CHAPITRE XI
LE ROMSDAL DIGBESSIO^ GRAJIMATICALE — LES TROJ.LTINDER
FLATMARK Lt CHALET DE STUEFLOTEN
Le Romsdal tire son nom de la grande valine de la Rauroa, dans laquelle nous allons nous engager tout k I'heure.
La terminaison dal suffit d'ailleurs a elle seule pour indiquer, k quiconque possfede la notion la plus superficielle de la langue dan'onorw^gienne, qu'il ne s'agit ici ni d'une montagne ni d'un fleuve, car ce mot, correspondant au ;/««/ allemand, d^signela meme chose que lui; c'est vous dire qu'il est synonyme de vallee. L'emploi de ces terminaisons significatives, sans cesse accol^es k des radicaux varies, pr^sente I'avantage de fixer imm^diatement I'esprit sur la nature du substantif 6nonc6. Ainsi, en entendant prononcer les noms de Floroe, Sandoe, Oroe, vous comprenez aussitot qu'il s'agit d'iles; de meme ceux de Fagerness, Sletuaes, ^voquent I'idee de cap, de promoutoire. Voussaurez bientot que toutes les fos possibles sonl comme Ies/<2//5de Suisse, des cascades plus ou moins remarquables ; le suffixe vik indique une baic et sund un d^troit ; drx d(5signe toujours un glacier et gaard une ferme, qu'il ne faut pas confondre avec le soster, ow chalet.
Si cet ingenieux systfeme avait 616 employ^ cliez les Grecs, le si)ige du bon La Fontaine n'aurait jamais pris le Pir6e pour' un homme. II y a cependant « limite k tout j>, comme nous avons coutume de dire, et I'abus des mots composes finit par avoir ses inconv^nicnts.
Comprenez-vous raliurissement d'an voyageur arrivant en face d'nn bureau de poste et trouvant, au-dessus d'une boite anx lettres plus ou moins speciale, un avis comme celui-ci : « For Korsbandsfortanddser'L.. » Vingt et une lettres ! Avouez qu'il ne taut pas 6tre press^ de prendre le train, poui- lire des mots de celte longueur. Mais
coupons court k cette digression sur la linguistique, et revenons a notre excursion. Nous sommes k Nses ; or, il s'agit de pousser une pointe jusqu'i Stuefloten. L'entreprise n'est pas difficile, c'est une affaire de kroenes (Ij.
Sur notre demande, un stolkjoerre, attele d'un vigoureux poney, nous est anient. Nous prenons place sur son unique si^ge, et, derriere nous, le kjoersvend (cocher) s'installe comme il peut sur le sac.i foin et les bagages.
« Go on (2) ! » (N'oublions pas que les chevaux norwfigiens euxmemessontforthonores d'etre pris pour des trotteurs anglais.) Nous voici emport6s, k fond de train, sur une route plate et bien entretenue; ellec6toie pendant quelque temps la riyi^re, franchit un pont, s'61eve, s'abaisse, coutourne des blocs de rochers, traverse de riantes prairies, disparait de temps k autre sous des tunnels de verdure formes par des aunes, des bouleaux, des fr^nes, etc., puis finit par s'enfoncer dans un 6troit d6fiI6 bord(5 de murailles uaturelles, noires et humides, qui s'^Ievent ci plus de mille metres dans les airs.
Le Romsdalshorn, fier de ses 1556 metres, se dresse k I'entr^e de cette gorge imposante. A notre droite, voici les Trolltinder ; ces « pics des soi'ciferes » s'616vent k 1795 metres et semblent differ le gi^ant qui leur fait vis-a-vis. Sur leur sommet denude, apparait le fameux « Brudefoelget » ou « cortege de la marine (3) ». La cr6te de cette chalne, aux rocs scintillants et luisants, d^coupee comme une scie, profile ses dentelures sombres et in^gales sur les nuages argent^s.
(1) Je vous rappelle, en passant, que la couronne oukroene, unitfi mon^taire nationale, fiquivaut a 1 fr. 40 de notre monnaie. Elle se fractionne en 100 oeres de 1 cent. 014. Le calcul de rMuction n^cessitg par le payement d'une somme gnoncfie en norwfigien, qu'cn yeut falre en pieces frangaises, constitue une operation pleine de charme. Quand done tous les peuples civilises adopteront-ils le systeme m6trique ?
(2) a En avant ! » expression anglaise, trop usit^e pour qu'il soil n^cessaire de I'expliquer plus longuement.
(3) L'imagination populaire a reconnu dans les dentelures de cette chalne de montagnes une foule de silhouettes humaines, et cette similitude a donnfi lieu a de curieuses ISgendes dont le textea^t^ public. M. H. de Souhesme resume ainsi celle des Trolltinder, dans sa charraante brochure intitule : 'En pays scandinave. (Paris chez Lec^ne et H. Oudin, 1885, p. 5.) « Le Romsdal fut longtemps une sorte d'Olyrape scandinave, oti le paganisme barbare, reculant devant le christianisme, 6tait venu chercher un dernier refuse. Ce cadre grandiose et sauvage convenait admirablement aux sombres mystiSit.i du culte d'Odin, et la l^gende veut que saint Olaf ait 616 force, pour pdn^trer dans le Romsdal, de changer en pierres les gfinies malfaisants qui en dfifendaient I'acc^s. »
MOLDE LE ROMSDAL
Semblables k des tas d'immondices rejet^es par les cr^neaux de cette forteresse de Titans, les blocs de rochers s'entassent, et leurs debris paraissent encore glisser comme des avalanches jusqu'aux rives de la Rauma, qu'ils semblent prets k combler.
Bientot, la route s'engage au milieu d'^boulis 6normes, parmi lesquels croissent d'innombrables sapins. Au moindre grondement anormal produit par les cascades tombant d'un jet de ces sommets voisiiis des cieux, nous levons instinctivement la tSte pour voir si quelque bloc gros comme une 6glise, perdant son 6quilibre, ne va pas descendre de la-haut et nous broyer en passant. La Rauma, entravee dans son cours par des rocs aux proportions colossales, s'elance contre eux en mugissant, puis, vaincue par ces enrocliements multiples et puissants formes d'une seule pierre, s'^chappe en bouillonnant, pour chercher un passage k travers le chaos. Alors commence la s^rie des cascades aux aspects varies. Voici le Doentefos et le Skogefos, puis le Gradvefos et le Styggefondfos ; celui-ci s'^tend comme une draperie l^gere sur les parois du rocher, dont il dessine les formes; celui-lk descend par bonds successifs; cet autre se jette de si haut que ses eaux, reduites en 6cume, flottent mollement, comme un voile de mousseline, avant de venir s'^craser sur des masses de granit. Quel spectacle grandiose, quel decor f^erique !
Voici que la valine s'elargit; les parois des montagnes s'^loignent sans pourtant diminuer de'hauteur, mais on respire plus librement; il semble qu'on vient d'6chapper k un danger imminent. Un chalet s'^l^ve sur le bord du chemin; k sa porte est accroch^ le tableau des distances kilom^triques surmonte d'un cor de chasse : c'est plus qu'il n'en faut pour nous apprendre que nous sommes k la station-fixe de Flatmark, marquee sur notre carte. II est une heure un quart; notre pauvre cheval a besoin de reprendi-e haleine, et nous-mSmes, nous ne serons pas fach6s de trouver k dejeuner.
Le chalet-station dans lequel nous entrons est un des plus modestes de ce genre ; on le reconstruit en ce moment, mais en d6pit de I'in^vitable disorganisation occasionnee par les travaux, I'hospitalit6 y est excellente et la propret6 excessive, comme dans tous ses semblables.
De Flatmark k Stuefloten, I'aspect de la route est moins ^crasani; en revanche, les points de vue se succedent et varient a chaaue
instant. Le ehemin monte lentement en cotoyant toujours la riviere, dont les eaux limpides sont peuplees de saumons argent^s que nous voyons se jouer a une profondeur 6norme sur un fond d'azur. De loin en loin, le ruisseau tranquille devient torrent, puis rapide, et enfin cascade impetueuse. Bientot un poteau nous avertit que nous passons a cote du Sbttafos. Descendus de voiture, nous nous engageons sur un pent form^ de sapins bruts pour franchir I'abime dans lequel bouillonne la Rauma; au-dessus de nos tetes, d'immenses rochers s'arrondissent comme des demi-coupoles et repercutent les roulements de tonnerre produits par les flots irrit^s. On dirait que la inviere, transform^e en mousse savonneuse, s'acharne a blanchir les parois noires du gouffre dans lequel elle tombe en mugissant.
Nous resterions des heures k contempler ce spectacle imposant des forces de la nature engagees dans une lulte seculaire; mais le temps presse, il faut gravir les lacets sans nombre qui serpentent jusqu'^ la haute vallee dans laquelle nous devons trouver I'auberge oil nous prendrons glte pour la nuit.
Demain, en revenant sur nos pas, nous ferons I'ascension de la montagne couverte de sapins qui s'^leve en face d'Ormejm et sur les: flancS de laquelle bouillonnent les chutes du Voermofos.
En les voyant d'ici, on dirait un fleuve detourne de son cours naturel qui se precipite tout a coup k travers la foret, entratnant sur son passage arbres, rochers et chalets.
Malgvi moi, mon esprit 6tablit un paralt^le entre cette cascade et celle du Giesbach, qu'on admire pr^s d'Interlaken, mais j'accorde sans h^siter ma pr^fi^rence k la merveille naturelle que j'ai devant les yeux, bien qu'elle ne soit jamais ^clair^e par les feux de Bengale de la « Richissime Compagnie-anglo sicisse » dont les bienfaits ont 6t6 c61ebr6s d'une fagon si humoristique par Alphonse Daudet (1).
Toujours k pied, nous grimpons longtemps k travers les rochers, faisant ce que Topfer, dans ses Voyages en zig-zag, nomme des « speculations » (2), tandis que notre attelage, confix aux bons soins de notre kjoersvend, suit lentement la route montueuse bord^e de gros
(1) Tartarin sur les Alpes, chap. v.
(2) Cette expression du spirituol ^crivain genevois demande peut-6tre une explication. Topfer d^nommait « speculation » 1' operation qui consiste, pour un piston, a ^viter les lacets traces dans la montagne, en grimpant par les sentiers rapides les reliant entre eux.
MOLDE — LE ROMSDAL
blocs plant^s au bord du precipice en vue de mettre obstacle h une chute toujours k redouter.
Notre jeune conducteur trouve notre idee d'autant meilleure qu'il peut ainsi bavarder k loisir avec des coll6gues attardes, et cueillir comrae eux, tout en marchant, les framboises dont le buisson est abondamment garni.
Nous profitons de I'avance 6norme que nous procure la marche, pour nous arreter de loin en loin et promener nos regards sur la vallee maintenant ouverte devant nous.
Quel paysage Strange et sauvage ! Dans ce bassin superieur, les eaux, descendues des Iiauts sommets, s'ecoulent en ruisseaux innombrables, serpentent au milieu des bouleaux, des bruyeres et des sapins. La Rauma regoit ici tant d'affluents divers qu'il est presque impossible de reconnaltre son cours. Si encore tous ces torrents roulaient dans le memesens !... Mais non, ceux-ci s'enfuient. vers le nord,ceux-14 reviennent versle sud;en voici qui s'engouffrent dans un abtme, ne laissant derriere eux qu'une colonne de vapeur pour marquer I'orifice de leur lit souterrain; ils reparaissent plus loin pour disparaitre de nouveau, avant de venir confondre leurs eaux avec celles de la riviere dont ils sont tributaires.
A notre droite, le soleil descend derriere les hauteurs bois(5es, ses rayons rougissent bien encore les pics les plus Aleves sis a notre gauche, mais ses flots de lumi^re, s'6chappant entre deux montagnes aux teintes bistr^es, n'^clairent plus que par places cet immense desert.
Nous sommes h Stuefloten; sortis du Romsdal, nous nous trouvons maintenant dans le Gudbransdal, k 625 metres au-dessus dn niveau de la mer (1).
La station apparatt derrifere cette colline verdoyante, sur laquelle pacagent de nombreux chevaux de relais livr^s k eux-m6mes. Averties par leur instinct de I'approche de la nuit, les vaches rentrent processionnellemetit; de loin en loin, le chef du troupeau dont la clochette fait entendre ses tintements argentins rappelle aux retar-
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(1) II nous paratt bon de faire observer qu'en Norw&ge les hauteurs sont absolues, puisque la mer se rencontre presque partout aux points de depart des excursions. Or, il s'en faut de beaucoup qu'il on soit ainsi en Suisse oil certains centres sont ^tablis a une altitude considerable, par exemple: Lucerne, 438 metres; Interlaken, 558 metres; Loecho-Ville, 793 metres; Ciiamonix, I 950 mdtres, etc.
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