‹ Voyage au pays des fiordsChapitre 45 sur 54 · LK MUSEE THORWALDSEN — COPENHAGUB · texte numérisé non relu

LK MUSEE THORWALDSEN — COPENHAGUB

du bureau des omnibus? i deux pas du palais de I'exposition?... — Vous connaissez cela, n'est-ce pas?

Mais au fait, il y a una Exposition Internationale h. Gopenhague en ce moment ! Par mafoi, nous n'y pensions plus!... Quel bonheur! nous allons done voir des Frangais, entendre parler notre langue, depuis le temps que le dano-norw6gien, le su^dois et I'anglais nous cornent aux oreilies 1 Et nous voilk partis k travers de grandes rues bord^es de magasins bien 6clair^s jusqu'li la porte de notre h6tel, choisi longtemps k I'avance, sur les recommandations d'un ami.

DE COPENHAGUE A PARIS

Copenhague, le Kjcebenhavn des Danois (1), est une grande et belle ville d'aspect moins seduisant sans doute que Stockholm, mais plus peupl6e que celle-ci, car elle compte 27B 000 habitants avec ses faubourgs. Batie dans I'ile de Seeland, separ6e par le Grand-Belt du continent, elle poss6de un port extremement commereant, autrement abordable que ceux de Stockholm et de Kristiania. Enfin,'la position

VASE COLOSSAL DB PORPHYRE A OOPEKHAGTm

strat^gique de celte ville en fait une place de premier ordre, bien que depuis 1870 ses fortifications, 61ev^es du c6t6 de la terre, soient d^truites (2).

(1) KjoBbenha-vn est un mot compost, qui signifie « port marchand », de mSme que Stockholm signifie « lie bois^e. »

(2) La ville de Copenhague doit son origine a un monastere fondfi par I'archeveque A-bsalon sur les bords de la Baltique, pour y recevoir les naufrag^s.

De nombreux convents ont 6t6 construits comme le monastere de Copenhague, en vue de secourir les naufrages sur des c6tes dangereuses. On cite celui des b^nedictins, aux ties Scilly, tristement cglebres par les naufrages, aux extr^mitfis de la Cornouaille. Les abbfis d'Arbroath, en Ecosse, avaient eu I'heureuse id6e de placer une grosse cloche sur IVcueil le plus dangereux de la c6te des Forforshire, qui porte encore aujourd'hui le nom de Rocher de la Cloche, Bell Rock; rocher qui est a douze pieds sous I'eau aux plus hautes marges. Le mouvement des vagues ^branlait la cloche dont le son avertissait les mariniers. Cette cloche fut volSe par un capitaine hollandais,

Ici encore, comme dans las autres capitales du Nord que nous avons visit^es, las monuments sont rares.

Voici cependant la bourse, avec ses pignons de brique et da pierre de style hollandais, ses grandes lucarnes k doubles baies superposhes et son campanile ajour(5, orn6 de trois ^normes dragons de

EGLISE SAINT-SAUVEUa A CUPE.M1A(;UE

plomb, dont les queues enlacdes se dressent dans les airs, comme ane vis immense, pour se transformer en veritable clocher; voilk le tW&tre national, bonne reduction du Grand-0p6ra de Paris.

ct remplac^e seulement au commencement du si6cle par un phare biti sur cet ecueil sous-marin.

Au temps oil la vie monastique ^tait en honneur dans ces contr^es, le voyageur etait sflr d'y trouver gratuitement secours dans le danger, assistance dans ses besoins. La chai'ite se cliargeait d'inspirer Ics moines ses hfltes.

Aujourd'liui les hfitoUeries qui I'abritcnt sont construites dans un esprit do lucre et le passant n'y est guere heborge que contre argent-comptant, Yoila la diflerence entre les deux hospilalit(!s, celle du passe et celle du present.

DE COPENIIAGCE A PARIS

Par Ik, derriSre la statue 6questre de Frederic VII (1848-18()3), 6\e-^6e en 1873, vous apercevez le chateau de Christiansborg, « qui brule tous les cent ans » (1).

. Au loin se dresse la Tour-Ronde, haute de trente-six metres; on accede par un plan incline a son sommet, d'oi^i la vue s'etend sur toute la cit6.

A gauche, cette autre tour depend de I'eglise du Sauveur; elle se dresse, fiere de ses 397 degrds disposes en spii^ales ext6rieures, comme un gigantesque pi6destal supportant la statue du R^dempteur.

Pour etre raisonnable, je renonce k vous parler du musee Thorvaldsen, qui abrite les restes du grand, sculpteur danois dent le nom est devenu populaire chez nous, grace surtout a sa conception magistrate du Lion de Lucerne. Ge n'est pas en quatre lignes qu'on peut vanter les cinq cents chefs-d'oeuvre laisses par ce moderne Praxitele, et donner una id6e exacte du genie de ce grand artiste.

Je voudrais encore vous conduire, si nous en avions le temps, dans les salles du mus^e des antiquiles du Nord, dont les richesses font palir nos collections nationales du chateau de Saint-Germainen-Laye; vous trouveriez-la, en monsieur Wilhem Boye, altach6 h la direction de I' Ethnographic Museum, un guide complaisant, aimable, empress^; vous entendriez un savant plein de condescendance, et, ce qui ne gate rien, un bon patriote pr6t k vous r^p^ter, comme k nous, en vous tendant la main : « Vous 6tes le bienvenu k Gopenhague, monsieur, car Francais et Danois sont faits pour se comprendre et s'entr'aider; nos deux nations amies sont unies par une meme douleur, elles subissent une humiliation commune, qui ne sera peut-etre pas 6ternelle : vous pleurez, vous, I'Alsace-Lorraine ; nous pleurons, nous, le Schleswig. Qui done oserait prddire I'avenir et pr^juger les desseins de la Providence sur nos malheureux pays si durement 6prouv6s ! »

Je ne vous dScrirai pas I'Exposition universelle, ouverte dans les immenses jardins de I'^tablissement national de Tivoli ; cela m'entratnerait trop loin et ne vous apprendrait rien de nouveau. Ces prodigieux bazars de I'industrie et des arts sont tous les mfemes h

(1) Get immense chateau oii si^geaient les reprSsentants de la Di^te, les conseillers de la cour supreme, et qui abritait en outre I'Acadeuiie des cadets, a fite bati en 1740, incendie en 1794, puis restaure et brule de nouveau en 1884. II n'est pas reconstruit.

quelques details prfes, ct, « si Dieu le veut ! » comme disait notre ascensionniste danois, vous retrouverez toutes ces merveilies et plus encore, dans les galeries du Ghamp-de-Mars.

Tivoli, dontje vien.s de prononcer le nom, est un pare de plusieurs hectares dans lequel sent r^unies toutes les distractions imaginables. C'est a la fois comme une f^te des fleurs, una foire au pain d'6pices et un Jardin de Paris permanents.

FRKDERIKSBOBG

Caf6s, concerts, restaurants, theatres, tirs, jeux divers, promenades, sont reunis dans ce lieu de divertissement, ou la ville entifere se donne rendez-vous pendant les belles soirees d'^t6.

On sent que ces peuples du Nord, confines dans leurs habitations par les neiges et les pluies de I'hiver, eprouvent un veritable besoin de respirer I'air tiede, de comraencer une vie nouvelle, dbs que le printemps a fait fondre les glaces de la mer Baltique. Tivoli est la cour de recreation de ces pauvres prisonniers des frimas, qui envient le! soleil des pays m^ridionaux.

Nonloin de Ik, s'ouvreun^tablissementrelativementbien modeste, mais donl il faut pourtant que je vous disc quelques mots h cause d'une chose singuliere que nous y avons vue.

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Je veux parler du Panoptikon, veritable mus6e Gr^vin, cr^6 h I'instar du c61ebre salon de M"" Tussaud, de Londres.

Dans cette galerie des hommes c^lebres, on trouve ^galement la representation de scenes enti^res, tour h tour humoristiques ou dramatiques : un int^rieur de brasserie, une lege de theatre, les principaux Episodes « des crimes k sensation », de I'incendie de rOpera-Comique de Paris..., etc., etc".

Dans d'auti-es salles, les cours 6trangei'es sont representees au grand complet; voici le sultan, I'empereur Guillaume, le kronprinz, le czar; voiI&, Sa Saintet^ L6on XIII, I'empereur d'Autricbe, la reine d'Angleterre, enfin le roi et la reine de Danemark entoures de leurs enfants; pres d'eux, vous voyez le prince-heritier Valdemar et sa femme, la princesse Marie-Amelie d'Orlt^ans.

Au moment ofi nous achevions la visite des salons du Panoptikon, inondes de lumi6re, et si aristqcratiquement frequent^s, nous vimes, sur le bout d'une banquette r^servee aux promeneurs, un homme du monde, h. la tenue irreprocbable, k la barbe noire soigneusement taillde, vetu du frac et tenant son chapeau mecanique a la main; il 6tait gant6 de blanc, cbauss6 de bottines vernies, bref, absolument correct.

« Voilk un monsieur fort Elegant, qui est venu passer quelques instants au Panoptikon en attendant I'heure du diner, » dis-je a mon ami, et lui me r6pondit : « Ce monsieur, qui regarde la princesse d'0rl6ans ? Ah I mais, attendez done, je le connais ! c'est un Parisien ; je I'ai vu quelque part... Parbleu mais !... Oh ! non.... c'est impossible... Et cependant... Mais si, c'est bien lui, c'est M. Sadi Carnot ! Voyez plutot son grand cordon de la L6gion d'honneur! »

C'^tait en effet le sUccesseur de M. Gr6vy, il n'est pas, comrae le Philippe-Auguste de Dumont, sur la place du Trone,

« En pierre, en pierre, en pierre ! »

ainsi que le dit la chanson.

Mais, pour lui, « cela ne doit pas etre plus amusant, » il est

« En cire, en cire, en cire ! »

et « sur le bout, sur le bi, sur le bi du bout du banc I »

Fort embarrass^, je le comprends, de trouver une place, pour le premier magistrat de la R6publique frangaise, au milieu des souve-

rains de I'Europe, pres de la fiUe du due de Chartres, ni^ce des princes exiles au nom de la liberte, I'intelligent directeur du Musee avail pris le parti de lai faire fairs galerie; un peu plus, il lui aurait offert une chaise au vestiaire 1

Tout comnientaire serait superflu; je vous laisse le soin, clier ami, de tirer la morale de cet apologue danois.

Les environs de Copenhague sont aussi agr(5ables k visiter que ceux de Stockholm, mais la tournee, moins longue, peut se faire en une seule journ^e.

En prenanl le premier train du matin, on se rend h Ilillerced, d'oii Ton se fait conduire en voiture au chateau princier de Frederiksborg, monument de brique et de jjierre r6edifi6 par Christian IV, vers 1620, dans le style de la Renaissance. Gette belle construction, un peu massive, fortement endommagee par un incendie en 1859, a ete restauree avec un soin merveilleux et transformee en mus6e national. ^

Sa chapelle est un veritable bijou, malheureusement d(5cor6 dans un goutdouteux. L'or etles couleurs criardes n'ont pas 6te employes dans cet edifice avec assez de discretion-; en revanche, on y admire des merveilles telles qu'un retable d'argent massif cisele avec un artinfini, une chaire d'eb^ne et d'argent, des marquetteries hollandaises incrustees d'ivoire et de nacres aux couleurs changeantes, d'un prix incalculable. Les collections d'armures, de meubles, de tableaux, renfermees dans le chateau, sont ^galement dignes d'admiration; mais, ce que je reproche aux architectes charges de la decoration de ce palais, c'est I'exag^ration qu'iU n'ont pas su 6viter. Les plafonds y sont litti^ralement converts de nymphes, d'amours, de fleurs, de fruits, d'-animaux de grandeur naturelle, representes en ronde-bosse et enduits des couleurs les moins heureuses.

Leur oeuvre manque de cette distinction, de cette reserve, qui font le charme des productions de nos artistes fran^ais.

De Frederiksborg, on peut gagner le chateau de Fredensborg, au pare grandiose, dont les beaux ombrages encadrent des points de vue charniaiits, ct prendre ensuite le train d'llelsingocr.

^iata

DE COPENHAGUE A PARIS

Helsingocr (ou Elsneur, comme nous disons en franeais) est una petite ville de 9 000 ames, batie surlarive meme du Sund, a Ten droit oil la raer est le plus resserree entre la cote de Seeland et celle de ,Suede.

En face d'elle s'61eve Helsingborg, dont on distingue nettement les maisons et les principaux edifices.

Entre ces deux villas passent annuellement 20 000novires qui sa rendent da la mer du Nord dans la Ballique et r^ciproquement; ce detail sut'firait a lui seul pour vous renseigner sur la situation du chateau de Ivronborg, bati a Textreme pointe de File, at vous donner una idea de la vue dont on jouit de sa terrasse.

Ce site grandiose devait necessairement frapper rimaginatioii des poetes et Ton comprend sans peine que Shakespeare I'ait chois-i comme theatre de plusieurs scenes d'llamlet. On congoit aisement que la legende ait fait des souterrains de ce castel la demeure d'Ogier le Danois, dont I'esprit protege le Royaume. G'est de la, dit-on, que le paladin frere de la belle Auda, epouse''de Roland, doit sortir pour se porter au secours de la patrie le jour ou elle sera en danger !

Aucune description ne peut vous rendre la beaute du spectacle dont nous fumes temoins a Ilelsing^r, au soir de notre excursion.

Taudis que nous attendions le bateau qui devait nous ramencr a Copenhague, en longaantla cota, le soleil s'etait couche; son disque briUant avait disparu derriere la dune, et ses derniers feux embrasaient la ciel de lueurs comparables aux jets de flamme d'une aurora boreale. Bientot la voute celeste tout entifere prit une teinte de cuivre rouge uniforme; sur ca fond da metal 6tincelant, la silhouette noire du coteau de Seeland, surmonte da moulins, de maisons et d'arbres, se decoupait vigoureusement. Au loin, la mer prenait I'aspect d'un lac de fonte en fusion, sur lequel tranchait la masse sombre des navires h. la hauta mature.

Je me croyais transporte au pays des reves, il me semblait voir les montants d'une forSt da pieces d'arlifices se d^tachant sur la lueur de feux de bengales aux dimensions invraisemblables.

Je voulus me i^endre compte du nombra de ces voiliers, immobiles dans la calme absolu du soir, et mes yeux en rencontrerent soixantequinze, espac6s depuis le rivage jusqu'aux extremes limites de I'horizon.

Pau i peu, le crepuscule fit place a la nuit; nousmontames oi

bord; notre navire amena son pavilion, hissa ses feux, sortit en sifflant du port, contourna prudemment la jet6e et mit le cap sur Copenhague. Deux heures et demie plus tard, nous debarquions sur les quais de la capitale danoise.

II faut deux heures pour traverser en chemin de fer I'ile de Seeland et atteindre Korsoer, puis sept heures environ pour traverser le bras de merqui s^pare cette ville des cotes allemandes.

Le 14 septembre, k six heures du soir, nous mettions le pied sur le continent, apres avoir glisse sans rien voir devant la flotte germanique mass6e dans la bale profonde et sure de Kiel.

Les immenses chantiers de la marine imp6riale, proteges par des fortifications imposantes, des battei'ies, des casernes, fuyaient h cote de nous sans que nous ayons le temps de distinguer les divers batiments qui les composent.

Au premier plan,.se dressaient de hauls panneaux de bois soutenus par de grands poteaux plantes dans le fond la mer, sur lesquels on lisait en caracteves enormes un avis destine k interdire au public I'approche de ce mysterieux sanctuaire sous les peines les plus s^veres.

D^cid^ment, nous dtions bien en Allemagne, il n'y avail pas k s'y tromper, les « Verbol (1) ! » r^pandus k profusion, nous faisaicnt I'effel d'etiquettes indicatives apposees sur les murs de cette « nationcaserne. » Nous n'6lions plus k notre place, il ne nous restait done qu'k prendre le premier train pour Cologne, k traverser la Belgique, pour rentrer en France el gagner Paris.

C'est ce que nous fimes sans nous faire prier.

Et voilk comment le 16 septembre, k six heures et demie du soir, apr6s trente-six heures cons^cutives de voyage, nous retrouvions enfin la gare du Nord, et peu apr6s le boulevard des ItaliensI Nos coeurs, profond^ment 6mus, r^p^taient ci I'unisson les paroles de Chateaubriand :

Mon pays sera mes amours Toujours.

(1) Verbotl sigijifie : Defense de.,

VOYAOE AU I'AVS DES KIOUU!

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