CHAPITRE VI
HAMMEHFEST — LE COMMERCE DE LA MOUUE — UNE DELICATE ATTENTION LES MOUETTES DE HIELMSOE LE GAP NORD
Hammerfest est la ville de la morue par excellence. On n'y voit que magasins, officines, huileries puantes, s6choirs (5normes, maisons de commerce pour le poisson sous toutes les formes. Surmontant mon dugout, r^solu de tout voir, je suis entr(i sans h6siter dans un de ces immenses docks de bois h trois Stages qui s'avancent dans la mer et dont le pignon est ornt5 d'une poulie servant aux chargements' J'ai grimp6 d'^age en 6tage par des ^chelles de meunier, grasses! glissantes, et j'ai failli m'egarer derriere des piles de morues seches! divis(5es en categories diverses, ficel^es par paquets de trois cents environ k Taide de gros fils de fer, et entass^es jusques aux combles. Tout en haut, j'ai trouv^ un ouvrier malpropre, sorte de m^tis lapon, qui m'adressa son plus gracieux sourire et me fit comprendre que j'^tais le bienvenu dans son domaine.
Bient6t m^me je le vis, k ma grande stupefaction, choisir une des plus belles morues de sa reserve, qu'il tourna et detailla en connaisseur, puis ddchausser son pied gauche en s'aidant de son pied droit... Qu'allait-il se passer ? L'homme du Nord, saisissant le poisson fendu dans la main droite, plaga son pied nu sur la premiere moiti6 de I'animal et tirant violemmenl k lui I'autre moitie les s^para compl^tement. II avait I'air d'op^rer brutalement des freres Siamois d'une nouvelle esp^ce. Prenant alors la portion qu'il jugea, dans sa science, preferable k I'autre, il la brisa sur son genou, comme une planchette de sapin ; finalement, arrachant de cette demi-morue un lambeau de chair dess^chee, dont I'aspect me rappelait celui d'une racine de guimauve, il me I'offrit d'un air aimable. Sans comprendre le patois de Finmarken, je devinai qu'il fallait m'executer et d^guster « la morue de I'hospitalite ». G'est un principe chez moi qu'il ne faut
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jamais repondre k une politesse par une impertinence, et vous savez que, parfois, I'application d'un principe coute cher. Mon homme me regarda d'un air radieux qui sembiait dire : « Quelle bouchee de roi I » J'esquissai a mon tour un sourire de circonstance et, sugant mon morceau de toerfisk, je sortis pr^cipitamment pour rM6chir aux manifestations variees de la bienvenue chez les divers peuples de I'univers.
Nous trouvames a Hammerfest, par le plus grand hasard, le missionnaire franeais charge de desservir la petite chapelle catholique de la ville. II ful extremement gracieux, daigna nous accompagner a bord et nous fournit quelques details sur sa mission. Nos coreligionnaires ne sont que vingt-sept dans la ville meme d'llammerfest ; la majorite des habitants appartieht a la religion luth6rienne. Une cinquantaine d'autres catholiques sonl repandus dans les villages de I'interieur; de I'avis de noire compatriote, la municipalite se monlre tolerante, jusqu'ici, k I'egard des membres de cette petite coramunaute. J'ajouterai qu'il y a, pr^s de la cliapelle dont j'aj parle, un petit hospice de huit lits, tenu par quatre religieuses, qui soignent les malades sans distinction de cultes, et une ecole dans laquelle les enfants appartenant k la confession lutherienne sont egalement admis, au gre de leurs parents.
Avant de quitter Hammerfest, je dois vous signaler le nombre considerable de Lapons, aux costumes bariol^s de couleurs voyantes, qui viennent parmer trafiquer dans cette citt^. Cette variete d'accoutrements et de types (1), I'enorme quantity de vapeurs et de voiliers stationnes sur ce point du littoral, donnent au port une physionomie extremement pittoresque. En revanche, la region est absolument denudee, le paysage desol6 ; pour trouver ici quelque v6g6tation, il faut monter au-dessus de la ville et atteindre un petit bois de bouleauxplantos de main d'homme en commemoration dela derni^re foret septentrionale de I'Europe, jadis voisine d'Hammerfest, et maintenant k peu pres detruite. N'est-ce pas Ik le comble de la desolation? Et cependaiU, mon cher ami, la Providence a voulu qu'il y etit des hommes susceptibles de s'attacher k ce roc de granit qui
(1) La population d'Hammerfest se compose de Norwggiens, de Lapons et de Finnois. Ces deux variStes de la race mongtdique representent la population primitive de la presqu'ile scandinave. Quant nux Lapons, lis se divisent en pasteurs et pecheurs. G'est de ces derniers qu'il s'agit ici.
symbolise leur patrie. Les 6migr6s abandonnent en masse chaque annee le Nordland, pour aller cultiver les plaines fertiles du Visconsin, mais ils reviennent au pays natal d6s qu'ils ont gagn^ quelque argent. On m'affirme qu'il existe des families du Finmarken dont certains membres, apres avoir faitjusqu'i cinq fois le voyage d'Amerique, sont venus mourir sur leur rocher neigeux, battu par les flots de I'Ocean glacial (1).
Pour ma part, je ne connais rien de plus caract(5ristique que cette preuve d'attacliement quasi-surnaturel de I'homme au coin de terre, sur lequel reposa son berceau. A mon sens, ces Nordlandais sont dignes de personnifier h leur maniere I'amour de la patrie!
Six heures de travers^e nous separent du cap Nord, point extreme de notre excursion. Le Jonas-Lie reprend sa route; nous laissons derrifere nous I'lle Kvaloe, sur laquelle Hammerfest est batie, et nous nous engageons dans le Rolfsoe-sund, puis nous atteignons Hjelmsoe. Tout a coup, le capitaine nous pr^vient que nous allons assister a un spectacle nouveau. En effet, les deux canons du bord sont charges sur son ordre,etlenavire se rapproche d'un promontoire aux rochers 6norraes, plaques de taches vertes et blanches. Cette montagne de schiste et de granit est remplie de cavern es dont les orifices beants et inabordables sont situ^s au-dessus de la mer. A son commandement, notre artillerie fait feu de toules pieces. Aussitot, des milliers de mouettes aux blanches ailes s'^chappent de chaque fissure, de chaque arete du rocher, et s'envolent en poussant des cris d'effroi. On dirait qu'il neige ; File disparait sous ce rideau mouvant, et le bruit de cette rafale d'un nouveau genre imite celui d'une bouillotte de dimensions colossales murmurant dans I'alre. Pen a peu, le calme se r6tablit; les oiseaux reprennent le chemin de leur demeure, et bientot nous ne voyons plus sur le rocher que de longs chapelets de perles blanches capricieusement dispos^es (2).
(1) Dans la partie da Nordland sise au-dessus d'Hammerfest, et dans Test de cette ville, la vegetation est si rare, qu'en hiver les bestiaux eux-memes s'y nourrissent parfois de poisson sec, ce qui donne a leur cliair un gout execrable. Ce gout disparatt lorsque les animaux ont mange les herbages du printemps. (Renseignement fourni par un officier de marine francais, charge d'une mission en Laponie.)
(2) Ces mouettes, installees en bandes innombrables sur ces rochers deserts, y font leurs nids, s'y multiplient chaque annee, et finissent par pioduire une quantile si con-
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II peut etre neuf heures du soir. Au loin, le soleil 6claire de longs stratus, derriere lesquels il disparait, et de larges bandes de brouillard d'un blanc laiteux alternent avec des nuages qu'on prendrait pour des fleuves d'or pale en fusion. Dans I'ouest, nous apercevons le dernier phare de I'Europe, et des montagnes, dont les cones irr^guliers se r^fl^chissent dans I'air, en vertu d'un singulier ph6nom^ne de mirage. A Thorizon, la mer se confond avec le ciel, et les flots sombres de I'Ocean commencent a s'agiter.
Nousnous sentimeserivahispar uneemotion quevous comprendrez il me semble, lorsque nous apergumes de loin Tile de Mageroe, but de notre voyage, derni^re terre du monde habite. Tout autour de nous s'etendait le desert; k babord, c'^tait'la mer sans limites 6clair6e par le soleil couchant; h tribord, nous voyions des Hots nus et abandonn^s, semblables k des volcans 6teints, sans chalets, sans v6g6tation, sans rien qui rappelat le voisinage de I'liomme. Seuls h cette heure, nous repr^sentions, dans ces parages eloip-n6s, I'espfece humaine etla civilisation. On eut dit que, nouveaux Colombs, nous marchions a la conquete de continents encore inexplor^s, et nous nous demandions comment il serait possible d'aborder ces murailles de schiste, sans ^chancrures, sans criques et sans plages apparentes.
Peu h peu, le cap Nord se dessina plus nettement, ses contours vigoureux s'accentuerent, et nous vfmes sa masse prodigieuse se dresser au-dessus de notre mature, comme les contreforts d'une cath^drale aux proportions fantastiques.
En passant au pied de ce g^ant, nous crumes reconnaltre la sentinelle avanc^e de I'Europe, fi6rement camp6e sur sa base solide attendant de pied ferme, pour leur barrer la route, les montagnes de glace pretes h desceadre, comme une flotte envahlssante, de? mers inconnues qui avoisinent le pole.
Cependant, I'Oc^an devenait houleux ; le Jonas-Lie, d6barrass6 de toutes ses marchandises, naviguait sur son lest, et sa coque ^mer-
sidfirable de guano, que leur « territoire » est loue par I'Etat, m'a-t-on dit, a des induatriels qui I'exploitent.
Ces oiseaux se nourrissent exclusivement de poisson frais ou gat^; aussi leur chair n'est-elle pas mangeable ; toutefois, leurs oeufs sent recherches par les habitants de ces pauvres contrees.
geait presque enti^rement des flots. C'est vous dire s'il tanguait fortement et s'il roulait au gr6 des vagues, lorsqu'apr^s avoir double le cap proprement dit, nous vinmes jeter I'ancre dans la bale profonde qui porte le nom de Hornvik (bale de la pointe).
Aminuit precis, nousstoppions au large, et bientot les chaloupes, mises k la mer, nous prenaient, non sans peine, h leur bord, pour nous conduire ^terre. Vous comprenez la difFicult6 d'un embarque-
LE CAP WORD, d'aPRES UNE PHOTOGRAPHIE FAITE A MINUIT
mentfait dansces conditions; I'echelle avait 616 descendue k tribord, sur le flanc du navire, et les barques amarrees au-dessous d'elle, disparaissant tout k coup entre deux vagues, se derobaient sous nos pieds, au moment ou nous alliens prendre un point d'appui sur leur avant; presque aussitot, elles remontaient brusquement et venaient heurter les degv6s et le blindage, avec uue telle violence, qu'elles eussent infailliblement broye le membra qui se serait trouve interpos6.
Un moment, nous nous demandames si nous poui'rions quitter notre prison flottante, mais enfin, grace au d^vouement, au calme et k riiabilet^ de nos matelots, nous finimes par prendre place sur nos bancs, et quelques minutes plus tard, nous sautions k terre.
Le cap Nord est un rocher scliisteux, presque noir, fissur^, crevasse dans toute sa hauteur, accessible seulement par I'Est et abso-
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lument k pic du c6t6 de la mer (1); on dirait qu'un feu souterrain a fait autrefois eclater de toutes parts ses roches aux vives aretes, et que COS d^chirures sent restdes b^antes depuis les derniferes commotions du globe.
Sa hauteur est de 300 metres au-dessus du niveau de I'Oc^an, at la profondeur de I'eau est de 40 metres k la base de sou massif.
MAASCE. PORT LE PLUS SEPTENTRIONAL PRES LB CAMP NORD, AU SOLEIL DE MINUIT
(Gravui'e du xviii" sii^cle.)
L'ascension de cette espfece de muraille n'est pas facile; elle demande quelques pi*ecautions, et, par les temps de brouillard, deviendrait aisement perilleuse; aussi les Compagnies maritimes qui palpent les kroenes des touristes ont-elles eu la bonne pensde; I'intelligente attention, de faire disposer dans les mauvais pas de gros piquets de fer munis d'anneaux dans lesquels glisse une corde 6ndrme servant de rampe k cet escalier de chamois. De m^me, elles ont fait d6poser sur le rivage un ponton de bois muni d'une i^chelle, qui assure le d6barqueinent par toutes les marees.
(1) Sa position gfiographique est absolument celle-ci: 71» 10' de latitude nord, et 23° 40' 30" de longitude est de Paris. L'lle Mageroe est habitue par cinq families dont nous n'avons pas meme vu les reprcSsentants.
En moins d'une heure, nous atteignimes le haut plateau qui forme la terrasse naturelle du cap Nord.
Chemin faisant, nous rencontrames un troupeau de rennes h denii-sauvages, paturant en liberie dans les maigres prairies de cette haute solitude; ils s'enfuirent ^i notre approche.
Je dois vous apprendre que les Lapons ont coutume de marquer h. I'oreille les 'animaux de leurs troupeaux et de les abandonner k eux-memes, pendant I'^t^, dans les regions fertiles qu'ils connaissent. Parfois meme, ils les transportent en bateau, k I'approche de la belle saison, dans quelque lie distante de 4 ou 8 kilometres du continent, et, quand arrive la fin de septembre, ces pauvres betes reviennent d'elles-memes, k la nage, vers le campement de leurs maitres.
Vous n'avez pas id^e de I'intelligence de ces pr^cieux animaux, que Dieu semble avoir cr^^s et dou^s de qualit^s sp^ciales pour assurer la vie du peuple lapon; prives de ces compagnons indispensables, les pauvres habitants du Finmarken et de la Finlande seraient condamn^s k disparattre. ,
Le renne leur fournit leur nourriture (lait, beurre, viande et sang), leurs vetements, leurs ustensiles, grace k son pelage epais et a ses bois (^normes; ses muscles sont utilises comme fil k coudre; ses OS servent k fabriquer des cuilleres, des aiguilles, des harpons et des hameoons pour la p^che. Enfin, c'est lui encore qui se charge de transporter le Lapon avec son bagage et ses provisions, car il s'attelle et peut franchir, en trottant k la maniere d'un cerf, des distances considerables. Sa sobri6te excessive rappelle celle du chameau arabe, qui traverse, sans boire, les deserts sablonneux de I'Afrique.
Le renne, lui, vit de quelques brins de lichens, de « lemmings » (1) aubesoin, je crois m6me qu'il se contente, k la rigueur, de poisson sec; une poign^e de neige le d^salt^re. II peut, sans danger, coucher ind^finiment en pleiu air et subir les froids noirs des regions bor^ales.
Get animal pr^cieux et inofFensit trouve un ennemi redoutable dans une espece de mouche ou de moustique, qui infeste la Laponie dans la saison des chaleurs. Ces insectes I'assaillent par v^ritables
(1) Petits rats dont il sera question dans un chapifre suivant.
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nu(5es et lui rendent la vie insupportable, au point de le forcer b prendre bain sur bain d'eau salee pour se d(5barrasser des ceufs qu'ils d^posent sous son ^piderme (1).
Ne trouvez-vous pas, comme moi, digne d'une admiration sans borne, cette appropriation des animaux de chaque contr^e aux besoins de riiomme, pour lequel, au dire de I'ficriture, Dieu, dans sa sagesse et sa bonte, les a imagines et cr^es ?
Apres avoir suivi pendant quelque temps un sentier t^troit, jalonn^ de piquets relies eatre eux par un fil de fer, nous atteigntmes le monument de granit poll, 61eve comme une colonne d'HercuIe au point extreme de I'Europe septentrionale. Get obelisque fut iricr^ en commemoration de la visite faite, en 1873, parle roi Oscar II aux confins de son royaume. Sous sa base, le touriste depose sa carte de visite ait soleil de minuit, trop beureux quand il n'est pas oblige d'ajouter au crayon, sur le petit brislol imprim6 h son nom : « Avec tons ses regret-^ de ne vous avoir pas rencontr6 ! »
G'est d'lci, cher ami, que nous aurions pu voir, dans toute sa splendeur, le « Midnight sun » comme disent les Anglais. Au solstice d'ete, I'astre qui nous 6claire ne descend pas un seul instant au-dessous de I'horizon ; il se coutente d'effleurer la surface de rOcean et reprend ensuite majestueusement sa course quotidienne. Nous n'avons pas eu le bonbeur d'assister a ce spectacle grandiose mais nous devons nous estimer beureux d'avoir pu contempler celui que j'ai essaye de vous esquisser.
Je vous I'ai dit, pour peindre fidelement ces sublimes faeries de la nature, il faudrait une plume inspir^e, le talent d'un maitre, le genie d."un poete. Je ne puis, en vous adressant ces lignes, que soulever un coin du voile derriere lequel se cachent ces merveilles et vous laisser le regret de les voir si mal rendues.
Venez done quelque jour contempler vous-meme ces splendours, vous mettre face a face avec I'oeuvre du Cr^ateur, dans ce qu'elle a de plus majestueux, et vous me direz ensuite s'il est possible de douter de sa puissance infinie.
(1) D'aprAs le g6n6ral Ambert. - V. La venU sur la Norwege, notice excellenfe a tous points de vue, publige par articles dans le journal intitule : Le Rosier de Marie (188S).
RETOUR DU CAP NORD — UN COQUIN DB LAPON L'iLE DE S0ROE-— UNE BALEINE VIVANTE — LA PECHE DES GRANDS CETACES
Abord du Jonas-Lie, le 20 aoat 1338, en vue de Roorvik.
Si ma m^moire est fidele, nous quittions le cap Nord au moment ou j'achevais ma derniere lettre, et maintenant nous en emportons la clef. Cela vous (5tonne, je le comprends; (5coutez mes explications. Je vous Qi dit les precautions prises par les Compagnies maritimes en vue d'^viter un accident possible k leurs clients qui font I'ascension du c(5Iebre promontoire de Mageroj ; elles ont pousse plus loin leurs attentions delicates en completant leur materiel par une caisse divisee en 50 compartiments, qu'un restaurateur intelligent garnit de bouteilles de champagne pendant la belle saison. Cette cave portative repose au pied de la colonne de granit dont je vous ai parle. Par un malencontreux hasard, elle (^tait vide le 15 aout, et nous n'avons eu que la consolation, bien insuffisante, selon moi, de ramasser les bouchons k la marque de la veuve Clicquot semes sur le sol avoisinant. Cordes, pontons, echelles, etc., sont apposes vers le mois de juin, et le dernier bateau emporte tout cela avec lui. Le Jonas-Lie, formant cette annt^e I'arriere-garde de I'armee des touristes, a 6i6 charge de decrocher ces utiles agres, et voila comment je puis dire : « Nous avons ferme la porle du cap Nord. » Avouez que c'est un honneur ; 7ion licet omnibus... Imaginez le reste !
En principe, ne I'oubliez pas, notre steamer est un « paquehotposte » ; en fait, il est bateau-touriste et messager iBaritime, car nous transportons tout avec la correspondance : des barques l^geres en bois de sapin, sortes de gondoles venitiennes, rehauss^es de rouge et de vert (couleurs pref6r6es des Norwegiens), etrelev6es k lavant et k I'arriere en forme de croissant, des tonneaux, des voitures, des paquets de morues, etc., sans parler des vaches et des moutons.
Par-dessus le marche, nous avons en ce moment k bord un Lapo7i!
cc Ce co...quin de Lapouney>, comme nous I'appelons pour lui faire plaisir, se rend a Trondhjem, pour purger dans la prison du district une condamnation de quatre mois qu'il semble n'avoir pas vol^e. Get enfant des neiges cache, parait-il, sous ses doubles peaux de rennes et son bonnet carre, un cojur de feu et des instincts de tigre. Dans un moment de colore, il a presque assomm6 un de ses voisins, norw^gien d'origine, et la justice locale a du s'occuper du coupable. Girconstance attenuante : il defendait, i titre de pasteur, ses animaux brutalis^s par le propri^taire d'une prairie, d'ailleurs illegalement envahie. La fagon sommaire dont s'ex^cute un jugeraent me parait assez typique pour que je vous en parle. On trouve ici de la bonne foi jusque dans I'ame des criminels.'A Tromsoe, un gardien quelconque a embarque le prisonnier, I'a recommand6 chaudement au second du navire et a disparu : ni chaines, ni menottes, ni entraves n'ont ^te raises a ses mains ou k ses pieds ; il est la, libre comme Fair ; on est sur de lui, puisqu'il a donne sa parole d'honnete citoyenl... Notre Lapon est un petit bonhomme de 1" 55, aux jambes arquees, aux yeux petits, louches et grimagants, revetu de grosses peaux retenues h la taille par une ceinture de cuir large comme un baudrier ; ses jambes sont serr6es dans un pantalon de laine grise presque collant, et ses pieds sont chausses d'^normes bottines en cuir brut, k bout relev6, ^tranglees au-dessus de la cheville par des bandes de passementerie aux couleurs jadis varices. Le gaillard est ag6 de trente ans ; il comprend quelques mots de norw^gien et fume comme plusieurs suisses ; voilk son portrait physique aussi complet que possible. Au moral, il a I'air farceur, intelligent, mais quelque peu ombrageux ; la musique, qu'elle soit produite par I'accord^on, le piano ou I'orgue de barbaric, semble le charmer. Au dire d'un de mes compagnons. il nous observe, prend des notes sur ces « pollssons de Franeais » et r^dige ses m^moiresl Si la chose me parait douteuse, du moins ceci est positif : dans le fond de son gros bonnet fourr6, ce sage du Nordland porte un cahier graisseux qu'il ne montre k personne. Par moments, cet strange passager prend des allures de b6te fauve, se blottit dans un coin, se roule sur un tas de cordages ; vous le prendriez pour un chien de garde endormi dans in chaland. On le dirait coll^ k sa fourrure, dont le poll ondule eomme celui d'un animal vivant, quand il change de position.
ON BALEINIER A VAPEUR EN NORWfiGE — LE LANCEMENT DU HARPON
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