui inévitable et qui m'a saisi si fort moi-même, que dans les premiers temps de mon arrivée, chaque jour je formais le projet de rentrer en Europe par le premier steamer.
Cela se comprend de soi, et ne doit pas être attribué à l'Inde, car la même impression serait ressentie avec une force égale dans n'importe quelle ville d'Europe, de France même, où on se rendrait seul etn'yconnaissantpersonne, pour y vivre une année.
Le but de ce séjour est de s'habituer à la vie de rinde, au climat et surtout de se familiarise^ avec le tamoul vulgaire, qui se parle dans toutes les provinces du sud et à Ceylan.
Parler cette langue est d'une telle nécessité, que je n'hésiterai pas à conseiller l'abandon de tout projet de voyage, à^quiconque refuserait de s^y soumettre.
lO VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS.
Rien de sérieux n'est possible sans cela, et puis.. . que feriez-vous, pendant vos longs mois d'isolement dans rintérieur, au milieu des villageois indous etcyngalais, à la merci d'un domestique malabare, qui vous servirait d'interprète et de factotum, et qui pourrait un beau jour vous planter sous bois, dans la jungle, au milieu d'un marécage, et s'enfuir en vous volant vos bagages ?
Les serviteurs indous qui parlent français^ sont en général de fort mauvais sujets et habitués à exploiter les Européens qu'ils servent.
Tous de caste infime, quand ils ne sont pas parias, ils n'ont appris notre langage, qu'en roulant les ports à la suite des marins en goguette auxquels ils servent de sigisbés galants; méprisés de leurs compatriotes, qui les repoussent de leurs demeures et de leurs réunions, leur mauvaise réputation déteint sur ceux qu'ils conduisent, et le voyageur qui les emploie augmente, dans une proportion dont il ne se rend pas compte, la répulsion naturelle que les indigènes éprouvent pour les Européens.
Quelles observations, quelles études voulezvous faire avec de pareils conducteurs, en admettant qu'ils vous restent fidèles jusqu'à la fin du voyage? Aussi ignorants que vicieua, ils sont incapables de vous renseigner sur la moindre
ruine, sur le pius petit fedt historique, et ne comprennent même pas les questions les plus simples que vous pouvez leur adresser sur les traditions du pays.
Les comprendraient-ils, qu'îb ne pourraient davantage vous satisfaire, car les Brahmes et les Indous de castes élevées, quils seraient obligés d'interroger à leur tour pour vous répondre, pour rien au monde ne les admettraient à Thonneur d'une conversation avec eux.., tout au plusconsentent-ils à leur donner un renseignement de route.
Je chassais un jour à quelques lieues de Pondichéry et m'étais réfugié, pendant les heures de forte chaleur, sous les banians qui entourent la vieille pagode de Villenoor. Un jeune Anglais, venu de Mangicoupam sans doute, sous la condmte d'un dobacby, dessinait l'antique monumesit; de temps ^i temps il adressait des questions à son domestique et notait les réponses sur un -album placé près de lui. Les réponses du Malabare étaient à mourir de rire, le fin matoisn'était jamais pris au dépourvu.
Je n'en voix citer qu'une qui s'applique admirablement à ce que je viens de dire.
A un moment donné, un Brahme étant sorti du Temple, l'Anglais pria son domestique de demander au prêtre à quel personnage célè-
bre était attribuée la fondation de sa pagode.
Le dobachy qui était paria, et qui comme tel n^aurait jamais osé pour son propre compte adresser la parole au Brahme, se tira de la si tuation avec beaucoup de finesse.
Se prosternant devant le Brahme il lui dit :
— Magnanime et saint Pundit, le seigneur étranger vous prie de lui indiquer le plus court chemin pour regagner le territoire anglais.
L' Anglo-Saxon, rogue et fier, regardait le Brahme sans daigner même le saluer.
Ce dernier fronça les sourcils, et, en prononçant quelques mots, indiqua du geste en passant vin chemin qui s'étendait dans la direction du soleil couchant.
Traduisant avec un singulier à-propos, le dobachy dit à son maître :
— Le Brahme a répondu que son temple avait été bâti par le fils de Sourya, dieu qui préside au soleil.
Et l'Anglais d'écrire immédiatement le renseignement...
Lorsque le Brahme passa près de moi, je m'inclinai devant lui, et, le saluant selon le mode indou adopté du fils au père, je lui dis en tamoul :
— Saranai,Mouni ! (salut, homme vénérable).
JEn même temps le domestique qui m'accom-
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pagnait, et qui était Modely, caste très-estimée, s'était agenouillé sur Iç passage du prêtre. Ce dernier nous regarda en souriant et me répondit :
— Salam,iya (salut, mon fils).
Puis il ajouta immédiatement :
. — Saranai,Pundit-Saëb (salut, seigneur de la justice).
Ces deux nuances ont besoin d'explication.
Saranai est le salut de l'inférieur au supérieur, et salam celui du supérieur à l'inférieur, du père au fils.
J'avais pris la formule du fils en saluant le Brahme, et il m'avait tout d'abord répondu avec la formule du père. Puis, comme il m'avait reconnu sans doute, j'étais alors chef du parquet à Pondichéry, il m'avait rendu ma politesse en employant à son tour la formule de l'inférieur au supérieur. Ma condescendance, et non ma qualité, était la cause de cette façon d'agir, car je puis affirmer que les autorités judiciaires ou administratives européennes sont fort peu de chose pour la caste orgueilleuse des Brahmes. Nous pouvons nous faire obéir puisque nous avons la force, mais nous ne recevons d'autres marques de déférence, que celles que nous savons nous attirer par notre respect des usages du pays. Tout le secret de bien voyager
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et de voyager utilement e^ contenu dans cette petite scène.
Il faut donc à tout prix fuir les domestiques de basses castes, qui peuvent vous abandonner dans des moments difficiles, et dont, dans tous les cas, vous n'obtiendrez que des renseignements absurdes sur les contrées que vous visiterez. Quand vous rentreriez avec votre album bourré de notes, ce ne sont pas vos impressions de voyage que vous publieriez, mais bien celles de votre dobachy.
Reportez-vous un peu à ce que vous écririez sur l'Angleterre, qui est cependant à nos portes, si, ignorant la langue, vous parcouriez toute cette contrée avec un interprète emprunté aux classes qui fréquentent les worke-houses. Qudie belle moisson artistique, littéraire, ethnogra^ phique et industrielle vous rapporteriez I... Oseriez-vous publier vos impressions greffées sur celles de votre cicérone ?
Que dire alors d'un voyage fait dans les mêmes conditions, dans un pays qui, comme Tlnde^ repousse l'étranger, et est un livre fermé lœme pour rhabitant, qui ne veut pas se donner la peine de l'étudier.
De toute nécessité il faut parler le tamoul, et c'est à atteindre ce résultat, en même temps qu'à s'initier peu à peu aux coutumes et aux
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préjugés qu'il faut respecter, que doit être employée Tannée de séjour à Pondîchéry. A cette condition, le choix de domestiques honnêtes et de bonne caste qui refusent de servir les étrangers de passage, devient facile, et ils sont d'autant plus fidèles qu'ils savent que la connaissance de la langue, peut nous permettre de les surveiller, et, en cas de nécessité, de les remplacer promptement.
Je ne parle ici que du dobachy, ou homme de confiance, dont on peut diflScilement se passer dans rinde, surtout en voyageant. Quant aux bouviers dé la caste Vindicara, ils sont en général assez sobres, d'un bon service, et ne donnent que rarement des sujets de plainte ; il est bon, quand on les engage, de leur promettre, pour la fin du voyage, une gratification de huit à dix roupies (vingt à vingt-cinq francs), et cela suffit pour vous assurer le plus absolu dévouement.
Que le voyageur ne se laisse pas arrêter par cette nécessité d'apprendre la langue, la difficulté est moins grande qu'on pourrait se l'io^aginer, et, si Ton veut bien s'en rapporter à mon expérience et aux conseils que je vais donner, je puis répondre qu'en moins d'un an on sera en mesure de commencer à voyager.
Tout Français qui débarque à Pondichéry n'y
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est point considéré comme un étranger, il n'a qu'à faire des visites dans le monde créole et dans le monde officiel, pour être bien accueilli partout, et ses relations sont toutes créées.
Dès qu'il aura monté sa maison, ce qui ne lui coûtera qu'une somme relativement minime, j'en parlerai au chapitre des dépenses, il se mettra courageusement au tamoul, et voici le moyen le plus simple à employer pour arriver à un résultat rapide.
Il devra laisser de côté la langue savante, à laquelle il serait nécessaire de consacrer plusieurs années, et que la plupart des Indous ne comprennent que difficilement, pour s'attacher à l'idiome vulgaire, moins riche, moins chargé d'inversions et de difficultés syntaxiques que le tamoul élevé.
Qu'il ne se dise pas : Je vais apprendre une langue, Tesprit de l'homme est ainsi fait que souvent la seule pensée d'un travail ardu suffit pour le rebuter. Qu'il se garde de tout professeur qui le noierait dans les méandres de la lecture et de la prononciation ; ses domestiques doivent être ses seuls maîtres, et voici comment :
Le futur voyageur devra prendre un cahier de papier dont il divisera quelques feuilles en cinq ou six colonnes. Faisant venir alors près de lui son dobaciiy qui parle français, qu'il écrive sous
sa dictée tous les mots tamouls nécessaires au
service de la maison avec le mot français cor-
irespondant.
I Service de la chambre à coucher.
Service de la salle à manger, du salon, du cabinet de travail.
Service du bain, de la cuisine, du jardin, de récurie.
Service des pankahs, ou éventails d'appartement.
Service du messager et du portier.
En deux cents lignes, à cinq mots par ligne, il possédera mille mots. Et mille mots forment à peu près le cinquième de tous les termes de la langue vulgaire.
Il n'est personne qui ne soit capable en quinze jours, avec une heure ou deux seulement de travail par jour, d'apprendre ces deux cents lignes ; au fur et à mesure que la mémoire les retient, il faut s'en servir pour commander ses domestiques ; on ne fait au début que des phrases très-simples :
Cadavé satou, ferme la porte.
Tattis vistou, lève les rideaux.
Neroupou conda, donne-moi du feu.
Velacou coloutou, éclaire les lampes.
Ingué va, viens ici.
Ingué p6, va-t'en.
Po! hors d'ici 1
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Ina velle? combien cela vaut - il ?
Pani conda, donne-moi de Teau, etc.
Peu à peu et sans qu'on y songe les mots nou veaux viennent s'ajouter à ceux que Ton possède déjà, et, au bout de deux ou trois mois, on s'aperçoit que sa provision d'expressions a plus que doublé, au bout de six on commence à com^ prendre les conversations des indigènes entre eux, et un an ne s'est pas écoulé qu'on est en état de tout dire et de tout entendre.
On ne parle pas certainement une langue irréprochable, mais ce que l'on sait est suffisant pour s'aventurer sans crainte au cœur de Ceylan et de rindoustan. Tous ceux qui ont usé de cette méthode ont vu leurs efforts couronnés d'un plein succès. On s'étonnera peu de cela quand" on saura que chacun, dans llnde, à moins d'être appelé au dehors par des affaires urgentes, vît chez soi jusqu'à quatre heures de l'après-midi, moment où le soleil permet les promenades et les visites. Entouré alors de domestiques indigènes, ne trouvant pas l'occasion de parler français, le nouveau débarqué fait de jour en jour des progrès insensibles, et^ chose qui n'arrive qu'à ceux qui apprennent les langues dans le pays même, les mots qui graduellement se 6xent dans son cerveau, arrivent à lui représenter les objets qulls désignent, aussi bien que les exprès-
sions de sa langue maternelle. Arrivé à ce point, il est acclimaté, il connaît tous les préjugés indigènes qu'il faut respecter, il parle..., il peut commencer ses voyages.
A ce moment-là, le voyageur connaîtra aussi bien que moi les dépenses qu'il a faites et celles qu'il aura à faire ; mais, comme c'est en résumé ce chapitre intéressant qui pèse fortement sur les projets de tous ceux qui visiteraient Tlnde volontiers, s'ils savaient au juste combien pourrait leur coûter une pareille excursion, je vais dresser en quelques lignes le budget du voyageur dans rindoustan.
De Marseille à Pondichéry, par Suez, avec tous les faux frais, par Messageries nationales, la Compagnie la meilleure et la plus sûre de la ligne 2,000 »
Installation de sa maison à Pondichéry, avec les meubles légers du pays i^ooo »
Une année d'existence à Pondichéry, avec cinq domestiques, une voiture et un cheval 6,000 »
Sans voiture, avec un domestique de moins et une maison ne comportant pas d'écurie 4,000 »
La vie en voyage :
Un dobachy ou serviteur de confiance, par mois sans être nourri . . 1 5 »
Un vindicara ou bouvier, par mois sans être nourri , . • . • lo »
Achat d'une charrette couverte. . loo »
Achat de deux bufflones .60 »
Nourriture du voyageur, riz, fruits de toutes espèces, œufs, lait, poules, poissons, gibier à foison, carrys, légumes du pays, par jour i 5o
Nourriture des deux bufflones . . » 40
La plus grosse dépense, comme on le voit, est celle du voyage de France dans Tlnde et du séjour d'un an à Pondichéry.
Sept mille francs si Ton n'a pas de voiture, neuf mille, si Ton veut se donner ce luxe. Quant aux excursions dans Tintérieur de Ceylan et de rindoustan, avec tout le confort désirable, elles ne coûtent pas, d'après les chiffres que je viens de donner, plus de mille francs par an. Mais, comme il faut compter sur quelques imprévus, séjour à l'hôtel dans les villes, renouvellement de quelques munitions, ou effets personnels, j'élève la dépense à dix-huit cents francs, cinq francs par jour, et je déclare que l'on peut sil-
lonner Tlndoustan tout entier sans avoir à dépenser un centime de plus.
Il est bien entendu que, quand Je parle de séjour à rhôtel, j'entends un repos d'un jour ou deux, le budget que je viens de tracer ne s'accommoderait pas d une station de plusieurs semaines dans les Mansions anglais, à vingt-cinq francs par jour.
Chacun, sur ce sujet, peut régler ses dépenses à sa convenance. J'avais à indiquer ce que peut coûter un voyage sérieux dans l'Inde, fait dans un but d'étude et d'instruction, je me suis acquitté de ma tâche de mon mieux, en citant ce que j'avais fait moi-même, trop heureux si ces renseignements peuvent donner à quelques-uns de mes aimables correspondants et de mes lecteurs, l'idée d'aller visiter ces contrées grandioses, toutes chargées de ruines gigantesques, de souvenirs légendaires et de mystérieuse poésie.
Dans mes précédents voyages (i),j'ai donné assez de détails sur les armes, les approvisionnements et les effets personnels dont il faut se munir, la manière de voyager et de se garantir de la chaleur, pour n'avoir pas à y revenir ici. • ••••••...•••••••.•. .**.••
En . sortant de l'Agra-Banck, je^ me rendis