‹ Voyage au pays des fiordsChapitre 18 sur 54 · ONE LAPONWE ET SON ENFANT · texte numérisé non relu

ONE LAPONWE ET SON ENFANT

volontiers de leurs rennes, de gibier, de fourrures et de morues, pour se procurer du wisky, de I'eau-de-vie et du tabac, denr6es perfides, pour lesquelles ils ont una predilection marquee. Enfin, ils sont k peine civilist5s, et plusieurs voyageurs disent qu'ils sont enclins k I'avarice et k la paresse.

La puce ne vit pas sous ces latitudes, filis^e Reclus I'affirme quelque part. Quel domaine elle a perdu, mon Dieu, chez ce peuple .aux chemises de poll! Ce parasite incommode aurait-il par hasard •un odorat trop d6velopp6 ? Cela m'expliquerait alors qu'il ait renonc6 k la conqu6te des Lapons 1

(1) Je dis intentionnellement suis generis, « qui potest capei-e, capiat. »

Telle elait la reflexion que je me faisais enregagnant les rives du fiord ou nous attendait I'embarcation du Jonas-Lie.

« Quel jour sommes-nous done, avec tout cela ? m'6criai-je en me r6veillant le lendemain de notre excursion. Quelle heure peut-il bien etre (car il avait fait clair toute la nuit)? Voyons un peu le soleil!... Ou done est I'Est dans ee pays?... Comment, e'est ici? aliens done I puisque j'ai vu maitre Phoebus se coucber Ik-bas, devunt moi, bier soir, le levant doit 6tre de ee eot^I »

J'en 6tais 1^, mon bien cher ami!... Quand je vous dis qu'un pro fesseur de geograpbie perdrait ici ses points cardinaux, avec la boussoie dans la main! G'est qu'en effet, au-dessusdu 70° de latitude Nord, ce que nous appelons la course du soleil, en d^pit des exp6riences de Galil(5e, est singulierement reduit, et pour chereber le point exact de son double passage a I'borizon, il faut d'abord trouver le Nord, puis determiner deux points equidistants et tres peu eloignes de ce repere.

On a bien raison^de dire qu'il est bon de voyager pour « s'^lfrgir les id^es! » J'avais toujours cru eomme parole d'fivangile la definition de ma geograpbie classique, qui faisait lever le soleil k mon extreme droite, et I'envoyait s'eteindre h. mon extreme gaucbe ou k peu pres. Si j'avais pu expriraer cette theorie k un Lapon,il m'aurait ri au nez, comme le fit au nez d'un blane, ce negre du centre africain, mortilie de s'entendre raconter serieusement qu'en biver les Europeeas marchaient sur les fleuves durcis.

En resume, nous sommes le 14 du mois d'aout; la cit6 qui apparait ai loin est llammerfest, la plus septentrionale des villes du monde entier. Je vais vous apprendre une chose 6trange : dans eetle place de commerce, le Finnois, qui achete pour deux ceres de tabac a priser, peut Ires bien I'emporter dans un carr^ de papier tailie dans une feuille periodique locale, Oui, mon ami, Hammerfest a son journal! Que dis-je, elle en a deux, le Nordkap et le Fmmarksposten et rien ne me prouve qu'ils soutiennent la meme opinion politique. Uestvraisemblabie que I'undoit 6tre s6paratisteet I'autre unioniste... quand cela ne serait que pour avoir tous deux des abonn^s. Ou diable la presse va-t-elle se nicber? me direz-vous. C'est vrai..., j'en conviens, c'est elrange; mais, dites-moi, si ces habitants n'avaient pas « un Zeitung » quelconque, dans quoi pourraient-ils done envelopper leurs cbaussnres lorsqu'ils partent en voyage?

CHEZ LES LAPONS — UNS sicHERIK DB MORUE

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DE pahis au cap nord

Pour se rendre de Tromsoe k Hammerfest, le Jonas-Lie emprunta successivement le Groet-Sund, le Lyngenfiord et une s6rie de d^troits dont je vous paiierai en temps oppoi-tun. En passant au large de Reinoe, un peu au-dessous du TO" de latitude nord, je fus temoin d'un ph^nomene special a ces regions, connu sous le nom de brouillard de lait.

II 6tait minuit, tous mes compagnons de voyage reposaient dans leurs cabines et je restais seul passager sur la passerelle en compagnie du timonier et du pilote. Dans le nord-ouest, nous apercevions les iles de KarlscB et de Vannoe dont las sommets 6taient couverts de nuages 6pais. Le pilote regardait souvent dans cette direction, et bien que sa physionomie ne trahit en rien son inqui<5tude, je devinai, k sa maai^re d'etre, qu'il 6tait pr(5occup(5. Peu k peu, les nuages roul^rent comme des ballots de colon carde des monts sur les flots, puis ils s't^tendirent rapidement dans Test et formferent devant nous une veritable muraille de 10 metres de hauteur environ. Cependant nous avancions toujours. Le pilote consulta sa montre.

— Eh bien ? lui dis-je en lui montrant ce rideau qui se fermait en avant du steamer.

— Heu ! heu ! me repondit-il, je ne sais si nous pourrons avancer dans un instant, et notre avant pdnetra dans le brouillard, a la maniere d'un ballon fusiforme qui disparait dans la nue.

« Stop 1 « s'^cria le pilote. Et la machine s'arreta instantan^ment. Le capitaine parut aussitot et les deux hommes se consulterent pour savoir le parti qu'il y avait k prendre. « Allons-nous rester longtemps 1^, capitaine ?

— Mon Dieu, monsieur, cela d6pendra du vent; si le calme demeure, si la brise ne s'el6ve, nous serons obliges de jeter I'ancre et d'attendre, dans la crainte de couper en deux quelque bateau de p6che ^gar(5 dans la brume. Enfin, le Jonas-Lie fit resonner son sifflet et, sur I'ordre de son commandant, se mit en marche k une allure trfes mod6r(5e, puis s'arrfeta de nouveau quelques instants apr^s.

Nous pouvions etre immobilis(5s longtemps ainsi, et cette perspective n'avait rien de charmant.

Le brouillard ^tait glac(5 et si 6pais que nous ne pouvions distinguer k moins de 15 metres de nous, ni del, ni mer. Enfin, au bout d'une demi-heure d'attente, une d^chirure se produisit tout k coup;

h I'avant; le pilote qui guettait cette eclaircie sonna le m^canicien, et la machine se mit en mouvement. Nous 6tions sortis d'embarras, la route 6tait libre devant nous, et je regagnai ma cabine, fort heureux de penser que nous en 6tions quittes pour une experience de physique amusante.

Quelques heures plus tard, nous faisions notre entree dans Ip Lyngenfiord et tous las passagers pr6venus monterent aussitot sur

le pont.

Ce bras de mer est k mon sens le plus imposant du Nordland. Les bateaux touristes viennent de temps k autre, les paquebotspostes ne passent presque jamais dans cette r6gion aux paysages tilanesques. Ce detour inusit6 elait encore une gracieuset^ de notre aimable commandant, et nous eumes soin de lui en exprimer notre reconnaissance.

Nous sommes en plein fiord. A tribord, se deroule une longue cbaine de montagnes aux profondes crevasses. Celle-ci se dresse large comme une pyramide, aigue comme une dent de morse; celle-lk affecte la forme d'un cratere, et semble vomir les torrents de neige et de glace dont sesflancs sont charges. Les vallees resserrees et profondes, qui regoivent les eaux de ces sommets neigeux, sont elles-memes comblees par des glaciers aux reflets d'azur, dont les masses transparentes sembleut vouloir glisser dans les flots. Les eaux tranquilles du fiord reproduisent aussi fid61ement qu'un miroir I'image renversee de ces colosses. Ce ne sont partout que masses noires et blanches, ombres et lumieres, se succedant selon les lois de la perspeclive, sur une ligne continue de 60 kilometres. Sur cette cote, aussi inabordable que les murs d'une forteresse, pousse une herbe rare dont les plaques vertes font ressortir les teintes noiratres et violac6es des rochers.

Ababord, la nature, toujours capricieuse etprodiguedecontrastes, adoucit les pentes, nivelle les rocs, qu'elle recouvre de tapis de verdure et de bois de bouleaux. Sur cet oasis, I'homme est venu fixer sa demeure et planter le pavilion national, pour protester centre I'abandon de ce coin perdu de la patrie.

Cependant le Jonas-Lie nous fait d6filer devant ces merveilles; entass^s sur la passerelle, cramponni^s aux bastingages, nous nous faisons k nous-memes I'effet d'un 6tat major de pygmies passant en revue un corps d'arm^e de geants.

UAMMEHKEST, VILLK LA PLUS SEPTENTHIONALE DU MOiNM

DE PARIS AU CAP NORD

Enfin, prfes de Dybvik, le pilote fait remettre le cap au nord, et nous nous engageons dansune serie de d^troits resserr^s qui nous eonduisent d'abord k la pleine mer, puis au Soroesund, et enfin jusqu'au port d'Hammerfest.

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