Habt euch Gott und die Menschen fern
Ich und der Teufel sind die Herrn.
'ilM*
L'armée prussienne. — L'empereur Guillaume et sou état-major un jour de revue.
patriotique, un sanctuaire national où sont exposées les saintes reliques de la victoire. On entre par escouades de quinze à vingt. Nous attendons dix minutes, la porte s'ouvre, nous franchissons le seuil et regardons avec effroi autour de nous : de tous côtés des tubes d'acier brillant s'allongent le long des parois ; cela ressemble à des tuyaux d'orgues. Orgues terribles, sur les-
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quelles se joue le Dies irse des peuples : alors la terre tremble sous le poids des cadavres et la fumée du sang obscurcit le ciel.
La salle est immense. L'œil en sonde les profondeurs comme celles d'une forêt mystérieuse et tragique ; l'oreille écoute, croyant entendre Teutatès qui préside aux sacrifices. Les sabres, les baïonnettes se suspendent aux parois comme des lianes; des yatagans grimpent au plafond comme des salamandres gigantesques, recouvertes d'une peau d'acier; les baïonnettes forment des buissons épineux; les boucliers antiques s'accrochent comme des vampires; les colonnes qui soutiennent, comme des chênes superbes, ce dôme et cet entassement de fer, sont drapées d'étendards et ornées de trophées. Ainsi les anciens Germains clouaient à la porte de leur chaumière la tête de l'ennemi vaincu.
C'est la France, hélas! qui est attachée à ces poteaux de guerre. Elle porte, comme un haillon glorieux, les drapeaux déchirés de Leipzig, de Wœrth, de Strasbourg et d'Orléans; belle et fîère sous cette robe sanglante du martyre dont il ne reste que d'héroïques débris, on dirait Jeanne sur le bûcher, faisant encore trembler ses bourreaux.
Les jeunes Germains qui viennent dans ce musée militaire étudier les dernières pages de leur histoire sont conduits par un gardien spécial chargé de l'explication. Suivons les écoliers, et écoutons l'enseignement officiel :
— Les Français, s'écrie le « guide historique » avec emphase, ont de tout temps été les ennemis de notre patrie. Dans les deux derniers siècles, ils nous ont déclaré trente fois la guerre ; mais Dieu qui est avec nous les a punis de leur orgueil. En 1870-1871, nos armées victorieuses sont entrées pour la seconde fois dans la Babylone moderne, nos chevaux ont traversé la Seine et nous avons bu le vin français à la santé de l'Allemagne. La nation maudite est tombée comme écrasée sous le feu du ciel. A "Wœrth, première défaite de Mac-Mahon : nous avons pris les deux aigles qui sont devant vous, six mitrailleuses, trente canons, et nous avons fait quatre mille prisonniers. Lutzelstein, Lichtenberg dans les Vosges, Marsal capitulent dans cette première quinzaine du mois d'août. Après la victoire du 16 devant Metz, Phalsbourg capitule à son tour, puis Vitry qui laisse en notre pouvoir 16 canons, 17 officiers et 850 soldats. Le 29, Mac-Mahon, de nouveau battu près de Mousson, nous abandonne 20 canons et quelques milliers de prisonniers. La capitulation de Sedan nous a donné les aigles qui décorent cette colonne. Nous avons trouvé dans cette ville 400 canons de campagne, 70 mitrailleuses et 150 canons de siège. La clef suspendue dans cette boîte de verre est la clef de Sedan. Voici les 3,000 fusils, les 3,000 sabres et les 500 cuirasses qui proviennent de la forteresse de-Toul. Le drapeau que vous apercevez là est celui de la garde mobile. Quatre jours plus tard Strasbourg se rendait : 1,070 ca-
nons, 451 officiers, 17,000 hommes, et toutes ces armes et ces aigles ! Soissons, Schlestadt nous ouvrent aussi leurs portes et livrent à l'armée allemande des centaines de canons et des milliers de fusils. Enfin Bazaine capitule ! Nous sommes ici dans le compartiment de Metz. 173,000 prisonniers, 3 maréchaux, 600 officiers, 35 aigles et drapeaux, 541 pièces de campagne, 800 canons de siège, 66 mitrailleuses, plus de 300,000 fusils ! Ce lustre suspendu au-dessus de vous, formé de sabres et de pistolets, décorait la salle du cercle des officiers de Metz. Ces armes-ci ont été recueillies sur le plateau d'Avron, abandonné par l'ennemi. Voici deux aigles conquises dans le combat sanglant de Villersexel Ces deux autres drapeaux ont été enlevés à l'armée de Bourbaki, entre Pontarlier et la frontière suisse. Les Français nous ont abandonné dans cette guerre six cent mille chassepots et six mille bouches à feu. Ils chercheront un jour à les reprendre, c'est pourquoi il faut que nous nous tenions prêts. Travaillez, ne vous endormez pas ; que chacun de vous soit une sentinelle digne de celle qui veillait sur le Rhin!
La leçon dura trente minutes environ ; il nous sembla que nous avions vécu un siècle quand la porte se rouvrit et que nous pûmes respirer un autre air que celui qui nous suffoquait dans cette salle de torture. Nous redescendîmes, silencieux et la tête baissée, comme si nous revenions du Calvaire où la France est crucifiée.
L'armée prussienne. — Infanterie
Le Château-Vieux.
Les cris des marchands d'habits et de peaux de lapin, des vitriers et des marchandes de marée, le bruit et le passage des mille petites industries de la rue donnent à Paris une physionomie vivante et gaie qu'on ne trouve pas ici. A Berlin, le pavé appartient exclusivement aux militaires et aux filles. Les marchands ambulants n'ont pas le droit de rouler leur pittoresque charrette ou d'improviser leur boutique en plein vent. Parfois seulement, au coin d'une rue, quand vous passez, un homme s'approche de vous et murmure à vos oreilles d'une façon furlive et presque incompréhensible : Alt' Kleider! (Vieux habits !) N'étant pas prévenu, vous donnez une aumône au pauvre
L'armée prussienne. — En campagne.
hère, ou vous pressez le pas, croyant avoir aflaire à un Bauernfsenger, un preneur de paysans, un filou.
Si l'on n'est pas réveillé, sur les bords de la Sprée, par de joyeuses clameurs matinales, on est en revanche soumis, de sept heures du matin à huit heures du soir, au supplice du tambour, du fifre et de l'orgue de Barbarie. Depuis la guerre, Berlin a vu augmenter par centaines le nombre de ses orgues à manivelle. Il faut bien célébrer la gloire du nouvel empire, — et laisser un gagne-pain à ceux qui sont revenus avec un bras ou une jambe de moins. C'est vraiment pitié de voir ces pauvres diables en uniforme, décorés de médailles, et réduits à moudre de la musique en chantant d'une voix cassée et chevrotante la Garde au Rhin, Y Hymne de victoire, et les exploits de ceux qui se sont réservé les grosses donations. Rien de plus grotesque et de plus plat que ces kriegslieder, ces chants de guerre du peuple prussien.
Je ne sais si l'invalide qui vient m'assourdir depuis un mois s'est enquis de ma nationalité, mais je remarque qu'il choisit de préférence les Deux Trompettes au rendez-vous, Eh! bonjour, monsieur Zouave (en français de Berlin), Napoléon à Wilhemshœhe. Ce matin, il a cependant renouvelé son répertoire, et tandis que je rêvassais encore sur mon oreiller, il chantait d'une voix qui me faisait tressauter :
Turiboum ! turiboum !
C'est le tambour, boum! boum!
Rataplan, rataplan,
Soldats à vos rangs!
C'est le tambour, boum! boum!
Soldats, au combat avec Dieu !
Allons, ma femme, adieu !
Le Français est sur le Rhin, — Il veut nous prendre au collet, — L'imbécile ! Il croit qu'il n'a qu'à tirer son sabre pour nous tuer !
Turiboum! turiboum! etc.
Non, Français, ça ne va pas si vite, — Notre plomb vaut bien le tien. — Femme, si nous tombons, pleure, — La nuit seulement; le jour, sois joyeuse.
Turiboum! turiboum! etc.
Mon fils, ton père fut soldat; — Recueille son épée, et au combat — Marche le cœur haut, contre le Français, — L'ennemi hérétique du Germain !
Turiboum! turiboum! etc.
J'étais comme saint Laurent sur son gril, et le chanteur invalide n'avait pas terminé son troisième couplet, que j'avais déjà bondi hors de mon lit.
Tandis que je passais rapidement mon pantalon, l'orgue joua un autre air; la Chanson du général Staff attira toutes les cuisinières aux fenêtres :
0 malheur ! nous Français, vaincus ! — Quel est l'auteur du plan de campagne ? — Nous le connaissons ; c'est un espion, — Il s'est glissé dans nos forts, nos arsenaux.
Piff, puff, paff, C'est le général Staff !
Stoffel l'a bien connu, — Avant que la guerre éclatât, — Et il avait dit à Napoléon : Prenez garde, — Vous verrez qu'un jour fera
Piff, puff, paff!
Le général Staff.
Les cuisinières riaient à gorge déployée : quelques-unes frappaient sur leurs casseroles quand les piff, puff, paff s'échappaient du gosier du chanteur, comme des coups de feu d'un canon de fusil.
On m'avait apporté mon premier déjeuner (compris dans le prix de toute chambre garnie), et pendant que je buvais mon café, je dus me résigner à subir cette ballade, imitée du Roi des Aulnes, de Gœthe :
Qui chevauche si rapidement vers l'Ouest? — C'est un père avec son enfant. — Ils viennent de Paris, et le père — A pris avec lui son enfant, afin « qu'il apprenne ».
« — Mon fils, pourquoi ton visage trahit-il l'angois?e? — Père, ne vois-tu pas le roi des Prussiens, — Le roi des Prussiens, avec sa couronne et son épée? — Mon fils, il ne vaut pas la peine d'en parler.
« — Petit polisson, veux-tu bien t'en aller ! — Autrement tu vas filer un mauvais coton. — Mon père, mon père, n'entends-tu pas ce que le roi des Prussiens me dit en face ? — Sois tranquille, mon enfant : ce n'est que le vent du nord qui fait vibrer le télégraphe.
« — Ah! tu ne veux pas t'en aller, mauvais petit garnement. — Mes fusils à aiguille te feront bientôt déguerpir, — Mes fusils à aiguille qui mènent la danse — Et qui sifflent et qui tonnent et qui tuent!
« — Mon père, ne vois-tu pas autour de nous — Les fusils à aiguille du roi des Prussiens? — Mon fils, mon fils, tu te fais illusion; — Tu envois beaucoup, il y en a si peu!
« — Je ne veux plus de rejeton de ta race, — Et si tu ne m'obéis pas, j'userai de la violence. — Mon père, mon père, il s'approche! — Le roi des Prussiens va me saisir ! »
Le père a peur, il s'enfuit; — Il court vers le Havre, en pressant son enfant dans ses bras, — Mais il manque le paquebot fumant — Et tous deux tombent, frappés de mort.
Tout cela sur l'air lamentable de Fualdès, et d'une voix poussive, et avec un instrument qui devrait toucher sinon les entrailles, du moins les oreilles des membres de Y lnvalidenfonds .
Un patriote, logeant au rez-de-chaussée, envoya une chope de bière à l'invalide, dont l'enthousiasme se retrempa dans la liqueur de Gambrinus, et qui reprit de plus belle :
— Hurrah, hurrah ! madame Germania! — Hurrah! belle et orgueilleuse femme! — Malheur à toi, madame Gallia! etc., etc.
N'y tenant plus, agacé, horripilé, mis hors de moi par cette infernale musique, je pris mon chapeau et je m'enfuis comme un fou. Au bout de dix minutes de course, je me trouvai dans le voisinage du Château-Vieux, et je profitai de l'occasion de le visiter.
Le Château-Vieux ou château royal est l'ancienne résidence des rois de Prusse, le véritable palais du souverain. Il s'élève sur le Lustgarten (jardin de plaisance), place aride et sablonneuse qu'un pont relie à la rue des Tilleuls et que décore la statue de Guillaume III, roide et solennelle comme celle d'un pape à cheval. Le Château-Vieux forme un immense carré, une espèce de montagne de pierre, de « 479 mètres de circonférence », dit M. Bœdecker. L'aspect en est sombre et délabré. Il s'en échappe une odeur
L'akmée prussienne. — Artilleur.
humide. L'électeur Frédéric II en jeta les fondements en 1699, alors que Berlin n'était qu'une petite ville succédant au « village des Oies ». L'édifice a suivi les destinées de la monarchie : il s'est agrandi à mesure que les affaires des chefs s'amélioraient et se développaient. C'est singulier comme tout sent ici la boutique et le comptoir. Dépouillez ces rois de la pourpre, vous avez des spéculateurs de territoires et des trafiquants de peuples.
Le château royal est le seul monument antique que possède Berlin. Les pièces ajoutées à son vêtement de pierre racontent les victoires et les conquêtes delà dynastie. Le portail principal est un pastiche grossier de l'arc de triomphe de Septime-Sévère ; des anges y sonnent de la trompette d'une manière furibonde et déroulent péniblement une feuille de marbre sur laquelle sont gravés ces vers prétentieux :
Hsec sunt Friederici medio molimina bello.
Condidit is tantam belligerando domum.
Victori respondit opus. Debebat in urbe
Non aliter Prussus Mars babitare sua l.
Le petit portail, par lequel nous entrons, est décoré de deux groupes de bronze, offerts par l'empereur Alexandre. Ce sont deux hommes nus, deux
1. « C'est l'édifice solide que Frédéric construisit en combattant. L'œuvre est digne du vainqueur, et le dieu de la guerre prussien ne pouvait habiter autre part que dans sa ville. »
Arrivée au Château-Vieux des anciens soldats décorés, le jour de la fête des Ordres
prussiens.
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dompteurs qui retiennent des coursiers qui se cabrent. Avant la guerre, les Berlinois appelaient le premier groupe «le Progrès arrêté », et le second « la Reculade encouragée ».
Dans la cour, un saint Georges colossal, chef-d'œuvre de Kiss, terrasse le démon. Le dragon hideux et terrible enfonce ses griffes dans le poitrail du cheval effaré; le saint, l'épée levée, est d'une tranquillité glorieuse. L'effet n'est pas cherché, l'opposition est naturelle ; c'est l'esprit vainqueur de la matière, c'est Dieu lui-même qui est caché sous cette armure et terrasse le dragon.
Je tombe au milieu d'un essaim de visiteurs bourdonnant comme une ruche devant le vestibule. C'est une école américaine en voyage de vacance sur le continent, escortée par une maîtresse, en longues papillotes, en lunettes et en voile bleu. Des paysans du Brandebourg, qui ont fini leur marché et veulent mettre le temps qui leur reste à profit en visitant ce château dont parlent les vieilles légendes, se tiennent craintivement à distance des jeunes miss qu'ils prennent pour des Parisiennes. En Prusse, on croit au mauvais œil, et les regards français doivent être chargée de tant de malédictions, que tout Allemand prudent les évite. Enfin un huissier en culottes courtes et en bas jaunes se présente muni d'un trousseau de clefs, et, se plaçant en tête de la colonne, nous crie : Vorwœrts ! En avant ! Il ne manque qu'un tambour. Nous escaladons une rampe raboteuse, en grosses briques, que les électeurs et les anciens rois montaient à cheval et les dames en chaise à porteurs.
Avant de nous laisser pénétrer dans les appartements, on nous invite à nous chausser d'énormes babouches. Nous naviguons bien plus que nous ne marchons sur les parquets cirés. Les paysans du Brandebourg sont dans un embarras mortel et ne s'en tirent qu'en se mettant à la remorque de l'huissier. Nous voguons ainsi à travers la salle Suisse, qui n'a d'helvétique que le nom; nous doublons la salle du Roi, ornée du portrait de Sa Majesté, dont le casque à paratonnerre brave tous les orages politiques de l'Europe; et, longeant la salle des Chevaliers, nous stopons à la salle du Trône. Frédéric Ior s'est fait peindre au plafond sous les traits allégoriques d'un Mars qui n'a pour toute parure que son casque et qui folâtre avec des déesses dont la tunique est restée au vestiaire. Le trône royal est en argent massif, entouré de colonnes également en argent. En face, suspendu au mur, on remarque le bouclier en argent que la ville de Berlin offrit à Frédéric-Guillaume lors de son avènement, en 1840. Dans la salle suivante, celle de l'Aigle-Noir, se trouve un tableau dont on voit partout les réductions photographiques : Guillaume I" sur le champ de bataille de Gravelotte, à la tombée de la nuit. M. de Bismarck apparaît comme un spectre derrière les généraux qui
entourent l'empereur; la terre est piétinée et labourée par le combat, souillée de sang, jonchée d'armes et de cadavres. A l'horizon, de sinistres incendies: les fumées de la gloire. L'empereur, au premier plan, ressemble à ce cavalier de la Mort de Holbein, fatigué de sa chevauchée et s'arrêtant indécis de son chemin et comme épouvanté de son œuvre
C'est dans cette salle que se célèbre chaque année la fête des Ordres prussiens. Il y en a sept. Le banquet est présidé par l'empereur et les princes de sa maison. La première fête des Ordres remonte au 17 janvier 1701, date du couronnement du premier roi de Prusse. Sous Frédéric II, la fête des Ordres tomba en désuétude ; Frédéric-Guillaume la rétablit en 1810, et s'en fit une arme contre la France. La reine Louise, cette Jeanne allemande, présidait ces réunions, et ses discours exhortaient les cœurs à venger la patrie outragée. Elle parlait avec la double autorité de la beauté et du malheur : on eût dit une prêtresse inspirée dans laquelle s'était incarnée l'âme de la Germanie des Niebelungen. Pendant le siège de Paris, le 17 janvier 1871, la fête des Ordres fut pompeusement célébrée à Versailles. Napoléon III appartenait à la chevalerie prussienne, il avait été décoré de l'Aigle noir.
La salle Blanche dans laquelle nous entrons est la principale du château. Les angles du plafond sont ornés de quatre bas-reliefs : la Foi, l'Amour, la Paix et la Gloire, personnages allégoriques qui n'ont guère jusqu'ici trouvé le moyen de s'entendre. Les médaillons des grands généraux et des hommes d'Etat de la Prusse sont placés dans les frises, et les statues de marbre des douze électeurs se tiennent debout contre les murs, d'une blancheur mate comme du lait. Dans ce jour pâle et vaporeux, ces statues s'effacent et se fondent comme des ombres.
A l'ouverture de la session parlementaire, l'empereur prononce dans cette salle le discours du trône. Tous les députés s'y réunissent, à l'exception, bien entendu, des Alsaciens-Lorrains et des socialistes. Quand apparaît Sa Majesté, un hoch formidable fait trembler les vitres. L'empereur porte pour la solennité l'uniforme de général ; il est accompagné de son fils, du prince Frédéric-Charles et de M. de Bismarck, les premiers en uniforme de généraux et le dernier en uniforme de cuirassier. Aux tribunes se tenaient autrefois la reine et les princesses royales ; aujourd'hui on n'y voit plus que les représentants du corps diplomatique. Du temps où le Reichstag n'était que le Parlement fédéral, les roitelets et les principicules de la Confédération défilaient sur la place du Château dans leurs lourdes berlines aux housses de velours rouge, et avec leurs cochers archaïques, poudrés à frimas. Le prince royal passait au galop de ses six chevaux bais, précédé de jeunes postillons jolis comme des amours sous leur perruque frisée et leur veste galonnée d'or. Le roi Guillaume, impassible comme une image, passait
La colonne de la Victoire, à Berlin.
aussi, dans un brougham à deux chevaux. Les soldats formaient la haie ; la foule saluait du chapeau, mais ne poussait pas de cris. Cette procession avait un faux air de mascarade, et c'était pour Berlin un bien grand divertissement.
La salle Blanche est ordinairement transformée en salle de banquet pour les réceptions de souverains. Lorsque le shah de Perse visita Berlin, il y eut un festin de contes de fées sous ces lambris historiés et dorés. L'impératrice en fit les honneurs et prononça un discours en français, que les Allemands n'ont jamais voulu comprendre. Par contre, lorsque Victor-Emmanuel vint rendre visite à Guillaume Ier, l'impératrice se sau\a à Bade et refusa catégoriquement de paraître à la cour tant que le « geôlier du pape » et le mari de la « fille du tambour-major» y serait.
La chapelle du château où nous descendons ensuite est une vaste coupole ornée de marbres précieux et décorée de fresques. Luther y sourit à Moïse ; l'électeur Frédéric II y tient compagnie au prophète Isaïe ; Jean Huss semble regarder de travers l'apôtre saint Paul. C'est un salmigondis indescriptible de figures bibliques, d'hommes et de souverains de toutes les époques, de réformateurs et de martyrs. On doit à l'empereur la création de cette galerie, qui, dit-on, représente une idée philosophique. Cette idée n'est malheureusement pas à la portée des pauvres mortels. Et ce n'est pas avec un livre d'heures ou un recueil de psaumes qu'il faudrait entrer dans ce sanctuaire, mais avec un catalogue explicatif. Si c'est là le dernier mot de l'art religieux berlinois, cet art est singulièrement frappé d'impuissance et de stérilité. Il lui manque en effet la vertu essentielle qui est le souffle de l'art catholique ; il lui manque l'étincelle de vie : la foi. Examinons de pins près ces peintures étranges : elles n'ont rien de sacerdotal; elles vous laissent indifférent et froid : elles n'atteignent pas Yau delà, elles s'arrêtent où s'arrête la raison, qui ne va pas bien haut. La peinture allemande a complètement dénaturé le caractère pathétique du Christ; il n'est plus le Dieu sanglant de la Passion, le divin crucifié, le ressuscité vainqueur de la mort ; c'est un jeune docteur allemand, un philosophe pensif et doux, aux yeux bleus et aux cheveux bouclés. On ne le contemple pas, on le regarde avec une curiosité mêlée de respect, passer le long des rives poétiques du lac de Tibériade, à l'heure où le soleil se couche, où les canards sortent des roseaux, et où les colombes roucoulent dans les palmiers. Les pauvres, les affligés, les malades de cœur ne reconnaissent pas en lui l'ami éternel, le Christ consolateur, qui porte triomphalement sa croix ; c'est un sage, ce n'est pas un Dieu. Si Madeleine, affolée d'amour divin, venait se rouler à ses pieds, il se troublerait et s'enfuirait en lui laissant un traité de morale en deux tomes, avec annotations en marge et table analytique.
Comme j'étais descendu dans la cour, j'entendis un des paysans brandebourgeois murmurer à l'oreille de ses compagnons : « Nous n'avons pas aperçu la Dame blanche; je vous le disais bien, c'est un conte bleu. »
Cette Dame blanche que la tradition populaire a placée dans le château royal en parcourait, dit-on, chaque nuit, les six cents chambres ; elle ne pénétrait toutefois dans les appartements royaux qu'à la veille d'une catastrophe.
On racontait, il y a quelque dix ans, que Guillaume Ier, voulant s'assurer de la présence du fantôme, inspecta tous les étages du château, à minuit, avec ses aides de camp.
« On a vu le roi, mais pas d'esprit, » disaient les Berlinois.
Escalier du Musée, à Berlin.
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Le Musée.
Il est situé à l'extrémité opposée du Lustgarten, en face du château royal. On passe, pour sJy rendre, devant le Dôme, qui ressemble bien plus à une hutte d'Esquimaux qu'à une cathédrale. Le Dom sera prochainement démoli et remplacé par un Campo santo dans le genre de celui de Pise, qui servira à la sépulture de la famille royale et deviendra en même temps un Panthéon pour les illustrations du nouvel empire *.
Il y a vingt ou trente ans, on le sait, l'Allemagne s'éprit d'un amour extravagant pour la Grèce et son architecture. Munich pasticha Athènes. Berlin cédant à son tour à ces inspirations peu nationales, orna les corps de garde de chapiteaux corinthiens. Les soldats, coiffés du casque à canule, montaient la garde au pied de Propylées d'occasion. On eût dit Y Iliade travestie. Le Musée passe pour le chef-d'œuvre de cet art d'emprunt, importé et propagé dans la « ville de l'intelligence » par l'architecte Schinkel. C'est lui qui traça les plans de cette masse colossale sans grandeur et sans effet , de cette maçonnerie énorme qui écrase les pilotis qui la soutiennent.
On a orné l'édifice d'un large escalier qui conduit à une colonnade. Sous ce soleil en perruque, loin du tumulte du peuple et du flot, dans cette grise atmosphère du Nord, ce Musée a l'air d'une charge de temple grec.
En montant l'escalier, le regard s'arrête sur deux groupes du sculpteur Kiss qui font oublier un instant la laideur de cette bâtisse : ce sont des Amazones à cheval toutes nues, combattant un lion, — œuvres classiques
1. La Chambre vient de voter une somme de 600,000 marcs destinée à la construction de cet édifice.
du romantisme allemand, pleines de fougue, de frémissement d'âme et de chair.
Les fresques qui décorent la colonnade ont été peintes par Cornélius, d'après les cartons de Schinkel. Le coloris est ambitieux, rude à l'œil, sans grâce. Cornélius est un grand dessinateur, ce n'est pas un grand peintre. Il n'a jamais eu de couleur à lui. Tantôt il empruntait à Paul Yéronèse sa palette éclatante, tantôt il prenait le pinceau sévère d'Albert Durer ou celui du Caravage. Il en est résulté quelque chose de criard, de discordant comme un morceau de musique où seraient intercalées des mesures de Mozart, de Wagner, d'Offenbach et d'Auber. Cornélius a abaissé la peinture monumentale au niveau de la peinture de genre ; bon nombre de ses fresques, qui décorent Munich, ressemblent à des caricatures. Les Allemands sont les premiers à reconnaître ces défauts, mais ils les excusent en disant : « Cornélius est un si grand penseur! » Il a inauguré en Allemagne la décoration philosophique. Avant lui les peintres s'étaient bornés à représenter simplement, sans prétention, pour le seul plaisir de l'art pour l'art, les dieux et les déesses trônant dans les hauteurs éthérées de l'Olympe, ou se révélant aux hommes dans des métamorphoses charmantes et variées. L'artiste n'avait pas d'autres préoccupations que celles de l'idéal et de la beauté. Cornélius fit de la peinture une manifestation humanitaire et philosophique : il chercha à expliquer Dieu et la création ; il interpréta les mystères ; il se servit de son pinceau comme le penseur se sert de sa plume pour écrire des traités et développer des systèmes. Il disséqua des doctrines. Schinkel appartenait à cette école qui, heureusement, n'a plus d'élèves aujourd'hui. A force de profondeur et de science, la peinture monumentale tomba dans les rébus et les logogriphes. Je n'en veux pour preuve que les fresques extérieures du Musée de Berlin et les explications qui les accompagnent dans le Guide pour l'ancien et le nouveau Musée de Berlin, par M. le docteur Philippe Lœve, 19e édition, entièrement corrigée et augmentée, lre édition française l. Je copie textuellement :
IIe PARTIE. — A. PREMIER TABLEAU.
Le printemps. Le matin. L enfance.
La Sibylle qui, selon les opinions de l'antiquité, a fondé la poésie en inventant l'hexamètre, et qu'on croyait la première interprétatrice de la volonté des dieux, trace l'avenir sur des feuilles de palmier dont on se servait en premier lieu pour écrire. Les nomades sont étendus près de leurs troupeaux en jouissant tranquillement de la nature. Un peuple chasseur sauvage descend des forêts de la montagne. Les jeux gymniques exercent le corps; des jeunes gens tirent sur un hibou, représentant de la nuit; la "Victoire dirige la main de l'un. Le peuple assiste. Après qu'une Muse et Psyché, dans la chaumière du poète,
1. Berlin, à la librairie W. Logier (G. Radewald}. Friedrichs-shasse, 161.
Les galeries d'un théâtre populaire, à Berlin.
ont mis les cordes sur la lyre, le génie de la poésie entonne le chant, et charme et inspire les assistants ; un garçon évente sa bien-aimée avec une feuille, une autre jeune fille s'adonne aux délices d'une cascade limpide.