‹ Voyage au pays des fiordsChapitre 33 sur 54 · LIERE RENCONTRE · texte numérisé non relu

LIERE RENCONTRE

La distance de Vossevangen k Eide est de trente kilometres. La route alpestre qui relie ces deux villages, 6gay6e do loin en loin par des chalets pittoresques, des scieries m^caniques et des moulins de bois etablis sur de petites cascades, rencontre aussi de belles chutes comme le Skiervefos. Tout est splendide, dans ces chemins de montagne, hordes de forets de sapins et de bouleaux, sans cesse cotoyes par un torrent impetueux. Apres avoir franchi la ligne de parlage des eaux qui s^pare le bassin du Vosselv de celui du Skjerveselv, on se trouve dans le district de Hardanger. Une serie de lacets bien traces remplacent ici, avantageusement, la route primitive; de modernes ingenieurs ont pass6 par Ik et habilement corrig6 le « roidiilon » en casse-cou, trac6 sans doute par les Vikings. Ces messieurs ont si bien travaille, que les caleches attelees de chevaux peuveut affronter sans danger cetle region montagneuse oil des mules de bat et de selle auraient peniblement grimpd it y a cinquante ans.

Laissant k droite le lac de Graven, doming par I'^glise paroissiale, entoiir^ de prairies et de bosquets verdoyants, nous arrivons enfin k Eide. Cette importante station, 6tablie dans un site ravissant, sur la rive meme du Gravenfiord, est le port-terminus des navires venus de rOcean Atlantique jusques au coeur du pays, par les innombrables ramifications du Hardangerfiord.

Si vous tenez k vous rendre compte de notre itin^raire et k saisir comment, apr6s avoir quitt^ la mer k Bergen, c'est-i-dire k cent quarante-huit kilometres dans le nord-ouest, nous" la retrouvons encore ici, au milieu des terres, au pied des montagnes, je puis vous donner un conseil pratique.

ODDE, UANS LK JlOnUEISUERFIOllD

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DE BERGEN A KRISTIANIA

D^ployez une carte d^taill^e et teiat6e de ce pays d^coup^ comme un jeu de patience, promenez vos regards sur cette grande feuille marbree en proportions a pen pr^s 6gales de bistre et de bleu, pi-enez un crayon de couleur vive, pointez les stations k mesure que je les appelle devant vous, et reliez le tout par un trait coutinu; sans cela, je vous mets au defi (seriez-vous le professeur de topographic le plus habile) de me suivre sans hesitation dans ce labyrinthe inextricable.

Nous sommes entres dans la region que je pourrais peiit-etre qualifier « la plus interessante » de la Norwege; toutefois, comme je trouve fort d^licat d'assigner le premier rang a une contree plutot qu'a I'autre, dans ce pays 6minemment pittoresque ou tout serait a peindre et k 6tudier, je fais appel au jugement de mon guide. II pent, lui, rendre un verdict motiv6, paisqu'il a sur moi I'avantage d'avoir tout vu, tout entendu, tout apprecie, depuis Wadsoi, jusqu'k Kristiansand.

« G'est ici (nous dit Baedeker, I'oracle des touristes) le plus c61ebre des fiords de la Norwege. Aucun ne presente sous de plus belles formes et dans un meilleur ensemble les elements du fiord et du field norvvegien. »

Au milieu des merveilles naturelles accumulees dans cette province, on trouve des echanlillons de tous les pays montagneux les plus justement renommes : Suisse, Pyr^n^es, ficosse, Bretagne, sont Ih. representees. Une population laborieuse, honnete, industrieuse, qui a su conserver ses moeurs originales, son costume et son langage propres, habite les vall6es et les somraets du Ilardanger.

Ses paysans se suffisent a eux-memes, et pourraient au besoin se passer du reste du monde. Us filent el teignent la laine de leurs moutons, savent la tisser, en fabriquer des tricots, des etoffes et jusqu'a des tapis aux nuances vives, de dessins varies, rappelant etrangement les produits similaires import^s de I'Oiient. lis demandent au bois de la montagne el aux gallets de la mer les mater iaux necessaires,k la construction de leurs metiers; le sapin et le bouleau leur fournissent des maisons, des barques, des meubles, des ustensiles de menage telsque rouets, paniers, thei^res, g ourdes tonneaux, pots k beurre, baquels et vases a boire.

Je crois utile de vous decrire ces derniers recipients, sorte de « vidrecomes » absolumentinconnusdans nos campagnes. Lepaysan

boit ici la bifere et le lait dans une sorte de calebasse habilement creus^e dans un tronc d'arbre, k laquelle il laisse deux grandes anses, souvent termin6es par une tete de dragon. Ges especes de poign^es se dressent de chaque cote de cette jatte comme I'anse renversee d'une sauciere (pardonnez-moi la comparaison, elle est triviale, mais je ne connais aucun objet susceptible de vous faire mieux comprendre- ma pensde). Pour faire usage de cet Strange gobelet que je devrais plutot d(5nommer « baquet '> (n'etait le respect dti k ces braves gens), en raison de sa capacity, qui peut 6[re de plusieurs litres, le montagnard le saisit a deux mains, boit k longs traits, « k sa suffisance, « puis remet la coupe sur la table, oil peuvent la prendre, k tour de rdle, les membres de la familie; d'autres fois, il y puise k I'aide d'une cuillere de bois plus ou moins oiivrag^e, comme dans une gamelle.

On voit de ces hanaps villageois qui affectent la forme d'un animal, celle d'une poule couch^e sur son nid, par exemple. lis ressemblent alors a ces couveuses de porcelaine dans lesquelles nous servons des oeufs k la coque ; parfois aussi, ils son t fails de lamelles de sapin juxtapos^es et cercl(5es de bois. II y en a de grands, de moyens, de petits. Les uns sont decerns de grossiferes peintures, de devises! d'inscriptions variees, les autres portent les noms de leurpropri^taire, la date du mariage des maitres de la maison, etc.

Le vase k boire n'est pas la seule pi^ce du logis sur laquelle soient enregistr^s des souvenirs de familie.

Nous avons vu, dans la chambre d'honneur d'un modeste chalet ^tabli au pied du Buarbrae (1), une veritable collection de coflfres de mariage, ernes de ces inevitables dessins k grands ramages. Sur chacun d'eux 6taientlisiblement Merits les noms des Jeimes'maries d'il y a soixante ans et de leurs h^ritiers. Get alignement constitue un arbre g6n6aIogique d'un nouveau genre. Sur I'un de ces bahuts. on lit la date de 1825: sur I'autre, celle de 1842; le troisi6me, appartenant k la g^n^ration qui veille sur les nombreuses tetes blondes, assises autour du foyer, porte le mill^sime de 1866; bientot, sans doute, une quatrifeme « corbeille » viendra continuer cette int^ressante s^rie.

(1) Glacier sltu6 au-dessus d'Odde, dans le Jordal. Cette valMe fertile est en partie couverte de vfig^tation; I'orge y est cultiv^e jusqu'au pied du glacier, dont la moraine et les s^racs azures descendant jusqu'a 300 metres au-dessus du niveau de la mer.

LE ri.EB(EFIORD

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Je n'en finirais pas si je voulais vous faire la description complete d'un mobilier de chalet, celle des instruments de musique, comme la trompette en ^corce de houleau et le violon a six cordes, sp^ciaiis aux paysans du Hardanger, vous parler de leurs melodies originales Bt des coutumes relatives aux naissances, aux mariages et aux enterrements. Je ne saurais cependant resisler au plaisir de vous presenter la mariee coiflee de sa couronne de vermeil, agr6ment(5e

CASCADE DB PUHSOROiNKA

d'innombrables pendeloques, ornee de ses bijoux d'or et d'urgent de galhe antique et de ses broderies aux dessins riches et varies.

La parure d'une « 6pousee » represenle un prix consid(5rable. Son diademc vaut deux cents krojnes (pres de trois cents francs), son corsage est garni d'agrafcsd'argent dore, larges com'me des fermaux de chape, part'ois rehauss^es de pierreries, de boulons ciseles et de chaiaettes; a son couesl suspendu un grand medailion, convert dc filigranes de style orienlal, enjolive d'une croix accompagnee de pelils battanls. Sa ceiniure de drap rouge ou vert est constell6e de rosaces et de plaques carrees d'argent eslampe ou guilloche.

'En general, toutes les pendeloques accrochees a ces ornements d^riventde trois types Driucii)aux, qui sont le losange, I'annelet el

le petit disque concave, poll et brillant, semblable k un minuscule boitier de monlre.

Ces diverses pieces d'orfevrerie se retrouvent soudees en nombre, sur les bagues de fiangailles, les gobelets d'argent, ies bioclies, les boucles d'oreilles, etc.

GROITES DE GLACE A BUARBRjE

La Norw(5gienne aime k se couvrir litteralement de dorures qu'elle porte en toutes circonstances solennelles; seules la couronne et peut-6tre la ceinture me paraissent exclusivement r^servees pour la cer^monie matrimoniale.

Vous ne constateriez pas sans surprise le luxe de parure d^ploy^ par ces populations scandinaves , aujourd'hui peu fortun^es et generalement douses de gouts simples et modestes.

Get amour exag^r^ des bijoux doit-il etre consid6r6 comma un eifet de la civilisation moderne? Assur^ment non, 11 constitue au contraire un caractere de race ; les paysans su^dois et norw6giens lie sont en cela que les continuateurs des orientaux et des Vikings leurs ancetres; j'estime que si ces vieux bijoux d'or et d'argent

DE BERGEN A KRISTIAMA

pouvaient raconter ieur histoire, plus d'un nous dirail comment le m^tal et les gemmes dont il est forme out ete empruntes aux vases

BETTISFOS (SOGNEFIORD)

Eacres, aux croix et reliquaires pill(5s jadis dans les tresors des iibbayes ou des cathedrales du « beau royaume de France ».

Une vieille ballade suedoise nous a conserve le souvenir de la richesse des barbares hyperboreens, qui, au retour de leurs expeditions, rentiaient cbez eux cbargcs de butin.

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« Les Goths, dit-elle, pfesent For au lispund (poids de IS livres) et jouent avec les pierres pr^cieuses; leurs pores mangeSnt dans des auges d'argent et leurs femmes filentavec des fuseaux d'or. »

Ges bijoux que nous voyons aujourd'hui out pu 6lre plusieurs fois fondus, remanies, vendus, 6chang^s, mais k coup sur leur matiere premiere est. ancienne, qu'elle ait I'origine dont je parle ou qu'elle soit simplement sortie des mines d'argent d6s longtemps exploitees dans ce pays.

Ges couronnes, ces garnitures, ces m^daillons conserv6s avec un soin pieux dans les families, se transmettent de g6n6ration en g&n6ration. Un ecrivain raconte, k ce propos, avoir vu de prt5cieuses parures appartenant h un maitre de poste; son bote les luKpr^senta comme des souvenirs datant du regne d'OIaf (x' siScIe).

Je renonce kprolonger la description de tous ces colificbets, pour lesquels bien des dames frangaises feraient le voyage de Norwege, car j'estime qu'il faut marcher de I'avant si nous voulonsatteindre le but de notre voyage. Gonsolez-vous en pensant que vous verrez une partie de ces choses dans les galeries de I'exposition universelle, en voie de construction; M. Hammer, joaillierk Bergen, a I'intenlion d'y envoyer des ^cliantrllons de toutes ses merveilles (1).

Ce qu'on ne transportera jamais dans les jardins du Ghamp de Mars et du Trocad^ro, ce sont les glaciers immenses de la Folgefond (2), les cataractes bouillonnantes du Lotefos, de I'Espelandsfos, les rochers de I'Oxen (3), les fields deserts du Simodal, ou broute le renne sauvage, les lacs superieurs du Hardanger-Vidda, oil I'aigle

(1) Ce projet de M. Hammer a el6 mis a execution. Nous avons remarque ses vitrincs au Champ de Mars et nous I'y avons vuen personne. Depuis, ce commercant a vendu sa belle collection d'objels auciens, croyons-nous. L. D.

(2) La Folgefond est un champ de neige de 53 a 65 kilometres de longueur sur H a 12 kilometres de largeur, couvrant un plateau sis a ,1 000 ou i 500 metres au-dessus da la mer. Plusieurs glaciers, entre autres « le Buarbrffi », se rattachent a ce nfivfi.

(3) Les cascades dont il est ici question sont sises au sud/^d'Odde. De ce village, il faut au moins six heui'es de voiture pour aller les visiter ; mais cette excursion est de celles qu'un touriste ne doit pas manquer. La route qui y conduit c6Loie le lac de Sandven, passe a travers des eboulis grandioses, s'engage dans le defile du Groensdal, et aboutit a un veritable carrefour de torrents, qui tombent en mugissant et inondent litteralement le chcmin.

Odde possiide d'immenses h6tels, merveilleusement agenc^s, bond(5s de monde en 6t6 et dont les dependances constituent a peu pres tout le village. En suivant toujours la route des chutes, on pourrait gagner le Thel(5marken, dont on est proche, traverser le Biatsberg et atteindre le sud de la presqu'ile scandinavo.

Quant ii la masse enorme des rochers do I'Oxen, elle forme un promontoire imposant

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p^che la truite saumon6e, et ces hauts plateaux dont la maigre v6g6tation fournit k peine I'alimentation d'innombrables Iribus de « lemmings ».

Ge lemming, ou rat voyageur (le mus lemmiis de Linnd), est un petit animal qu'on ne trouve gu6re qu'en Norwfege. Long de dix centimetres environ, ce rongeur au pelage blanc, jaune et noir, assez semblable k celui du cocliou d'Inde, se nourrit de bulbes, de racines et de graminees. Le renne le chasse- a la piste, en suivant ses excrements, qui forment sur la neige une couche epaisse de plusieurs centimetres: il le guette, le tue d'un coup de sabot au moment ou il sort de sa retraite, enfin, lui ouvre I'estomac et se nourrit des matiferes alimentaires qu'il y trouve renfermees. Ces lemmings vivent par troupes et pullulentrapidement.

Quand la tribu devientf trop nombreuse pour que tons ses membres puissent ti'ouver a subsister dans un meme endroit, elle se fractionne, et les Emigrants se meltent en marche, en suivant une route rigoureusement droite, dont ils ne d6vient que pour eviter un obstacle insurmontable. Si un fiord Jeur barre le chemin, ils Ic passent a la nage et Ton a vu de ces petites bStes traverser des bras de merlarges de six kilometres. Ces fails 6tranges sont bien connus des habitants duNordland; je puis vous en donner lapreuveque voici : le poete Regnard, qui fit au xvii" siecle le voyage de Laponie, parle longuement des mosurs de ces animaux. « lis servent de nourriture, ajoute-t-il, aux carnassiers les plus divers, tels que brochets et renards, »

Je vous tiens quitte de notre excursion au Buarbrse, faite sous une

pluie norw6gienne, de nos longues peregrinations k bord du

« Vikingen » et du « llardangeren », sur tous les fiords de la region, depuis Odde jusqu'^ Ulvick; je passe sous silence le recit de la violente temp^te que nous eumesi subir surle Soei'fiord, etd'unbond je vous ramfene k travers I'espace (grace k la baguette magique de quelqueg^nie bienfaisant, ennemi des gnomes grimaeants qui hantent encore ces montagnes), k Vossevangen, d'ou nous sommes parlis. Nous voici maintenant sur la route que prenait I'autre jour la

qui S'avance dans I'Utnefiord et s^pare le Gravenflord de I'Eidflord. On passe a leur pied pour aller, par mer, d'Eidc a Ulvik, puisqu'ila sont sis entre Odde et Eide, raais au sud et plus pres de ce mi5rae poit.

caravane anglaise « des 461 » Apr6s avoir gaiement ddfile pendant pres de dix heures, dans des valines 6troites, separees par des marais, des lacs, de grandes prairies ou le foin coup6 seche, comme il pent, sur de longues barrieres ^tablies pour la circonstance, nous nous engageons dans le Naeroedal, afin d'atteindre la haute station dite: Staleims-Hotel.

II 6tait sept heures, le jour baissait rapidement, lorsque nous arW-

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v^mes au pied de la derniere cote qu'il nous fallait gravir pour gagner notre souper; Fair 6tait frais, le brouillard commencait h s'^lever au-dessus du torrent, le therm ometre centigrade ne devait gufere accuser plus de 10 k 11 degr^s au-dessus de 0.

En passant devant un pauvre chalet, nous vimes un paysan sortant de son (5table et se dirigeant vers un autre reduit aux fenetres 6clairees ; il etait suivi par un enfant de sepl k huit ans, blond comme un Albinos et nu comme « un petit saint Jean «. Le bambin, tr6s 6tonn(5 sans doute de nous voir passer a une heure aussi tardive

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