‹ Voyage au pays des fiordsChapitre 40 sur 54 · TYPES SUEDOIS · texte numérisé non relu

TYPES SUEDOIS

montagnes chancelaient surleurs assises de granit. Je gemissais k ia pens(5e d'etre englouti vivant dans las abimes entr'ouverts sous mes pieds. Tout k coup, une epouvantable secousse ebranlu le roc surlequel j'(5tais cramponne, et je me seiitis precipite dans le vide.

Cette chute me parut interminable ; au fond du goufFre oii je tombais avec une vitesse vertigiaeuse, je cms enfin distinguer une masse noire et confuse, quelque chose comme un bloc sur lequel j'allais m'ecraser. Alors, fermant les yeux, je fis mon sacrifice de la

vie; dans mon affolement, je poussai un dernier cri d'efFroi et je

me r^veillai en sursaut.

Thor, Odin, Loke et Angerbode avaient disparu, mes membres intacts reposaient sur un matelas moelleux ne ressemblant en rien aux masses ignees sur lesquelles j'allais rebondir... II 6tait temps de revenir du pays des Geants I

Mais comment, me disais-je en reprenant mes sens, mon imagination vagabonde ra'a-t-elle fait courir un pareil danger ? Je me souvins alors qu'en m'endormant, j'avais song6 k cette region grandiose et mysterieuse dont les hardis Vikings n'approchaient qu'en tremblant. C'est le Jotunheim, en effet, que la mythologie scandinave avait affects au sejour de I'J^lsprit du mal et des Grants, ennemis des dieux.

Longtemps, ce respect superstitieux et surtout les difficult^s extremes que presentait cette nature tourment^e la mit a I'abri des incursions des mortels.

Si j'en crois les 6crivains sp6ciaux, c'est en 1820 seulement que I'explorateur Keilhau sehasarda h penetrer dans cette region inhospitaliere, mais f^erique, k laquelle il donna son premier nom de Jotunfieldene (montagne des Geants).

Depuis, nombre de voyageurs se sont pr^cipit6s k sa suite, et, grace k I'intelligente activity de la « Soci^t^ des Touristes de la Norw6ge (1) », des ponts, des routes, des refuges y sont construits ; enfin des guides ont 6te dresses, tariffs, embrigad6s, et maintenant les excursions dans le « Jotunheim » sont devenues sinon faciles tout au moins possibles.

11 ne faut pas avoir une 6,me dou^e d'instincts bas et vulgaires pour se faire pionnier de la civilisation ou de la science et froidement exposer sa vie au profit de ceux qui viendront apres soi.

(1) Le guide Beedeker recommande aux excursionnistes de se faire recevoir membres de ce club avant de commencer leur tourn^e ; la cotisation annuelle n'est que de 4 krcenes, et les avantages accord^s aux membres de I'association , munis de leur insigne ou bouton, sont nombreux. La liste d'inscription est d^pos^e dans beaucoup de stations, telles que : Kristiania, Bergen, Fagernfes, etc.

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LE POftT DE SIOCKUOLM, p. 178.

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DE BERGEN A KRISTIANU

Je dis plus, il faut etre foncievement ambitieux, parfaitement original, entierement disabuse ou profondenaejit couvaincu, pour passer maltre dans un pareil metier.

Nous avons eu le plaisir de rencontrer sur notre route un de ces hommes passionn^s pour I'inconnu, soutenus par une volonte de far et une patience surhumaine, disposes k tenter « I'impossible » pour prouver qu'il n'existe pas. II m'a sembl^ que vous seriez heureux de faire sa connaissance et je vais, avec votre permission , vous le presenter.

M. Charles Hall naviguait, comoie nous, k bord du Jonas-Lie; c'est sur ['Ocean que nous avons pass6 quelques jours avec lui, et c'est k Svolvaer qu'il nous a quittes.

N& en Danemark vers 18S3, notre commensal 6tait un homme blond, silencieuxet correct: sa tenue parfaite, ses traits reguliers, sa moustache soignee et surtout ses manieres distiuguees, denotaient un « parfait gentleman ». Sa physionomie douce, ordinairement impassible, parfois souriante, avail un charme etrange; on se sentait attire vers lui. fitait-il desabus^ ou couvaincu? Je ne saurais le dire, mais a coup sur il ne paraissait ni original ni ambitieux. Notre compagnon de route etait atteint d'une terrible iiifirmite; « un pen sourd », comma il le dlsait lui-meme a voix basse, il s'excusait, d'eutendre difficilement las questions que nous lui adressious lentement et a haute voix dans Toreille.

Son costume gris se composait d'un chapeau tyrolien, d'une blouse hongroise k plis, d'un pantalon large, de guetres de drap ajustees sur de grosses chaussures k clous et tendues par une gourmette qui remplagait le sous-pied de cuir insuffisant pour les courses de glaciers. Une cravate flottante, elegamment nouee, rachetait en quelque sorte le « neglige » de sa chemise de flanelle.

Une double chaine, fixee a la boutonniere de son gilet, dissimulee sous les plis de sa blouse, retenait dans le gousset droit une montre d'or et dans celui de gauche un petit barometre qu'il consultait souvent. Tandis que nous admirions le paysage etale sous nos yeux, il interrogeait silencieusement, dans le salon, une grande carle collee sur loile, ou bien lisait un roman frangais nouvellement paru.

De temps k autre, nous le voyions monter sur le pont, gagner I'avant du navire, et eutamer d'interminables conversations avec un

homme grand, maigre, solidement charpenle et vetu comme un paysan. Ces deux passagers de classes dififei-entes semblaient unis par les liens de I'amiti^; ils s'entretenaient ^videmment de questions bien graves, car ils ne riaient jamais, et leurs figures calmes laissaient en outre deviner une serieuse preoccupation.

Chose etrangel le maitre semblait prendre conseil de son domestique et recueillir avidement ses enseigneraents. De temps k autre, tous deux promenaient leur regard des lies environnantes au continent, et paraissaient sonder les nuages pour determiner la hauteur des sommets dont ils connaissaient surement et par avance I'existence.

Nous sumes bientot que M. Hall, alpiniste intr^pide, accompagn^ de son guide fidele, ^tait k la recherche d'un pic d'acces difficile, dont aucun 6tre humain n'eut encore fait I'ascension.

Un soir, k I'heure du diner, nous vimes notre compagnon de route descendre lestement les degres de I'escalier de I'entrepont; 11 avait I'air radieux d'un homme qui a quelque bonne nouvelle k communiquer, et ses yeux semblaient dire: « Comment ne m'interrogez-vous pas? »

Nous comprimes tous ce muet langage, et, tandis qu'il prenait place sur la banquette de velours du salon, le due, son voisin, se penchant vers lui, articula tres haut cette demande :

— Eh bien! M. Hall, vous avez Fair ravi; que se passe-t-il done? Et lui, de r^pondre doucement, avec un fin sourire :

— J'ai trouv6 ma montagne!

— Ou done?

— L5.-bas! dans I'Est,... vous avez bien vu ce grand pic bleu?... Personne n'y est jamais monte !... Demain,- j'aurai le regret de vous quitter k Svolvaer; Ik, je prendrai un bateau, je gagnerai I'ile de Molla, et je tenterai I'ascension de ce haut sommetl...

— Et combien de temps vousdemandera cette excursion,.., p^rilleuse si j'en juge k I'acuite de ce rocher 6norme, qui se dresse comme une aiguille, a une hauteur de 1 200 k 1 500 metres?

— Ohl cinq ou six jours,. . . si Dieu le veut!

Ce disant, il levait ses yeux vers le ciel d'un air mystique, tandis que son index montrait que c'etait de Id haut qu'il attendait le socours dont il aurait besoin.

— Ce sera dur, n'est-ce pas?...

DE BERGEN A KRISTIANIA

— teut-^tre! Aussi pTendrai-je le temps necessaire; je contournerai le montagne pendant trois ou quatre jours,... puis, d'accord avec mon guide, nous dirons : « C'est Ik qu'il faut monter, » et nous grimperons!

— Alors vous coucherez k la belle 6toile?

— Ohl sans doute! mais/e suis habitue.

— Vous emportez une tente, des vivres, des outils?,..

— Oh! oui, j'ai mon piolet, mon sac, ma corde souple et l^gfere, 6prouv6e par la commission du club alpin, mon biscuit, ma lanterne et mon plaid,... c'est tout ce qu'il faut.

~ Mais... un seul guide, c'est bien peu pour vous venir en aide?...

— Oh!... moi aussi, je suis guide, et c'est assez! Et le due, se tournant vers nous, ajouta :

— M. Hall, messieurs, n'est pas le premier venu dans le club alpin norw6gien; il a fait ses preuves; son nom figure k cote de celui des meilleurs excursionnistes de cette soci6t6; si mes souvenirs sont exacts, c'est lui qui, le premier, a fait I'ascension prodigieuse du Romsdalshorn; nous allons d'ailleurs le savoir, car je vais le lui demander, tres nettement, et, se penchant de nouveau vers lui :

— N'est-ce pas vous, monsieur, qui, le premier, avez atteint le sommet du fameux Romsdalshorn?

Mon voisin, toujours souriant, tourna lentement la t6te vers son interlocuteur et lui repondit k voix basse, sans se rendre compte de rint6ret que tons les Latins portaient k cette conversation:

— Les hommes Font diti... mais non! et, d'un geste de la main, 11 soulignait cette negation; puis, continuant d'un air r6fl6chi : « J'ai gravi cette montagne difficile... avec ?wo?i ^inWe; nous avons mis trois jours pour atteindre sa cime... Ce fut une rude ascension... Mais quand j'arrivai sur ce sommet oh je croyais parvenir le premier, je dis k mon guide : Nous ne sommes pas les premiers!

— A quoi reconnaissiez-vous qu'un 6tre humain vous avait pr4e^d^s sur cette hauteur presque inaccessible?

— Oh!... j'ai vu un cairn (1), et j'ai dit: « Dieu aussi groupe les

(1) Pyramide de pierres brutes entass^es de main d'homme. On en trouve Ms souvent Bur les sommets de ces monuments primitifs; il en existe notamment au cap Nord et les visiteurs y ajoutent chacun leur pierre, en sorte que le cairn grandit tous les ans jusqu'a ce qu'il soit renverse par la tempfete.

pierres,... mais pas comrne ga! .. Un homme est venu Ik! » Et nous sommes descendus, et Us ont dit : « C'est la premiere fois qu'on a grimp6 I'a-haut, » mais j'ai r6pondu : « Non, d'autre§ avaient mo7ite avant nous! » et nous avons cherch6 une autre montagne! »

En entendant cette explication concise, h laqueile j'ai eru devoir laisser la forme l^gerement incorrecte qui lui donne son veritable cachet, nous nous sentimes 6mus. II nous semblait entendre un r^cit biblique, et nous ne savions ce que nous devious le plus admirer, de la noble simplicity du narrateur, de la froide intrepidity du touriste, de la foi du chr^tien ou de la loyaute du gentilhomrae, qui avail respects comme un temple le monument elev^ par son predecesseur inconnu, en commemoration d'utie victoire remportee sur la nature, et maintenant oubIi6e.

Voilk un type, si je ne m'abuse, et ce portrait m^ritait bien d'etre trace.

A Svolvser, M. Hall quitta notre bord, comme il I'avait dit, mais en nous laissant la promesse formelle de nous faire connaitre le p^sultatde sa dangereuse entreprise.

A notre retour4u cap Nord, en passant aux Loffoden, le capitaine trouva une d6p6che qui I'attendait: elle 6tait ainsi coneue :

« Prevenez MM. les passagers du Jonas-Lie que je n'ai pu faire mon ascension ; au moment m6me de mon d^barquement, j'ai regu, par teiegraphe, avis de la mort de mon pauvre p6re. Je retourne en Danemark, et mon guide rentre chez lui. »

Cette fois, Dieu n' avail pas votilu!

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