‹ Voyage au pays des fiordsChapitre 26 sur 54 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

UOLDE LA LEPROSERIE — COMMENT ON VOYAGE EN NORWEfiE

II faisait nuit noire (car la saison s'avance et nous sommes audessous du 63° de latitude Nord), lorsque le Jonas-Lie stoppa en face de Molde. Le chronom6tre du bord marquait une heure du matin, quand nous vlmes le Grand-Hotel surgir des flots, sous la forme d'une haute pyramide de lumieres. Une petite chaloupe k vapeur accosta le steamer, nous ffmes nos adieux k tous ceux qui, pendant ce long voyage, nous avaient entour^s des prevenances les plus delicates, puis nous descendimes k bord de la coque de noix anim6e, qui nous emporta prestement k terre.

En entrant dans le palais debois assis sur des rochers 61ev6s d'oi Ton domine la mer, tout nous parut immense, spacieux, confortable. Deux excellents lits, instalI6s dans de grandes chambres aux blancs rideaux, 6clair6es par d'^normes fenetres, furent sans contredit ce que nous appr6ciames sur toutes choses, et nous nous y ^tendimes avec la satisfaction de passagers qui, depuis quatorze nuits, n'ont pas repos4 sur un plancher solide.

Molde est une petite cit6 de 1700 habitants, assise au bord du Moldefiord; perdue comme un nid dans la verdure, elle est d6fendue contre les vents du nord et de I'ouest par une chaine de hauteurs. Dot^e de bons h6tels, 6gay6e par de beaux raagasins, entour^e de jolies villas et de promenades d^licieuses, elle jouit d'un climat doux et sain, comparable k celui d'uoe ville du Midi; en un mot, c'est un petit Nice k la brillante parure. Ici les raaisons sont couvei'tes de rosiers, de chfevrefeuille, les jardins bien entretenus sont remplis de fleurs odorantes qui embaument I'atmosph^re. Le h6tre, le cerisier, le chdtaignier, le fr6ne, le bouleau, le tilleul, ferment de longues allies ou le voyageur fatigu^, le malade, le convalescent

MOLDE — LE nOMSDAL

viennent se reposer avec d61ices (1). Du sommet du Moldehei qui domiue la ville , I'ascensionniste jouit d'une des vues les plus pittoresques de Norwege.

Au premier plan, voici les masses verdoyantes de la foret, puis les toitures rouges des maisons blanches et I'eglise de bois k la fleche elancee; plus loin, les eaux du fiord refletent comme un miroir de longs tlots converts de sapins aux teintes sombres; plus loin encore, la mer s'etend de nouveau comme un lac, et dans ses flots tranquilles viennent se mirer les sommets neigeux du Romsdal. Ge rideau de fond est bien distant de nous, mais I'air est si pur, I'atmosphere si calme, qu'il semble se rapprocher pourle plaisir des yeux.

Li-bas, derriere, ce sent toujours les flots, mais ceux de I'Oc^an, cette fois, avec ses ilots gris et nus, ses cotes d(^chiquet6es, son aspect tout k la fois sauvage et grandiose.

Voyez, h nos pieds, cet immense 6tablissement dont les batiments espaces se perdent dans la verdure : c'est la l^proserie ! Ce nom seul vous fait fremir, n'est-ce pas ? je le comprends.

La sont enfermes et soignes les 6tres infortun^s que ronge lentement I'horrible maladie dont le moyen age osait a peine prononcer le nom.

lis sont nombreux, m'assure-t-on, dans ce pays pauvre et desherit6. Une alimentation defectueuse ou insuffisante predispose les habitants k la contagion. L'abus du poisson saI6, I'absence de legumes, la misere, les privations, sont sans doute les causes principales de ce fl(5au.

En voyant cet hospice d'incurables, b4ti k c6t(5 de villas coquettes, on regrette de trouver I'enfer si pr6s du paradisl

C'est de Molde que se fait ordinaireraent I'excursion du Romsdal, etnousnousy embarquions nous-m6mesle23 aoiit^surle aBiorgvinn, k destination de Naes,

Si la Norwege est encore presque enti^rement d^nu^e de chemins de fer, elle est, en revanche, merveilleusement organis^e pour supplier, autant que possible, k ce moyen rapide de locomotion. — Agences de steamers, stations de diligences, relais de poste et de bateaux k rames, sont espaces sur toute la surface du territoire. En

1^1) Cette temperature exceptionnelle est dae engrandepartie au Gulf-Stream ; ce courant chaud cfttoie les rivages de la Norwege et affranchit la mer de glaces flottantes jusqu'au Spilzberg, oh il disparalt.

VOYAGE kV PAYS DES FIORDS

sachant s'y prendre, on peut parcourir le pays dans tous les sens, mais ces excursions ne s'organisent pas sans difficult^s.

Si vous m^ditez jamais un voyage aux pays scandinaves, ^coutezmoi:prenez conseil d'un ami d^sint^ress^, qui aura conserve quelques notes, et demandez-lui de vous tracer un plan, sans cela, voua vous pr^parez bien des ennuis et de nombreuses deceptions.

Sans vanter outre mesure les itin6raires tout faits des agences et des guides, laissez-moi vous dire qu'il serait imprudent de mepriser ces canevas; ils ont leur valeur. Ne sont-ils pas g^n^ralement le fruit d'une longue experience et I'oeuvre de gens qui, par devoir professionnel, connaissent kfond le dicton populaire d'outre-Manche: Times is money (1) ?

Ici, plus qu'en tout autre pays, le temps est pr^cieux, car le champ d'exploration est immense, les distances sont efFrayantes, et la saison favorable aux voyages est bien cor:'t.e.

Pratiquement, votre guide naturel, indispensable, sera le Norges Kommimikationer, indicateur p^riodique, dans lequel vous trouverez tous les renseignements possibles sur les heures de depart, le nom, I'emplacement des stations maritimes et terrestres, le prix des places, etc. Mais prenez garde! ces heures changent constamment.

Vous trouverez partout une kariol, esp6ce de p^rissoire terrestre, traineau k une place, mont6 sur deux roues, dans lequel ne logerait certainement pas le geant anglais que nous visitions ci la derniere foire du Mail. Dans ce v<^hicule, plus singulier que primitil', il est impossible de se loger tout entier; les pieds sortent de la caisse et s'appuient sur deux etriers de fer ext^rieurs, tellement disposes que le voyageur est forc6 d'ecarter les jambes pour laisser la place do sa valise; tel est le v6hicule national, il ne manque pas d'un certain charme, je dois le reconnaitre. Vous pourrez louer des stolkjcerres, sortes de charrettes k deux places, form^es d'une caisse carr^e suspendue... sur I'essieu; enfin, vous aurez la ressource de parcourir les routes royales en diligence, en trille, en landau plus ou moins confortables.

Ces diligences sont des caliches parfois couvertes en toile i voile garnies de velours et trainees par deux chevaux tr6s sommairemeni atlel^s.

(1; Le temps, c'est de I'argent. »

MOLDE — LK ROMSDAL

En vous aventurant dans I'int^rieur du pays, vous ferez connaissance avec les stations fixes [faste stationer) et les stations de commande {Tilsigelsestationer) . Dans les premieres, vous trouverez gen(5ralement un cheval pr6t k partir; dans les secondes, vous atlendrez parfois deux ou trois heures, qu'un moutard ait gravi la montagne pour attraper le trotteur k gros ventre, condamn^ a vous trainer jusqu'k la station prochaine.

Dans le Romsdal et le Hardanger, la taille du cheval de montagne ne depasse gufere l", 20; sa robe est gen^ralement « isabelle », et son dos est orn6 d'une ligne de poils de couleur plus fonc^e, sa t6te est forte et ronde, sa crinifere 6paisse est coupee en brosse jusqu'aux oreilles. Un gros bouquet de crins retombe entre ses yeux; sa queue, longue et fournie, tralne k terre; son « toupet » est fort utile au gamin charge de soigner et d'atteler I'animal; c'est par \k qu'il le saisit pour I'amener de la montagne et le mettre dans les brancards. Le cheval est tr^s l^gerement harnach^; outre la bride, le mors et les guides de corde ou de cuir, le harnais se compose d'un collier en forme de lyre, dont les branches, faites de bois garni de peau, sont r6unies k la partie sup^rieure par une petite courroie que Ton pent serrer k volont6. Deux traits rudimentaires, longs de 10 centimetres, sont attenants k ce collier ; on les introduit comme des tenons dans une mortaise m6nag6e au bout du brancard, puis on les rive k I'aide d'une clavette mobile.

La dossi^re est remplac6e par une tige m6tallique cintr6e, k laquelle sont fix^es deux tigelles plac(5es perpendiculairement et termin(5es par deux tampons de bois; ceux-ci s'appuient sur le cor de I'aaimal, de chaque c6t(5 de son 6pine dorsale; k cette pifece essentielle est jointe une etroite bande de cuir termin^e par deux lani^res mobiles, qui s'enroulent autour des brancards et soutiennent la voiture.

II estbon de vous dire que, dans ce pays montagneux, aux routes bord^es de precipices, I'usage du frein semble inconnu; le montagnard se fie enti6rement k la merveilleuse adresse de ses b^tes pour 6viter une glissade qui deviendrait ais^ment fatale.

Le Norw^gien traite son cheval en ami ; il le soigne avec une complaisance touchante ; s'il ne I'^trille jamais, du moins le laissefil boire et manger quand il veut. En route, I'animal s'arr6te de luimfeme aux abreuvoirs faits d'un tronc de sapin creus6 et aliment^s

KARIOL NORWEGIENNE

par I'eau de la montagne. II absorbe jusqira ce que son gros ventre soit plein, et repi-end sa course lorsqu'il est desaltere.

Un appel de langae le fait partir; un autre appol deslfevres, assez semblable k un roulement : « Prrrr ! » I'arrete instantanement. Le fouet est inutile h ces courageux serviteurs, qui donnent beaucoup plus qu'ils repoivent. Nous avons vu nourrir, avec un sac de foin et deux litres d'avoine blanche, par jour et par tete, deux maliieureuses betes du nom de « Barken » et « Briinen » qui, en trois journees cons6cutives, ont fourni, en pleine montagne et sans parailr fatigu^es, une course de 224 kilometres. Elles rcmorquaient, notezle bien, une caliche occupee par quatre personnes (y compris le cocher) et de nombreux bagages.

Vous voili, me semble-t-il, enli6rement initie aux moyens de locomotion usit^s en Norw6ge; j'aurais bien encore des explications k fournir sur les coches d'eau (ou vagdskyds), sur les tarifs et les forraalites k remplir vis-ti-vis du maitre de poste auquel on demande un v^hicule; mais tous ces details pratiques sont du ressort d'un manucl du voyageur.

LA RAUUA s'eLANCE EN UUGISSANT (p. 107).

Page 1