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tere 6teint et inondt5, sur ce fiord dont les eaux ne r6fl(5chissent !
jamais les rayons du soleil, meme au solstice d'et6. ,
^M Tandis que noire steamer filait au fond de ce gouffre, ses parois
^m semblaient s'avancer I'une vers I'autre pour I'^craser; cependant,
nous nous amusions k denombrer les cascades visibles de notre
passerelle; nous en comptames trente-deux. 11 est vrai de dire
qu'elles eluient ce jour-li plus belles et plus nombreuses que jamias,
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DE BERGEN A KRISTIANU
en raison des pluies torrentielles dont nous nous ^tions plaints si iiijustement le matin.
Vous voyez bien, le proverbe a raison de raflirmer : « A quelque cliose malheur est hon! » D6cid6ment « la sagesse des nations est rarement en d^faut! »
Laerdalsceren est un grand village de 800 habitants, bati al'emboucliure de la Laera, petite riviere tributaire du Sognefiord.
Ce bras de mer dont nous venons de sillonner les flots est fr6quente par les monstres marins; nous y avons fait la rencontre d'une baleine franche. On distingue ais^ment ce mammifere du rorqual (oufausse baleine) k la simple courbure de son dos depourvu de nageoires. De loin en loin, nous voyions des colonnes d'eau mel^e de vapeur sortir de ses events, et ces jets liquides nous servaient de jalons pour determiner la route qu'il suivait.
Autour de Laedalsoeren, le paysage est triste et severe, il n'olFre rien d'attrayaat au voyageur, cependant les excursionnistes sent nombreux dans les hotels de cette station; elle doit, comme Eide sur le Hardangerfiord, cette favour extraordinaire h. sa situation g6ograpliique fort importante.
lei s'arretent les paquebots, ici descendent les voyageurs se rendant par voie de terre de Kristiania h. Bergen, k travers le Valders et la montagne; c'est d'ici, enfin, que partent le plus souvent les touristes explorateurs, ou coureurs de glaciers. Les alpinistes peuvent s'amuser, dans cette contree qui possede entre autres merveilles le plus grand neve d'Europe.
Le Jostedalsbrae est la tout pres, avec son champ de cristal de 1 200 kilometres carr^s , balafr6 de crevasses b^antes aux reflets d'azur ; comment ne pas se laisser tenter?
Les amateurs de peche ou de sport nautique peuvent egalement prendre ici leurs 6bats. Le Sognefiord 6tale devant eux son bassin de 170 kilometres de longueur sur 6 kilometres de largeur et ses abimesde 1200 metres 1
Bref, il y a pour tous les gouts !
Le notre seraitbien d'essayer de toutes ces distractions charmantes, maisle temps passe, et la raison nous dicte un itin^raire plus rapide.
II s'agit de regagner Kristiania, pour prendre ensuite la route de France, en suivant le chemin des ecoliers.
D6j!i, k Gudvangen, nous avons trouv6 un entrepreneur de transports intelligent; cet homme habile n'a pas h^site k venir au-devant de touristes inconnus pour leur offrir ses services.
Bien lui en a pris, nous avons fait affaire, car ses prix sont moi6v6s; moyennant 105 kroenes (ISO fr. en chifFre rond), il s'engage k nous faire franchir, en trois jours, dans une bonne caleche k deux chevaux, les 234 kilometres compris entre Lagrdalsoeren at Odnajs, petite localite assise sur les bords du Randsfiord.
Nous avons trouve un compagnon de route fort aimable et bien 61eve ; le prix de nos places ne d^passera done pas celui de la diligence. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes!
La route royale que nous saivons traverse d'abord une large vall(5e aux champs cultiv^s, arrosee par les eaux claires et sautillantes de la Laei'a. De loin en loin, nous voyons dans le torrent de longues barri^resformees de treillagesen fd de fer, inclin^es I'une versl'autre sous un angle aigu ; le fond de ce cul-de-sac est termini par une sorte de raue ronde, faite de barreaux de fer, dans laquelle le saumon p^netrefatalement par une sorte d'entonnoir. Quand ces nageurs de la montagne se sont engages dans cett« large nasse, ils sont irr^vocablement perdus : toute Evasion est impossible, c'est la mort assur^e.
Le gentleman adjudicataii'e de la p6che enverra bientdt un de ses acolytes visiter ces prisons aquatiques, d'oii les imprudents pensionnaires seront retires pour faire connaissance intime avec le s^choir.
La Laera disparait subitement dans une veritable ruelle ouverte dans le rocher, et la route, qui, jadis, remontait p^niblement la pente du terrain, s'engage maintenant dans ce passage resserr6 pour atteindre sans k-coup les regions 61ev(5es d*oii vienneht les eaux de la riviere.
Ici, les ingenieurs judicieux se sont dit : « Nous ne pouvons faire mieux, en vue d'att^nuer la fatigue des pi6tons et des betes de trait, que de suivre I'exemple de la nature, » et ils ont adopte son trace.
Pour arriver k ce but, il leur a fallu entailler k coup de mine la masse de granit patiemment travaill(5e, depuis des siecles, par la Laera, 61argir le lit de la riviere au profit de la chaussee, tout en maintenant celle-ci k un niveau plus 61ev6, qui la mit a I'abri des grandes crues.
DE BERGEN A KRISTIANU
Ce travail, merveilleusement compris, habilement ex^cut^, attire chaque jour, sur la t6te de ses auteurs inconnus, les benedictions des voyageurs dispenses de suivre les pentes du vieux chemin.
Nous voilk sortis de cette gorge 6troite et sauvage, et nous touchons aux confins du Laerdal.
La valine sup^rieure ou nous entrons fut autrefois un grand lac; sur ses bords s'elevait I'eglise de Borgund. Chose etrange! ce monument, sorti de la main des hommes, a mieux r^siste aux efforts du temps que le « vand » (1) am6nag6 par le Cr^ateur.
Le t^moin sept fois s6culaire des changements survenus dans la contr6e est encore Ik, debout sur son tertre entoure de murailles. Get edifice bizarre, grande pagode de bois, semblable k celle de Gol, fut construit comme elle, sous le regno d'un Harald ou d'un Sigar, pour abriter les premiers Vikings convertis a la foi chretienne.
Au-dessus de sa nef principale et de ses absides envelopp6es d'une sorte de cloitre aux petites arcatures cin trees, s'eleve un veritable jeu de toitures in^gales, aux pentes rapides couvertcs de lamelles de bois dispos6es en 6cailles de poisson.
Une serie de campaniles carr6s et superposes, aux formes 61anc(ie5, couronnent cette etrange construction. De grandes tetes de dragons en bois decoupe, semblables k celles qui d^coraient la proue des barques normandes, se dressent k chaque extr(5mite des faitagos superieurs.Les plus (51ev6es sont reliees entre elles par une planche de sapin ajouree formant cr6te.
Sous un narthex (2) de forme originale s'ouvre le portail de r^glise, fait de madriers habilement sculptes et noircis par le temps. Le motif principal de cette ornementation est toujours I'antique dragon national, dont les replis interminables forment des entrelacs confus et fleuris.
La porte, orn6e d'un heurtoir boulonn6 sur une rosace de far ciseie, est couverte d'inscriptions runiques (3), de monogrammes, de sigaes myst^rieux auxqueb la croix est fr^quemment associee. Vous serait-il agreable, cher ami, d'entendre de ma bouche les
(1) En norwfigien, « vand et vatn » signifie : eau, lac, tandis que « Yang » veut dire
^\2)he narthei est une sorte d'auvent dispose a Tentrfie de certaines gglises du moyeii
%) II parait qu'une de ces inscriptions doit se lire et se traduire ainsi : « Thorir raisl runai- Thissar than Olau misso. Tliorer a ecrit ces runes a la foire de Saint-Oiaf. .
explications d'un savant professeur sur cette 6ci'iture runique aussi facile k lire que les hi^roglyphes de I'ob^lisque des Piiaraons, &\ev6 k Paris, sur la place de la Concorde ?
lout le monde n'a pas le talent de notre 6rudit coll6gue M. Baillet (1), et Ton peut encore avouer sans honte qu'on ne sait pas d^chifFrer les grimoires des vieux peuples scandinaves. Dans cinquante ans... si
EULISB DE liOHGUND
le monde est monde.... si la France conserve ses lyc^es de jeunes filles et ses programmes scolaires merveilleusement appropri(5s « que I'Europe lui envie », il n'en sera plus ainsi, « on aura change tout cela », comrae disait Moliere. Alors, les gardeuses de dindons, institutrices brevet^es s. g. d. g., mais sans position, s'^crieront en lisant ces lignes : « Fallait-il qu'ils fussent nuls dans ce temps-li, nos ancStres, pour ne savoir pas seulement lire le runique 1 I^videmment, cet auteur ecrivait pour des B6otiens ! »
(1) Notre compatriote M. Baillet, ua des egyptologues le» plus distingugs de France, a publii5 dans les memoires des soci6t6s scientlflques d'Orl^ans, une s^rie de Iravaux fort remarqu^s depuis dans le monde savant.
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DE BERGEIV A KRISTIANU
En attendant, j'ai ^te fort heureux d'apprendre que les runes, caract^res roides et barbares k nos yeux, 6taient employes par les Danois, les Suedois, les Norwegiens et les Allemands du Nord pour exprimer aux uns et dissimuler aux autres leur pensee !
On n'est pas d'accord sur les origines de cette Venture : certains philologues pensent qu'elle aurait et6 inventee vers le ix" siecle de notre hre; d'autres en font remonter I'usage aux siecles anterieurs k Vbre chr^lienne. II s'est trouve das clierclieurs pour avancer que les seize lettres de cet alphabet pouvaient. . . etre considerees « comme des articles d'importation ph^nicienne » (ne suis-je pas modems dans mes expressions?). Quelques-unes seulement ressemblent aux lettres romaines, les autres affectent la forme de caracleres grecs de signes cabalistiques et surtotit d'liamecons simples et doubles.
« Rien d'6tonnant des lors, me direz-vous, que cette 6criture soit devenue celle d'un peuple pecheur ! » C'est vrai; mais faisons treve aux plaisanteries d'un goiit douteux et « revenons k nos moutons ».
Si les savants sont mal renseignes sur Tacle de naissance des runes, ils possedent du moins des renseignements precis permettant de dater du xvii' siecle celui de leur deces.
Les monuments graves, les calendriers de bois longtemps conserves dans les families, portent des dates diverses; j'ai vu un de ces instruments au musee du Nord, de Slockhohn, sur lequel on lit le millesime de 1053.
Un docteur trfes autoris6 m'a affirme qu'i la fin du xvn" et au commencement du xviu" siecle, le Ghampollion scandinave, qui s'^tait scientifiquemtent occupy de la metliode runique, avait pris ses premieres leQons d'un vieux paysan faisant encore personnellement usage de cette 6criture. L'heure etait venue de recueillir le pr^cieux enseignement du dernier survivant des scripteurs de runes, car il avait deja un pied dans la tombe.
Demain, en passant a Grindaheim, nous trouverons devant I'^glise une grande plaque de schiste ardoisier couverte de dessins confus et tourment6s, dont la tranche nous fournira un texte runique fori ancien et bien authentique.
Pour le moment, il est grand temps de former la parenthfese et d'achever la visite de I'c^glise de Borgund; mon ami Lucien s'impatiente, et tout en riant, d(5clare insoutenable de voyager avec un
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arch^ologue, dans un pays qui a respects quelques souvenirs de son pass6.
Je reconnais qu'il doit avoir raison. :
Tout en regagnant la voiture, laissez-moi vous montrer 1^-bas, entre la vieille 6glise sans fenetres etle temple moderne aux grandes bales vitr^es, une antique pyramide de bois carree, couverte d'un toit k deux rampants; ce monument bizarre tient k la fois du pylone et du chalet, ce n'est autre chose que le vieux clocher du xn« si^cle, et, si vous refusiez de me croire sur parole, je vous dirais que les deux cloches de bronze mises en branle, chaque « Soendag », pour appeler k I'office les fideles attard^s dans la montagne, y occupent encore leur place primitive : I'arguraent me parait sans replique i
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Specimen d'inscripLlon runique.
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