‹ Voyage au pays des éléphantsChapitre 4 sur 17 · I. Voyage ^u pays aes Bayadères. Voyage au pays des Perles · texte numérisé non relu

I. Voyage ^u pays aes Bayadères. Voyage au pays des Perles

chez Samuel Buiton and C°, correspondant â Colombo de mes amis de Kaltna, et lui remis une lettre pour eux en le priant de la faire parvenir au plus tôt.

Depuis près de deux ans, M. Duphot chez qui, on s'en souvient, j'ai fait une longue station lors de ma première excursion à Ceylan, n'avait plus de comptoir à Colombo ; il avait semé sur tous les coteaux de son immense propriété, de grandes quantités de café, et ces plantations nouvelles réclamant tous ses soins, il expédiait au négociant dont Je viens de parler, qui à son tour les embarquait pour l'Europe, les denrées qu'il achetait dans l'intérieur.

En recevant ma lettre, le chef de la maison me demanda si je n'étais pas ce magistrat français de Chandernagor, que M. Duphot attendait depuis plusieurs mois? Sur ma réponse affirmative, la figure du brave Anglais se transfigura subitement; il me donna une vigoureuse poignée de main, et m'annonça que depuis trois semaines au moins, une voiture de mon ami stationnait à Colombo, pour me transporter à Kaltna.

— J'ai l'ordre, continua M. Burtonenriant,de faire atteler à la première nouvelle de votre arrivée. Vous ne savez pas avec quelle impatience vous êtes attendu là bas.

Les chers amis ne m'avaient pas oublié, et en voyant Tempressement avec lequel leur correspondant me faisait part de la joie que leur avait causé Tannonce de ma prochaine arrivée, je me sentis doucement ému; tout un flot de souvenirs me revint au cœur, je me reprochai intérieurement d'avoir pu songer à stationner "huit jours à Colombo, avant d'avoir revu mes sympathiques compatriotes, et bouleversant instantanément tous mes projets, ce qui est presque la loi générale des voyageurs, je résolus de partir le lendemain même pour Kaltna.

Comme je prenais congé de M. Burton, il me pria à dîner pour le soir.

J'allais m'excuser en raison du peu de temps qui me restait pour faire une certaine quantité d'achats indispensables, il fallait aussi que je prévinsse mes deux serviteurs de la décision que je venais de prendre afin qu'ils pussent s'occuper rapidement des menues réparations dont mon matériel avait besoin..., lorsque mon interlocuteur ajouta :

— Mistress Burton est française, et c'est un grand plaisir pour elle de recevoir ses compatriotes.

Après ces paroles je n'avais plus qu'à accepter, et rendez-vous fut pris pour six heures et demie. Mon hôte, comme la plus part de ses

compatriotes, avait son habitation à la campagne, loin du centre des affaires, et tout naturellement il m'offrit une place dans sa voiture.

J'avais encore plusieurs heures devant moi, et Je les employai à parcourir, mon parasol à la main, les boutiques anglaises et les bazars indigènes. Je terminai assez rapidement mes emplettes dans une de ces immenses maisons d'approvisionnements comme on en trouve dans tous les ports de l'extrême Orient, où toutes les marchandises connues et inconnues se donnent rendez-vous. Rien n'est plus curieux et plus pratique en même temps que ce genre d'établissement; en une demi-heure on peut s'y procurer une série d'objets qui exigeraient plusieurs jours de courses dans n'importe quelle ville d'Europe. Demandez l'objet le plus rare, le plus étrange que vouspuissiez vous imaginer, vous n'étonnerez personne, et quelques minutes après vous serez servi.

Avez-vous besoin, par exemple, d'un faisan truffé, on vous remet une longue boîte en fer-] blanc, avec la marque Rodel, de Bordeaux-, le délicieux oiseau est là, cuit à point, farci avec l'odorant tubercule de Périgueux, et mollement enseveli dans un lit onctueux de belle graisse blanche épurée... Déposez la boîte dans l'eau bouillante, ouvrez au bout de dix minutes...

Après avoir retiré le faisan, egouttez-le avec un

linge fin, découpez et mangez brûlant, en compagnie d'un ami, et la conversation aidant, il vous semblera pour un instant que vous êtes sur un petit coin de cette vieille terre de France, que les grandes végétations des tropiques, et les émotions du voyageur ne font jamais oublier.

Après avoir fait transporter mes achats à rhôtel, je pris une voiture, dans le double but de visiter la ville et de me mettre à la recherche d'Amoudou et du vindicara.

Colombo est en même temps le siège du gouvernement et le centre commercial le plus important de Ceylan. Là s'exportent pour l'Europe des quantités vraiment extraordinaires d'huile de coco, de café, de cannelle, de poivre, d'arack, de cordamome, de plombagine, de cordes en fibre de cocotier, de dents d'éléphants, d'écaillé de tortue, de bois de cerf, de peaux de tigres et de panthères, d'ébène, de bois de satin, de teck, de salsepareille, de sésame, d'arachides et de riz. Sur Maurice, la Réunion, Singapor et la Chine, on expédie les noix de coco fraîches, les noix d'arek, le bétel, le tripang, l'huile de poisson, la bourre de coco, et le cuivre rouge.

En retour la Grande-Bretagne envoie à sa colonie, ses produits manufacturés, ainsi que le vin, la bière, les alcools, les salaisons, et la parfumerie.

Il est inutile de dire que tout ce commerce d'exportation et d'importation, est entre les mains des Anglais, qui exploitent à qui mieux mieux rindigène, et achèvent de lui prendre ce que le gouvernement ne lui a pas arraché par l'impôt.

Peu de gens se doutent en France de ce qu*est le commerce de Tlnde; on me permettra d'«i dire quelques mots.

Je me sens mal à Taise en abordant ce sujet, car je vais toucher à tant de turpitudes, à tant d'immoralité, que tout en restant au dessous de la vérité, je crains bien d'être taxé d'exagération et de parti pris... par mes compatriotes surtout.

A notre ancien chauvinisme national, a succédé depuis quelques années, une manière de chauvinisme étranger, qui nous fait priser outre mesure tout ce qui se passe chez les autres, sans le connaître la plus part du temps autrement que par ouï-dire, car presque toujours, avec notre amour du clocher, nous ne connaissons les autres peuples que par les choses qu'ils daignent nous apprendre d'eux.

Et soyez sans crainte, s'ils s'entendent tous admirablement pour parler de la vanité française, les Anglo-Saxons et les Allemands savent se taire habilement sur leur brutalité, leur rapacité et leur égoïsme.

Et ce qu'il y a de plus extraordinaire dans

cela^ c'est qu'à force de crier, de nous accuser de corruption et de décrépitude aux quatre coins du globe, ils sont parvenus à créer même en France un parti qui demande notre régénération morale...

Allez donc courir le monde, étudier chez eux, ces hommes qui viennent sur nos boulevards crier contre nos moeurs, jalouser notre industrie qui est restée la première du monde par Tintelligence et le goût, allez peser leur honnêteté, leur moralité, et les nôtres, et vous me direz après, ce que valent ces envieuses déclamations.

La seule régénération que nous ayons à rêver, c'est de garder notre sol béni, où nous faisons quinze à seize milliards de récolte annuelle, nos richesses artistiques et industrielles,... avec un million d'hommes toujours prêts à recevoir les hordes d'Attila.

Tout d'abord je dois faire justice d'un préjugé. jes milliers d'Anglais qui sillonnent le monde en tous sens, répètent à qui veut l'entendre, avec un ensemble touchant, que le commerce français est cauteleux, indélicat, et,%sans la moindre loyauté dans les transactions sérieuses, n'exporte que des marchandises de rebut.

On trouvera peut-être étonnant qu'une pa* rdUe entente puisse exister; je constate le fait parce qu'il est rigoureusement exact; j'en appelle

à tous ceux qui ont voyagé dans lextrême Orient. C'est un mot d'ordre, et il a fini par porter ses fruits.

Rien n'est plus facile que de constater en quelle médiocre estime notre commerce est tenu, sur tous les marchés du monde où les Anglais font la loi, et cependant la plupart de nos articles sont de beaucoup supérieurs à ceux de même nature que produisent ces derniers.

Quant à savoir si notre négoce est moins honnête que le leur..., nous allons voir ce dernier à l'œuvre dans les pays où j'ai pu l'observer, le prendre sur le fait...

Colombo, Madras, Bombay, Calcutta, sont les grands centres où je l'ai vu manoeuvrer. Ces villes sont d'immenses entrepôts, où tout se vend, s'achète!, s'échange, se soustrait... avec des bénéfices énormes, qui doivent faire en dix ans, la fortune de tous les associés d'une maison, tout en leur permettant de gaspiller chaque année des sommes fabuleuses pour leurs luxueux besoins.

Tous les négociants font en général deux commerces, celui d'exportation et celui d'importation, et se chargent également de vendre à la commission des marchandises qu'on leur envoie d'Europe, en consignation.

Quelques-uns font spécialement ce dernier genre d'opération.

Les uns et les autres font assaut d'une adresse qui les conduirait tout simplement, en France, en police correctionnelle. Là-bas ils n'ont à redouter... que la plus touchante des protections. Gela se conçoit : la suprême loi d'existence de r Angleterre est de produire sans cesse, de vendre sans relâche, pas de temps d'arrêt, le repos serait sa ruine; il faut des milliards pour engraisser son sol stérile, et dès lors à bas toute loi protégeant la fortune des Indous, toute barrière opposant un frein aux spéculateurs, place au vol organisé, aux poufs, aux banqueroutes scandaleuses; les populations industrieuses sont sacrifiées aux chevaliers d'industrie, et foin de la morale qui ne s'est jamais vendue six pences la livre !

Pendant que le peuple anglais rançonne l'Indoustan, qu'il roule ses ballots de la Tamise au Gange, et du Gange au fleuve Jaune, il ne pense pas à demander de comptes à cette oligarchie égoïste qui le gouverne, et leurs seigneuries peuvent dormir en paix sur leurs fauteuils du Parlement.

Voyons d'abord le négociant en importation.

Il reçoit tout ce que l'industrie humaine peut produire, mais son premier soin, quand il déballe sa marchandise, est d'en changer les marques et la provenance.

Di^itized by

3o VOYAGE AIT PAYS DES ÉUÉPHANTS,

Tout ce qui vient de France en premier choix est immédiatement coté comme article anglais, et à moins qu'il n'y ait un intérêt sérieux à lui laisser sa nationalité, on le pourvoit d'étiquettes pompeuses, des premières maisons de Londres, Manchester, Birmingham, etc.*,, le détaillant ou l'acheteur, indigène ou cr&Ie, ne doit pas être renseigné sur les lieux de provenance.

Fabricants de soieries de Lyon, on démarque vos étoffes, rubannîers de Saint-Étienne, on efface vos noms de vos produits, mais soyez sans crainte, vos stamps ne sont point perdus pour cela, vous allez voir l'usage qu'un honnête Anglais sait en faire. Vite un peu de colle au dos, et ils vont s'étaler sur ces soieries de rebut, sur ces rubans jaunes et vert-pomme dont Manchester a la spécialité.

Le tour fait, le profit en même temps que l'honneur de l'Angleterre sont sauvés, et le colon qui achète croit naïvement qu'elle fabrique les plus belles marchandises du globe, et John Bull montre complaisamment à son adieteur les rubans . vert-pomme et les soieries éraillées en lui disant :

— Ces Français ne doutent de rien, ilscroyent que je vais vendre d'aussi mauvaise marchan* dise, c'est bien la dernière fois que î^fais affaire .avec eux.

VOYAGE AU PATS IffiS ÉLÉPHANTS. 3l

Void maintenant la contre-partie.

Nous avons^ dans l'Extrême Orient comme dansie monde entier, pour les modes, les gants^ la parfumerie et les articles dits de Paris, une r^Kitation dont les Anglais se moquent, mais qa'ils exploitent d'une autre façon. Ce qui est bon et beau est cher, et donne par conséquent peu de bénélSce à la vente de seconde main.

Cûflunent faire ?

Oii ne fait venir que de très-petites quantités de ces articles français, pour la haute aristocratie qui en connaît la valeur. .. et comme il y a des graveurs à Calcutta, on fait imiter toutes nos bcmnes marques, que l'on applique par ce procédé sur des articles id«îtiques, mais de proveiMffice anglaise.

Tous les vins de Champagne, de Bourgogne, de Bordeaux, de Frontignan, tous ceux d'Espagne, tous les cognacs, n'arrivent dans Tlndc que flanqués de marques anglaises. Le produc* te«r ne doit pas être connu, c'est un mot d'ordre f

Et l'Angleterre ose encore parler de sa probité oomiBerdale, et traîner celle de la France dans k boue!

Sa prcAttté commerciale vaut sa probité politique... Nous la verrons bientôt confisquer des rojraumes avec le même sans-façon qu'elle escamote des marques de parfumerie et de cognacs.

Les 'Allemands qui ont trouvé le moyen bon en usent également avec une rare impudeur. J'ai vu vendre à Taïti (Océanie), comme prise de guerre, la cargaison du navire VAugust : toutes les bonnes marques de Paris s^étalaient sur ces articles de rebut que Hambourg fabrique et exporte dans le Pacifique, comme produits français.

L'exportation donne de plus beaux résultats encore que la vente des marchandises européennes. Comme le négociant a les coudées franches, le travail facile sur cette matière, il s'agit simplement d'exploiter les Indous qu'on lui abandonne comme une race taillable à merci. Le gouvernement pille d'un côté... à lui le reste...

Quelques rares maisons achètent du producteur l'indigo, les cotons, la soie, le riz, les sésames, et courent eux-mêmes les chances de l'expédition et de la revente sur les marchés d'Europe, mais la grande majorité procède autrement, et se livre à un tripotage honteux, que nous flétririons chez nous par la banqueroute frauduleuse.

De propos délibéré, de gaieté de cœur, ces honnêtes gens achètent aux pauvres Indous, forcés de vendre, pour acquitter l'impôt et vivre, leurs marchandises sur lesquelles ils ne donnent que des à-compte, et qu'ils ne paient jamais entièrement.

Cela s'appelle la dette du ba^ar^ car ce sont dans ces lieux que se font les grosses transactions. {

Il est peu de négociant qui ne doive au bazar des sommes importantes, il en est dont la dette se chiffre par des millions.

Une autre opération consiste à charger un navire de compte à demi avec un groupe d'indigènes qui fournit le riz, Tindigo, toute la cargaison enfin. Le négociant anglais fait mettre ks connaissements de la marchandise en son nom, et le navire n'a pas encore quitté le port de Calcutta que déjà le connaissement est négocié à une maison de banque, qui remet au négociant en espèces, les deux tiers de la valeur du chargement. La maison de banque expédie ces connaissements en Europe, fait vendre la marchandise, prélève les deux tiers qu'elle a avancés, plus un intérêt de douze pour cent, et son droit de commission, le fret emporte le reste, c'est-àdire qu'une bonne partie du troisième tiers reste dans la main du banquier... Celui qui a négocié les connaissements, remet un tiers, des fois moins, des fois plus, garde le reste pour lui, quitte à régler quand arrivera le compte de retour.

Que va-t-il se passer ?

Au bout de cinq ou six mois, le producteur

vient réclamer, au négociant, un règlement définitif.

Une nouvelle comédie commence :

Cela ne s'est pas bien vendu en Europe.*., les marchés étaient encombrés, et puis il n'a pas assez bien soigné ses produits,., on les croyait de premier choix, et à l'arrivée ils ont été cotés en troisième qualité... Somme toute, ce n'est pas une bonne affaire... il faudra se rattraper sur les produits de cette année... On lui lit au besoin de prétendues lettres du commissionnaire d'Europe, pour lui prouver qu'on n'a pas encore reçu les comptes de retour. Et quand on a amené au point voulu, et suffisamment effrayé le pauvre diable à qui il faut de l'argent à tout prix pour continuer son exploitation, on lui lâche un nouvel à-compte, sauf toujours à régler plus tard, mais ce dernier règlement n'arrive jamais.

A la récolte nouvelle, le pauvre Indou passe par la même filière d'exploitation, et comme il est traité ainsi partout, et qu'il faut écouler ses produits s'il veut vivre et satisfaire le collecteur^ il est obligé chaque fois de perdre une bonne partie de son travail.

Quant au commissionnaire, son petit métier est d'une simplicité sans égale.

Il reçoit d'Europe une consignation des mardiandises de toutes sortes, soieries, nouveautés,

VOYAGE AU PATS DBS ÉLÉPHANTS. 35

modes, confections^ merceries, vins et liqueurs, qu'il doit vendre pour k compte de son commettant, moyennant une commission de six à huit pour cent*

JL'expéditeur est loin, il ne peut surveiller son envoi, rien de plus facile par conséquent que de Texploiter.

ExCTiple :

Un commissionnaire reçoit de Bordeaux cinq cents caisses de Gbâteau-Laffitte, il en vend la moitié à quarante pour cent de bénéfice, ce qui est vulgaire dans Tlnde où la plupart des articles doublent de valeur, il garde pour lui au prix de facture les deux cent cinquante caisses qui restent, et s en sert pour fournir des magasins de détail, dont il est le commanditaire ou Tassocié. Alors dans le compte qu'il fournit à Texpéditeur, répartissant les quarante pour cent de la première moitié sur le tout, il lui porte les cinq cents caisses comme vendues à vingt pour cent de bénéfice seulement, le frustrant ainsi de vingt pour cent sur Tensemble de la vente.

Ajoutez à cela la commission, le transport des marchandises, le magasinage, et vous arriverez i vous convaincre qu'une marchandise vendue dans rinde, à quarante pour cent de bénéfice, ne rapporte à son véritable propriétaire qu'environ dix pour cent, alors que le commissionnaire

qui est censé ne toucher que sa commission et les frais légitimes^ prélève au moins trente pouF cent.

Et encore ce sont les maisons honnêtes {je parle au point de vue anglais), désireuses d'entretenir de bonnes relations avec l'Europe, qui agissent ainsi... Les autres, et elles sont nombreuses, se livrent à un tripotage beaucoup plus fructueux encore.

Il y a chaque année, dans l'Inde, sur toutes les marchandises, un mouvement de hausse et de baisse parfaitement caractérisé par saison. Profitant des moussons favorables, tous les navires d'Europe arrivent de septembre à décembre, ils remplissent les entrepôts de leur cargaison, et repartent avec les produits du pays.

Tant que dure la période d'arrivage, les marchandises ne se vendent généralement qu'avec un bénéfice minime de douze à quinze pour cent, souvent même lorsque vingt ou trente navires arrivent à la fois, elles ont à supporter de trèsfortes baisses.

Dès que les navires ont repris la mer chargés de riz, de coton, d'indigo, d'opium, il n'y a plus d'arrivage régulier de six à sept mois au moins, et le prix des marchandises remonte avec rapidité Jusqu'aux plus hauts cours. Ainsi chaque année, pour ne prendre qu'un exemple, j'ai vu

la caisse de vermouth qui vaut à Marseille de huit à dix francs selon la qualité, se vendre dans rinde de six à huit roupies — quinze à vingt francs — d'octobre à janvier; àpartir de ce moment, la hausse commençait à se faire sentir et atteignait graduellement les prix de dix, douze et seize roupies, — vingt-cinq, trente et quarante francs.

Si Ton se demande comment il se fait que Ton ne remédie pas à cet état de choses connu, par des arrivages plus fréquents, je répondrai que ce n'est pas le tout d'envoyer un navire dans rinde, chargé de marchandises européennes ; s'il ne veut se ruiner, l'armateur doit s'inquiéter de ce qu'il rapportera au retour, c'est pour cela que l'arrivage des navires doit concorder avec l'époque oii les moissons terminées leur permettront de trouver un fret de retour.

C'est sur cette hausse et cette baisse que spé-. culent les honnêtes commissionnaires dont je parle.

Ainsi, pour ne prendre qu'une espèce qui s'appliquera à tout.

Un négociant reçoit [en consignation dix mille caisses de vin de Bordeaux, il les porte à son expéditeur comme vendues au moment de l'arrivage avec un bénéfice de dix à douze pour cent seulement ; pour prouver son honnêteté il

expédie les fonds retour du courrier, ne prend qu'une faible commission de deux à trois pour cent, laissant ainsi sept à huit pour cent à son ^expéditeur... et le tour est joué. Les dix mille caisses de Bordeaux n'ont jamais quitté son niagasin, et il attend tranquillement les mois de juillet et d'août pour les vendre pour son propre compte avec des bénéfices de cinquante et soixante pour cent.

Tout cela se pratique au su et au vu de tous, et il ne reste personne pour s'en étonner, car il n'y a personne qui n'ait de pareilles choses sur la conscience.

Il en est d'autres qui, en donnant pendant quelque temps de forts bénéfices, attirent à eux de grandes quantités de consignations, puis tout d'un coup, ils liquident tout ce qu'ils ont, — et envoient des comptes de pertes à leurs expéditeurs en leur annonçant que des spéculations malheureuses les forcent à renoncer aux affaires.

Ils cessent en effet ce genre d'opération et avec ciiaq ou six cent mille francs, un million peutêtre qu'ils ont soustraits ainsi, ils se livrent, sur une grande échelle, à l'exploitation des Indous, et au commerce d'exportation. Il faudrait une étude spéciale sur ces matières, et je ne voudrais point abuser de l'attention du lecteur en la retenant trop longtemps sur de pareils tableaux.

VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. Sg

Qu'on ne les trouve point trop chargés...

J'ai présidé les tribunaux civils et de commerce de Chandernagor, à deux pas du territoire anglais, nos nationaux sont constamment en relations d'affaires avec les Anglais de Calcutta, et j'ai vu des choses que le respect professionnel, ne les ayant connues que comme magistrat, ne me permet pas de dévoiler... Que de turpitudes et d'immoralités grouillent sous ce masque uniforme de gentleman, sous cet hypocrite vernis de bon ton, dont se parent tous ces Anglo- Saxons, qui écument le monde, en parlant bien haut de leur honneur et de leur probité.

Mais, me dira-t-on, est-ce que la faillite n'offre pas un moyen de réprimer de pareils agissements ?

La faillite en pays anglais n'est qu'un moyen de plus d'exploitation.

Votre maison ferme ce soir à quatre heures et suspend ses payements, sous la raison sociale Grippesol Thomson andC^^ le lendemain, vous vous installez en face, sous la raison sociale Grippesol Thomson and son^ et vous continuez vos opérations comme si de rien n'était, la simple adjonaion de ces deux mots et fils constitue une nouvelle maison qui n'a rien de commun avec l'ancienne, et n'est pas responsable de son passif,

Telles sont la loi et la coutume ! ^f, ^ Un entre-filet, dans les journaux, annonce que la Société Grippesol Thomson and G® a cessé d'exister et que le sieur Grippesol est chargé de sa liquidation. Et pendant ce temps-là, Thonorable et nouvelle maison Grippesol Thomson et fils a un million de roupies déposé à la Banque, et continue de plus belle ses fructueuses opérations.

Que vont faire cependant les créanciers de rancienne raison sociale ; s'ils sont Indous, on les envoie promener en leur jetant un os-, s'ils habitent l'Europe on ne s'inquiète pas d'eux. Allez donc faire déclarer une faillite à Colombo ou à Calcutta, au prix où sont les sollicitors anglais et la justice anglaise. S'ils habitent le pays, il y a deux moyens de s'arranger avec eux, leur offrir de suite quatre anas par roupie, soit vingtcinq pour cent, ou prendre Vacte d'insolvance.

En général on n'a pas besoin de recourir au second moyen, les créanciers acceptent l'offre et donnent quittance pour le tout, car ils savent parfaitement, pour avoir usé le plus souvent du même subterfuge, que quand un Anglais se décide à tâter de la faillite, c'est que ses mesures sont prises, et qu'on ne pourra lui faire rendre gorge.

Que faire en effet ?

Saisir les marchandises de la nouvelle maison Grippesol Thomson et fils, j'ai déjà dit que la loi la déclarait non solidaire de l'ancienne. On s^exposerait tout sitiiplement à de lourds dommages-intérêts envers les honnêtes négociants qu'on aurait ainsi paralysés dans leurs opérations, et ce serait tout.

La loi anglaise accorde bien la contrainte par corps contre le failli frauduleux, mais les mœurs ont corrigé cette exorbitante prescription et la loi elle-même, en créant Yacte d'insolvance au profit des débiteurs malheureux, a pris soin de rendre sa première décision complètement illusoire.

Il n'y a, en pays angfais, qu'une seule catégorie de débiteurs, que nul ne protège, et que les honnêtes gens mettent au ban de la société commerciale : ce sont ceux qui en tombant en faillite tombent dans la misère, et qui n'ont pas su garder de quoi se rendre au temple de Thémis dans une voiture à deux chevaux.

On comprendra les sentiments qui me portent à me taire sur les agissements de la justice anglaise dans rindoustan; sir John Laurence, ancien gouverneur général à Calcutta, s'est prononcé sur ce sujet dans deux rapports célèbres, d'une façon que je n'oserais relater ici.

Supposons qu'on s'avise d'exercer la contrainte

par corps contre le liquidateur Grippesol, voici ce qui arriverait :

Grippesol est habile, il a mis deux ou trois ans à préparer son petit tour, ses livres sont chargés d'opérations malheureuses, il a des dettes de complaisance inscrites chez quantité d'amis, à qui il rendra le même service demain.,.. Il se présente alors devant un juge de la Haute- Cour commis à cet effet, qui, après examen, pour la forme, de ses livres, lui accorde le bénéfice de Vacie d'ùisolvance^ qui le rend quitte de ce qu'il devait, non en ce sens qu'il ne doit plus, mais en ce sens qu'on ne peut plus le poursuivre.

Inutile de dire qu'en sortant de là, il refuse au créancier qui Ta forcé à aller à la Cour, les vingt-cinq pour cent qu'il lui offrait la veille, et que ce dernier le plus souvent se hâte de renouer des relations avec son ex-débiteur, ce qui est souvent le meilleur moyen de réparer ses pertes. Grippesol Tomson et fils enrichis feront peut-être dorénavant honneur à leurs affaires. Il n'est pas rare cependant de voir des maisons qui, alléchées par la facilité du gain, ont pris plusieurs fois Vacte d'insolvance. Les Anglais facétieux appellent cela : faire blanchir son écurie.

Le petit territoire de Chandernagor est entiè-

Fement enclavé dans les possessions anglaises, il faut à peine une heure en chemin de fer, pour se rendre de la ville française à Calcutta.

Ce voisinage a fait de notre établissement un asile naturel, dont profitent tous les faillis anglais, qui, en raison d'opérations par trop scandaleuses, craignent de ne pas trouver sur le moment chez leurs créanciers toute l'indulgence désirable. En général ce sont d'aimables gentlemen, qui, au lieu de suivre les habitudes reçues, de prendre les précautions ordinaires, trouvent plus commode de lever deux ou trois millions subitement, et de venir attendre en pays français que la mauvaise humeur de leurs créanciers se soit un peu calmée.

Pendant un mois ou .deux, ils éclaboussent avec leurs purs-sangs et leur luxe insolent les honnêtes habitants de l'honnête petite ville, et tous les soirs le sollicitor qui arrange leurs affaires vient conférer avec eux.

Ils finissent par rendre le quart ou le tiers de ce qu'ils ont pris, moyennant cela on leur passe quittance, et ils rentrent la tête haute à Calcutta où ils sont reçus à bras ouverts.

Tout au plus dit-on de l'homme qui a agi ainsi : a smart bqy^ c'est un garçon très-fin ! Pendant leur villégiature forcée, ces messieurs, car ils sont toujours là en nombre assez respectable,

se réunissent, se donnent des fêtes, et noient dans le Champagne, des remords qui n'ont jamais existé. Je puis citer un fait auquel on croirait difficilement avec nos mœurs et nos idées...

Un beau jour, un jeune négociant, dont tout Calcutta avait longtemps admiré l'adresse et la chance heureuse dans les opérations les plus hasardeuses, fait lui aussi son voyage à Chandernagor ; la veille il avait négocié en banque pour plusieurs millions de connaissements...

Grand émoi sur la place... On parlait de demande d'extradition ; tous Icl journaux le menaçaient de Botany-Bay, une manière de Nouvelle- Calédonie anglaise... Notre homme n'en prit nul souci, et pendant qu'il se promenait sur les bords du Gange français, dans une calèche attelée à la Daumont, son homme d'affaires s'occupait à calmer les mécontents.

Quand il vit, au bout d'un mois, que les fureurs s'étaient un peu apaisées, il mit à exécution un projet d'une rare insolence qui partout ailleurs eût pu lui coûter cher.

II invita à une grande fête tous ses amis de Calcutta et tous ses créanciers. . . L'idée fut trouvée tellement originale que personne ne manqua à l'appel ; tout le beau monde de Calcutta se rua ce jour-là sur Chandernagor. Rien ne saurait rendre une idée du luxe qu'il déploya. Toutes

les dames reçurent des bouquets maintenus par des agrafes en or, le Champagne frappé coula en ruisseau , il y eut musique , illumination , feu d'artifice et souper; à trois heures du matin, tous les gentlemen d'âge respectable se faisaient des confidences sous la table, et les ladys dansaient dans une salle de verdure éclairée à giorno, au milieu des feux de Bengale que les artificiers lançaient sans relâche dans l'espace... On se sépara avec effusion, et chacun souhaita à son hôte de le revoir bientôt à Calcutta. II y a cela de curieux dans le caractère anglais qu'une foisTinvitatîon acceptée, il n'y avait pas un créancier . qui n'eût considéré comme une marque de la plus mauvaise éducation la moindre allusion à la déconfiture de leur amphytrion.

Quelques jours après, notre homme obtenait une transaction favorable, et reprenait la suite de ses affaires.

Quelques mauvais plaisants prétendaient, à Chandernagor, que la fête était pour beaucoup dans l'arrangement qu'il avait obtenu... Ces dames avaient plaidé sa cause, on ne pouvait pas laisser croupir plus longtemps, sur le territoire français, un gentleman aussi accompli. Autrefois, ces messieurs chassaient, faisaient des excursions presque sur le territoire anglais, dont les limites ne leur étaient pas bien connues ; une

aventure qui s'est passée sous mes yeux vint les rendre plus prudents.

Une dame B***, abusant d'un blang-seing pendant une absence de son mari, retira de l'Agra-Banck une somme très-importante, et vint rejoindre à Chandernagor celui avec qui, selon le dicton anglais, elle aimait à entretenir des conversations criminelles.

Au retour du mari, rAgra-Bancit fut condamnée à lui restituer la somme comme indûment payée, et M™^ B**^ se vit infliger sept ans de détention.

Ce n'était pas le tout de la condamner, il fallait la prendre. La loi française ne reconnaissant pas le vol de la femme au mari et réciproquement, une demande d'extradition n'avait aucune chance de réussite.

L'Agra-Banck soudoya son cocher, et un jour qu'elle se promenait à la campagne sans la moindre défiance, le vindicara se rapprocha insensiblement du territoire anglais, puis mettant tout d'un coup ses chevaux au galop, en quelques minutes il franchit la frontière. De l'autre côté se trouvaient deux détectives qui s'emparèrent de leur proie.

A partir de ce moment, les bank riipts ne dépassèrent pas la ligne du quai, et même les poltrons ne sortirent plus qu'à pied*

voyajge au pays des éléphants. 47

A ceux qui s'étonneraient de me voir, chaque fois que J'en trouve l'occasion, fouiller à vif les plaies de l'Angleterre, je répondrai qu'il ny a là de ma part qu'un ardent amour de vérité et de justice, et qu'il est temps que la France, dont la générosité chevaleresque est trop souvent trompée, connaisse enfin les peuples qui l'entourent, et choisisse mieux ses alliances.

Je viens de dire que la moralité politique des Anglais ne valait pas plus que leur moralité commerciale..» J'ajouterai que l'abaissement périodique de la France est dans le plan perpétuel de l'Angleterre, plan qui ne sera abandonné que le jour où une autre puissance pourra lutter avec elle d'influence maritime.

J'entends à chaque instant répéter :

« L'Angleterre doit se repentir aujourd'hui d'avoir laissé affaiblir la France, nous avons trop d'intérêts communs, pour qu'une véritable alliance ne soit pas profitable aux deux nations. »

A quelle école politique faudrait-il donc envoyer ces hommes. à courte vue, pour leur apprendre que deux peuples rivaux sur les mêmes marchés, rivaux dans l'extrême Orient, dont les deux marines ont presque la même puissance, ne s'entendront jamais sans arrière -pensée,... et qu'en face des mêmçs marrons Bertrand et Ra^

ton ne se mettront jamais d'accord pour les partager...

Quels beaux marrons nous avons retirés du feu, que l'Angleterre est venue ensuite croquer en nous jetant l'Europe sur les bras.... Une partie des Antilles, le Canada, l'Ile de France, Tlnde^ sont autant de joyaux arrachés à notre couronne, autant d'étapes sinistres de la haine et de l'astuce britanniques. J'ai dans toutes les parties du monde des amis intimes qui sont Anglais; comme hommes privés ils ont 'des qualités que je me plais à reconnaître; que de fois causant avec eux de toutes ces questions de rivalités, ne m'ont-ils pas dit : « Il y a trois peuples que politiquement nous haïssons dans le monde, parce qu'ils peuvent gêner notre expansion.

« La France, puissance maritime de premier ordre, qui, au premier homme de génie qu'elle aura à sa tête, président ou souverain, reprendra sa vieille politique coloniale, celle de Colbert.

« La Russie qui, quoi qu'elle en dise, s'achemine pas à pas vers l'Inde.

« L'Amérique, dont l'immense marine commerciale nous fait déjà concurrence pour les transports sur toutes les côtes. »

Est-ce que nos alliances ne sont pas toutes tracées par ces paroles ?....

L'alliance anglaise est impossible, j'en appelle à tous ceux qui ont vécu dans les pays anglais Nos voisins nous entraîneront à leur

suite toutes les fois qu'il s'agira de leurs intérêts, ' comme en Crimée ; quand nous aurons besoin d'eux, ils ne nous donneront pas un schelling, pas un homme.

Quand avez -vous vu l'Angleterre à nos

côtés dans un moment difficile pour nous

Interrogez l'histoire et répondez.

Quand ne l'avez-vous pas vu contre nous diplomatiquement ou militairement?... répondez également.

Il est vrai qu'elle n'a pas profité de la guerre de iSyopour nous enlever quelque colonie?.... Il ne faut pas trop lui en savoir gré, nous n'avons plus rien qui puisse la tenter... . elle nous a tout pris... et la Gochinchine n'est pas encore suffisamment assouplie et colonisée, pour qu'elle fidt envie de s'en emparer; de tout temps elle nous a laissé essuyer les plâtres, et achever la maison avant de s'y loger.

Nous avons des droits sur Madagascar, cette île splendide qui regorge de richesses, et dont le territoire est presque aussi grand que celui de la France; chaque fois que nous avons voulu les faire reconnaître par les naturels, elle a couvert l'île de fusils et de munitions, et a soulevé quel-

5o VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS.

ques lièvres politiques en Europe pour détourner notre attention.

Le jour où nous voudrons sérieusement nous emparer de cette contrée, dont un coin voit flotter notre pavillon, elle nous suscitera une guerre sur le continent, car l'occupation de cette île est dans ses plans de domination maritime.

Rappellez-vous l'assassinat de Radama, le roi de Madagascar, qui avait demandé le protectorat de la France.

Nous vivons chez nous d'une vie étroite, nos journaux ne nous parlent que par hasard des choses du dehors, et nous ne nous doutons même pas de ce qui se passe dans l'extrême Orient.

Sur tous les points de ces contrées où l'Angleterre ne domine pas, elle expédie comme consuls ses hommes politiques les plus fins, avec

un crédit illimité Partout ils s'appliquent à

rabaisser la France dans l'esprit des populations, au profit de Tinfluence de leur nation. Si vous saviez comme ils ont joué habilement de la guerre franco-allemande... C'est à un point que nous étions insultés par les Cochinchinois et les Malais.

J'étais alors en Océanie^ et je ne pouvais pas rencontrer un Kanaque qu'il ne me dise aussitôt en me narguant :

VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. 5l

— Tirara Farani (fini ks Français) I

Et tout cela partait des consulats anglais.

Lors de la guerre de Chine, les journaux de Calcutta nous représentaient comme des mercenaires nous battant à la solde de l'Angleterre.

Pour Texposition de 1867, les feuilles en langue indigène, que le gouvernement de Calcutta fait rédiger pour les natifs, soutenaient qu'il n'y avait presque que des marchandises anglaises à cette fête de l'industrie.

Et quand je m'avisais de dire aux Anglais :

Coniment pouvez-vous écrire de pareilles choses ? ceux qui ne souriaient pas d'un air dédaigneux me répondaient :

— Ici tout le monde se rappelle Dupleix, le marquis de Bussy et leurs exploits; vous avez laissé trop de souvenirs, il ne faut pas que l'Inde puisse se reprendre à rêver de la France !...

Et de propos délibéré on nous représentait comme un peuple de cinquième ordre, vivant à la remorque de l'Angleterre.

Nos navires de guerre ne font pas une apparition tous les dix ans dans les ports de l'Inde ;

ils ne vont jamais à Calcutta, le Foreing-

office a fait comprendre très-clairement que cela ne saurait lui plaire.

La première fois que les magnifiques steamers des Messageries françaises ont abordé à

Calcutta, jamais les Anglais n'ont été si furieux,

et les indigènes si étonnés Pour un peu, on

eût dit à ces derniers que c'étaient des navires qu'on nous avait prêtés.

Ce fut un jour de légitime orgueil pour tous les Français, lorsqu'on vit VErymanthe remonter le Gange, le pavillon aux trois couleurs flottant à sa corne, et venir s'embosser devant Garden-Rich, toute la ville était descendue sur les rives du fleuve.

Je terminerai ces explications déjà trop longues, qui m'ont entraîné beaucoup plus loin de Colombo que je ne me l'imaginais tout d'abord, par le récit d'un fait qui montrera à quel point la haine du nom français est enracinée même dans les classes anglaises les plus élevées.

Une maison dont je tairai le nom,... non par respect pour elle, mais pour ne pas l'imiter dans le rôle de scandale qu'elle a joué dans cette affaire, s'était engagée envers un négociant de Marseille à charger un navire pour son compte, de certaines marchandises à un prix convenu et débattu d'avance.

Le navire quitte la France et arrive dans l'Inde.

La maison de Calcutta ne trouvant plus son bénéfice à le charger, soit à cause de la hausse des articles qu'elle devait envoyer, soit pour toute

autre raison, demanda une expertise pour visiter le bâtiment, déclarant qu elle ne se fiait pas à sa solidité.

Le consul général de France, M. Lombard, fut chargé de désigner trois experts qui,- d'un commun accord, décidèrent que le navire était en parfait état de navigabilité.

La maison de Calcutta provoqua devant la justice anglaise un nouvel examen, et les experts anglais déclarèrent que le navire ne pouvait pas tenir la mer.

Sur ce, refus définitif de charger.

Protestation du capitaine, qui avise son armateur par dépêche. Il reçoit Tordre de rentrer de suite à Marseille, sans faire escale dans aucun port intermédiaire et de se munir préalablement à Calcutta d'un certificat prouvant qu'il n'avait fait faire aucune réparation à son navire.

A son arrivée à Marseille, le bâtiment fut soumis à une visite officielle et le rapport qui s'ensuivit déclara qu'il était dans le plus parfait état.

Il n'y avait pas à en douter, le négociant de Marseille avait été victime d'une odieuse machination. Heureusement pour lui, le contrat avait été passé sur cette place, de plus la maison de Calcutta avait des valeurs saisissables en France \ le procès pouvait donc avoir lieu à Marseille.

Après tous les délais nécessaires à la défense, après des mémoires sans nombre pour et contre, le tribunal de commerce de cette ville condamna les auteurs de cette fraude bien et largement établie, à d'énormes dommages-intérêts, deux ou trois cent mille francs, je crois.

La maison de Calcutta paya, après confirmation de cette sentence en appel et rejet de son pourvoi en cassation, mais il lui fallait une revanche. On a tout ce que Ton veut dans Tlnde anglaise avec de l'argent^ et voici comment elle s'y prit.

Le gouvernement français, paraît-il, sMtait ému de cette affaire, et des renseignements avaient été demandés à notre consul général sur les expertises et les faits qui s'étaient passés dans l'Inde.

La partie judiciaire de ces renseignements avait été communiquée au tribunal de commerce de Marseille.

La maison de Calcutta, sous prétexte que la perte de son procès était due à cette circonstance, attaqua le consul général de France devant le juge anglais.

Ce magistrat n'était pas compétent.

lo Parce que la diffamation ne saurait résulter de pièces diplomatiques et judiciaires;

2» Parce que, y eût-il eu diffamation, elle, ne

pouvait être reprochée au consul général Lombard qui n'avait fait que transmettre des dépêches et n'était pour rien dans le fait de la communication au tribunal de Marseille;

3^ Parce qu'un juge anglais n'a pas le droit d'apprécier les motifs du jugement d'un tribunal français, sur des faits qui se sont passés en France;

40 Parce que ni la personne du consul de France, ni ses actes ne relevaient de la justice anglaise en raison des immunités diplomatiques.

Malgré cela, il y avait là matière à jouer un excellent tour au consul général français, et un bon Anglais ne laisse jamais perdre ces occasions.

L'honorable juge, dans un arrêt longuement motivé, commença par reconnaître la diffamation comme existante et ayant causé le plus grave préjudice au crédit et à la réputation de l'estimable maison de Calcutta. Puis, prenant thèse de cela, il traita le consul de France, le représentant d'une natioij amie, comme un vil calomniateur, ne lui ménageant ni les insultes, ni les accusations les plus perfides... Ceux qui écoutaient le prononcé du jugement, étonnés d'une pareille audace, s'attendaient à une condamnation et prévoyaient déjà les complications diplomatiques qui allaient naturellement en découler... Mais master John est fin : après avoir

déversé à plaisir la boue sur le représentant de la France, Phonorable Juge comprit très-bien qu'il ne pouvait, sans s'attirer des désagréments sérieux, fouler aux pieds tous les principes du droit des gens, et il termina brusquement son arrêt en regrettant que son incompétence,, ratione materiœ etpersonœ^ en raison de la matière et de la personne, ne lui permît pas de flétrir notre consul par une condamnation.

Quelle hypocrisie et quel étrange abus des choses les plus respectables !

Ce ne fut pas tout. Les journaux anglais, soudoyés, reproduisirent les insultes des plaidoiries et du jugement dans leurs colonnes et, pendant trois mois, outragèrent indignement notre représentant à Calcutta, à une roupie la ligne.

Sous le coup de ces émotions, M. Lombard, homme doux, conciliant, accessible à tous, estimé et aimé de ses compatriotes, fut frappé d'une attaque de paralysie ; il regagna la France où une suprême douleur. lui était réservée.,. C'est lui qui, il y a deux ans, sans pouvoir ni faire un geste, ni pousser un cri, de son fauteuil de malade, vit tomber sa femme sous les coups de l'assassin Lethauvers . Chacun peut se rappeler les épouvantables péripéties de ce drame..., dont l'assassinat de M"*® Lombard ne fut que le dénoûment.

VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. Sj

Voyagez, mes chers compatriotes, voyagez... Ce n'est pas sur vos boulevards ni dans vos théâtres que vous apprendrez à connaître l'étranger-, il faut le voir évoluer chez lui en toute jiberté.

Vous apprendrez que presque partout la France est jalousée, détestée; ce n'est pas en vain -que notre pays tient dans les arts le sceptre du goût, de l'originalité, de l'invention. Quel est le peuple qui peut montrer au monde une pareille pléiade de sculpteurs, de peintres, d'architectes et d'ouvriers industriels ? Quel est celui qui voit éclore chaque année autant d'œuvres littéraires dans tous les genres ? celui qu'on visite le plus, qu'on commente le plus, qu'on dénigre le plus?... Ce n'est pas en vain que nous possédons le sol le plus fertile de l'Europe, que notre agriculture nous nourrit et exporte encore de ses produits... Ce n'est pas en vain que nous aimons le droit et répugnons à la force -, ce n'est pas en vain que nous prêchons constamment au monde ces grandes idées de fraternité et de progrès moral que nous nous efforçons de faire passer dans nos mœurs... et l'étranger qui passe! chez nous, en examinant d'un œil curieux l'ac-' . tivité intelligente de notre production, le goût de 'nos travailleurs, notre amour de l'épargne, notre réelle honnêteté et le bien-être de toutes

les classes, sent poindre en lui la plus vivace de toutes les haines, celle qui naît de l'envie, et il rentre chez lui en rêvant le démembrement de la France.

Ce n'est qu'au dehors que le Français apprendra à connaître toutes ces choses, au dehors seulement qu'il saura à quel point il ne doit compter qiie sur lui.

Mais aussi il rentrera dans la vieille maison gauloise que lui a léguée son père, transfiguré au contact de ses ennemis, et il sentira peu à peu renaître avec vigueur cet âpre et exclusif amour de la patrie, que pendant ces dernières années nous avions un peu trop négligé pour cet amour de rhumanité qui n'est plus que du cosmopolitisme inintelligent, en face des autres peuples qui applaudissent encore au droit de conquête et aux guerres d'invasion.

Gomme conclusion :

Je dirai que le rôle commercial et politique de l'Angleterre a toujours été d'abaisser l'influence de la France sur le continent et de ruiner, dans les autres parties du monde, notre prospérité coloniale.

Ce rôle n'a pas changé !...

Quant au sujet spécial, qui m'a fait perdre de vue pendant quelque temps les rivages de Ceylan,... j'ajouterai que le jour où l'Angleterre ap-

VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. 5g

pliquera à ses faillis les sévères, mais Justes lois de nos codes, elle pourra parler de sa probité commerciale. On juge la moralité d'un peuple à la moralité de ses institutions...

Certains penseurs prétendent :

« Que là où la loi ne réprime pas certains abus, c'est que ces abus n'existent pas. »

Il n'y a là qu'un pitoyable jeu de mots, et il serait plus juste de dire :

« Là où la loi ne réprime pas certains abus, c'est que ces abus sont dans les mœurs. »

En Turquie, en Egypte, dans tout l'Orient enfin, les lois qui protègent la dignité de l'enfance et de la femme contre certains attentats... n'existent pas. Y a-t-il au monde une contrée où il y ' ait plus de vices, plus d'immoralité?

La révolte contre la loi et les pronunciamentos sont tellement dans les mœurs de l'Espagne que tous les gouvernants qui se succèdent accordent infailliblement Yindtilto à des gens qu'ils devraient fusiller.

Il est temps de m' arrêter sur ce chemin.

J'ai tenu à écrire les pages qu'on vient de lire, car il m'a semblé utile de détruire certains préjugés, certaines illusions qui nous portent toujours à juger nos ennemis avec une générosité dont il est temps que nous ne soyons plus les dupes....

. Je vais reprendre le cours de mes pérégrina*

6o VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS.

tions et offrir à mes lecteurs de plus riants tableaux.

J'errais depuis longtemps dans les rues de Colombo, le long des bazars indigènes et sur les bords de la mer, lorsque, perdant Tespérance de rencontrer Amoudou ou le vindicara, je me résignai à ne les voir que le lendemain matin à rheure où je leur avais donné rendez- vous, et j'ordonnai au cocher indigène que j'avais loué de rentrer à Thôtel. Le soleil baissait rapidement à rhorizon et j'avais juste le temps de me mettre en tenue de soirée ; c'est la loi des dîners anglais, et ma qualité de voyageur ne pouvait m'y soustraire.

- Autant je blâme cette coutume dans les caravansérails cosmopolites dont les Anglais parsèment leurs colonies, autant je la trouve naturelle et de bon ton dans les maisons particulières. Les négligences de toilette, quand on dîne chez les autres, que certaines gens considèrent comme une marque d'indépendance de caractère, sont simplement des signes de mauvaise éducation.

Pendant le cours de mes longs voyages, j'ai toujours eu au fond d'une petite valise ce fameux ' vêtement noir complet, qui est le même partout \ et que l'on pourrait fabriquer à l'emporte-pièce pour tous les hommes et tous les pays. Gibus, le célèbre inventeur, était représenté dans ma

VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. 6l

tenue par ce ressort à boudin, couvert de soie, dont tous les chapeliers du monde n'ont pas encore pu changer la forme.

A rheure indiquée, j'étais sur le seuil de la maison de commerce de M. Burton, et je recommandais au cocher de venir me prendre dans la soirée chez mon hôte, lorsque ce dernier, qui s'avançait pour me recevoir, me dit que la voiture de M. Duphot, envoyée pour me conduire à Kaltna, était remisée chez lui et entièrement à ma disposition.

Un élégant bogghy stationnait tout attelé devant la porte. Je pris place aux côtés de M. Burton, et le vindicara malabare rendant les mains, les deux chevaux s'élancèrent d'une bonne allure dans la direction du rivage.

Arrivés près du fort, vaste redoute défendue par deux cents pièces de canon, où sont situés tous les services de la guerre et de la marine, et qui pourrait loger quinze mille hommes au besoin, nous prîmes, sur la gauche, une route qui contournait les talus, et nous nous trouvâmes tout à coup en face de l'Océan indien où le plus magique de tous les spectacles vint frapper nos yeux.

Le soleil se couchait au loin, versant des flots de pourpre et d'or sur l'immense nappe d'eau; pas un nuage ne venait jeter une tache d'ombre

sur Tazur profond du ciel ; aux. limites de Thorizon, quelques navires, dont les voiles blanches miroitaient sous la lumière, semblaient naviguer dans un incendie, tandis que, plus rapprochés de nous, des centaines de macouas ou pêcheurs indigènes, montés sur leurs légers catimarons, regagnaient le rivage en dansant sur la lame qui, de minute en minute, se chargeait de teintes plus sombres.

Je jetai un rapide coup d'œil du côté de l'intérieur : sur les hauts sommets du pic d'Adam couverts d'une éternelle végétation, les derniers rayons du jour décroissaient avec une vertigineuse rapidité, et la nuit de Téquateur, nuit sans crépuscule, avait déjà étendu sur la terre et les flots son voile étoile, qu'on apercevait encore dans l'ouest, une légère bordure rougeâtre qui semblait s'agiter au sommet de la vague, dernier adieu de l'astre qui se levait déjà sur un autre hémiîsphère.

Le chemin que nous suivions était garni de C)nigalais des deux sexes qui, après avoir porté dans les bazars de Colombo des fruits et des légumes, regagnaient leurs cases perdues sous bois, en fredonnant quelque refrain malabare. De distance en distance, sous les grands arbres qui allongeaient leurs racines presque dans la mer, nous rencontrions de petites boutiques de

feuillage dans lesquelles les tchandos ou distillateurs indigènes débitaient aux passants Tarack et les liqueurs fermentées extraites du palmier et du cocotier. Avec la disparition du soleil, Tair se refroidissant subitement dans les vallées supérieures des monts Kotmalès, avait donné naissance à ces délicieuses brises de terre qui viennent chaque soir, toutes chargées des senteurs des cannelliers, des ébéniers et des champs de vétivert, rafraîchir les rivages de la côte ouest de Ceylan.

Sur Tordre de son maître, le vîndicara avait mis ses chevaux au pas ; on ne dînait qu'à huit heures chez M. Burton, et nous avions plus de temps qu'il ne nous en fallait, pour franchir les quatre milles qui séparaient Colombo de l'habitation de mon hôte, et jouir du calme et poétique spectacle qui nous entourait.

— Que dites-vous de nos soirées de Ceylan?

me dit mon compagnon rompant le silence que nous avions gardé jusqu'alors.

— Je n'en sais aucunes qui puissent leur être comparées, lui répondis-je. Ici, tout se trouve réuni pour créer la plus magique des situations : à deux pas de nous, les flots viennent mourir sur le rivage avec ce doux et mélancolique murmure de l'Océan au repos ; vos brises du soir semblent parler au milieu de cette végétation in-

comparable ; pas un de ces bosquets n'est solitaire ; aux pieds des arbres , la fourmilière humaine rit et chante avec une insouciance de la vie qui finit par vous gagner, les pilons à carry retentissent en cadence sur le mortier plat, préparant le repas du soir, tandis que dans Pépais feuillage des tamariniers et des flamboyants, les oiseaux chanteurs mêlent leurs notes aiguës aux mille bruits qui s'élèvent de la terre et des eaux. .. Y a-t-il longtemps que vous habitez cette île enchanteresse ?

— Je suis arrivé ici il y a vingt ans comme master (second lieutenant) à bord d'un navire de commerce; léger d'argent, mais avide de me faire une place au soleil, la fortune m'a souri et je pourrais rentrer en Angleterre, mais j'ai une famille nombreuse à élever, mes fils sont encore en bas âge, et je veux les mettre un jour à la tête de ma maison, et puis... je ne quitterais pas facilement ces lieux où j'ai lutté, soufiFert, travaillé, où je me suis marié, où j'ai vu naître mes quatre filles et mes sept garçons. . Oh ! certainement, je mourrai àCeylan. •

Pendant que mon interlocuteur parlait, je le regardais avec un indicible étonnement. Cette expansion, cette sensibilité me semblaient étranges pour un Anglais... J'avais toujours vu ses compatriotes conserver avec les étrangers et surtout

les Français, une réserve voisine du dédain, et^. en quelques mots, mon compagnon venait de me faire l'histoire de sa vie. Je ne pus m'empêcher de lui faire part de mes réflexions.

II sourit et me répondit avec la même fran-^ chise :

— Je dois ma situation actuelle à un Français, le père de M. Duphot qui, avant d'envoyer son fils à Ceyian, me chargeait directement de toutes ses affaires à la commission... Je caressais depuis longtemps l'idée d'établir à Colombo un grand magasin de fournitures pour la marine ;^ au bout de quelques années de relations, Je me. hasardai à lui faire part de mes projets; c'est un homme très-original, qui me répondit retour du courrier ces simples mots :

« Je vous envoie, à titre de prêt pour cinq ans^ au taux de l'Inde, une somme égale à celle que vous auriez pu prélever sur les achats que vousfaites depuis quatre ans pour mon compte. » Sa. lettre contenait une traite de quatre mille livres sterling.

Quand je lui rendis cette somme, il me répondit qu'il était encore mon obligé.

De plus, ma fenfime est votre compatriote^.

voilà, Dear sir^ l'explication que vous m'ave^L demandée.

Tout à coup une petite rivière nous barra le passage.

— C'est le Kalané, me dit mon hôte, nous voilà bientôt arrivés.

L'attelage prit la droite du cours d'eau, et -quelques minutes après nous déposait au pied d'un perron , garni d'ayas (bonnes d'enfants) , de babys, de jeunes filles et de Jeunes garçons q[ui battaient des mains à l'arrivée de leur père.

Mme Burton nous attendait sous la vérandah.

Aux premiers mots de son mari, elle me tendit la main avec un charmant sourire, et quelques minutes après, nous étions dans la salle à manger.

Je passai là, à causer de la France et des amis que J'allais revoir, une de ces bonnes soirées qui comptent dans la vie du voyageur, et dont il aime à se rappeler, lorsque, errant dans les jungles, au milieu du calma des nuits que troublent seuls les cris lointains des fauves, seul jet pensif, il aime à revoir ses souvenirs...

Il était près de minuit, lorsque je pris congé -de mes hôtes, et montai dans la voiture qui devait le lendemain me conduire à Kaltna.

Le cocher était un métis portugais, descendant des premiers conquérants du pays.

Quand je lui demandai son nom, il me répondit avec emphase :

— Don Joaquin Borbosa.

Je ne pus m'empêcher de sourire, bien que je connusse de longue date l'incomparable vanité de tous les métis de cette race.

Lorsque nous eûmes dépassé les rives du Kalané, le temps était si calme, la nuit si belle, que je résolus de faire un mille ou deux à pied, et je descendis de voiture en priant le senor Joaquin de me suivre lentement tout en restant à portée de la voix.

De chaque côté de la route, les cases en feuillage étaient aussi gaies, aussi animées, et les boutiques de tchandos aussi garnies de buveurs qu'au départ.

Le Cyngalais , comme la plupart des peuples de rindoustan, est un noctambule enragé : craintif à Texcès, et l'imagination farcie de croyances aux mauvais esprits de toutes espèces, il ne se hasardera jamais la nuit dans des lieux déserts, à moins qu'il ne soit accompagné d'un Européen (car nous passons pour réfractaires à l'action des démons), mais le long des chemins habités et dans les villages, il ne se décide à prendre du repos que le plus tard possible, égayant ses veillées par le jeu, la boisson, le chant et des contes sans fin, que des rapsodes ambulants récitent chaque soir sur les places des aidées, ou dans les carrefours.

Je marchais déjà depuis plus d'une heure, ayant à repousser à chaque instant les charmantes agaceries de quelque brune Cyngalaise, qui venait m'offrir un citron plié dans ufi feuille de bétel, ce qui est l'invitation ordinaire aux doux plaisirs auxquels préside Cama, le dieu de l'Amour, et jugeant que Je pouvais avoir fait les deux tiers du chemin , j'allais remonter en voiture, lorsque j'entendis à cinquantepas devant moi un tel tumulte, mélangé de cris et d'éclats de rire, que la curiosité me poussa vers le groupe animé d'où partaient tous ces bruits.

A mesure que je me rapprochais, il me semblait reconnaître une voix qui dominait toutes les autres, et bientôt il ne me fut plus possible d'en douter. C'était Amoudou qui, dans son état habituel, pérorait et se disputait au milieu d'une assemblée assez nombreuse, avec des pêcheurs des castes Macoua et Karawé. Je fis immédiatement quelques pas en arrière, et ordonnant à Joaquin de s'arrêter, je revins tout doucement près du groupe, comme un flâneur attiré par le bruit.

Mon Nubien, en proie à une colère comique, était en train de montrer le poing aux assistants qui se tordaient de rire, en leur disant dans un tamoul fantastique, auquel il mélangeait certains jurons français qui lui étaient familiers :

— Moi n'a pas tête de mouton, entendez- vous,

mauvaises bêtes... veni ici, sauvages ! moi casser les reins à ça.

— Mais si, mais si, hurlait la foule en trépignant de joie, tu as de la laine sur la tête, donc tu as une tête de mouton.

— • Toi veni tous, à Chandenaguy, continuait le noir (c'est ainsi qu'il prononçait Chandernagor), moi f...ourer tout ça au Thana (prison).

— Il a raison, dit un des plus acharnés agresseurs, ce n'est pas de la laine qu'il a sur la. tête, c'est ^e la bourre de coco.

— Po nai I (arrière,chiens), fit en ce moment Amoudou, grinçant des dents et serrant les poings, comme pour s'élancer sur la foule.

Le Cyngalais n'est pas brave , et devant l'agression imminente, chacun se recula à une. distance respectueuse.

Je jugeai qu'il était prudent d'intervenir pouréviter des désagréments, peu sérieux sans doute^ car, dans l'état où il se trouvait, mon Nubien, était hors d'état de faire du mal, même à un enfant, mais il allait infailliblement se faire ramasser par quelque pion de la police indigène^ et je me souciais peu d'avoir à le réclamer le lendemain à la geôle.

En me voyant, la foule s'écarta respectueuse^ ment pour me livrer passage.

— Amoudou-, fis- je, sur le ton habituel du commandement.

En entendant ma voix, le Nubien cessa de gesticuler comme par enchantement, il se retourna de mon côté, et ma vue acheva de lui rendre, sinon sa raison, du moins assez de sangfroid pour comprendre unes paroles et me suivre*

A ce moment, le vindicara Kandassamy, qui s^était blotti dans le fourré en me voyant arriver, se hasarda à se montrer.

— Saranaï Doré (salut, maître), me dit-il d'un ton piteux, le pauvre diable s'attendait sans doute à recevoir des reproches.

— Où est votre case et le parc des bufflones ? lui demandai-je aussitôt.

, — Ici même, derrière la boutique du tchan dos. I — Et quel est celui de vous deux qui a eu la belle idée de placer le campement près du marchand de callou?

— C'est moi qui ai conseillé cela à Maté Amoudou (ou chef Amoudou), répondit sans hésiter le vindicara. Maté Amoudou aime toujours boire, quand je lui dis qu'il a assez bu, il se fâche... et si le campement est loin, je suis obligé de surveiller les bufflones, et je ne puis jamais boire. Alors j'ai dit : Mettons le campement près du tchandos, nous pourrons boire et surveiller les bufflones...

VOYAGE AU PAYS-DES ÉLÉPHANTS. Jl

Je ne pus, on le conçoit, m'empêcher de rire de la naïveté de l'explication. Kandassamy était loin d'être dans le même état que le Nubien, je lui ordonnai d'emmener son camarade dans leur case, et de lui rappeler le lendemain matin qu'il devait se trouver à Oriental -Hôtel dès la première heure.

Je poursuivis mon chemin, sans m'occuper autrement de ce léger incident, qui se renouvelait à chaque station que je faisais dans les centres habités. Dès que le nègre a touché aux liqueurs fortes, rien ne peut le guérir de la passion dont il se prend pour elles, heureusement encore que sous mes yeux et en cours de voyage, mon Nubien était d'une sobriété exemplaire.

Je n'étais guère à plus d'un mille de Colombo,, lorsque j'aperçus, sur une petite plage de sable,, baignée par les flots de l'Océan, dont l'écume s'*argentait sous les rayons de la lune, un grand feu, autour duquel une vingtaine deCyngalais des deux sexes étaient accroupis, demi-nus, surveillant sans doute la cuisson de leur souper.

De loin, je supposai que ce devait être des pêcheurs qui s'étaient attardés en mer, mais en me rapprochant, je reconnus que ce groupe d'in-^ dividus appartenait à la caste méprisée des Rhodias, qui sont les parias de Ceylan. Trois ou quatre jeunes filles, qui n'avaient d'autres

vêtements que leurs longs cheveux, bien qu'elles fussent déjà dans Tâge de la puberté, chantaient, en s'accompagnant de la kenmora, quelques stances du chant populaire, que le poëte paria Tirouvallouver a composé en Thonneur de l'Amour.

Sur les côtes du Malabare et de Coromandel, au pays tamoul et.à Ceylan, les versets suivants 'de ce poëme sont dans toutes les bouches .

On les chante les jours de mariage, le vindicara . les fredonne en conduisant ses bœufs, le macoua, dans ses courses aventureuses à la poursuite des saumons noirs du cap Comorin, mêle leur harmonie à TJiarmonie des flots; les bayadères les redisent le soir, lorsque, prêtresses de . Tamour, elles laissent, en dansant, tomber leurs derniers voiles, comme une suprême provocation...

« fleur anicha, salut 1 salut la plus belle des fleurs, mais celle que j'aime est encore plus belle que toi. ,

<( O mon cœur, n'hésite pas, si tu compares ses yeux ■aux fleurs les plus suaves, ce sont ses yeux qui sont les ^lus beaux.

-41 Son teait a la fraîcheur du bouton près d'éclore,

ses dents sont semblables à des perles, ses yeux percent comme un javelot. Son corps répand les plus doux parfums.

« Quand mon amante paraît revêtue de tous ses joyaux, la fleur de lotus, jalouse de sa beauté, cache sa tête sous les e^ux.

« C'est rheure de Tamour, Taya a répandu des fleurs dont elle a coupé les tiges sur le lit de ma maîtresse, à la taille flexible.

« Les esprits des eaux, ne pouvant distinguer entre le visage de mabien-aimée et la face diaphane de la lune, errent pleins de trouble dans les sombres régions.

« Mais son visage n'est pas souillé par des taches comme celui de Tastre des nuits, comme lui il ne va pas en croissant et en décroissant tous les jours.

« O lune, si tu pouvais être comparée à ma bienaimée, je t'aimerais aussi d'amour; puisses-tu éclairer longtemps son gracieux visage.

n O lune, voile ta face, que tu n'apparaisses plus à

nos yeux, si jamais tu avais la prétention d'égaler la

beauté de ma bien-aimée, qui fait pâlir celle du lotus

sacré.

« Sais-ta que les feuilles de rose, et le davet du cygae, suffiraient à blesser les pieds délicats de ma bien-aimée ? »

Nos langues du Nord rendent mal cette poésie exagérée de Pextrême Orient ; Texpression étant toujours le résultat des sensations ressenties, il s'ensuit que nous manquons complètement de mots capables d'exprimer toutes les nuances du sentiment oriental.

L'origine de la caste Rhodia, à Ceylan, est à peu près la même que celle des parias sur la Grajade-Terre. « Autrefois la £aste Rhodia^ a dit rorientaîiste DiAois de Jandgny, composée de gens dégradés pour avoir conservé les habitudes carnivores de leurs aucêtres ou pour crimes de haute trabâsQH, n'éîBk admise à pay^ ses taxes qu'à distfflice. Ils «angrait tout ceqm tombe sous leurs mains, même les cadavres d'animaux.

« Quand un Rhodia voyait un goéwansê — haute caste — î^ était tenu de le saluer et de s'éloigner. Le caractère des Rhodias correspond naturellement à leur triste destinée; ils sont comptétemeot dénués dénKualké. Leisrs habitude et leurs mœurs présentent ime tmalogic frappante avec celles de nos bohémiens. La distinction ignominieuse qui séquestrait cette race du

reste de la nation, et les vexations de toute espèce dont elle était l'objet depuis plus de deux mille ans, ont pris fin avec la dynastie quî maintenait câ^ dégradation déplorable. Il est à remarquer que les femmes de cette race maudite passent pour les plus belles de Tîie. »

Aujourd'hui,- bien que la loi anglaise n'ait pas donné sa sanction à Tétat misérable auquel les ancieimes coutumes du pays ont condamné les Rhûdias, je n'ai point vu que nulle part leur situation soit moins dégradée qu'autrefois. Toutes les castes s'entendent à merveille pour les repousser de leur société, et eux-mêmes ont une telle conscience de leur infériorité qu'ils ne font aucun effort pour surmonter le préjugé qui les aUfiiat. Sans demeure fixe, errant sans cesse d'une contrée à l'autre, ils ne tiennent aucun compte des usages, des coutumes religieuses et civiles de leur pays ; de là vient que les Indous conservent pour eux une horreur comparable à celle qu'ils q)rouvent pour les animaux les plus immondes.

Ces noms génériques de Rhodias et Parias comprennent, dit Dubois, une foule de castes nomades qui grossissent le nombre des êtres dégradés et avUis qui pullulent parmi les peuples de l'Inde et de Ceylan.

Une des plus répandues parmi ces tribus porte

le nom de Kouravers. Elle est divisée en deux branches : la profession des uns est le commerce du sel qu'ils vont par bandes chercher sur la côte et qu'ils transportent dans Tintérieur du pays sur de petits ânes dont ils ont des troupeaux considérables ; ils échangent cette denrée contre des grains d'un bon débit sur la côte et reviennent à leur point de départ.

Toute leur vie s'écoule ainsi à courir d'un lieu à un autre sans jamais se fixer nulle part. D'autres fabriquent des corbeilles, des nattes d'osier et de bambou, et sont obligés de voyager sans cesse également pour écouler leurs produits.

Les Kouravers ont pour causer entre eux un langage particulier qu'eux seuls comprennent. Enfin leurs moeurs, leurs habitudes, leurs usages ont le plus grand rapport avec ceux de ces bandes errantes, connues en Angleterre sous le nom d2 Gypsies, et en France sous le nom de Bohémiens.

Leurs femmes disent la bonne aventure à ceux qui les consultent. Tandis que la personne qui veut savoir son horoscope, assise en face de la devineresse, lui tend la main, celle-ci, frappant sur un petit tambour, fait l'évocation de ses dieux ou de ses démons, et prononce tout haut avec précipitation une longue suite de mots baroques. Cette préparation faite, elle a l'air de

suivre avec une attention scrupuleuse tous les linéaments de la main du sot crédule qui la consulte et finit par prédire le bien ou le mal qui doit lui arriver.

On a fait bien des recherches pour savoir d'où sortirent primitivement ces troupes vagabondes qui parcourent l'Europe en disant la bonne aventure. Il serait, Je crois, d un haut intérêt ethnographique d'observer de près les Kouravers et les Rhodias de Tlnde, et de comparer leurs mœurs, leurs usages, et surtout leurs langages avec ceux de nos bohémiens.

Ce sont aussi les femmes de ces tribus qui impriment ces figures de fleurs et d'animaux dont la plupart des jeunes Indous se font bigarrer les bras. Les Rhodias sont également fort adonnés au vol. Ils apprennent par principe Tart de voler adroitement et sont habitués dès leur enfance dans la pratique de toutes les ruses de cette profession. A cet effet, leurs parents les instruisent à mentir obstinément, et les exercent dès leur bas âge à souffrir toutes sortes de tourments et de tortures plutôt que d'avouer leurs méfaits. Loin de rougir de leur profession, ils s'en font gloire, et lorsqu'ils n'ont rien à craindre, ils se vantent publiquement des vols adroits qu'ils ont accomplis en différents lieux.

Du temps des rajahs, ceux qui étaient pris

sur le fait et auxquels les juges des chauderies avaient fait couper le nez et les oreilles ou le poigna: droite montraient avec ostentation leurs mutilations et leurs cicatrices comme une preuve de leur bravoure, et ce sont ceux-là que leurs camarades choisissaient le plus volontiers comme chefs de tribu.

Dans certains États de l'Inde soumis à des princes du pays, dit Torientaliste que nous avons cité plus haut, les voleurs étaient^ jusqu'à un certaiîi point, autoriséspar le gouvernement qui tolérait leurs déprédations moyennant une redevance convenue, ou à condition qu'ils payeraient au receveur du district la moitié de la valeur de tout le butin qu'ils pourraient Jaire.

Le père du dernier rajah qui régnait encore il y a quelques années dans le Maïssour, sous le protectorat des Anglais, avait à son service un bataillon régulier de ces Kouravers qu'il employait non à combattre en compagnie de ses troupes, mais à ravager le camp ennemi pendant la nuit, à enlever adroitement les chevaux, escamoter les bagages des officiers, enclouer les ca^ nons et faire le métier d'espbns.

En temp3 de paix, on les envoyait dans les États voisins pour voler au profit de leurs maîtres et épier les démarches des chefs qui y gouvernaient.

Les petits prmces da pa3r5, que Ton désignait autrefois sous le nom de paliagares, ont toujours eu à leur service un certain nombre de ces larrons.

Dans les provinces où les gouvernants avaient de secrets intérêts à protéger ces sortes de gens, les pauvres habitants Savaient d'autres moyens de se mettre à couvert de leurs déprédations que d'entrer en compromis avec les chefs de bande et de leur payer une taxe annuelle qui était en général d'une demi-roupie et d'une volaille par maison ; moyennant cette redevance, les villages étaient assurés contre le pillage.

Il est une de ces tribus que les villageois paisibles redoutent plus que toutes les autres ; c'est celle des Soukalers. La croyance populaire leur prête rhabitude, à l'époque de certaines de leurs fêtes, d'immoler des victimes humaines. Lorsqu'ils doivent faire cet horrible sacrifice, ils enlèvent furtivement, AV'-on, la première personne qu'ils rencontrent et, l'ayant conduite dans quelque lieu" désert ,. ils creusent une fosse dans laipeelle ils l'cnierrem jusqu'au cou ; ils forment ensuite, avec de la pâte, une espèce de lampe <pilis lui mettent sur la tête-, ils la remplissent d'hmle et y aflument quatre mèches; après quoi les hommes et les femmes se prennent par la main et, formant un cercle^ danncnt aaiojr <fe

80 VOYxVGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS.

la victime en poussant de grands cris et en chantant jusqu'à ce qu'elle expire.

Je n'ai pu, par moi-même, vérifier l'exactitude de cette légende, toujours est-il que quand vous stationnez le soir dans les villages de la côte malabare, il est rare que vous n'entendiez pas raconter les choses les plus étranges sur. le compte de cette caste maudite ; les hommes ne prononcent son nom qu'en tremblant, et les jeunes mères, pour forcer à l'obéissance un enfant indocile, n'ont qu'à le menacer des Souka- 1ers.

Le rejet de la caste pour crimes et délits dans l'ordre religieux et civil est la cause à peu près générale qui a donné naissance à toutes ces tribus déclassées, mais il en est quelques-unes qui, pour d'autres motifs, sont, de leur plein gré, retournées à la vie sauvage.

Pour n'en citer qu'un exemple, j'ai rencontré dans les sauvages provinces de l'ouest de Ceylan et dans les montagnes de Maïssour, sur la Grande-Terre, quelques tribus isolées, connues sous le nom de Pakanattys. Leur langage est le telinga. Elles faisaient partie, dans l'origine, de la caste' des Couroubas ou bergers, et s'adonnaient à l'agriculture. Il y a environ un siècle que ces Couroubas embrassèrent le genre de vie que leurs descendants mènent encore, et qui pa-

VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. 8l

rait avoir pour eux de si grands charmes qu'il serait impossible aujourd'hui de les ramener à la vie sédentaire et réglée.

Une insulte grave, que leurs chefs de caste reçurent du soubedar qui gouvernait la province, fut dit-on la cause de leur départ : n'ayant pas obtenu une réparation proportionnée à l'offense, ils ne crurent pouvoir mieux se venger, qu'en désertant tous en masse de la province, et en abandonnant entièrement les travaux de l'agriculture.

Depuis ce temps, ils n'ont jamais eu l'idée de reprendre leur ancien genre de vie, et ils errent sans cesse d'un lieu à un autre sans se fixer nulle part.

Quelques-uns de leurs chefs, avec lesquels J'ai conversé, m'ont assuré que cette caste de nomades comptait plus de deux mille familles qui errent dans le sud de l'Indoustan, un petit nombre seulement ont franchi le détroit et se sont transportées à Ceylan.

Les chefs s'assemblent de temps en temps pour terminer les différends qui s'élèvent entre leurs subordonnés. Cette caste des Pakanattys est la plus tranquille et la moins malfaisante de toute^j les tribus errantes. Quoique les individus qui la composent aillent toujours par bandes, le vol et le pillage sont inconnus parmi eux, et si quelqu'un

s'en rendait coupable il serait sévèrement puai. Ils sont tous plongés dans la plus a&euse misère ; c'est à peine si les plus fortunés d'entre oïx possèdent quelques bufflones "et quelques maigres vaches dont ils vendent le lait.

La plupart sont herboristes et, dans les divears pays qu'ils parcourent, ils font des collections de plantes, de racines et de substances médicmales ou propres à la teinture, ou anployées comme médicaments pour les bestiaux. Ils vendent ces simples aux marchands des villes et des villages, aux mestris ou médecins indigènes, et ce petit trafic les aide un peu à vivre; ils suppléent à ce qui leur manque par la cliasse, la pêche et la mendicité.

Ils vivent entièrement isolés de la société et n'ont de rapports avec elle que pour les besoins les plus indispensables ; ils voyagent par groupes de dix, vingt, trente familles, et logent toujours sous des tentes d'osier et de bambou qu'ils portent partout avec eux. Chaque famille a sa tente longue de sept ou huit pieds sur quatre ou cinq de large et autant de hauteur, dans laquelle les pères, les mères, les enfants, les poules et quelquei fois les cochons logent ou plutôt s'entassent pêlemêle, car c'est là leur seul abri contre le mauvais temps et les injures de l'air. Us choisissent, pour asseoir leur camp, les bois ou les lieux isolé - ,

afin que personne ne puisse savoir ce qui se passe parmi eux. Outre leurs nattes d'osier et leurs effets de campement, îls ont soin de se munir de petites provisions de grains et de tous les ustensiles de ménage ordinaires pour préparer et faire cuire leurs aliments. Ceux qui ont des bêtes de somme les char^nt de la plus grande partie de leur bagage; mais les malheureux qui n'ont pas cette ressource sont réduits â transporter eux-mêmes tout ce qu'ils possè»dent.

J'ai vu souvent, en chassant dans les lieux déserts, dans les forêts ou la jungle, un pauvre Pakanatty porter en chancelant sa tente, les vases de terre qui composent tout son ménage, et quelques provisions; sa femme, presque nue, le suivait avec la meule à piler le grain sur la tête, un enfant sur le dos, emmaillotté dans un morceau de toile grossière, et un autre au sein, tandis qu'un troisième marmot de cinq ou six ans venait par derrière, ployant sous un faix de menu bois... Ému par ce triste spectacle, je m'avançais pour leur faire l'aumône de quelques roupies, mais à ma vue ils s'enfonçaient dans la jungle avec rapidité, et le chien étîque qui les suivait, à peine disparu, revenait sournoisement passer la tête au milieu de.> hautes herbes, comme pour observer l'intrus qui se

permettait de troubler ses maîtres dans leur solitude.

Chaque fraction de cette grande tribu a ses habitudes, ses lois, ses coutumes, ses usages particuliers, chacune forme une petite république indépendante, se gouvernant par des règlements qui lui sont propres. On ne sait jamais rien dans le public de ce qui se passe parmi elles. Les chefs des tribus sont élus et destitués à la pluralité des voix. Ces chefs sont chargés, pendant tout le temps que durent leurs fonctions, de faire exécuter les règlements, de terminer les différends, de faire punir les délits et les crimes ; mais, quelque énormes que soient ces derniers, ils n'emportent jamais la peine de mort ni la mutilation. Ils exposent seulement le coupable à subir des amendes pécuniaires, de sanglantes flagellations, ou autres corrections corporelles.

Dans le début, cette classe des Pakanattys était moins méprisée que les autres tribus de vagabonds par les Indous, on se souvenait qu'ils avaient autrefois appartenu à la grande caste des cultivateurs, mais peu à peu ils adoptèrent Tusage de la viande, et se nourrirent sans discernement des espèces d'animaux les plus dégoût tantes, hommes et femmes se mirent à boire du calou, de Tarack, et iSnirent par tomber dans une

telle dégradation qu'ils sont aujourd'hui confondus avec les Parias et les Rhodias.

La petite tribu de Rhodias, que Je venais de rencontrer, s'adonnait à la divination et à la vente des drogues, destinées à préserver des mauvais esprits et à guérir, en même temps, de toutes les maladies connues et inconnues.

Arrivé en face du campement, je m'arrêtai pour écouter le chant des jeunes filles. Cette mélodie bizarre, que l'Océan accompagnait du murmure léger de ses flots assoupis, ces ombres^ qui se projetaient sur le rivage, prenant des teintes fantastiques, sous les lueurs intermittentes du feu que trois ou quatre vieilles femmes attisaient de leurs bras décharnés, les hurlements des chacals attirés par l'odeur qui s'échappait des tiselles de terre, tout, jusqu'au grondement de quelques chiens étiques, qui dormaient dans le sable et répondaient faiblement à leurs congénères de la jungle, donnait à ce spectacle quelque chose d'étrange, qui vous transportait dans le domaine du rêve et des fantastiques apparitions.

Le bruit de la voiture, qui me suivait à quelques pas, avait décelé ma présence, les chants cessèrent et les instruments se turent comme par enchantement. Après quelques paroles échangées à voix basse entre les chefs, une des jeunes filles 3e détacha du groupe et s'avança

près de moi; elle pouvait avoir de treize â quatorze ans, rage où la femme arrive, sous ces latitudes, à fe plénitude de sa beauté.

On ne sait pas à quelles merveilles de formes atteignent parfois ces femmes, qui s'élèvent sans nulle entrave, baignées d^^air et de soleil, sous l'ombrage des grands bois de Ceylan et de Flndoustan.

La Jeune Rhodia s'arrêta à quelques pas de moi, entre les palmiers qui bordaient la route, elle était nue... nue comme l'enfant qui joue au réveil au fond de son berceau, nue comme Hébé et Psyché, ces deux poétiques rêveries de la vieille Grèce... et comme Tenfant et les déesses antiques, elle portait sans honte, et le sourire aux lèvres, sa chaste nudité. Ses grands cheveux noirs, dans lesquels elle avait noué de distance en distance des bouquets d'immortelles jaunes, tombaient en boucles soyeuses sur ses épaules, et de là, ruisselaient sans art autour de son corps, dont ils faisaient ressortir la pureté du contour et la netteté des formes.

Éclairée â grande lumière par cette lune de l'Equateur qui donne des nuits plus belles que certains jours du Nord, au milieu de cette végétation sans pareille, la fraîche et gracieuse apparition me fit involontah-ement songer à ces âge* de poésie naïve, où les forets, les jardins et

les eaux étaient peuples de nymphes et de naïades*

— L'étranger veub-il connaître, par le feu auquel préside Agni, par les astres auxquels préside Indra, par les veits auxquels préside Vhaya, les secrets de sa destinée? murmura la jeune fille d'une voix douce.

— N'est-ce pas Kama, qui préside à Tunion des fleurs, qui t'envoie près de moi? répondis-fe dans son langage, et en employant la poétique exagérée de T Orient; une aussi belle fille que toi ne peut rencontrer que des présages heureux.

Je la suivis.

Sous ces chaudes latitudes, le soleil par les yeux, les innombrables plantes odoriférantes par l'odorat, portent au cerveau des sensations toujours vives, et en harmonie a\ec l'admirable nature qui vous entoure, aussi le dernier des Indous naît-il poëte, il ne parle pas, il chante et entoure toujours l'idée la plus simple d'une périphrase imagée.

Jamais une femme ne dira à son amant : «Je f aime; » ces quelques mots, qui chez nous sont le plus tendre des aveux, ne seraient ici que l'expression de la plus froide indifférence. Il faut qu'elle décrive ses sensations, qu'elle compte les battements de son cœur, qu'elle enveloppe le bien-aimé de paroles caressantes, et elle le £ait

souvent avec un tel bonheur d'expression, une telle vivacité de sentiment, que l'exagération des mots disparaît, car elle ne dépasse pas la fougue de la passion.

La dernière des filles Parias, qui vous accoste à la brune, le long des sentiers déserts, rougirait de s'exprimer dans cet ignoble langage, qui a cours en Europe, chez les femmes de condition honteuse... Elle s'en vient, enveloppée dans un grand pagne blanc, longeant les bosquets de lauriers-roses et de mimosas qui croissent le long des routes comme des buissons incultes, elle s'approche de vous en hésitant et vous dit à voix basse :

« Saëb (Seigneur), as-tu donc perdu ton chemin, que tu erres encore à cette heure par la campagne?... Tu n'as pas de bâton avec de petites clochettes ou des anneaux qui chantent, pour éloigner lesponpous (serpents). Vois comme la nuit est obscure... si tu crains les fâcheuses rencontres, viens te reposer dans ma case de feuillage, j'ai des pastilles de djagre au gingembre et des montais de toutes espèces à t'offrir, mon eau de citron au miel se rafraîchit dans sa gargoulette, et en aspirant l'odorante fumée du houkah (i), tu pourras te reposer sur de fines

(i) Sorte de narguileh, fait avec une noix de coco évidée.

VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS 8q

nattes du Trâvencor, et demain, au soleil levant, tu ne craindras plus de t'égarer dans les sentiers déserts. .. » Si vous vous êtes laissé emporter par Tattrait de la chasse, loin de tout centre habité, si la fatigue vous gagne, si par une nuit sans lune, vous ne pouvez retrouver votre chemin... quels que soient votre caractère, vos mœurs, acceptez sans crainte l'hospitalité de la brave fille de la jungle, elle vous conduira dans sa petite case abritée sous quelque tamarinier, dont Todeur éloigne les serpents, elle vous répandra de Peau fraîche sur le corps, lavera vos pieds endoloris, et après vous avoir servi un souper, composé de carry, de goyaves, de mangues et d'ananas coupés fraîchement sur leur tige, elle vous préparera un lit de feuilles sèches, recouvert de nattes odoriférantes, tressées avec du jonc et des tiges de vétivert, vous donnera le houkah tout allumé... et pendant que vous sentirez le sommeil envahir vos paupières, que la petite lampe en terre rouge, suspendue à un fil de coco, commencera à vaciller devant vos yeux... la pauvrette ira s'accroupir dans un coin et veillera sur votre repos, prête, une badine à la main, à frapper tout scorpion ou serpent qui d'aventure se dirigerait vers votre couche. .. Et pendant tout ce temps, pas un geste, pas un propos ne viendront blesser vos yeux et vos oreilles; esclave

timide et dévouée, elle ne sera pour vous que ce que vous vmidre\ quelle soit...

En arrivant avec la jeune fille près du campement des Rhodias, cette dernière s'arrêta près du brasier, prit quelques morceaux de charbon ardents dans un tesson de terre, et me fit signe de la suivre... EUle s'arrêta à Textrémîté de la plage que bordait l'Océan, et après avoir cueilli quelques brins d'arbustes qui croissaient cà et là, elle s'accroupit sur le sable, en me ftôsant signe de l'imiter.

Dès que nous fûmes assis en face l'un de Tantre, la jeune Rhodia, rejetant en arrière son abondante chevelure, se mit à commencer une incantation monotone, dans une langue incoonue, pleine de sons bizarres.

Quand elle eut terminé cette invocatbn aux puissances occultes, elle reprit en t^noul :

« Esprits des cieux, esprits des airs, e^nrks des bois,. esprits des eaux, soyez-moi favorables.

a EIsprits des planètes, soyez-moi favorables.

« Esprits des bois, qui présidiez, aux tran^ormations des arbustes, ne me maudfssez pas pour avoir coupé ces tiges vertes,

« Adoration à Agni I

« Agni, esprit du feu, faites connaître votaee présence. »

En disant cela, elle jeta sur la braise {

k petit faisceau de branchage qu'elle avait cueilli et se mit à regarder avidement les tiges légères qui se tordaient sous l'action du feu.

Prenant alors une poignée de sable fin de la main droite, elle la jeta dans Pair en s'écriant :

« Adoration à Vahya !

« Vahya, esprit qui présidez aux vents, indiquez votre volonté. »

Et elle suivit' de l'œil la poussière légère que la brise fit tourbillonner quelques secondes dans Pair.

Puis, se renversant à demi, les regards dirigés vers le ciel, dans une posture qui faisait encore mieux valoir les irrésistibles séductions de son corps frais et Jeune, elle murmura à voix basse, comme si elle eût craint de troubler les terribles esprits auxquels elle s'adressait :

« Grahasy Boutamys, Prêtas, esprits des planètes, esprits infernaux, esprits des cadavres, esprits de la décomposition, soyez-moi favorables 1

« Chaktys, sombres déités femelles, soyez-moi favorables !

« Maranaûevy, qui présidez à k mort , soyez-moi favorable!

« Voici l'heure où les esprits des eaux hantent les abords des étangs déserts^

« Varouna, esprit qui présidez aux eaux, SDyez-moi favorable! »

En prononçant ces dernières paroles, elle se leva et, joignant les deux mains, elle puisa un peu d'eau dans TOcéan et la répandit sur les charbons embrasés en disant :

« Oblation à tous les esprits.

« Esprits de Punivers, soyez-moi favorables ! »

Et elle suivit avec attention les légères spirales de fumée et de vapeurs que la braise rendit avant de s'éteindre.

Elle me prit alors les deux mains qu'elle pressa pendant quelques minutes dans les siennes, puis, interrogeant la paume de la droite, la charmante devineresse me prédit, suivant l'usage, toutes sortes de prospérités mélangées de déboires que je devais finir par surmonter toujours.

Rien ne saurait rendre l'étrange poésie de cette scène. A droite l'Océan, complètement calmé par la fraîcheur de la nuit, ressemblait, sous les rayons de la lune, à un vaste plateau d'argent ; à gauche, les Rhodias, étendus autour du foyer qui ne jetait plus que quelques lueurs vacillantes, se livraient au repos ; la brise, qui avait molli, n'envoyait plus que des risées intermittentes, le silence n'était troublé que par les cris lointains des chacals et les hennissements des chevaux de

VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. gS

mon attelage qui s'impatientaient de cette station prolongée...

Lorsque la jeune Cyngalaise eut terminé ses opérations magiques, je lui glissai dans la main quelques roupies ; elle parut émue et attacha sur moi ses grands yeux pleins de provocantes in- . terrogations. Son métier ne se bornait pas à dire la bonne aventure, et ses charmes délicats appartenaient au premier venu qui consentait à les payer... Elle recevait d'ordinaire de un à deux fanons (trente à soixante centimes) pour cette triste besogne qui devait n'avoir rien d'agréable pour elle ; je lui avais donné dix fois autant, et la pauvre enfant avait cru, en voyant cette somme, que je lui payais d'avance des plaisirs dont elle ne pouvait être que l'instrument passif et résigné. Par la plus brutale des profanations, elle ne devait jamais connaître ni les entraînements de la passion ni les joies de la maternité.

Dans toutes les tribus Rhodias, un certain nombre de jeunes filles sont destinées à la prostitution et, dès la plus tendre enfance, pour que l'abus des plaisirs ne les flétrisse pas prématurément et que des grossesses trop répétées ne viennent pas interrompre le rendement du hideux métier, le mestri (médecin) de la tribu les soumet à une série d' attentats qui ont pour but, d'un côté d'empêcher la forniation des ovairei-n et de.

l'autre de supprimer entièrement le siège des sensations naturelles.

' Ainsi cette belle fille qui, debout devant moi, réunissait toutes les perfeaîons extérieures que la nature jette à profusion sur la femme pour assurer, par Tamour, la reproduction des espèces qu'elle se plaît à créer, n'avait plus rien de ce qui fait la mère... Une main sacrilège l'avait profanée... elle n'avait plus de rôle dans l'ensemble humanitaire, qui se transforme, se perfectionne et se perpétue; elle était un anneau brisé dans la grande chaîne de la vie... Et peutêtre, dans ses heures de douleur solitaire, en était-elle réduite à envier le sort de la tigresse qui, dans la jungle, est au moins libre d'allaiter ses petits...

Ces abominables pratiques n'ont d'autrecause que la profonde misère dans laquelle sont plongées ces pauvres castes de Parias et de Rhodias qui forment à peu près le cinquième de la population totale de Ceylan et de llndoustan.

Lorsque vous emendez ffirc , lorsque vous voyez écrire par certains anglomanes qui n'ont jamais quitté Calcutta ou Bombay, qui ne connaissent de rinde que ce que les Anglais y ont fait dans leur intérêt égoïste,... que l'Angleterre accomplit dans cette contrée une mission civilisatrice, demandez-leur d^nc ce qu'elle a lait pour

VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. qS

les quarante millions de misérables qui n^ont pas un pouce de terrain au soleil, que les hautes castes flétrissent comme impurs, qui vivent de racines de bambous, d^herbes et de charognes^ qui prostituent leurs femmes et leurs filles pour quelques caches (centimes) et qui meurent dans la pourriture et la lèpre, demandez-leur donc ce que r Angleterre a fait pour les Parias?

Et cependant ces gens-là n'ont pas de préjugé de caste, ils n'ont pas de caste, on pourrait en faire ce que Ton voudrait, et ils accepteraient tout... Pourquoi les Anglais ne les appellent-ils pas à la vie civilisée? pourquoi les chassent-ils de leur armée indigène? pourquoi les chassentils de leurs hôpitaux? pourquoi leur prohibentils rentrée de tous les lieux où ils admettent les Indous des castes reconnues? pourquoi les repoussent-îls de toutes les fonctions publiques qui sont lepartage exclusif des autres indigènes?

CTest jiarce que les rajahs les traitaient ainsi et que les hautes castes les tiennent comme plus impurs et plus vils que les chacals. . .

Et pour attirer les hautes castes à elle, ou tout au moins pour éviter de faire de rhumanitê qtn ne rapporte rien, l'Angleterre a adopté le préjugé à ce point qu'un Paria, un Rhodia qui parterah des sandales serait condamné à l'amende et à la prison par ses juges.

Ces malheureux n^ont même pas le droit de se couvrir les pieds.

Quand je dis que TAngleterre n'a rien fait pour eux, je me trompe... elle leur a expédié ses marchands de Bibles !

J'aurai occasion de raconter, en leur temps, quelques traits curieux sur le mode âiévangéliser adopté par les missionarys dans l'Inde; qu'on me permette, pour le tnojtient^ d'invoquer l'autorité de M. de Warren , ancien officier de l'armée anglaise, pour montrer que le voile religieux ne cache ici qu'une exploitation de -plus.

« Le tableau que j'ai essayé de donner de Bellary comme chef-lieu politique important civil etmilitaire de la présidence de Madras, ne serait pas complet si j'oubliais de parler de la Société des Missionnaires protestants pour la propagation de lafoi^ qui a ici un établissement et une chapelle. Ce corps ne relève point de l'Église anglicane et professe des nuances d'opinions religieuses tout à fait distinctes. C'est un saint-simonisme religieux mitigé, une communauté prédicante et commerçante gouvernée par certains chefs élus de la communauté mère qui siège à Londres. Chaque individu qui y est admis re-L nonce, en prenant les ordres, à sa liberté et à toute propriété individuelle. Sa personne, comme sa fortune, appartient à la com.munauté;

c'est la Société qui lui donne une compagne choisie dans la famille d'un de ses membres, qui le remarie s'il devient veuf, qui trouve des maris pour ses filles ou pour sa veuve s'il vient à mourir.

« Il ne peut rien posséder en propre, et il doit compte à la Société de tout ce qu'il gagne comme prêtre, comme banquier, comme industriel; mais, en retour, elle assure son existence ; on ne le laissera jamais manquer du nécessaire, rarement même d'un élégant confortable. Enfin, - pour exciter et développer ses moyens, on lui fait une existence proportionnée à son utilité. "Mais, que suit-il de tout cela? ce n'est plus un prêtre. Son amour conjugal et paternel le porte naturellement à désirer d'améliorer la position matérielle qu'il doit partager avec sa famille et, pour y parvenir, à s'efforcer avant tout de bien mériter de la Société et de ses chefs en avançant leurs intérêts.

« Il est peut-être venu dans l'Inde avec l'honnête intention de prêcher l'Evangile, mais, séduit par ses affections, occupé d'études spéciales que ses chefs lui ont imposées, absorbé par ses transactions de banque ou ses spéculations commerciales, il tient des registres, dirige

une correspondance, professe la chimie, fait du

g8 VOYAGE AU PAYS UES ÉLÉPHANTS.

papier, imprime, relie, bâtit des maisons et oublie son métier de missionnaire.

« C'est une fourmi ouvrière, patiente et laborieuse qui augmentera le capital, étendra Tinfluence et les relations commerciales de la république industrielle à laquelle elle appartient, mais qui, s'il en faut juger par le passé, ajoutera peu au domaine du christianisme sur les bords du Crishna et du Gange. »

J'ajouterai que cesgeas-là ont trouvé le moyen d'exploiter jusqu'aux pauvres Parias et Rhodias qui ne possèdent rien, ne récoltent rien et n'ont d'autre liberté que celle de mourir de faim ; ils les flattent, les accablent de promesses, les envoient par baades récolter dans les jungles des plantes médicinales : salsepareille, datura et autres, et au retour.^» Us les payent avec des bibles et leur bénédictloru..

Quand je regagnai ma voiture^ s^près avoir pris congé de la jeune devineresse, je trouvai Joaquin qui, couché en travers des chevaux, dormait profondément dans lapousmère de la route; je m'empressai de le réveiller en lui Teprochant sonîntprudence.

Il me répondit simplement :

— C'est moi qui ai dressé ces deux intelligents animaux, et rien au monde ne les ferait avancer d'un pas lorsque je suis couché devant eux.

Il rendit la main, et nous partîmes comme un tourbillon dans la direction de Colombo.

Dix minutes s^'ëtaient à peine écoulées que Je me trouvais devant le perron d'Oriental- Hôtel.

Il était près de trois heures du matin, la fraîcheur s'était bien établie, je me hâtai de gagner mes appartements; j'avais un tel besoin de repos que je n'aperçus que comme une ombre vague le métis qui me servait, border le moustiquaire de. mon lit, et remplacer par un globe bleuâtre qui ne laissait filtrer qu'une lumière adoucie l'enveloppe de cristal de la lampe de nuit...

En ouvrant les yeux, le lendemain, la première personne que j'aperçus fut Amoudou qui, accroupi sur la natte qui garnissait la chambrriç attendait patiemment mon réveiL

Sans faire la moindre allusion à son équipée de la veille, je lui annonçai le changement survenu dans mes projets et notre départ pour Kaltna.

— Il est inutile, ajoutai-je, de faire commencer les menues réparations de la charrette, nous aurons tout le temps là-bas d'y songer. Sois donc à la porte de l'hôtel avec le vindicara et les bufflones au coucher du soleil pour charger les différents approvisionnements dont j'ai fait emplette hier; nous nous mettrons- en route de façon à arriver chez nos amis demain matin à la première heure.

A cette nouvelle, mon Nubien laissa éclater une de ces joies immodérées, qui se traduisaient par des éclats de rire sans fin, et des danses grotesques que ma présence ne parvenait pas toujours à modérer.

Le gaillard n'avait jamais oublié le temps que nous avions passé, lors de notre premier voyage à Ceylan, sur la charmante habitation de Kaltna (i), et la jeune Malabaresse avec laquelle il s'était uni à la mode du pays, avait toujours primé dans son cœur, toutes les conquêtes qu'il avait faites depuis.

Quand il se fut un peu calmé, il me fît une demande à laquelle je m'attendais ; le fameux ballot de foulards, acheté dans Radha-Bazar, à Calcutta, chez Dourga-Chorone, s'était épuisé depuis longtemps, à fournir de petites écharpes de ceinture aux brunes Cyngalaises que nous avions rencontrées sur notre route de Jaflfnapatnam à Colombo, et il désirait le remplacer.

Mon pauvre Nubien était si laid avec sa grosse tête crépue, ses gros yeux à fleur de tête, son nez épaté, sa bouche lippue fendue jusqu'aux deux oreilles et son teint du plus beau noir, que le foulard du Bengale était son unique moyen de séduction. C'eût été trop cruel de le priver de

(i) Voyage au pays des Bayadères.

ses principaux avantages, aussi lui accordai-jeimmédiatement la somme dont il avait besoirr pour refaire sa petite pacotille.

Après quelques courses en ville pour me munir de certains objets que j'avais oublié d'acheter^ je fis une visite à M. Burton qui me remit plusieurs commissions pour nos amis, et je rentrai» à rhôtel pour terminer mes préparatifs.. A cinq heures, je dînai dans mon appartement, car la tenue de voyage que j'avais endossée de nouveaud ne me permettait pas de me rendre à la table d'hôte; et, un peu avant le déclin du jour, je^ prenais, avec tout mon monde, la route des montagnes.

Kaltna était située dans le prolongement d'unedes grandes vallées des monts Kotmalès. Quarante-cinq milles, environ quinze lieues, nous en séparaient ; en réglant le pas des chevaux sur Pallure de ma charrette que je ne voulais paslaisser en arrière à cause de mes armes et de mes; munitions, et avec une station de deux heures dans la nuit pour faire manger et boire les animaux, nous devions arriver au petit jour à destination.

Je fis prendre la tête à Kandassamy et à Amoudou, afin que Joaquin n'eût pas à retenir constamment ses chevaux.

Une heure après notre départ, le terrain con>

mença à s'élever insensiblement, et nouB- quittâmes le chemin de Colomba au fort de Dam^ Jboul, pour nous engager sur la droite dan^ un sentier juste assez large pour donner passage à nos voitures, et que les planteurs de café des Hauts entretiennent tant bien que mal pour leurs relations avec la capitale de Tîle.

La nuit était si épaisse qu'on n'y voyait plus â deux pas devant soi; autant que je pouvais en juger, notre petite route serpentait aux flancs d'une suite de coteaux boisés; par instant, les lianes et les branches qui formaient berceau audessus de nous, descendaient si bas qu'elles nous frôlaient le visage, et de grands oiseaux de nuit, que nous troublions dans leur retraite, battaient le feuillage de leurs ailes en poussant des cris .plaintifs.

Le silence ! ce silence des grands bois suspendus aux flancs des montagnes, n'était troublé que par le bruit d'un torrc it qui roulait au loin 4ans la vallée... le^ pas de nos animaux... et les refrains que de temps à autre le vindicara Kandassamy répétait d'un ton nasillard pour éloigner les mauvais esprits. C'était l'époque des récoltes du sorgho et de la maturité des cannes à sucre, 'Ct les oiseaux chanteurs qui égayent les nuits de l'Inde par d'interminables concerts délaissaient jen ce moment les coteaux pour la plaine.

VOYAGE AU PAYS BES ÉLÉPHANTS. Iô3

Nous mardîions dqpuis plusieurs heures déjà au milieu de cette obscurité, lorscpie tout à coup im= hurlement lointain, répété par l'éeho des vallées, parvint jusqu^à nous.

— Un jaguarl s'écria Joaquîn, et subitement M arrêta ses chevaux,

— Il n'y a pas de danger immédiat, répondit Amoudou qui, les narines au vent et Toreille tendue, avait retrouvé, en quittant Colombo et les boutiques des tchandos, toutes ces merveilleuses qualités qui faisaient de lui, en voyage, le plus précieux de tous les serviteurs,... le jaguar est au moins à deux milles de nous sur la droite, écoutez.., les cris montent des vallées inlérieures ; il suit les cours d'eau, à la recherche des cerfs, des pécaris et des chèvres sauvages qui viennent s'y abreuver.

— C'est vrai, répondit le métis portugais, nous n?avons rien à redouter de celui-là, mais avant, deux heures, en traversant la chaîne de Samanala pour redescendre sur le versant qui regarde Ratnapour où se trouve situé Kaltna, nous assisterons à un étrange concert, et beaucoup plus rapproché de nous, je vous assure,

— Cette contrée est donc infestée de jaguars? interrompis-je.

— Et de panthères, continua le métis, aussi

est-il d'usage de ne traverser cette partie de la montagne que de jour.

— Pourquoi ne m'as-tu pas averti au départ?

— Je nesuis qu'un pauvre Half-caste (i), Saëb, et vous ne m'avez pas fait part de vos projets; vous avez dit : partons pour Kaltna, et j'ai tenu les chevaux prêts.

— Penses-tu que nous puissions être attaqués parles fauves?

— Les jaguars n'attaquent que les piétons, Saëb, mais les panthères noires, très-abondantes sur ce versant, peuvent sauter inopinément sur les buffloneSjHa terreur alors s'emparerait des chevaux et, comme le chemin que nous suivons se termine à pic du côté de la vallée, nous pourrions être précipités dans le ravin.

— Que faut-il faire ? crois-tu qu'il soit prudent de continuer notre route ?

— Quand j'ai vu que le Saëb voulait partir de nuit, j'ai cru qu'il connaissait la contrée et que son intention était de s'arrêter au bengalow de Tanie-Kalloo et d'y attendre le lever du soleil.

— Je suis déjà allé à Kaltna par Kaltura, mais je ne connais pas la route que nous parcourons. S'il y a un bengalow près d'ici , le plus

(i) Sang-méié.

VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. Io5

sûr est, en effet, d y passer la nuit. A quelle dis» tance en sommes-nous en ce moment ?

— Nous y serons rendus avant une demiheure.

— Est-ce une station du gouvernement ?

— Non, c'est un refuge en briques, que les anciens rajahs avaient fait construire pour que les voyageurs surpris par la nuit pussent s'y mettre à Tabri des bêtes féroces.

— Il doit tomber en ruines alors ?

— Non, car les planteurs de café qui envoient leurs coolies sur ces sommets ont intérêt à le-, conserver; lorsque quelques-uns d'entre eux s'attardent, ils ne rentrent pas à la plantation et couchent dans le refuge. Malgré cela, il ne se passe™ pas de semaine sans que les jaguars et les panthères en dévorent un ou deux.

— C'est bien, dirige-nous vers le bengalow.

— Nous n'avons qu'à continuer notre marche;; il est situé sur le bord même de la route et adossé à la montagne.

Kandassamy reçut l'ordre de presser ses bufflones, et nous continuâmes à gravir la pente de plus en plus raide qui serpentait devant nous. La lune n'allait pas tarder à se lever et j'appelai de tous mes vœux le secours de sa bienfaisante lumière. J'avais déjà passé trop de nuits dans la. jungle avec ma charrette et mes deux domestî-

t06 VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS.

ques pour que: dans une autre situation le voisinage des jaguars, moins dangereux en réalité qu'on ne pourrait le supposer, pût m'inquiéter beaucoup. J'avais, en effet, acquis cette conviction basée sur une expérience assez longue, que les fauves qui, de nuit, attaquent infailliblement le piéton, ainsi que venait de le constater le métis, sont effrayés par la vue des charrettes, et qu'ils fuient devant cette machine roulante comme devant un ennemi inconnu, mais je n'avais jamais -campé en pleine montagne, sur des chemins déserts dominant de sept à huit cents mètres les vallées inférieures, au fond desquelles no5 ani maux affolés par la présence d'un tigre ou d'une panthère, pouvaient nous précipiter en un instant. J'étais, on doit le penser, sous le coup des plus sérieuses préoccupations.

La culture du café, qui a pris une ti*ès-grande •extension à Ceylan, tout en envahissant peu à peu les plateaux des montagnes, n'a pas eu pour résultat de diminuer le nombre des dangereux animaux qui les infestent, car les vallées nombreuses, impropres à la plantation et qu'il serait impossible à rhomme de défricher tellement leurs flancs sont escarpés, leur offrent des asiles impén étrables.

Aux premiers cris du jaguar que nous avions entendus^ succédèrent bientôt une foule d'autres plus rapprochés , et bien qu'ils se fissent

VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. lOJ

toujours entendre à une assez grande distance de nous, les chevaux et les buffl jnes commençaient à humer bruyamment l'air, qui devait apporter à leurs sens plus subtils des émanations qui nous échappaient.

Tout à coup une légère bande de lumière vint caresser la cime des grands bois, et, peu à peu,, la lune se dégageant du feuillage, illumina les vallées et les monts. En face de nous, à une distance de deux cents pas environ, se dressait la tour carrée et massive du bengalow de Tanie- Kalloo — Feau du Kalloo — ainsi nommée parce que la rivière du Kalloo prenait sa source aux pieds de ce refuge.

Quelques minutes après, voitures et animaux étaient remisés dans une sorte de cour envahie par les lianes et les plantes grimpantes , et pour que ni chevaux ni bufflones ne pussent s'échapper dans un moment de panique, nous barrâmes avec la charrette l'ouverture entièrement dépourvue de portes.

Joaquîn et Kandassamy reçurent Tordre de donner aux bêtes leur nourriture habituelle et de s'installer auprès d'elles pour les calmer.

Il était temps d'arriver, les hurlements des fauves se succédaient avec une telle intensité que: les vindicaras ne pouvaient presque plus dominer leurs attelages.

Armé de ma carabine à balle explosible, je ^cavis, suivi d'Amoudou, Tescalier intérieur de la tour ; parvenu au sommet qui couronnait en terrasse trois étages successifs, je m'avançai près du parapet et jetai avidement les regards sur le paysage qui m'entourait.

Rarement il m'a été donné de contempler un spectacle plus imposant et plus grandiose. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on n'apercevait que des pics de montagnes revêtus de forêts jéiernelles, au milieu desquelles réclâtante lujmière de la lune, qui est plutôt un soleil de huit dans ces contrées, jetait des traînées de clartés et d'ombres véritablem3nt fantastiques. Alors que les sommets et les arêtes des vallées étaient largement illuminés, les bas-fonds étaient encore plongés dans la plus profonde obscurité ; çà et là quelques roches nues s'élevaient comme de -blanches pyramides au-dessus des forêts. On eût >dit de gigantesques monuments funéraires qui dominaient une nécropole de Titans.

Du fond des vallées qui s'étendaient comme Ain flot noir aux flancs escarpés des montagnes, mille cris de jaguars, de panthères, d'éléphants sauvages et de chacals, ce compagnon habituel des grands carnassiers qui lui abandonnent leurs reliefs, montaient sans relâche jusqu'à nous, ^ii'jucis par réloijne:rient et l'épais rideau de

VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. lOg

lianes d'arbustes et de multipliants qu'ils étaient obligés de percer.

Ces harmonies sauvages me rappelaient les premières nuits que j'avais passées sous bois ou dans la jungle, lorsque je commençai mes voyages dans rindoustan; au moindre bruit, je sautais sur mes armes-, le glapissement d'une hyène, le beuglement lointain d'un buffle suffisaient pour que je fisse arrêter ma charrette, je faisais le guet des heures entières, m'attendant, à chaque ins* tant, à être attaqué, l'obscurité me donnait parfois des rêves voisins de l'hallucination et, aux premières lueurs du jour, j'étais tout étonné da me retrouver vivant.

Depuis, sans rien abandonner de cette prudence vigilante qui doit toujours diriger la conduite des voyageurs dans ces contrées, je n'éprouvais plus ces sensations étranges qui paralysent la pensée et surtout les bras à l'heure du danger, je savais par vingt exemples que les fauves redoutaient plus encore notre présence que nous la leur, et qu'à de très-rares exceptions, ils n'attaquiaent jamais les premiers.

Un tigre se jettera sur un éléphant, sur une^ bufflonne, sur un cheval, sur un piéton isolé, mais il n'est pas d'exemples qu'il ait jamais osé, ainsi que )ç l'ai dit plus haut, attaquer une charrette et Içs animaux qui la conduisent.

Surprise dans son réduit, la panthère affolée s^élancera tout d'abord sur votre attelage, mais, effrayée par le bruit, d'un second bond elle disparaîtra dans la broussaille. Et encore l'aventure est-elle des plus rares, car cet animal, craintif à l'excès, au premier bruit déménage du fourré oii il repose bien avant que vous soyez arrivé près de lui.

Depuis quelques instants déjà, je contemplais les changements imprévus que la lune, en s'élevant lentement dans le ciel, apportait dans Péclairage des différents plans des montagnes, j'allais m'envelopper dans une couverture pour me reposer jusqu'au jour, lorsque Amoudou, qui était retourné vers ses deux camarades pour manger un peu de riz grillé dont ils avaient fait une provision en cas de besoin, revint près de moi.

— N*entendez-vous rien, Saëb , sur la gauche du bengalow? me dit-il à voix basse.

Je prêtai l'oreille, mais il me fut impossible de percevoir aucun bruit dans la direction qu'il m'indiquait. Les rugissements, qui éclataient à intervalles inégaux, partaient tous des ravins infërieurs.

Pen fis la remarque au Nubien.

^ — Il y a des totahs-veddahs (i) là-haut, me (i) Chasseurs de tigres.

VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. m

répondit-il, car j'entends distinctement des cris semblables à ceux que poussent les jeunes dtko^ vreaux quand ils sont séparés de leurs mères.

— Il n'y a rien d'étonnant à cela, tu sais bien que toutes les montagnes de Ceylan sont garnies de chèvres sauvages.

— Saëb a raison, et si les cris allaient soit en s'éloignant, soit en se rapprochant, j'en conclurais simplement que c'est un de ces jeunes animaux égarés qui cherche à rejoindre le troupeau dont il fait partie, mais depuis plus d'une heure que Kandassamy et moi écoutons, nous avons remarqué que les plaintes partaient toujours du même point.

— Eh bien?

— Si les cris partent du même point, c'e^ que ranimai est attaché, Saëb.

— Pris au piège, tu veux dire?

— Non , attaché par les totahs-veddahs qui s^en servent comme d'appât • pour attirer le jaguar.

— Quoi? tu penses que quelques-uns de ces -sauvages de l'ouest sont en ce moiaent dans ces

montagnes ?

— Je n'aurais pas pensé à ces gens-là, si le vindicara Joaquin ne nous avait pas dit en bas qu'il y en avait beaucoup ici, depuis que le Tchoto-Sacb (grand chef, goitveraeur de Go-

lombo) avaît promis trois roupies par peau de jaguar.

— Chassent -ils avec des pièges ou au fusil ?

— Joaquin n'a pas dit, Saëb.

— A quelle distance estimes-tu qu'ils soient du bengalow?

— A un demi-mille environ, plus loin on ne pourrait pas entendre les cris du chevreau. Si le Saëb veut permettre, Amoudou prendra la carabine et ira voir les totahs-veddahs.

En prononçant ces dernières paroles d'un ton suppliant, comme un enfant qui veut obtenir une grâce, la voix de mon nègre tremblait d'émotion, ses instincts de chasseur de fauves se réveillaient avec violence; dans ces moments-là, il devait revoir, comme dans un rêve fugitif, les sauvages déserts de la Nubie où dans sa jeunesse il accompagnait son père, qui conduisait des caravanes, du pays des Barabras à Aden et à La Mecque. Sa figure se transfigurait, cette épaisse et primitive nature, à laquelle il fallait toujours les émotions de l'alcool ou les courses aventureuses, devenait presque intelligente aux heures de danger; mais c'était une intelligence féroce qui animait ses traits, et, dans ces mo* ments d'exaltation, Amoudou, si je lui en avais donné Tordre, eût aussi bien tué un homme qu'une bête fauve.

En temps ordinaire, quand il voyait pleurer un enfant, il avait des larmes plein les yeux.

Quel singulier problème que Texistence de ces Africains crépus, au corps athlétique, au cerveau étroit, sauvages, sanguinaires dès qu^ils sont réunis en bande, et s'attachant comme des chiens à un maître dès qu'ils sont isolés !

Est-ce une race qui finit ?

Est-ce une race qui commence?

Est-ce un des anneaux primitifs des transformations humaines, dont la science n'a pu encore découvrir les secrets ?. . .

Séduit par l'imprévu de l'aventure, je résolus d'accompagner Amoudou dans son excursion.

Je savais qu'en s'occupa nt surtout de la protection de ma personne, Amoudou ne se laisserait point entraîner à une poursuite sous bois; les jaguars, dont nous entendions par instants les rugissements, étaient à plus de deux milles de là dans les vallées du Kalloo, plus giboyeuses que les sommets ; à tout prendre, le projet n'offrait pas grand danger, et si quelque panthère isolée, attirée par les cris du chevreau, venait à se rencontrer sur notre route, il y avait gros à parier qu'elle regagnerait le ravin et n'attendrait pas les quatre coups de carabine et les douze coups de revolvers que nous avions à son service.

Je possédais une magnifique carabine de De-

I 14 VOYAGE Air PAYS DES ÉLÉPHANTS.

vis me, calibre quatorze millimètres, que J'avais commandée exprès, le fusil de chasse, système à bascule, que je prêtais à Amoudou quand il était de sang-froid et dans les occasions importantes, était du même numéro, de telle sorte qu'un type unique de balles explosibles suffisait • pour les deux armes.

Avec de tels moyens de défense, une promenade de sept à huit cents mètres au plus n^était certainement pas un acte trop imprudent. J'ajou terai que par les nuits les plus noires, Amoudou n'avait jamais manqué sa bête.

Que de fois le soir, dans nos campements près des villages, me voyant encore endormi et à l'abri de tout danger, près d'un lieu habité, ne ~ s'est-il pas glissé dans la jungle pour se livrer à ses goûts pour les chasses de nuit ; quand je me réveillais le matin, j'apercevais, séchant sur use corde de coco attachée à deux tamariniers, une magnifique peau de tigre toute sanglante encore, tandis qu' Amoudou, honteux d'avoir transgressé mes ordres, se grattait l'oreille dans un coiiï, prêt à recevoir les reprodies que je ne manquais jamais de lui adresser.

Après avoir changé les balles de nos revolvers et garni les cartouchières, nous nous glîs« sâmes silencieusement entre les roues de la charrette cpai barrait l'entrée du bengalow, et nous

voyajge au pays des éléphants, ll5

commençâmes à gravir avec précaution le sentier qui conduisait aux plateaux supérieurs,

Joaquin et Kandassamy dormaient.

Après avoir franchi une distance d'environ deux cents mètres, je commençai à percevoir distinctement les cris plaintifs du pauvre animal dont les oreilles plus exercées d'Amoudou avaient été frappées depuis longtemps.

Mon Nubien me distançait de quinze pas environ pour éclairer la marche, le corps à demicourbé, le doigt sur la détente de son arme, il glissait comme une ombre le long des buissons de mimosas et de cactus qui bordaient la route. Les gémissements du chevreau, de minute, en minute, s'accentuaient davantage, et je jugeai que nous ne devions pas être très-éloignés du lieu où la pauvre bête était attachée, lorsque Amoudou s'arrêta subitement et, se retournant de moa côfié, me fit signe avec la main d'approcher.

Un peu en avant de ncms, un makara, sorte de hibou de grosse taille, faisait entendre son hulukment lugubre.

— Qu'y a-t-il? jfis-je à voix basse en rejoignam moa nègr^ as-tu pressenti quelque danger nouveau ?

— Entendez- vous le chant du makara?

-- Eh bimi

•<** Je ne pois m'.&bçikimF la présence de cet

Ïl6 VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS.

Oiseau sur ces hauts sommets. Avez-vous jamais entendu ses cris quand nous parcourions les montagnes de la côte malabare?

— Je n'en ai pas souvenance.

— Cet animal ne vit que .de rats d'eau, son vol est très-pesant, et c'est à peine s'il peut s'élever à plus de cinq ou six kalpas (coudées) de terre, il ne quitte jamais les abords des marécages et des petits ruisseaux où il trouve abondamment sa pâture, et je le crois incapable d'accomplir le tour de force de s'élever jusqu'ici.

— Que présumes-tu de cela ?

— Je pense, Saëb, que les totahs-veddahs qui ^ont en embuscade doivent nous avoir entendus, ^ que, ne sachant pas s'ils ont affaire à quelques-uns des leurs, ils lancent ce signal pour Ven assurer.

— Ainsi tu penses que ce sont les totahs-veddahs qui imitent le cri du hibou ?

— Ça même, Saëb.

— Avançons avec précaution, nous allons savoir bientôt à quoi nous en tenir.

— Je pense qu'il ne serait pas prudent d'aller plus loin.

— Pourquoi cela?

— Parce que, dans le cas où ce serait un signal, les totahs-veddahs, ne recevant pas de réponse.

pourraient nous envoyer une balle, s'ils ont des fusils.

— Je ne suis pas de ton avis, ces pauvres sauvages sont doux et inofifensifs, et ils sont incapables de tirer sur des hommes.

— Qui nous dit qu'à travers les broussailles ils pourront nous distinguer à temps, et qu'ils ne prendront pas le bruit que nous faisons en écartant les branches pour celui de quelques bêtes fauves ?

— Que faire alors?

— Je vais répondre à leur appel.

Amoudou, se plaçant alors deux doigts dans

la bouche, imita à son tour avec une rare perfection le cri du makara.

Ce cri lui fut renvoyé immédiatement du même point où nous l'avions déjà entendu.

— Vous voyez bien, Saëb, dit le Nubien triomphant, que ce sont les totahs-veddahs. Je vais changer le signal.

En disant cela, il lança dans l'espace un glapissement plaintif, comme celui du chacal.

La dernière note venait à peine d'expirer dans son gosier que la réponse lui arrivait de la même manière.

— Nous pouvons avancer maintenant, lit Amoudou,

Cent pas plus loin, à un détour du sentier,

Il 8 VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS.

nous nous trouvâmes en face d'un petit plateau sur lequel le pauvre bouquetin était attactié et geignait à fendre rame ; à quelques pas de lui, un ruisseau descendait le versant en murmurant. Sur le plateau, le cours du petit torrent devenait plus tranquille, et ses deux rives, couvertes de plantes aquatiques, étaient, en divers endroits, piétinées fortement, ainsi qu'aux gués où passent les bestiaux.

Nous étions en face d'un abreuvoir des fauves. L?s indigènes qui avaient répondu aux cris d'Amoudou ne se montraient nulle part.

Eh ce moment, un rugissement terrible se fit entendre au sommet de la côte, et avant que j'aie eu le temps de la réflexion, Amoudou, me saisissant par le bras, m'entraînait à l'extrémité du plateau, dans un épais fourré de bambous et de caféiers sauvages.

— Vite, Saëb, vite! le tigre vient boire au ruisseau, me dit-il.

Avec une admirable présence d'esprit, il avait choisi le côté qui ne nous mettait pas sous le vent de la bête.

Instinctivement, nous nous plaçâmes de chaque côté d'une touffe énorme de ces arbrisseaux qui bordaient le plateau, et la main sur nos armes, dans la position du tir, nousattendîmes.

VOYAG£ AU PATS DES ÉLÉPHANTS. X I9

Les hurlements continuaient de plus belle, mais sans se rapprocher trop rapidement de nous; l'animal ne semblait pcdnc pressé de gagner Tabreuvoir.

— Prenez bien garde, à vous, Saëb, me dit à voix basse mon Nubien qui étudiait dq)ui8 un moment les inflexions des ans que nous enten* dions,^ c'est une tigresse qui parle à ses petits; ils doivent être bien jeunes, deux mois à peine, car je les entends qui miaulent comme de jeunes chats* Si la mère devinait notre présence, nous aurions à peine le temps de lui envoyer un coup de carabine qu'elle serait sur nous.

Je dégageai mon revolver de sa gaine, et le mis à portée de la main dans la ceinture de ma cartouchière.

Amoudou ne s'était pas trompé dans ses prévisions, car au bout de quelques infants je distinguai moi-même les cris des petits, qui se mêlaient aux hurkme^s de la mère.

ha tanière de la terrible famille ne devait pas être trè&^oignéc de là; toutes les femelles de jaguars et de panthères sont dans Tusage de mettre, bas dans le voisinage des cours d'eau, car, s'il leur est facile d'apporter de la nourriture à leurs petits quand ils commencent à manger, il n'en est pas de même du boire, et il faut que les jeunes animaux puissent satisfaire ce besoin

le plus près possible de leur gîte, afin de se mettre fâ cilement à l'abri en cas d'alerte.

Ce n'était pas la première fois que j'allais me trouver en face d'un tigre; malgré cela, je n'essayerai pas de dissimuler l'émotion poignante qui s'était emparée de moi, et, pour dire même toute la vérité, je regrettai sincèrement d'avoir quitté le bengalow. Bien heureux sont ces voyageurs qui vous expédient, entre deux repas et le cigare aux lèvres, des quantités vraiment formidables de jaguars, de panthères, de caïmans, voire même d'éléphants sauvages, et cela sans plus d'émoi que s'ils se trouvaient dans une gasrenne. Je n'ai pas cette corde-là... la présence des fauves m'a toujours donné le frisson, et je n'ai jamais aimé à affronter le danger sans, nécessité. Il se peut aussi que la facilité avec laquelle j'avoue mon émotion vienne de ce que je Tai . (réellement ressentie, et en face de véritables tigres, tandis que ces hécatombes d'animaux, féroces dont je viens de parler ne sont^ la plu* part du temps ^ que des effets de paysages équatoriaux.

Le pauvre chevreau tremblait de tous ses membres et ne geignait plus.

Lorsque la tigresse déboucha du sentier sur le plateau, d'un bond elle se jeta sur lui et l'étrangla.

Je sentis mes tempes se gonfler et le sang m'af-

fluer au cerveau avec une telle force que je fus pendant quelques secondes sans distinguer ce qui se passait devant moi; en ce moment, si ranimai eût chargé, j'eusse certainement été incapable de tirer un coup de fusil avec quelque sûreté.

Mais cela dura peu, l'imminence du danger amena rapidement une réaction favorable, et toute hésitation ayant disparu, j'épaulai mon arme, prêt à tout événement.

Connaissant la sûreté de coup d'œil d'Amoudou, je résolus de ne point tirer le premier ; je ne pouvais lui communiquer cette décision, car le moindre bruit nous eût trahis, mais je savais que mon brave Nubien ne résisterait pas à la tentation de commencer le feu dès que la bête se présenterait dans une bonne position.

Je détournai légèrement la tête pour voir ce qu'il faisait : la jambe tendue, le corps légèrement incliné, le fusil à l'épaule, il était aussi immobile que les troncs d'arbre qui nous entouraient; à le voit ainsi au milieu du feuillage sombre, on eût dit une de ces statues de granit noir que l'on rencontre parfois dans les immenses solitudes de i'Indoustan, à demi cachées par les lianes et les parasites grimpants, derniers vestiges des civilisations .disparues.

Quand je reportai mes regards sur le plateau,

122 VOYAfîB AU PAYS DES ÉLÉPHANTS.

la tigresse s'abreuvait à longs traiu daas le cours d'eau^ et quatre petits, à peine gros comme des chats, jouaient autour d'elle sw k cadavre du. bouquetin, avec une désinvolture: et une grâce qui me firent presque oublier pour un insiam la terrible situation dans laquelle nous nous troiK vions. Quand elle eut fini de boire, elle se retourna lentement,^ avec cette molle élasticité qui caractérise les félins et, allongeant doucement une. de ses pattes, la tigresse se mit à pousser ses petits du côté du ruisseau comme pour les engager à boire; sa voix usait de grondements pleins de tendresse, mais les jeunes animaux, sans se sou^ cier de ce qu'elle voulait d'eux, continuaient à sauter et à folâtrer dans l'herbe, léchant le sang de l'animal que leur mère venait d'immoler.

Ce spectacle étak grandiose et plein d'une âpre poésie.

Le mouvement qu'elle fit pour attirer près d'elle sa progéniture lui fut fatal, elle se présenta à nous tout à coup par le travers^... un édair brilla dans la nuit, immédiatement suivi d'uiie détonation qui roula comme un coup de tonnerre dans les ravins... Amoudou venait de tirer^ et la pauvre tigresse s'était affaissée sur elk-meme sans faire un mouvement, sans pousser un cri... Effrayés par le bruit, les quatre pe? tits s'étaient réfugiés près d'elle, et la fumée ne

VOTACÎB AU PATS DES ftÉPHAIfTS. 123

s'était pas encore dissipée, qu' Amoudou se précipitait hors du fourré en dénouant le chomîn o* pièce de toile qui lui entourait les hanches ; Je le suivis immédiatement le revolver à la main et ma carabine sur le bras gauche, et j'arrivai juste au moment où , s'emparant des petits , il les mettait dans sa pièce de toile qu'il nouait par les quatre coins.

Au même instant, quatre Cjmgalaîs entièrement nus apparurent du côté opposé ; en m'apercevant, ils se couchèrent à plat ventre dans rherbe en me faisant le schaktanga ou prosternation des six membres (les deux pieds, les deux genoux et les deux mains).

C'étaient les totahs-veddahs qui venaient de quitter leur embuscade.

Après m'avoir ainsi salué, ils se relevèrent.

L'un d'eux, se détachant du groupe, s'avança de quelques pas et me dit en tamoul de la côte :

— Depuis quatre nuits les Totahs couchent dans la montagne pour surprendre le tigre, et voilà que le mouloucou (homme noir qui a de lai laine sur la tête, textuellement mouton) a tué la bête et a pris les petits, les Totahs n'auront pas de riz pour leur famille.

— Combien le Tchoto-Saëb de Colombo te donne-t-il par tigre? lui répondis-je.

— Trois roupies pour les mâles, quatre pour les femelles, et une roupie par petit.

— Ce qui fait que cette nuit vous auriez^ tes compagnons et toi, gagné huit roupies (vingt francs.)

— Oui, Saëb.

— Comment auriez-vous fait pour tuer la bête?

A cette question, l'indigène rentra sous bois et revint, avec un de ces antiques fusils à pierre que,, lors des transformations des armes européennes, les capitaines de la marine marchande ont exportés dans le monde entier.

Je ne pus m'empêcher de rire en voyant ce respectable débris; la crosse brisée était rajustée grossièrement avec des chevilles de bois dur, et quelques tours de corde très-serrés maintenaient les platines qui avaient perdu leurs vis.

— Si tu n'as que cela pour tuer les fauves, dis-je à mon interlocuteur, tu finiras certainement par te faire dévorer.

— Le tigre ne tuera pas le Totah avant que son heure soit venue.

— Annonce à tes camarades que nous n'avons fait que chasser pour eux. Tu peux prendre la bête et ses petits, excepté un que Je désire garder et que Je te paye deux roupies.

Cette décision à laquelle ils ne paraissaient

pas s'attendreycombla de joie les pauvres gens, et ils firent éclater leur allégresse en venant tour à tour se prosterner à mes pieds avec toutes sortes de protestations de dévouement et de reconnaissance.

Ils gagnaient ainsi deux mois de riz au moins pour eux et leurs familles.

Ces pauvres indigènes, derniers représentants de la race primitive de Ceylan, sont repoussés par toutes les autres castes, les impurs Rhodias eux-mêmes se croiraient déshonorés par leur seul contact. Réduits à vivre dans les vastes forêts des provinces de TEst, ils n'ont d'autres moyens d'existence que la récolte des fruits et des racines sauvages et la chasse des bêtes fauves.

Ils ne touchent pas de primes pour la destruction des animaux féroces aussi souvent que le grand nombre de ces derniers pourrait le faire croire; car, mal armés et d'une complexion débile, il leur arrive huit fois sur dix de blesser seulement leur terrible ennemi et d'être obligés de se réfugier dans les arbres pour éviter ses atteintes.

Dans la dernière partie de ce voyage, en passant par les districts sauvages de Ouellassé,. Vedah et Matalé, j'aurai occasion d'étudier chez elle cette singulière race d'hommes qui ne pré-

126 VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANl^i.

sente aucun des caractères ethnographiques qui distinguent les populations de Ceylan et de Tlndoustan...

J'avais choisi le petit tigre que Je voulais conserver comme un souvenir de cette excursion; ce devait être une des premières sorties des pauvres petits animaux, car leurs dents ne faisaient que percer, et leurs griffes étaient encore iaoffensives.

Les totahs-veddahs étaient en train d'écorcher la mère que la balle explosible d'Amoudou avait frappée droit au cœur, et rien ne nous retenant plus sur le plateau, je jugeai qu'il était temps de regagner le bengalow.

La lune s'inclinait au loin du côté de l'Océan et n'allait pas tarder à nous quitter, les ravins de la montagne se couvraient de nouveau d'ombre et de mystère, un silence profond avait peu à peu succédé au sinistre concert des jaguars et des panthères qui, sans doute, avaient regagné leur gîte, une rosée abondante perlait sur les feuilles et me fsdsait frissonner sous mes légers vêtements; tout indiqtiait que le jour n'allait pas tarder à paraître, succédant à la nuit presque sans crépuscule;

Le fixsil sur l'épaule, car nous n'avions plus à cette heure aucun dan^r à redouter, je repris avec Amoudoii le chemin, du refîige de Tanie-Kalloo.

A propos de cette chasse, il est un fait que je dois faire connaître, car il ne me paraît pas avoir été relevé d'une manière exacte ni par la science^ ni par les voyageurs.

On'<:roit généralement que quand la femelle d'un tigre, d'un jaguar ou d une panthère paraît^ le mâle n'est pas loin, et qu'en combattant l'une on s'attire l'autre sur les bras, le fait n'est vrai que dans' certains cas, et je puis affirmer que cette opinion est celle de tous les chasseurs indi* gènes.

Quand on attaque une femelle, on ne risque d'avoir le mâle sur les bras qu'à l'époque des amours. Dès que cette saison a cessé, mâles et femelles s'en vont chacun de leur côté, et ce sont des histoires fabriquées à plaisir que celles qui représentent les mâles comme allant chercher la nourriture de leurs femelles pendant l'allaitement, et plus tard celle des petits quand ils commencent à manger.

La femelle nourrit seule, conduit seule, protège seule sa progéniture.

Les animaux féroces n'ont pas plus l'instinct de la paternité que les animaux domestiques, et si d'aventure- quelque, voyageur a pu rencontrer un tigre près d'une femelle qui conduisait ses petits, c'est un fait de pur hasard qu'on a tort de généraliser..

Certains oiseaux, seuls, sont arrivés à la notion de ce devoir naturel.

Les buffles et les éléphants placent, il est vrai, les jeunes animaux de leur race au centre du troupeau pour les défendre contre toute agression, mais ceci se fait en commun et sans distinction de parenté^ si je puis m'exprimer ainsi.

En arrivant au bengalow, je trouvai Joaquin et Kandassamy en proie à une terreur indescriptible; réveillés en sursaut par les coups de feu et ne nous voyant plus près d'eux, les pauvres diables s'imaginaient que nous étions allés poursuivre les jaguars dans les ravins et que nous avions été dévorés.

Je donnai l'ordre d'atteler immédiatement, il fallait partir de suite si nous voulions arriver avant les fortes chaleurs du milieu du jour.

Quand nous passâmes près du plateau où s'était passée la scène que je viens de décrire, les totahs-veddahs avaient terminé leur besogne; grelottant sous la rosée, ils s'étaient réunis au. tour d'un feu de broussailles, et attendaient les premières lueurs du matin pour descendre à Colombo.

Les pauvres gens nous accueillirent par de frénétiques hourrahs.

— Tu as été bon pour les Totahs, me dît le chef de la bande, que Siva t'accompagn t dans

tous tes voyages et te fasse retourner bientôt au pays des ancêtres. Puisses-tu mourir entouré des fils de tes fils, et que cette transmigration soit pour toi la dernière.

— Salam (i),Totahs-Veddahs, répondis-je. Je souhaite que la mort vienne bientôt terminer vos souffrances actuelles et que lama, qui juge les hommes près du fleuve Mandagny, vous fas^e la grâce d'une renaissance heureuse dans la caste des hommes libres.

Ces souhaits qui, sous toute autre latitude, au* raient paru plus que singuliers, étaient les meilleurs que je pouvais adresser aux pauvres Cyngalais. L'universelle réprobation dont ils sont les victimes depuis tant de siècles a fini par leur persuader à eux-mêmes que, sur cette grande échelle de la vie que la métempsycose fait parcourir à toutes les âmes, c'est à peine s'ils sont parvenus à franchir un degré de plus que les animaux, et ils considèrent leur situation misérable comme une conséquence fatale du rang qu'ils occupent parmi les créatures vivantes. Aussi, loin de redouter la mort, l'appellent-ils de tous leurs vœux comme le signal de la régénération.

Si la religion brahmanique à laquelle ils ap-

ï. Cette formule sert indifFéremment pour dire bonjour ou adieu.

l3o VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS.

partiennent ne faisait pas descendre Tâme du suicidé dans le corps des chacals, des vautours et autres bêtes immondes, je ne mets pas en doute que la plupart de ces infortunés, ne cherchassent immédiatement à conquérir une vie plus heureuse,en mettant fin d'eux-mêmes à leur triste existence.

Chaque fois que dans mes voyages j'ai rencontré sur mon chemin quelques tribus de ces misérables, je n'ai pu m^empêcher de remarquer à quel point la Justice^ r équilibre si vous aimez mieux, des grandes lois qui dirigent cet univers, échappait à notre faible intelligence, et tout en murmurant les deux slocas suivants de Manou, ma pensée posait à V infini une interrogation sans réponse !

« L'eau s'élève vers le soleil en vapeur, du soleil

elle descend en pluie; de la pluie naissent les végétaux alimentaires, et de ces végétaux les animaux.

« Chaque élément acquiert sa qualité de celui qui le 4

précède, de sorte que plus un être est éloigné dans la '

série, et plus il a de qualités.

Manou, liv. I et HI. Slocas, 20 et 7^.

Il est singulier de remarquer combien cette opinion du vieux législateur indou, qui fait naî-

VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. l3l

tre les végétaux de Peau et les animaux des végétaux, se rapproche des doctrines de Pécole naturaliste de Darwin.

Rapprochez cela de la métempsycose, qui dans rinde fait passer Tâme des animaux dans le corps des hommes de race inférieure, qui conduit graduellement ces hommes impurs d'abord, jusqu'aux classes supérieures, par une série de transmigrations fatales, et vous comprendrez comment les Indous ne considèrent leurs nombreuses castes que comme le produit d'une classification scientifique et naturelle. . . •

Nous avions quitté les totahs - veddahs depuis un quart d'heure à peine, lorsqu'une longue bande pourpre et or, illumina tout à coup l'horizon, et, en quelques minutes, l'astre radieux -que tous les peuples en enfance ont considéré comme une divinité bienfaisante, jeta, sur la nature encore endormie, ses flots fécondants de lumière.

Nous atteignions en ce moment un des sommets les plus élevés du Samanta-Kounta.

Il faut avoir vu, sous les latitudes voisines de rÉquateur,du haut d'une montagne, couverte de la plus luxuriante végétation, l'apparition du jour, pour en comprendre toute la splendeur : sur notre gauche s'étendait une longue suite de vallées ti de pics escarpés, garnis de multipliants, de

l32 VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS.

tamariniers, de goyaviers, de flamboyants rouges et de tulipiers aux fleurs jaunes; çà et là quelques bois de fer avec leur feuillage de cyprès, se détachaient de l'ensemble avec une teinte plus sombre, et du fond de chaque ravin s'écoulaient vers la plaine, une foule de ruisseaux et de rivières, qui miroitaient sous la lumière comme des coulées d'or et d'argent.

A droite, aux confins de l'horizon, l'Océan bordait de ses flots d'un bleu sombre, les contours sinueux de l'île, tandis qu'à nos pieds s'étendait l'immense plaine de Ratnapour, arrosée par le Kalloo.

Ce n'était plus le petit cours d'eau que nous avions vu sortir des flancs d'un rocher au pied du bengalow, le ruisseau était devenu fleuve.

Gomme nous commencions à nous engager sur l'autre versant, nous nous trouvâmes tout à coup en face d'un étang à demi enfoui sous bois, dans lequel les femmes d'un petit village que nous apercevions à mi-côte, étaient en train de faire les ablutions prescrites par la loi religieuse. Ce ne fut qu'un éclair sous la feuillée, et le charmant paysage s'évanouit aussi vite qu'il nous était apparu.

— Voilà l'habitation de Kaltna, me dit le métis, en étendant la main du côté d'un massif de

eu

VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. l33

verdure qui se détachait dans le lointain au penchant d'un coteau.

Bien que mes yeux ne pussent distinguer autre chose que les vagues contours des Forêts qui abritaient ce lieu charmant, tout un monde de souvenirs me revint à la mémoire, et ce fut avec une véritable émotion que je contemplai ce petit coin de terre où, trois ans auparavant, j'avais passé deux des mois les plus heureux de ma vie.

Q'il me tardait d'arriver et de presser sur mon cœur ces chers amis qui m'attendaient avec une impatience égale à celle que j'avais de les revoir...

— Il nous faut encore quatre heures pour arriver, dit Joaquin, qui sembla deviner mon impatience, la route fait de nombreuse circuits pour éviter les pentes, et les chevaux ne peuvent aller qu'au pas.

Je venais de passer deux nuits presque sans sommeil, ime fatigue que je ne pouvais vaincre paralysait tous mes membres, et je résolus de prendre quelque repos. C'était encore le meilleur moyen d'abréger une route trop longue au gré de mes désirs.

Je quittai la voiture où je ne pouvais m'instal- 1er à l'aise, et, me glissant sous la tente de feuillage de ma charrette, je ne tardai pas à

l34 VOYAGE AXJ PATS DES ÉLÉPHANTS.

m'endormir. Je m'éveillai au milieu d%ii ont* cert de hourrahs, de cris d'allégresse et de coups de iusii; je me précipitai hors du véhicule; tous les travailleurs de Kaltoa, en habits de fête^eaitouraientnos voitures, M. Duphot, sa charxnanise femin£ et toute sa jeune famille, étaient à deux pas de mol..«

Page 1