CM = I
par les premiers agents-voyers norwegiens, si tant est qu'on puisse
donner ce nom a des faiseurs de routes d^pourvus de toute
instruction technique. Partant de ce principe nature! que la ligne
droite est le plus court chemin pour aller d'un point k un autre, ils
se sont dispenses de t'aire des lacets ; consid^rant en outre que
I'enlevement des terres et des rocs necessite une depense exagerec.
ils ont trouv6 plus simple de laisser les choses en l'(5tat ou ils les
trouvaient (1).
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Dans cette region, notamment, ils ont 6vite avec un soin jaloux
(1) M. de Souhesme, dans I'ouvrage que j'ai pris plaisir a citer deja, donne I'explication raisonnec de I'etat de ces chemins, dont il constate, comme nous, la construction defectueuse. En Norwfege, dit-il, c'est I'Etat qui construit les routes, mais ce sont les provinces qui doivent pouryoir a leur enlrelien ; et, quand elles ne sent pas riches, el'.es prennent des ingcnieurs au rubais; car, ici, est ing^nieur qui veut, et il y en a pour toutes les bourses. » (Pages 77 et 78.) . .
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tout nivellement, si n^cessaire qu'il fut. Or, comme le sous-sol de la chaussde se compose d'assises de granit, que, d'autre part, le pays est fort accidente, il s'en suit que le profil de cette voie de communication d^crit les courbes les plus invraisemblables.
Notre route longeait le fiord b. une grande hauteur; de temps en temps, nous n'^tions separ^s de I'abime que par un parapet intermittent forme de grosses pierres brutes et espac^es.
A cliaque instant, nous descendions dans un bas-fond pour remonter aussitot sur un coteau d'oi nous jouissons, k titre de compensation, sans doute, d'une vue charmante sur les Hots veris diss(5min^s dans toute I'^tendue du fiord. Si le pittoresque pouvait s'allier aux chances de securite, je ne verrais aucune objection h faire k ce trace; mais, nos poneys, que nous avions grand'peine iretenir, pr6feraient descendre a fond de train ces pentes rapides, malais6ment praticables pour des boeufs, plutot que de se sentir talonnes par nos v^hicules sans frein, et c'^tait scabreux.
A un certain endroit dont je me souviendrai toute ma vie, mon ami, qui me pr^c^dait et venait d'atteindre le sommet d'une forte cote, essaya d'arreter son cheval impatient de reprendre le trot; puis se retournant vers moi avec un air souriant : « Eh bien! me dit-il, tout en etendant le bras en avant, que faisons-nous? »
A ces mots, je m'approchai de lui pour voir ce qu'il me montrait. Debout dans ma voiture, j'aper^us un plan incline comparable h une descente de cave dont on aurait arrache la moiti^ des marches afin de la transformer en glacis.
Je merecueillisune seconde avant dedonner mon avis; il^taitpeut- 6tre plus prudent de mettre pied k terre, mais il nous fallait alors lacher complfetement nos chevaux, ou encore les prendre k la bride et risquer de culbuter s'ils venaient a glisser, ou bien, enfin, rendre les r6nes k nos jeunes compagnons de route laiss^s dans nos voitures et habitues k conduire « ces coursiers indompt^s. » Eu 6gard aux circonstances, ces divers moyens nous parurent inacceptables ; plutot que d'exposer le bambin de neuf ans et la fillette de huit ans qu'onnous avait confi^s k rouler p61e-m61e avec les karriols et nos trotteurs endiabl^s, nous primes le parti de nous lancer tous ensemble... dans I'inconnu, k la grdce de Dieul
Ces reflexions fureat faites en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.
MOLDE LE ROMSDAL
— Allons-y I m'^eriai-je en maniere de r^ponse.
— En avant ! riposta Lucien. Joignant le geste k la parole, ravocat, redevenu tout k coup sous-officier de cavalerie, 61eva le bras droit i, la hauteur de la tete comme s'il brandissait son sabre pour commander une charge
A ce cri, nos chevaux se lanc6rent ventre k terre sur cette pente eifroyable ! Arbres, rochers, buissons defilaient a nos cotes, sans que nous ayons le temps de les distinguer entre eux. Le fer de nos roues crepitait sur le loc; il me semblait que ma kariol allait voler en Eclats.... el je me pr^parais k tirer de toutes mes forces sur les guides de corde k Si le cheval de tete manque d'un pied, me disais-je, nous sommes perdus ! On nous ramassera ce soir, tous les quatre, « en bouillie, » li-bas, dans le fond de ce ravin I »
Heureusement, le* cheval de tete eut le pied sur et celui de derriere I'imita. En un instant, le mauvais pas fut franchi, et quand les pauvres betes s'arreterent pour souffler, nous avions dejk reraont6 la moiti6 de la cote que nous voyions tout h I'heure devant nous.
Arrives entiers k Alfernaes (c'6tait tout ce que nous pouvions ambitionner), nous nous mimes en peine de trouver un canot pour Molde, ou nous devions prendre k heure fixe le bateau-poste descendant vers le sud.
Entrer dans la station des Vandskyds (ou coches d'eau), donner nos noms, consulter le tarif, fut I'aff'aire de quelques minutes. Une femme partit imm^diatement k la recherche des trois rameurs quo nous 6tions obliges de prendre au terme des reglements, pour faire cette course de plus de 28 kilometres. Elle revint bientot apres nous annoncer que aotre iSquipage la suivait.
Nous vtmes en effet arriver, presque aiissit6t, trois ^ars robustes, en costume paysan, portant chacun leur veste sur I'^paule ; ils avaient j'air grogaon, quelque peu goguenard, et portaient k la main leurs provisions de route. La distance itdit longue, I'atmosph^re pesante et le soleil brulant; ils avaient pris leurs precautions en vue de paper k tous ees ineonv^aients, dont ils se rendaient visiblement cocapte. Daus une 6norme marmite de fer-blanc, le premier portait plusieurs litres de lait caill6; les autres tenaient k la main une botte ovale en bois de sapin, d^cor^e de grossiferes peintures, renfermant leur nourriture : da pain, du fromage et du poisson bouilli. Nos trois bateliers jeterent sur le sol leurs v6tements, d^pos^rent
sur le rocher leurs paquets, sans nous saluer (en bons Norw^giens qu'ils 6taient), et gagnerent une petite hutte, d'ou ils sortirent, non sans peine, une embarcation 16gere qu'ils mirent k flot. lis apporlerent successivement k bord, et toujours sans se pressor, trois paires d'avirons, une voile et son mat. Tout en embarquant ces derniers agr6s, ils lancerent un coup d'oeil sur le ciel sans nuages, sur la mer sans risee, et bocherent la tete comma des gens trop bien renseignes sur le sort qui leur ^tait r^serv^. Pas de vent a esperer ! il leur faudrait « nager » et « souquer dur » pour arriver k Strande, sans parler du retour !...
— Molde ? nous dit sur un ton interrogatif le maitre d'^quipage, lorsque nous eumes pris le large.
— No... Strande ! lui r^pondimes-nous; et le gaillard riposta par un gros rire impertinent, qu'il fit suivre d'ufte conversation en patois 6chang6e avec ses compagnons de misere.
fividemment, nos rameurs avaient une preference marquee pour Molde; je pense que le grand hotel nouvellement ouvert et partant ires genereux pour tons ceux qui lui amenent des clients, devait exercer sur eux une puissante attraction.
Avez-vous remarqu^ dans vos voyages I'insistance que mettent les guides et conducteurs de toute categorie ci faire adopter tel ou tel logis a leurs clients ? Eh bien I raconter « qu'il y a quelque chose la-dessous », c'est divulguer le secret de polichinelle.
— Molde ! reprit done notre aimable quartier-maitre d'un air r^volte.
— No 1 Strande I s'^cria d'un ton autoritaire mon ami.
A ces mots, I'^quipage leva ses avirons, les mit k bord et se croisa les bras; nos matelots refusaient d'avancer.
Nous voyez-vous en pleine mer, livr^s k la merci de ces trois « gentlemen », forts comme des taureaux, polls comme des ours et grognons comme des tigres?
Prudemment, j'ouvris mon sac et j'en sortis avec le plus grand caline un petit revolver nickel^ dont le canon brilla au soleil. Je ne menapai personne, mais glissai « le petit camarade » dans mapoche. Nous etions d^sormais trois contre trois.
A vrai dire, je ne pense pas que notre Equipage fiit compost de gens malintentionn^s, seulement ces braves gargons n'arrivaient pas k comprendre qu'ayant Molde k Tangle gauche d'un triangle dont
MOLDK
LE ROMSDAL
nous occupions le sommet, nous tinssions k aller d^barquer k Tangle droit repr6sent6 par Strande, et leur mimique melee de mots anglais eut pour but de nous faire comprendre qu'on pouvait aborder k rile de Bolsce, qui est extremement ^troite. lis s'engagaient k soulever Ik notre embarcation et a nous faire passer dans le fiord qui s'etend en face du port de Molde.
Nous voulions, nous, jouir de la vue splendide que Ton a, de la route de Strande au Grand-Hotel, sur le panorama qui se d^roule parall61ement au rivage. Ce crochet devait ^videmment occasionner une l^gere depense suppl^mentaire de karriol ; mais un de nos amis nous avait vivement engages k faire, sansh^siter, la promenade du Fanestrand.
En presence du commandement imp6rieux qui leur fut donn^, nos gondoliers fideles mirent leurs rames k la mer et continu^rent leur route, non sans se moquer des deux originaux que le hasard leur avait confi^s ce jour-lk. Par bonheur, nous ne pouvions les comprendre, et nous restames absolument indifF^rents k leurs faceties. Bient6t le calme fut r6tabli et la paix conclue.
Je me laisse aller, mon cher ami, k vous donner de minutieux details, que vous trouverez peut-etre fastidieux, sur la vie du voyageur en Norwege; je me reproche d'abuser de votre aimable attention etjevais abr^ger mon r^cit.
Qu'il me suffise done de vous dire que le Moldefiord, avec ses horizons grandioses et ses rives couvertes de verdure, est certainement comparable au lac de Geneve, s'il ne lui est sup^rieur, sous certains rapports.
Sans doute, nous ne trouvons ici ni le massif du mont Blanc aux pics neigeux, ni les quais de Geneve, ni les ports d'fivian, de Laussanne et de V^vey, ni les somptueuses villas dont les pares soign(5s encadrent si bien le c616bre L^man; mais, en revanche les lies sont nombreuses, la nature est plus sauvage et les points de vue plus vari(5s. Void V^ce avec son 6glise, Sakken, Bolsce et Hjarlce, dont les bois de sapins nous cachent le port de Molde.
Encore une demi-heure et nous d^barquerons ci Strande, puis nous regagnerons par une route ombrag^e, bord^e de villas et de fermes., le Graad-H6tel, oix nous avons laiss6 le plus gros de nos bagages.
Nous voici d^barqu^s, nos rameurs ont enfin compris notre com-
binaison. lis ont maintenant Fair aimable et souriant, d'ailleurs la corvee est a moitie faite et le quart d'heure de Rabelais n'a rien de d(5sagr(5able pour eux. Nous regions notre course et donnons sans rancune un l^ger pourboire k nos revokes. Chacun d'eux vient k son tour nous serrerla main, et, profondement 6mu de tant de grandeur d'ame, nous comprime les phalanges k les ^eraser.
Ce geste expressif est accompagn^ du « tae » (1) traditionnel qui claque comme un coup de fouet, et tient lieu, chez les Norwegiens, des salutations empress^es ou des benedictions hypocrites que prodiguent au voyageur g^nereux les « lazzaroni » napolitains.
Le 25 aout, k cinq heures du soir, nous prenions place a bord de V Orion, qui devait en vingt-trois heures en.viron nous transporter a Bergen. Le paysage entre Molde et Aalsund n'est autre que celui que je vous ai dejk d^crit ; des iles innombrables s^par^es par des d6troils plus ou moins resserr^s, des fiords, des rochers sur lesquels s'elevent de distance en distance de petits villages de pecheurs, fournissentk chaque instant de noyveaux motifs d'aquarelles.
Le Moldefiord, sur lequel nous naviguons, constitue, paratt-il, la region du littoral norwegien « la plus riche en vie animale », selon ['expression d'l5lis6e Reclus (2). C'est ici que les Vikings plagaient le repaire du fameux « serpent de mer » (3) ; dans les grands fonds de 200 a 400 metres au-dessus desquels nous glissons, les pecheurs capturent le requin bizarre dont la peau est h6riss6e d' aiguilles de cristal, « le lota » ou poisson des abtmes, et « la chim6re monstrueuse », qu'ils ont surnomm6e « le roi de la mei<».
La nuit ^tait profonde lorsque nous passames k Aalsund. Je voudrais pOHVoir vous parler du port et des moeurs commerciales des 5 800 habitants de cetle cit6 prosp^re, vous entretenir de la p6che de la morue qui se fait ici, k I'aide de filets soutenus sur I'eau par
(i) « Merci »
(2) lilisee Reclus, Nouvelle Geographie, p. 121.
(3) Je ne suppose pas, en effet, que le mSme auteur auquel j'emprunte ces di§tall« fasse allusion au reptile-canard dont les joumaux annoncent p^riodiquement la d^couverte. Je crois plut6t qu'il veut parler du lormungandour, etre fantaslique cfilebre dans la mythologie scandinave, fils de Loke, gfinie du mal, et d'Angerbode, messagire de malheur. Le
■ p^re universel, ayanl pr6vu les maux que pouvait causer aux dieux mfemes ca monstrc n6 aux pays des geants (le Jolunheim, dont il sera question plus loin), I'avait pr^cipitfi dans le fond de la grande mer. 11 s'y accrut si fort, qu'il ceignit dans le fond des eaux le globe entier de la terre, et qu'il peut^encore se mordre lui-m6me le bout de la queue. (V. Noel, Dictionnaire de la Fable, au mot Loke.)
DE BERGEN A KRISTIANIA
in
de grosses boules de verre; mais je ne puis vous parler que de ses phares k feux changeants, de la lutte des « flottbaads », accourus k force de rames pour embarquer sur leurs petits canots las marchandises que VOrion apportait dans ses flancs.
C'etait d'ailleurs un spectacle assez typique que celui de ses rudes commissionaaires maritimes, tirant, poussant, enjambant comme de grands enfants les embarcations amarr^es aux flancs de notre navire, et s'efFor^ant de se frayer un passage au milieu de cette embdcle. Nous nous trouvions aux premieres loges, c'estbien le cas de le dire, pour ^tudier leurs males physionomies, tandis qu'ils cherchaient k s'approcher de I'^norme n sabord de charge » ouvert au-dessus de nous. lis ^talent Ik, empil^s les uns sur les autres, suppliant le « premier maitre », debout k la porte de I'entrepont, de leur assurer un transport qui leur procurftt un l^ger salaire. On elit dit, en les voyant ballottes sous le jet luraineux de la puissante lanterne du bord, une bande d'amphibies attires par la torche d'un pecheur au feu (1).
Bientot, sur I'ordre du capitaine, I'ouverture b^ante se referma, I'ancre fut biss^e k bord, les flottbaads plus ou moins satisfaits regagnerent la terre, et VOi-ion, aprfes avoir "mis le cap au Sud, reprit sa course dans la nuit.
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(1) Sur les c6tes oil se pratique la pSche au feu, I'avant de la ohaloupe est muni d'un gril de fer sur lequel on entretient un foyer incandescent, et le harponneur, armfi d'une fouane, se tient pr4t a piquer adroitement les poissons attires par la lueur qui brille au-dessus des eaux, tandis que ses deux compagnons nagent doucement et sans bruit, d'apr^s ses indications. Les marins du bassin d'Arcachon pfchent ainsi, sur leurs grandes pinasses, les mules ou mulets abondants dans leurs parages.
La grotte de Torghatten est certainement I'une des plus imposantes tlu moiide entier. Elle traverse de part en part le superbe rocher de Torghatten, dressfi comme une finorme pyramide de plus de 300 metres de hauteur, sur une ile de la Norwege septentrionale. Cette galerie, a travers laquelle les navigateurs voient au passage rayonner la lumi^re, est d'une 6tonnante regulariti5. Les seuils des inimenses portes, dont I'une a 71 et I'autre 40 metres de cintre, se trouvent de chaque c6l6, a la meme elevation de 53 metres au-dessus du niveau de la mer; le sol, reconvert de sable fin, est presque lorizontal et forme comme le palier d'un tunnel oti les voitures pourraient au besoin
roiiloi- ; !ei jjaruio ]<iLi..lv,o ^.lli^iil Jans presque toute leur otenduo une surface polie, comuie si elles avaientcte taillees de main d'homme, et s'elcvent verticalement jusqu'a la naissance du cinti-e; seulement vers le milieu de la grotle, la voute est moins glevee qu'uux deux extremiles. La longueur de la galerie est do 290 m6tres; sa largcur varie de 32 ii 48 mitres.
Vus a travers ce gigantesque telescope, les promontoires, les Slots, les innombrables 6cueils et les mille crctes blanches des brisants ferment un spectacle d'une incomparable>eaut6, surtout quand le soleil dclafre de ses rayons Tensemble du paysage.