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CHAPITRE XVIII

DE FAGERN^S A ODN^S — LA PRISON DU DISTRICT LE TONSAAS —

TONSAASEn's SANATORIUM LE PORTIER 1 LE RANDSFIORD —

DRAMMEN — RENTREE A KRISTIANIA,

Le 5 septembre au matin, nous quittions Fagernaes. Apr^s avoir c6toy6 quelque temps le Strand efiord aux rives inajestueuses, nous gravimes lentement, tantot k pied, tantot en voiture, la montagne au bas de laquelle coule la Baegna, Le paysage environnant 6tait empreint de grandeur et de calme; nous ^tions loin du Nordland aux horizons severes et desoles; tout ici respirait le bien-etre, la richesse agricole.

En passant, notre cocher nous montra sur la droite, entve aulres curiosit^s, la prison du district, grande construction sans style, reconnaissable a ses fenetres grillagees comme des cages de betes fauves.

Si Ton demandait a un Norwegien k quels criminels doit servir de villa cette spacieuse installation, assise au-dessus du lac, dans an site ravissant, je suis sur qu'il repondrait sans hesiter : « Cette maison est destinee k enfermer des etrangers. »

En effet, corame je vantais un jour k un habitant de Bergen la probit6 et I'honnetete de ses compatriotes, mon interlocuieur me r^pondit : « Chez nous, monsieur, quand un vol ou un assassinat viennent d'etre commis, le juge d'instruction s'6crie : « Cherchous le Su6dois ! « et il le trouve, le plus souvent.

— Tiens, lui dis-je, cette variante est assez int6ressante a enregistrer : en France, nos magistrats enqueteurs ont coutume de r^pdter dans un sens plus philosophique, il est vrai : « Cherchez la femme ! Vous devez la d^couvrir,... tout au moins au bras du coupable ? »

— Dieu 1 r4pliqua-t-il, que vos magistrals sont peu galants, tout Frangais qu'ils sont ! et il rit k gorge d^ploy^e. »

Apres avoir traverse le bourg de Frydenlund, il nous fallut grimper encore, pendant quelque temps, pour atteindre la foret. Arrives sur la hauteur, nous ne pumes r^sister k la tentation de nous arreter un instant pour contempler le merveilleux spectacle qui se d^roulail devant nos yeux. Au-dessous de nous, le Valders s'^talait dans toute sa splendeur; ses champs verts et son lac bleu paillele d'argent, encadres de bois sombres, semblaient fuir cote h c6te jusqu'i I'extreme horizon, pour aller se cacher derrifere les pics d'or et d'azur du Jotunheim. Lk-bas, dans le fond, les arriere-plans du pays des geants se perdaient dans une brume legere 6tendue sur le ciel pale, comme un voile de gaze.

Ici, la nature nous tenait en reserve une nouvelle surprise: k peine avions-nous contourne le rocher plante sur le bord de la route comme la premiere coulisse de notre scene, la main d'un puissant machiniste changea brusquement le decor; par un raffinemen.t artistique, il voulait ^videmment nous transporter sans transition du monde des vivants dans celui des morts, comptant, non sans raison, tirer un grand effet de ce contraste habilement manage.

Au detour du chemin, nous nous trouvames en pleine « Foret noire » ; de grands sapins ebranches, aux troncs rouges et rugueu?^, s'^langaient par faisceaux dans les airs, tandis que leurs racines noueuses et tordues s'enfonpaient comme d'6normes reptiles dans les larges fissures des rocs eclates. Plus loin, deux lacs marecageux, encombr^s d'herbes, converts d'une lie jaunatre, remplissaient une vallee peu profonde, entour6e d'une palissade de m^l^zes et d'^piceas qui masquait la vue de tous les c6t6s k la fois. A droite et a gauche, dans les clairieres, nous apercevions des flaques d'eau saumatre, bord^es de joncs et de plantes fan^es.

Dans cette solitude, nul oiseau ne faisait entendre son chant; nous croyions traverser un cimeliere abandonn^, en voyant les blocs espaces dans la foret, semblables a des tombes bouleversees par un ancien cataclysme, perdues au milieu des cypres et inondees par les eaux du ciel.

Nous 6tions au sommet du Tonsaas, sur le plateau qui 's6pare le Valders de la valine de I'Etna.

Poursuivant notre route, nous passames aupr^s d'un saeter aban-

DE BERGEN A KBISTIANIA

doDQ^, et presque aussitot les grands batiments du Tonsaasen's sanatorium apparurent a nos regards. Apr^s la mort, c'etail la vie!

En efFet, cet immense hotel, v6ritable village perdu au milieu des hois, est en meme temps una maison de santc. C'est la que les malingres, les 6nerv6s, les convalescents, viennent faire des « cures d'air » pendant la belle saison.

Deux enormes chalets pourvus de salons spacieux, meubles avec gout et simplicity, de promenoirs, de terrasses, de larges corridors sur lesquels ouvrent des appartements bien acres, s'elevent dans un repli de terrain, abrit6 par les sommets environnants et surtout par les grands sapins dont la montagne est couverte. Pour tout dire, ce sanatorium est un Arcachon montagnard; sans doute, on n'y trouve pas la mer, puisqu'il est bati a une altitude de 700 metres, mais on y respire la balsamiqua odeur desr^sineux; les poumons s'y gonflent d'un air pur et fortifiant, et I'esprit s'y repose dans une demisolitude, loin des preoccupations du monde.

D'ailleurs, le t616graphe est la pour relier celte stalion perdue avec le reste de I'univers, et ses tongues ecuries, ses vastes remises, abritent autant de chevaux et d'6quipages qu'on en pent desirer pour transporter malades, voyageurs, provisions et colis.

D'ici, la vue est superbe; une large perc6e pratiqu(ie dans I'axe des chalets pei-met aux regards d'atteindre par-dessus les rochers et les cascades les derniers plans de I'horizon. Tout autour de I'habitation, de petits sentiers, habilement traces, s'elevent dans la foret et conduisent k des belvederes naturels, d'ou le spectateur jouit de points de vue agreablement varies.

C'est k cette station que dejeunent le plus souvent les touristes partis le matin meme d'0dna3S ou, de Fagernoes. Les karriols, les caleches, les stolkjoerres, les pistons eux-memes, se croisent ou s'arr6tent sous les fenetres du sanatorium; cette incessante circulation constitue une agr^able distraction pour les pensionnaires que leur faiblesse condamne k I'immobilite.

Voici venir des dames norw6giennes qui parcourent gaillardement, sac au dos, la montagne, des Anglais aux vetements de couleurs voyantes, vetus de culottes courtes... « Culottes!... vous avez dit? yes! very shocking! » C'est vrai, pardon! je voulais dire, v6tus d' inexpressibles tres selects, chauss6s de gros has de laine et fumant leur pipe k virole d'argent; plus loin, voili une famille entierc

empil6e dans la diligence, perdue au milieu des malles et das petits paquets.Tout ce moiide se d6mbne, se renseigne, demande k manger, iboire; le portier impassible r6pond en toutes langues k ces nombreux arrivants, et agite automatiquement sa cloche pour appeler les gens de service.

voyageurl qui que tu sois, incline ton front devant cet habit galonn6, il abrite le corps de ton maitre!

Cet homme coiff6 d'une brillante casquette, vetu d'une grande Invite aux boutons de m6tal, orn^e de deux clefs d'or en sautoir, brod^es sur son collet, « n'est pas ce qu'un vain peuple pense. Ne va pas le traiter de concierge, il serait profond^ment mortifie. Concierge, lui!... allons done, il est portier, mossieu! »

Drogman universel de c^ans, parlant cinq ou six langues, c'est lui qui repoit et distribue la correspondance, vend les timbres nouf?, eollectionne les timbres vieux et Strangers, dirige le service, assigno les chambres, appelle les cochers, connalt par coeur toutes les heures de depart des bateaux et des trains h vingt lieues a la ronde ; c'est lui le grand manipulateur du telephone, le veritable chef de cette armee de valets qu'il doraine du haut de sa grandeur.

Sur toutes choses, quand vous voyagerez, cher ami, ne contrariez pas ce fiddle gardien du peristyle, vous en feriez un Gerbere; oJrrs le gateau de Deiphobe serait impuissant k calmer sa colere, et moins heureux qu'fin^e, vous seriez perdu sans ressource. Si par malheur votre petit bagage ou votre accoutrement d^fraichi viennent k d^plaire a ce grand physionomiste, vous n'avez plus qu'une chose k faire: porter prestement le pouce et I'index a votre gousset bien garni, 3n extraire une ou deux pieces blanches, et graisser avec cet onguent ilvin la patte du molosse; vous serez sauv6, car aussitot il voas [fecbera la main... et les pieds au besoin!

Dti sanatorium ci Odnaes, la descente est rapide, la route rappelle d'abordsin^ulierement celles des environs d'Heidelberg, aux confins du grand duch6 de Bade ; ensuite, elle s'engage dans la vall(^e bien cultiv6e de I'Etna, ou la v^g^tation devient luxuriante ; les panoramas grandioses ont disparu. Enfin, par des chemins converts de verdure, comme ceux de Jersey, hordes de grands bouleaux pleureurs, de chalets, de fermes et de greniers, on arrive dans le bourg d'Odnajs, k I'exlreme limite du Randsfiord.

Je ne vols rien d'interessant k vous dire sur ee lac de 70 kilo-

DE BERGKN A KRISTIANIA

metres de longueur, ^ux rives en pente douce, trop bien cultiv^es, trop ciyilisees, tranchons le mot, pour etre pittoresques. II pr^sente loutefois une parlicularite assez importante : il n'est fiord que de nom, car ses eaux ne sont pas salves. Sa traversee s'effectue en cinq heures et demie, pendant lesquelles on croirait naviguer sur un grand 6tang; cependant, en arrivant au village qui porte le nom du lac, on retrouve les radeaux, les scieries, les usines a vapeur qui rappellent Trollhoettan, Fredrikshald et tous les grands centres industriels de la Norwege et de la Su6de meridionales.

A peine debarques, nous sautons dans le train de Rristiania et nous voila bientot en route, lei reprennent les paysage^ ii]k deerits dans ma premiere lettre : nous ne suivons plus, il est vrai, les rives du Glommen, mais celles du Randselv, qui ont, avec les premieres, une grande similitude. Le fleuve sort du lac, se grossit en route d'une foule de torrents tombant en cascades dans son lit, et transporte, lui aussi, comme son grand frere, d'innombrables sapins ebranchds. Une tourmente vient-elle d'arracher tous les poteaux t616graphiques de la contr6e?... on croirait voir leurs debris, entrain^s jusqu'au fleuve par les pluies torrentielles, rouler comme des epaves vers la mer. Non, ces bois descendus de la foret -se dirigent sur Drammen ; ils vont successivement sauter les chutes 6normes de Hoenefos, traverser le Tyrifiord, emprunter le cours du Drammenselv, atteindre le Drammenfiord, ou ils seront reconnus et r^partis dans les chantiers de leurs legitimes propri^taires.

Drammen, ville de 19 000 ames, aussi commereante que prospere, b4tie dans un site pittoresque, form^e de trois localit^s distinctesr^unies en une seule cit^, doit sa physionomie originale k I'^parpillement de ses divers quartiers.

Bragerna3s (quartier Nord) a 6te detruit en 1868 par un incendie; mais, comme le ph6nix, il est sorti plus beau que jamais de ses cendres.

Les navires amarr^s tout le long de ses quais de pierre viennent y charger des bois, des minerals de zinc et de nickel (1).

1) La Norwfege est un pays extrfimement riche en mineraux. Le fer s'y trouve dans le 5ud,et le cuivre dans le nord. On exploite les minerals d'argent a Kongsberg, le cuivre a Rojroas, Alien et Vigsntes, le nickel a Modum et Bamble et le cobalt a Buskerud, etc.

Nombre de gisements sont encore jnconnus ou inexploites, en raison du manque de bras, de capitaux et surtout de combustible pour les fomieries.

La c6te occidentale, la plus rapprochee des ports, est relativement pauvre en rcssources mini^res.

Unpont de 300 metres relie Bragernaes k Stromsce b&ti plus au sud,

Vapeurs, voiliers et chalands stationnent ou manoeuvrent dans les bassins naturels qui s'^tendent entre ces divers quartiers, et Fon comprend ais^ment, en voyantleur animation, que laflotte marchande de Drammen passe pour une des plus importantes de la Norw^ge.

Je voudrais vous donner de plus longs details sur cette ville, mais le chemin de fer n'attend pas, et nous voici emportes k toute vapeur vers le sud.

Des collines « du Paradis », ou passe la voie, Ton jouit d'un spectacle f^erique lorsque le temps est beau, surtout quand on a, comme nous, la bonne fortune de s'y trouver au moment d'un coucher de soleil.

A nos pieds, s'^tend le fiord aux rives bord^es de chantiers encombr^s de grandes piles de bois, sillonne en tous sens par des embarcations, limits par la ville et par la valine fertile de Lier.

Au moment ou nous sortons d'un long tunnel, nos yeux sont 6blouis par ce paysage, sur lequel I'astre du jour, k son d^clin, repand une impalpable poussi^re d'or.

Navires, ponts, usines, maisons et clochers sont immerg^s dans une. bu^e lumineuse qui arrondit leurs contours, fond les nuances les plus diverses et donne k ce tableau un charme indefinissable.

II fait nuit; aux stations, presque d^sertes, le train prend encore quelques chasseurs attard^s ; d&jk les feux des hauls fourneaux se d^tachent sur le ciel sombre, comme les flammes d'un volcan, et de loin en loin, au bord des torrents qui grondent dans les vallees, nous distinguons de vastes usines dont les fen^tres align^es brillent un instant comme des pieces d'artifice pour disparattre aussitot.

Enfin le train siffle et s'arr6te une derni6re fois ; nous sommes en gare de Kristiania!

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