‹ Voyage au pays des fiordsChapitre 38 sur 54 · LA REGION DES FIELDS COMMENT ON DESCEND DE NYSTUEN — UN · texte numérisé non relu

LA REGION DES FIELDS COMMENT ON DESCEND DE NYSTUEN — UN

PHENOMENE INEXPLIQUE LE KVAMSKLEVEN FAGERN^S

Nous voici k JHaeg et nous montons toujours ; de chaque c6t6 de la route s'^tendent de grands champs cultiv^s, dans lesquels de rares paysans font la r^colte.

Nous sommes le 3 septembre, et c'est tout au plus si I'orge qui tom.be sous les faux courtes et 6troites des moissonneurs est arriv^e kparfaite maturity. Bientot le soleil n'aura plus assez de chaleur pour achever son oeuvre ; le cultiyateur norwegien le sait bien, aussi prend-il des precautions inconnues de nos fermiers beaucerons et solognots. II plante dans son champ de solides piquets de sapin, ou dispose de longues barrieres, dont les traverses verticales et horizontales sent relives entre elles par des branches flexibles de bouleau.

Les gramin^es sont entass^es par brassees sur ces supports; de cette mani6re, la pluie ne pourra les d6t^riorer enti6rement, et le courant d'air assurera leur dessiccation rapide (1).

II m'a sembl6 utile d'appeler I'attention de nos agriculteurs sur ce moyen facile de sauver une r^colte, au cours d'une ann^e humide. Je crois, en effet, qu'en Beauce par exemple, oh le bois fait d^faut, il serait ais^ d'6tablir temporairement et k peu de frais des lignes de fil de fer galvanise, susceptibles de remplacer ces barri6res trop

(1) Certaines provinces de France, comme la Normandie, emploient ce systeme, auquel les Suisses ont ^galement recours. Ce precede normand aurait-il €i6 imports par les Vikings, compagnons d'armes de BoUon, premier due de Normandie? C'est ce que je ne suis pas en mesure d'affirmer. Toujours est-il qu'il y a la un rapprochement curieux i. faire.

De leur c6t^, les Norwegiens actuels ont conserve des coutumes, des bijoux, des dessins qui rappellent I'Oriont, et Ton sait que ce pays fut le berceau des envakisseura du pays des Finnois et des Lapons.

couteuses. Ge materiel inusable pourrait d'ailleurs servir k d'autres usages dans la ferme, et tiendrait peu de place dans un gx-enier, pendant I'ann^e.

Puisque j'en suis au chapilre des recettes utiles pour les habitants

^iliiffi

GAnDE-MANGER NORWEGIEN DE BREDLAND DANS LB TIIELEMARKEN

de la carnpagne, je vais leur en fournir une seconde qu'ils exp(5rimenteront, s'ils la jugent avantageuse.

Pdrdonnez-moi ceUe nouvellc digression au nom de la vieille et respectable m6thode :

Omiie ticlit piinctiim qui miscuit utile dulci,

Vous avez maintes fois remarqu^ comme moi, dans les habitations solognotes, trop souvent baties en briques spongieuses sur un sol liumide, ce que les paysans appellent, dans leur patois imag(5, des rendures.

DE BERGEN A KKISTIANU

L'eau absorb^e par les premieres assises, dans lesquelles la pierre de taille a ete supprim^e pour raison d'economie, monte lentement mais surement, en vertu des lois de capillarite; I'liumidit^ envahit petit h petit le dessous de la fenetre, puis les rangs de briques

GEENIER A FOURKAGES DANS LE THELEMARIiEN

sup^rieurs ; en peu de temps, elle gagae la hautear d'ua homme A I'int^rieur du logis, les murs devieunent verdissants, les pldti-es. tombent, il faut Eloigner du mur les lits et les meubles, de peur que la moisissure ne les attaque et finisse par les d^truire.

Gependant, on couche encore dans ce rtidait, veritable sanctuaire de la fievre, cent fois plus humide que « la fameuse paille des cachets », il le faut bien, n'est-ce pas?... Comment 6chapper a cet ennemi terrible : I'humidite? On a tout essay^ contre lui, sans succfes; chacun salt cela. Geux-ci ont mis du ciment, ceux-lk du bitume, entre les assises de briques, c'est sans doute « une bonne invention » mais « (rop chere! »

Eh bien ! voici comment le paysan scandinave s'y prend pour obvier, sans frais, h. cet inconvenient, qaand il 6difie une maisoa de briques, ce qui est fort rare. Au cours de la construction, 11 6tead

simpiemeiU au-dessus de la sixieme ou seplierae assise de son habitation et dans toute I'^paisseur du mur, une couciie d''eco7-ce de bozh lean qu'il laisse legerement d6border au dehors, puis il acheve sa b^tisse comme si de rien n'^tait.

Ce tissu vegetal naturel presque imputrescible, impermeable comme le liege, avec lequel il a quelque analogic, sert couramment dans le Nordland k une foule d'usages diflP(5rents ; il y est employ^ pour faire des boites a ouvrages, des recipients divers, pourcouvrir les maisons, tanner le fdets de peche, etc.

Je me demande si notre bouleau de Sologne ne pourrait fournir an « hydrofuge » approchant, pour la quaiite, de celui deNorw^ge. Gelte etude vaudrait, me semble-t-il, la peine d'etre faile; elle serait peu onereuse, et si les r^sultats en etaient favorables, elle deviendrait evidemment feconde en pr^cieux avantages. Enfin, dans le cas contraire, n'y aurait-il pas lieu de s'enqu6rir du prix de revient de I'ecorce russe ou norwegienne rendiie en France? Cette marchandise legero, facile h. empaqueter, fori peu susceptible, pourrait arriver jusqu'a nous par voie d'eau, et, partant, a peu de frais. J'abandonne ces idees pour ce qu'elles valout aux homraes sp6ciaux.

En m'entendant faire raon cours d'agriculture et de construction pratiques, vous vous demandez si je derai&onne ou mieux si je erois ecrire un chapitre pour la « Maison rustique ». Point du tout, je sais fort bien que nous sommes envoiture; nos chevaux traversent une route difficile et nous touchons a la station de Maristuen, ou les pauvres botes' vont se reposer un instant avant de gagner la region des fields.

Ce refuge de Maristuen est, parait-il, un ancien hospice fond^ vers 1300; un chalet spacieux et elegant vient d'etre construit sur la gauche de la route, il est entoure d'un jardinet soigne, au milieu duquel un petit jet d'eau fait entendre son murmure. On est tout Burpris de trouver un pareil raffiiiement de civilisation, pr6s d'une station absolument perdue dans cette solitude, k la hauteur de 780 metres au-dessus du niveau de la mer.

Pour aller de Maristuen k Nystuen, le voyageur traverse d'abord an bois de bouleaux, puis la haute valiee dite Smeddal. Toute cette region a un caractere etrange et melancolique; nuUe part, k la ronde, les yeux ne rencontrent de chalets ni de champs cultives. A

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gauche, quelques hauts sommets ^levent leurs cimes nues et arrondies, enlumin^es par les feux du soleil couchant. A droite, dans la lande, un troupeau de vaches gagne lentement le saeter k demi ruin6 qui va lui servir d'abri, car dejkla nuit descend.

Un pMre, unique representant de I'espece humaine dans cette region sauv?ge, debout sur un roc escarpe, fait entendre un cri rauque pour rassembler ses chevres et ses moutons.

Nous venous d'atteindre le point culminant de la route, k une hauteur de 1004 metres et nous entrons dans la province de Kristiania, si je m'en rapporte kla colonne 61evee sur notre droite, pour indiquer I'extreme limite du diocfese de Bergen.

II fait nuit noire et la pluie commence k tomber; nous chantons, pour nous r^veiller, quelques refrains du pays; notre cocher, ravi de ce concert inattendu, qui rompt pour lui la monolonie du voyage, nous demande, comrae une grace et avec un respect infini, de lui faire entendre 7iotre nouveau chant national : En reveiiant de la Revue (sic) !

Vous ne vous attendiez, pas a cet incident?... Eh bien ! moi non plus, et pourtant je savais k quel point cette marche, triomphe de Paulus, cause premiere de la fortune politique du hrav' general Boulan^er, s'^tait repandue au loin. L'an pass6, je I'avais enteadu siffler k Liege, a Anvers, k Delft, k Amsterdam. Cette ann^e, on nous en avait regain k Kristiania, k Trondbjem, a llammerfest, au bout du monde, enfin! Et voici qu'on nous demandait maintenant de I'apprendre aux echos de Fillefield!... G'^tait le comble de la vulgarisation.

Que ne ferait-on pour se donner du coeur, au soir d'une fatigante journee de voiture, perdu dans le desert des hauts plateaux, sous une pluie froide et diluvienne?... En nous parlant de cet air populaire, notre automedon avait fait naitre, sans s'en douter, un mirage devant nos yeux. Nous nous trouvions, tout a coup, sous les arbres des Champs-filys^es; des bandes de gavroches passaient en hurlant k tue-tete, les tambours battaient, les clairons sonnaient, les Parisiens converts de sueur et de poussifere revenaient en foule de Longchamps... Nous 6tions bien loin de Nystuen et nous oubliions le mauvais temps. Bref, voili comment, sans aborder la politique, nous en arriv^mes, par entralnement, k voir et complimenter I'armee francaisel

Decid(5ment, Numa Roumestan avail raison.

« Tout cela, c'est une affaire de latitude 1 »

Nystuen est un « fildstue » ou refuge de montagne; c'est en meme temps une station fixe subventionnee par I'Etat. Ses grands bdtiments sent orient^s de Touest h Test, pour tenir tSte aux vents qui soufflent en tempete dans ces regions elevees (992 metres) pendant les longs mois d'hiver. Dans ce Saint-Bernard laique, le voyan'eur 6gar6 dans la montagne, epuis6 de fatigue, attarde par les tourbillons de neige, pent esp(5rer trouver le feu, les aliments et le lit dont il a un pressant besoin.

Cette grande auberge, bien situee, a la jonction des routes du Valders et du Jotunheim, rend tons les ans d'inappr^ciables services.

Nous sommes heureux, nous simples touristes livres a la merci d'un hotelier sans concurrent, d'y trouver pour un prix tres modern une table bien servie, une cliambre proprette et une 6curie pour nos chevaux fatigues. Mais il ne suffit pas d'arriver a Nystuen, il faut en descendre, et c'est la une operation aussi p(5rilleuse que desagr(5able, a laquelle nous diimes forcement nous livrer le lendemain.

11 pleuvait a torrent lorsque nous nous levumes; pouvions-uous bien nous plaindre des precedes de la nature k notre (^gard? Nous 6tions entr(5s, la voille, dans le domaine des nuages; ceux-ci, trop pesants, 6prouvaient le besoin d'une condensation rapide etpartant abondante, ils 6taient dans leur droit.

De grosses masses grises ou noires, semblables k des brassies d'ouate plus ou raoins sale roulaient, les unes sur les aulres, pouss^es par le vent, et venaient s'accrocber aux flancs de la montagne. De temps en temps, cet 6pais matelas s'ouvrait et nous apercevions a travers ses d6chirures la valine verdoyante, le lac bleu inond^ de lumiere; puis, d'autres masses grises descendaient pr6cipitamment pour boucher le trou qui venait de se former, et de nouvelles rafales s'interposaient entre nous et la « terre promise! »

Plus heureux que Moise, nous pumes p6netrer dans cette contr^e r^chauffee par les feux da soleil, mais ce ne fut pas sans peine. Notre cocher, descendu de son siege, arreta ses chevaux, s'avanga vers nous, le sourire aux levres, nous fit comprendre qu'il scrait utile pour ses betes et prudent pour ces messieurs de mettre pied i terre.

L'observation nous parut jiaslifi6e par I'etat de la route ; nous

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retrouvionsi5 I'antique trac6 des ingeniears vikings, la ligne droite dans toute sa splendeur, avec ses ontlulations accentuees ; une nouvelle edition des montagnes russes de Tliorvik ! Nous dascendimes.

Notre homme nous remercia de cette bienveillance, et s'empressa de glisser un sabot de fer enchain^ sous I'une des roues de la caleche, puis il enroula les guides de ses deux chevaux autourde ses poignets, s'arc-bouta fortement en arriere, fit un appel de langue; aussitot « Barken » et « Briinen » se mirent en devoir de glisser sur la pente rapide.

Les pauvres betes, presque assises sur le sol, se raidissaient sur leurs jambes de devant, retenant k plein collier la lourde voiture qui les poussait, et malgr6 cela, labouraient avec leurs sabots la terre detremp^e. Leur maitre les eiicourageait a la resistance par des paroles de consolation, et se laissait lui-meme trainer comme une masse inerte, sillonnant la route avec les talons de ses grosses bottes.

Get homme accroupi sous son caoutchouc noir, ruisselant d'eau, remorqu^ par la machine roulanle, me faisait i'effet d'un a^ronaute cramponno a I'ancre de son ballon presque degontle, dont la tempete lui dispute la possession.

Apres avoir tour k tour glisse et grimpe pendant plusieurs kilometres dans ces conditions penibles, notre attelage s'arreta en face d'un abreuvoir oii nos courageux petits chevaux burent a satiele, puisils soufflerentun instant, et lorsque leurs flancs haletants eurent repris leur mouvement regulier, notre cocher s'^pongea le front, en souriant de Fair satisfait d'un homme qui vient d'achever une rude besogne ; il ouvrit la portiere de sa caleche et nous invila a reraontar.

En un temps de trot, nous nous trouvames en face Skogstad et bientot apres sur les rives du lac Vangsmycesen. Nous etions descendus de plus de 400 metres !

Nous sommes maintenant dans la « terre promise » ; voici k noire gauche le massif du Skogsliorn, dont la cime se perd dans les nuages. Cette montagne est renommee pour un ph6nomene inexpliqu6 qui s'y produit, paralt-il, k des epoques ind6termin6es. Ici, comme k Lyse sur le Lysefiord et k Trolgjoel sur le Joerundfjord, on entend parfois une explosion formidable venant d'une cavite inaccessible

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de la montagne; au moment oii la detonation se produit,-une longue trainee lumineuse apparait; elle se propage parallelement a la surface des eaux du fiord, puis s'6teint sans laisser aucune trace de son passage.

Nous voici ci Grindalieim, ou s'^levait jadis une antique eglise de bois semblable h celle de Borgund. Ce monument, condamn6 k disparaitre, fut achet6 en 1844 par le I'oi de Prusse et transporte a Riesengebirge, en Sil^sie.

En passant devant le temple de Vang, nous remarquons le monument runique dont je vous ai parl6 dans une lettre precedente. Mon guide, I'inepuisable Bsedeker, prend la peine de me traduire cet alignement de crochets myst^rieux, cbarg6 d'apprendre aux futurs habitants de cette contree que « les enfants de Gose ont erig6 cette pierre en m^moire de Gunar. » Qui done, maintenant, au bord du lac, se souviendrait encore de ces Vikings morts depuis plus de huit siecles, si la science ne s'^tait chargee de rendre hommage k leur m^moire, en d^chiffrant leurs noms ?

A force de trotter, nous atteignons le Kvamskleven, chemin creus(5 en corniche dans les parois rocheuses et humides du Hugakollen. De loin en loin, la route s'abrite sous un veritable hangar construit au profit du voyageur, sans cesse expos6 k recevoir sur son chapeau ou dans son v^hicule quelque bloc d^tache de la montagne.

Cette perspective n'a rien de seduisant, mais comme ici-bas la Providence a pris soin de toujours rapprocher le remede du mal, sachez qu'k cinq kilometres plus loin, demeure un des rares m6decins de la contree. Le disciple d'Esculape serait heureux de vous remettre, en cas de malheur, un bras, une jambe, voire m6me plusieurs c6tes, si cela pouvait etre agr^able ou simplement utile.

N'allez pas croire que je tienne k vous impressionner quand m6me, « k vous faire le diable plus noir qu'il est, » loin de Ik; on en revient ais6ment, en somme, de cette excursion p6rilleuse, et puis, comme nous disait un voyageur philosophe : « Voyez-vous, messieurs, ici, comme partout, ne se font tuer que les gens qui le veulent bien ! » Parbleu I la preuve en est, puisque je n'y suis pas mort, moi qui vous parle !... II avait d^cid^ment raison, ce profond penseur.

Mais, dites-moi, il se fait tard; depuis longtemps d&jk nous parcoui'ons cette fertile valine peupl6e de fermes nombreuses, d'^glises

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coquettes. Voyez! les montagnes neigeuses du Vangsmjosen at du Jotunheim fuient bien loin derri^re nous; dans la brume du soir apparaissent Ik-bas, au fond de la valine, les sapins de Fagerlund; pros de cet endroit, au dire de notre cocher, nous trouverons I'liotel de Fagernaes. Oh! nous n'en avons pas pour longtemps maintenant, car la route descend, et nos petits chevaux sentent leur ecurie . C'est, par ma foi, fort heureux, car la nuit 6tend rapidement ses voiles, et du torrent s'eleve d^jk le brouillard penetrant qui va nous glacer jusqu'aux os. Couragel j'apercois dans la masse sombre des grands bois une petite lumi^re scintillante comme une etoile dans un ciel sans lune. Quand nous aurons contourne ce rocher qui s'avance dans les eaux du lac, nous ne tarderons pas k faire notre entree ti'iomphale dans la grande cour de la station.

Nous sommes arrives! Barken et Briinen ne s'y trompent pas. allez! et les pauvres serviteurs, esclaves du devoir, passent sans h^siter devant la porte de leur ecurie, d'oii s'^chappe un app6tissante odeur de foin nouveau, pour nous arreter devant les fenetres eclair^es du logis.

Bonsoir, clier ami, dormez k poings ferm^s, car demain nous vous r^veillerons de bonne heure afin de gaguer Odnaes. dans les grandes allures.

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