‹ Voyage au pays des milliards (volume 2)Chapitre 13 sur 23 · LES SOCIALISTES ALLEMANDS · texte numérisé non relu

LES SOCIALISTES ALLEMANDS

— Excellence, croyez-moi, vous voyez trop rouge ; les sociaux-démocrates sont plus innocents qu'ils n'en ont l'air.

(Fac-similé d'un dessin des Guêpes de Berlin.)

corps de garde entouré d'une grille. A droite s'élèvent l'hôtel que la ville de Berlin donna à Bliïcher après ses victoires sur les Français, et la maison du feld-maréchal Wrangel, aussi décrépite que son propriétaire. C'est un des plus curieux types de la capitale que ce soldat nonagénaire, aujourd'hui tombé en enfance, et qui, malgré ces deux infirmités, la vieillesse et la folie, ne sort jamais qu'à cheval et caracole dans les rues, en uniforme de gala, à la surprise des passants et à la grande joie des enfants, auquel il a l'habitude de jeter des poignées de menue monnaie.

« Papa Wrangel, » comme l'appelle le peuple de Berlin, n'est généreux que depuis qu'il ignore sa générosité. En lançant des groschen aux gamins,

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il s'imagine qu'il leur distribue des balles pour tirer sur les zouaves. Ses principes de stricte économie, qui l'ont rapidement conduit à une fortune assez ronde, lui ont coûté la vie de son fils. Cet enfant de père avare, officier dans je ne sais plus quel régiment, avait fait des dettes. Un jour il écrivit à son père que, si la caisse paternelle ne s'ouvrait pas, il se brûlerait la cervelle.

« Brûle-toi tout ce que tu voudras, mon cher fils, répondit le feldmaréchal, je ne paye pas. »

Le lendemain, le père inflexible apprit par un journal que son fils unique avait passé l'Achéron sans payer sa place.

Tout à côté, l'hôtel d'Arnim, appartenant à la belle-mère de l'ex-ambassadeur allemand à Paris. C'est un vaste bâtiment sans caractère, une espèce de mausolée qui sent le néant, et qu'on appelle néanmoins « un palais » . Depuis son rappel de France, M. d'Arnim a habité les pièces du rez-de-chaussée, qui donnent sur un vaste jardin. L'ex-ambassadeur à Paris a passé une jeunesse fort orageuse à Berlin, où il se retrouve aujourd'hui vieux avant l'âge, cloué sur une chaise de douleur, écrasé sous la griffe de son terrible adversaire. Il y a vingt ans, M. d'Arnim était, comme on disait alors, le lion du jour. On se disputait sa présence dans les salons de l'aristocratie, on colportait ses mots jusqu'aux oreilles du roi, et le roi riait de bon cœur ; des bords de la Sprée aux bords de la Baltique, il n'y avait pas de sporfcman qui lui tînt tête. Les paris qu'il engageait sont restés célèbres. Il alla un jour en une demi-heure de Berlin à Potsdam. Rien ne manquait à sa gloire de parfait gentilhomme, et il avait trouvé le secret de faire mentir le proverbe : « Heureux au jeu, malheureux en amour. » Fatigué de bonne heure de cette vie facile, il déta'cha sa barque du rivage embaumé et se lança à toutes voiles dans les courants périlleux de la diplomatie et de la politique. Il s'arrêta à Dresde, à Munich, à Rome ; et le long de la rive il cueillait les décorations comme on cueille des fleurs. Mais arrivé dans le paradis terrestre de Paris, il rencontra le serpent caché dans l'arbre de la science du bien et du mal. Le serpent lui dit :

— Si tu manges de ce fruit, tu seras semblable à M. de Bismarck.

Il crut le serpent et mangea du fruit; et comme Adam, il fut chassé.

En face, de l'autre côté, cette maison jaune, à un seul étage, plus large que haute, avec une escalier en forme de perron et un toit surmonté d'une girouette qui représente un uhlan, c'est l'hôtel ou plutôt le « palais » de l'ambassade de France. Quand la guerre éclata, la populace de Berlin menaça de démolir cette maison qui portait sur sa façade l'aigle impérial avec son diadème et ses foudres. La nuit, on brisa les vitres à coups de revolver. Les armes de l'Empire disparurent quelques jours après, — esca-

motées sous une caisse de fer-blanc, qui existe encore, et dont le vernis grisâtre se confond avec la pierre.

En quittant la place de Paris, nous laissons derrière nous le « palais » du comte de Redern, en style florentin, dont l'architecte Schinkel a tracé le plan. Le comte de Redern est un riche amateur de tableaux, sa collection passe pour une des plus belles de Berlin. Nous passons devant le ministère de l'instruction publique et des cultes, devant l'hôtel de l'ambassade russe, l'école d'artillerie et de génie et le ministère de l'intérieur. Le Berlinois qui vous montre le « palais » de l'ambassadeur de Russie ne manque jamais d'ajouter :

— L'ambassadeur était aux fenêtres à la rentrée du roi Guillaume à Berlin, le lendemain de la déclaration de guerre ; il a salué amicalement Sa Majesté de la main, nous rassurant ainsi publiquement sur la neutralité de la Russie.

L'école d'artillerie et de génie compte 404 élèves, qui dînent à midi, dans un réfectoire commun, mais logent en ville. Les études des officiers d'artillerie durent dix mois et demi ; celles des officiers de génie, un an et demi. L'école d'artillerie prussienne passe pour la meilleure de l'Europe.

En continuant notre promenade, nous arrivons à V Aquarium, dirigé par le docteur Brehm. C'est la plus merveilleuse des merveilles de Berlin, où il y en a si peu. On entre, on monte une dizaine de marches, et l'on est subitement transporté dans les déserts de l'Afrique, dans les pampas de l'Amérique, au pied des montagnes Rocheuses, dans les forêts vierges de l'Australie, au plus haut des airs et au plus profond des mers. On fait le tour du monde en quatre-vingts secondes et l'on descend sous les mers sans cloche ni appareil, au milieu des coquillages les plus bizarres, des madrépores filandreux, des dentelles de Vénus, des bryozaires et des polypes, des éponges, des étoiles, des argus, des plumes et des anémones de mer, des poissons les plus extraordinaires et les plus curieux. Le domaine de Neptune ressemble ici à celui de la fable. De la grotte des poissons on passe au palais des reptiles. L'installation est la même que celle qui a été faite récemment au Jardin des Plantes. Les boas, les vipères, les serpents à sonnette, sont couchés sur un lit de sable ou de mousse verte, ou enroulés autour d'un tronc d'arbre, ou encore mollement étendus le long d'un petit bassin de marbre, où des grenouilles attendent l'honneur insigne d'être mangées. Des lézards que les Égyptiens auraient adorés à deux genoux, des caïmans qui barbotent autour d'un jet d'eau, animent ce paysage exotique. Les vautours, les aigles, les faucons sont échelonnés le long d'une paroi de rocher artificiel, et dans un jardin recouvert d'un léger treillage voltigent, chantent, gazouillent, sifflent, jacassent, roucoulent, gloussent, crient tous les oiseaux de la création, de-

puis le colibri jusqu'à l'autruche. On dirait le paradis des oiseaux, après la résurrection universelle.

Traversons la rue, et allons flâner un instant dans la Kaiser-Gallerie (Galerie impériale). C'est un pastiche du passage Jouffroy, mais ampoulé comme le style d'un élève de rhétorique, exagéré, criard, surchargé de dorures, de festons, d'astragales de mauvais goût. On s'étonne de rencontrer si peu de caractère et d'originalité dans l'architecture berlinoise. Le pastiche est partout : la porte de Brandebourg, — une imitation de la Grèce; le musée, — encore une imitation grecque; l'hôtel de ville, — une commande gothique, comme ces châteaux de pacotille qui remplacent les anciens burgs du Rhin ; la colonne de la Victoire, — une copie manquée de la colonne de Juillet.

C'est au milieu de la Kaiser-Gallerie que se trouve le musée Castan, une imitation aussi, une réduction mesquine du musée Tussaud. La statue de cire de Rochefort se dresse derrière la vitrine. L'échappé de Nouméa, en cravate blanche et en habit à queue d'hirondelle, ressemble à un directeur de théâtre ambulant ; on dirait qu'il débite le boniment.

Entrons. Nous sommes en pays de connaissance : voici Napoléon III dans l'uniforme qu'il avait à Sedan; Jules Favre versant un pleur éternel ; Bazaine devant le conseil de guerre ; l'archevêque de Posen, Msr Ledochowski, tête fine et intelligente; la Spitzerder, condamnée pour escroquerie à Munich ; des assassins et des brigands qui ont la physionomie de l'emploi. J'oubliais don Carlos dans l'attitude excentrique du chevalier de la Manche. Des femmes en ont la tête tournée, et l'exhibition de cette « pièce » a déjà occasionné plus d'un divorce.

On a essayé d'ouvrir dans ce passage des restaurants somptueux, des salles de concert ; rien de tout cela n'a réussi, et les actions de la Kaiser-Gallerie, qui valaient 100 thalers, sont tombées à 18. Non que les Berlinois détestent la musique et la bonne chère, mais il leur faut leurs aises, leurs jardins-brasseries, où, tout en fumant ou en mangeant, ils puissent déguster de l'oreille une polka ou une valse. Ils ont conservé, sous ce rapport, des habitudes traditionnelles, et plus le local où ils vont boire est sombre, malpropre, plus ils s'y complaisent. Les officiers et l'aristocratie fréquentent seuls les grands restaurants de YUnter der Linden : Hiller, un maladroit copiste de Brébant; le restaurant Hanus, dirigé par un Parisien, M. Langlet, qui tient haut le torchon immaculé et radieux de la cuisine française. La plupart de ces restaurants ont un jardin, et le soir on dîne en musique. 11 y a du reste, sous les Tilleuls, des wein et des bierstube (chambres à boire) pour toutes les bourses. Les employés et les cochers en disponibilité, les filous malheureux et les déclassés descendent dans les caves, où ils vident à deux ces énormes

brocs de bière blanche d'une capacité de cinq à six litres. Ils mangent un morceau de viande fumée, puis font une partie de billard sur quatre planches de sapin recouvertes d'un lambeau de drap vert. Us vont ensuite entendre dans un jardin plus populacier que populaire — et également situé sous les Linden — « la belle Thunselda, qui sert les clients et joue l'harmonica ; la belle Érica, qui exécute sur le piano les marches d'Ôffenbach et de Wagner ; la vive et sémillante Prisca, âgée de dix-sept ans, qui chante des chansons d'amour et des hymnes patriotiques l ». La curiosité m'a poussé un jour dans ce bouge infect. C'est la Cour des Miracles en plein Berlin. Le jardin, au fond d'une allée toute noire, est divisé en une foule de petits kiosques. Les lanternes projettent un lumière douteuse et des groupes étranges se devinent dans la pénombre, — pendant que dans une chambre basse, décorée de gravures obscènes, dignes de ce lieu, « la vive et sémillante Prisca, âgée de dix-sept ans, » tire d'un gosier éraillé des notes infernales.

Mais nous ne sommes ici qu'au centre de la rue des Tilleuls ; descendons jusqu'au bout de ce « boulevard des Italiens » de la capitale impériale. En passant devant l'Académie des sciences et des arts, qui n'a absolument rien d'artistique dans son architecture, nous arrivons au palais de l'empereur. Rien de plus bourgeois que cette « maison » dont deux factionnaires font le seul ornement.

La bibliothèque impériale est installée dans une annexe du palais de l'empereur et porte cette inscription sur son fronton : Nutrimentum spiritus. Comme les écuries royales se trouvent précisément au rez-de-chaussée, sous la salle de lecture, un Berlinois, né malin, griffonna un jour au crayon sur une des portes : Musis et mulis. La bibliothèque de la « ville de l'intelligence » est fort mal tenue; elle est misérablement fournie en publications nouvelles. Au mois de janvier 1874, M. Mommsen, lors de la discussion du budget au Reichstag, prit une voix suppliante pour demander un petit crédit supplémentaire en faveur de cette « pharmacie de l'âme », dont l'allocation n'est que de 75,000 francs. Les salles sont si petites que les livres sont entassés sur le plancher. Le catalogue, encore manuscrit, est à peu près inacessible au public.

LOpéra s'élève un peu plus loin, vis-à-vis de l'université. Des muses, des dragons, des chars triomphants ornent son fronton et son toit. Tout cela pêle-mêle, sans discernement, sans ordonnance, sans mesure. On dirait le rêve d'une imagination malade, hantée par des visions burlesques. La décadence italienne s'accouple encore là avec le paganisme philosophique de la

1. C'est en ces termes que le Bi'er arten en question fait ses annonces dans les journaux.

Types berlinois. — Un employé.

Prusse. Frédéric II décréta la construction de l'Opéra au camp de Silésie. Cet amateur passionné des pieds mutins et des jambes savantes, ce grand admirateur de pirouettes et de grimaces, mettait autant de soin à compléter sa ménagerie de danseurs qu'il en mettait à composer sa ménagerie de philosophes. Il employait ses agents diplomatiques comme des courtiers de théâtre, et plus d'une fois il menaça de la guerre les petits princes qui lui refusaient une ballerine en renom. Aussi économe d'écus que d'orthographe,

Types berlinois. — Vagabonds dans le Thiergarten.

* le roi-philosophe conduisait ses bataillons de danseurs comme ses bataillons de conscrits — avec la canne. Il écrivait au comte de Zierotin, directeur des spectacles :

« Le dansseur et sa feme ne valent pas six sous, il faut les renvoyer le plus vite et par le plus court. »

11 écrivait encore :

« Il ne faut que des ballets ordinaires.

« Tisbé doit estre habilité en ninfe pastorale, satin coulleur de cher, et gaz d'argent avec des fleurs. »

On peut lire encore aux archives de Berlin la note marginale suivante, écrite de la main du vainqueur de Rosbach :

Les ballets sont trop tristes ; il faut quelque chose qui réjouisse et qui ne coûte pas; je ne dépenserai qu'un habit pour la nouvelle acctrisse, rien pour les balets. Je ne sais qui est la Barnoville ; elle peut dansser, mais comme elle n'a aucune cellebrité, certes, je ne la regarderai pas.

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L'église de Sainte-Hedwige et l'église française élèvent dans le voisinage de l'Opéra leurs deux tours extravagantes et théâtrales. Des statues de saints dans des poses d'acrobates se tiennent sur les terrasses et les échafaudages de colonnes ; les cloches sont si frêles que le roulement lointain d'un tambour étouffe leur sonnerie ; l'acoustique de la nef est si défectueuse, que le langage des prédicateurs se transforme en horrible charabia. On ne va pas prier Dieu dans ces dioscures, qui sont tout, excepté des temples chrétiens. De l'autre côté de la rue on remarque l'Université, immense caserne où se forment ces professeurs, ces avocats, ces écrivains qui sont, comme le disait lui-même le recteur universitaire, M. Dubois-Reymond, « la garde du corps intellectuelle des Hohenzollern ». L'école prussienne est un moule dans lequel on refond l'enfant : l'État l'en retire façonné pour son usage. Entre l'Université et l'Arsenal, s'élève un corps de garde bâti sur le modèle d'un château fort romain, avec un péristyle d'ordre dorique. C'est l'œuvre du représentant berlinois de cet art néo-grec plein de prétention, M. Schinkel, qui construisait des étables dans le style des temples. Après ce singulier corps de garde, l'Arsenal, surchargé de décorations de guerre, et en face, le palais du prince royal, qui ressemble à une villa italienne. Le badigeon recouvre partout la brique.

Telle est la rue qui fait la gloire et l'orgueil de Berlin. Les passants sont en harmonie avec l'aspect terne et grisâtre de ces maisons construites en style de caserne. Rien de pittoresque, de gai, d'animé, d'entraînant comme dans les rues de Paris. Les petites industries sont inconnues; Berlin n'a pas de cris, il n'a que des gémissements. La misère est affreuse. Sur dix personnes qui passent, j'en compte, en moyenne, cinq en haillons. Et quand la nuit tombe, le spectacle devient navrant. Priape recrute ses prêtresses parmi les jeunes filles de quinze à dix-sept ans. Il n'y a pas de ville au monde où la jeunesse soit ainsi profanée et publiquement livrée aux bêtes. L'étranger rougit et se sent ému de pitié. La police est-elle de connivence dans cette exploitation honteuse? J'ai vu le «Louis» (synonyme berlinois de M. Alphonse) qui a placé sa marchandise glisser ordinairement une pièce de monnaie dans la main du sergent de ville, — qui fermait les yeux.

Les Tilleuls ne sont pas un centre d'élégance, de flânerie et d'affaires comme nos grands boulevards. Il est rare d'y rencontrer une dame en toilette. La flânerie est insipide et il faut se borner à regarder l'essaim qui se forme et se disperse, pour se reformer sans cesse, devant les pavillons de rafraîchissements élevés sous les Tilleuls; les Berlinois appellent les jolies Hébés qui vous versent l'eau de Seltz dans des gobelets d'argent des « sodalisques » , à cause de leur passion pour les mouchoirs brodés.

Les omnibus ne circulent pas sous les Tilleuls. On a établi dans une des

rues parallèles, la Dorotheestrasse, un chemin de fer américain, et la principale rue de Berlin reste spécialement réservée aux équipages et aux fiacres. Le peintre Houmann a laissé un tableau intitulé : les Équipages de Berlin. Le paysage représente une plaine de sable, avec quelques buissons épineux et un moulin à vent : deux véhicules se rencontrent : l'un est une charrette de sable, l'autre une charrette de laitière. La première est attelée d'un pauvre cheval à l'état de squelette ; la seconde est traînée par deux chiens épuisés. Cette scène se perpétue dans les rues de Berlin ; mais à côté de ces « équipages » on voit maintenant passer des tilburys conduits par des lieutenants de la garde, ou des officiers décorés. L'aristocratie a conservé ses vieilles et lourdes berlines rasant la terre, et qui semblent spécialement affectées aux goutteux. Les médecins et les avocats ont aussi leur voiture spéciale qui ne brille ni par la propreté ni par la rapidité. Un véhicule curieux, c'est le char du brasseur, composé de deux longues solives sur lesquelles sont rangés les tonneaux de bière. Ce char ne peut pas tourner, et les chevaux s'attellent à volonté à l'arrière ou à l'avant.

Quant aux magasins des Linden, ils n'attirent jamais d'attroupements, excepté les' boutiques qui exhibent les photographies décolletées des danseuses de l'Opéra et des princesses des petits théâtres. La tolérance à cet égard est encore une chose qui étonne, dans la capitale « de la crainte de Dieu et des bonnes mœurs ». Dans certains magasins de photographies légères, on tient à la disposition du public masculin, moyennant finance, des « Albums des beautés de Berlin » , et ces « beautés » sont cotées comme la rente espagnole et l'emprunt ottoman. La « Bourse de l'amour » s'ouvre chaque soir sous les voûtes dorées de la Kaiser-Gallerie. Les « Louis » se rassemblent, et là, comme des courtiers consciencieux, ils établissent les cours.

La science de l'étalage n'existe pas. Les marchandises s'entassent derrière les devantures. Je suis entré par curiosité dans une Galanterie-Waaren, c'est-à-dire un magasin de nouveautés. J'hésitais sur le choix de mes emplettes ; les commis et les dames s'empressèrent alors de me dire :

— C'est ce que nous avons de plus beau ; cela vient directement de Paris.

Berlin encore tributaire de Babylone ! Si M. de Bismarck le savait, il ferait fermer la boutique.

On n'a aucune idée ici des magasins comme le Louvre, le Bon-Marché, Pygmalion, le Gagne-Petit, les Deux-Magots. Le commerce vit au jour le jour et s'approvisionne au fur et à mesure. Depuis la guerre les affaires ne vont plus et le nombre des maisons en faillite est fabuleux.

A Paris, sur les boulevards, à côté des magasins qui font feu de leur

devanture, nous avons les cafés, — véritables salons en plein air. A Berlin, c'est la confiserie, la Conditorei, qui remplace le café ! On y lit les journaux, on y fume beaucoup, mais on y consomme peu, car la clientèle des Conditorei se compose en majeure partie d'étrangers qui montrent peu de goût pour la pâtisserie berlinoise,, indigeste et grossière.

Les statues.

Elles seules donnent à la rue des Tilleuls une physionomie originale et à part, un caractère guerrier que l'on ne retrouve dans aucune autre ville de l'Europe. Les statues font de YUnter den Linden une espèce de musée historique et de voie triomphale. Tous ceux qui ont levé l'épée ou taillé, comme Shylock, une livre de chair humaine, sont là, et semblent, du haut de leur piédestal, exciter encore leurs compatriotes à la rapine et au combat. Voici Frédéric le Grand, entouré des héros de la guerre de délivrance : Bliicher, Gneisenau, York, Biilow et Scharnhorst ; sur le pont qui conduit au Lustgarten, on remarque huit groupes belliqueux : des Victoires enseignant à de jeunes Borussiens le métier des armes, couronnant les vainqueurs, relevant les blessés ; des Iris montrant le chemin de l'Olympe à ceux qui sont morts dans l'enlèvement d'un drapeau ou d'une pendule ; sur la place du Palais- Vieux, la statue équestre de Frédéric-Guillaume III, et, au milieu du pont qui aboutît à la rue Royale, la statue du Grand-Électeur, entourée de soldats enchaînés qui représentent les sujets de la monarchie.

Ces statues montrent bien quelles sont les préoccupations de ce peuple belliqueux. Ses grands hommes ne sont ni des philosophes ni des poètes : ce sont des généraux. Et leurs statues sont là, au centre de la ville, comme dans le sanctuaire d'un temple de Mars.

Frédéric le Grand est à cheval, la tête coiffée du petit chapeau à trois cornes et la canne légendaire suspendue au poignet : c'est bien l'astucieux vieillard que l'on connaît, au profil de spectre, au sourire de damné. Ses hommes d'État et ses plus illustres généraux sont représentés en relief, de grandeur naturelle, tandis que les philosophes et les poètes ont été relégués derrière, sous la queue du cheval.

Types berlinois. — Marchand de waldteufel.

La statue de Bliicher et celles des quatre généraux de la campagne de 1813 ornent la place de l'Opéra. Blûcher, la tête nue, les cheveux au vent, foule un canon démonté, et, agitant son épée, s'élance contre l'ennemi héréditaire, YErbfeind, en poussant son fameux cri : « Vorivsertz ! En avant ! » La tête est énergique, l'expression de haine est puissamment rendue. Bliicher avait soixante ans quand il gagna la bataille de Leipzig. Esprit téméraire et fanatique, c'était le vrai chef qu'il fallait à ce peuple qui s'organisait pour la « guerre sainte ».

' — Je ne sais pas lanterner, disait-il, je vais en avant; et si on ne veut pas marcher, je préfère me retirer.

Il aimait les coups rapides et les grands coups. Jamais il ne consultait

Statue du Grand-Électeur, à Berlin.

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une carte ; il ne savait ni la grammaire ni l'orthographe ; c'était un général sans théorie, une espèce de caporal inspiré. Il buvait sec et jouait gros jeu. D'anciennes gravures le représentent dans une obscure tabagie, devant une table de jeu; il tient d'une main une longue pipe au fourneau de porcelaine et, de l'autre, il choque son broc contre celui de ses partenaires. On lit audessous cette légende : « Après le grondement du canon, c'est le bruit que je préfère. » (Nachstens dem Kanonen-Knall ist mir dies der liebste Schall.) Bliicher détestait les soldats de la landwehr créés par une ordonnance royale du 17 mai 1813. Ces militaires improvisés, dont l'uniforme se composait d'un casque en fer-blanc, d'un sac entoile, d'un sarrau de drap, d'un pantalon de coutil et de bottes montantes, laissaient beaucoup à désirer au point de vue de la tenue, et Bliicher, dans son langage pittoresque, disait :

— Ils ressemblent à des cochons.

Ce furent cependant ces soldats, tout enflammés de patriotisme, qui culbutèrent les rangs ennemis à Leipzig. Bliicher est resté le type du parfait guerrier prussien : c'est un soudard.

A sa droite, la statue de Gneisenau. Bliicher l'appelait sa « tête ». C'était en effet une tête de fer/ Il avait déjà cinquante ans lorsqu'il prit du service. Diplomate et soldat, il défendit Coblentz et fut envoyé en qualité d'ambassadeur en Angleterre et en Suède. Sa figure respire la fierté, l'audace1, la persévérance. Il lève le bras droit comme pour signaler l'approche de l'ennemi.

De l'autre côté, Louis d'York brandit son épée. Son attitude est superbe d'orgueil. Les soldats l'avaient surnommé « le père Grondeur » (Vater Isegrimm). York était d'un caractère hautain et exclusif. Il ne voulait obéir à personne et réclamait de ses subordonnés une soumission aveugle. Il haïssait le général Scharnhorst. Sans attendre les ordres du roi, il opéra sa jonction avec les Russes, en disant : « C'est fait ; on en pensera ce qu'on voudra. »

Les deux autres statues sont en marbre de Carrare. Bulow, le général heureux, à qui la victoire resta Fidèle, montre un front rayonnant. Scharnhorst est pensif et grave comme M. de Moltke. C'était l'homme des combinaisons savantes, des plans longuement étudiés. Enveloppé dans son manteau, on dirait qu'il médite à la veille de la bataille. Scharnhorst, sorti des rangs du peuple, était l'enfant de ses œuvres : fils de paysan , il avait commencé par être forgeron. Gneisenau disait en 1811, en parlant de lui : «Je suis un nain à côté de ce géant. » Et Arndt, chantant sa mort, s'écriait : « Là où il est tombé, ses petits-fils planteront les chênes de la liberté. »

Toutes ces statues sont sorties du ciseau du sculpteur Rauch ou ont été modelées de sa main. Ce sont des chefs-d'œuvre d'expression, de mouvement et d'énergie tragique. En les voyant, on comprend qu'elles sont fnites

Types berlinois. — Marchand de cornichons el d'anguilles fumées.

pour exalter le patriotisme et entretenir dans les cœurs le feu sacré de la haine contre l'étranger. Rauch est né en 1777. Il a puisé l'inspiration au milieu même des abaissements et des gloires de sa patrie. Il a coulé en bronze et taillé dans le marbre les strophes ardentes des Kœrner et des Arndt. Ses décorations héroïques effacent en cet endroit la vulgarité de la rue, et prouvent que, si les autres dieux sont en train de tomber dans la capitale du paganisme prussien, les dieux de la guerre sont encore sur leurs autels, vénérés et tout-puissants.

Types berlinois. - Marchand de sable blanc.

L'Arsenal

C'est par l'Arsenal qu'il faut commencer pour bien comprendre Berlin comme on commence par l'alphabet pour savoir lire. C'est le berceau. La monarchie prussienne sort du boulet de canon comme l'aigle sort de l'œuf.

Ce musée de guerre est le musée historique de la nation. Paris a le musée de Versailles, Florence les Offices, Rome le Vatican : — Berlin a l'Arsenal. La force prime l'art et le droit.

La France a civilisé le monde par l'idée; la Prusse a civilisé l'Allemagne par le canon. Toute la différence est là.

Au moment où nous arrivons sur la place, il y a musique devant le corps de garde, à côté de l'Arsenal. Il est midi et demi, heure du rapport. Une foule bigarrée d'officiers, de sous- officiers, va, vient, s'agite et parade, à l'ombre des malheureux châtaigniers qui ornent la place et abritent huit grosses pièces de canon conquises en 1814. Au milieu de ces groupes pittoresques, quelques vieux généraux à moustache blanche, la poitrine couverte de croix et de rubans ; ils écoutent graves et attentifs, enveloppés dans leur manteau doublé de drap rouge, la lecture que leur fait un jeune lieutenant botté, éperonné et casqué, luisant comme un soleil.

Cette petite scène militaire, qui ferait un tableau de genre très-original, ne nous empêche point de porter nos regards sur l'Arsenal ; de tous les édifices de Berlin, c'est le plus beau et le plus imposant, car il a le double aspect du sanctuaire et du château fort. C'est un réfugié français, Jean de Bodt, qui en traça le plan ; l'architecte Schluter termina l'édifice, qui avançait péniblement, vu l'état précaire du trésor et la difficulté de se procurer des ouvriers *. Les travaux durèrent quinze ans. Enfin, en 1710, après la bataille de Malplaquet, une escorte de grenadiers y amena les trophées conquis : onze canons, trois étendards, un drapeau et deux timbales.

Le grand portail de l'Arsenal, qui fait face au palais du prince héritier, est décoré de statues représentant les Mathématiques, la Mécanique, la Géométrie et l'Artillerie. Ces femmes colosses, laides et rouillécs, semblent avoir été exposées là pour vous inspirer une sainte horreur de toutes ces sciences de la mort. On remarque encore le médaillon de Frédéric Ier, modelé par un artiste français, Hulot, et coulé en bronze doré par Jacobi. Mars trône dans les reliefs de la toiture, assis sur les dépouilles du vaincu et environné de prisonniers dans les fers. Une chaîne, rivée à des canons à moitié enfouis dans le sol, entoure l'édifice.

Au-dessus de la porte de derrière par laquelle nous entrons, on nous montre, tristement penchée, la statue allégorique du Regret. Mais a-t-on jamais compté ce qu'il a fallu de larmes et de sang pour tapisser ces murs de trophées de victoire?

Au milieu de la cour un lion de bronze, de dimension gigantesque, se

1. Frédéric Ier dut vendre de vieilles bombes et de vieux boulets pour payer l'architecte et les ouvriers. • ' •

dresse sur son piédestal de granit et tourne la tête vers le ciel, comme s'il implorait la délivrance de la divinité même. C'est le fameux lion de Flensburg, rappelant une défaite allemande- et enlevé au Schleswig-Holstein après la guerre. Une sentinelle prussienne garde l'animal en cage et muselé. Autour de lui, couchés dans le sable, comme des reptiles étrangers, ouvrant une gueule toute noire, des mortiers et des obusiers.

Nous pénétrons sous les sombres couloirs du rez-de-chaussée : on dirait une arche de Noé de canons. Des coulevrines allongent leur cou de fer, des fauconneaux se tordent comme des boas énormes, des mitrailleuses vous flairent de leurs naseaux, c'est un entassement indescriptible d'engins de toutes formes, une collection de monstres qui réclament sans cesse une proie, et qu'on ne peut assouvir qu'en leur jetant des royaumes et des armées. Le génie de la destruction a créé du premier coup le canon se chargeant par la culasse; le voilà tel qu'il est sorti des mains de son inventeur, il y a trois siècles. A côté est accroupie la bombarde, le mastodonte de cette horrible ménagerie. La bombarde a été inventée par Berfchold Schwartz, qui employa la fonte au lieu du fer. Parmi ces pièces bestiales n'ayant qu'un but, vomir la mort, quelques canons de luxe, imitation lointaine des « douze pairs de France » de Louis XIV. Frédéric Ier fit couler « l'Europe, l'Asie et l'Afrique ». Chacune de ces pièces coûta 14,611 thalers. La charge était de 50 livres, et le boulet parcourait une distance de 5,400 pas. Mais le bronze où l'art a eu réellement sa part, c'est la Belle-Colombe, splendide coulevrine du seizième siècle, fondue à Magdebourg, et offerte par cette ville à Frédéric Ier. Les reliefs sont ciselés avec une finesse exquise, et représentent une centaine de figures. Les ans^s sont formées par des groupes de guerriers enlacés. De semblables bijoux étaient faits pour des écrins royaux, et ne devaient s'employer qu'à tirer sur les princes. Une autre création de cet art ravissant de la Renaissance qui ornait les poignards de pierreries et les canons de ciselures, c'est une pièce de Nuremberg, à l'affût délicatement ouvragé et aux roues travaillées comme de la dentelle. La mort se rendait coquette, elle se fardait et se couronnait de fleurs, et vous invitait à tomber avec grâce.

Quelques-uns de ces canons poétiques parlent et louent Dieu comme les cloches des cathédrales; d'autres roucoulent comme des colombes ou chantent comme des rossignols. La plupart cependant crachent l'imprécation et l'injure. Ces derniers contrastent avec les premiers par leur lourdeur et leur matière grossière. Sur une pièce fondue en 1546 à Friedberg, on voit le pape, coiffé de la tiare, et tenant les clefs de saint Pierre ; de sa bouche apostolique sortent des crapauds et des serpents emportés dans un tourbillon de feu et de fumée. Au-dessous de ce témoignage antique de la Prusse contre le Saint-

Siège, on lit ces mots sur une lettre d'indulgence munie de ses cachets :

N'obéissez ni à Dieu ni aux hommes :

JMoi et le Diable nous sommes les maîtres '.

L'inscription suivante s'enroule autour du canon :

Toutes les autres puissances ont été

Envoyées par Dieu au secours de l'humanité.

Satan et le Pape et sa bande

Sont venus pour semer et le crime et la mort.

Le. Pape est l'homme méchant

Qui, par la ruse et la perfidie,

Attire sur nous tous les malheurs ;

Aussi Dieu et l'humanité le maudissent.

Cette coutume païenne et barbare de spiritualiser la matière, de la rendre complice des crimes de l'homme, s'est conservée dans l'armée prussienne : les obus qui incendiaient le dôme de Strasbourg et visaient Notre-Dame de Paris portaient cette inscription blasphématrice : « Dieu est avec nous ! » (Gott ist mit uns!)

— Notre arsenal était bien plus riche en antiquités au siècle passé, nous dit le vieux militaire chargé d'introduire les étrangers. Mais les Russes et les Français ont passé par là, et notre collection de vieilles armures est allée à Saint-Pétersbourg, — où nous irons la reprendre bientôt; ■ — les « douze apôtres » et les « douze électeurs » ont été emmenés à Paris, où nous n'avons pas réussi à les retrouver. Les « douze électeurs » étaient les adversaires des « douze pairs » . Fameux canons, beaux comme des anges ! Ils crachaient la mitraille avec une verve et un entrain!... Nous possédons encore celui-ci, l'Albert- Achille. Vous remarquez le portrait de l'électeur, en relief, avec ses armes et sa devise. Quand ces canons grondaient, on savait quel était l'électeur qui avait la parole, car ils avaient chacun une voix différente.

Au fond, sous les voûtes à peine éclairées, les pièces d'artillerie françaises conquises dans la dernière guerre se pressent les unes contre les autres, comme un troupeau affolé. Les canons de Strasbourg et de Metz forment de noirs entassements. On a l'idée d'hécatombes de fer; le marteau des Gyclopes a dû s'abattre là, à tort et à travers, comme la hache du défricheur dans la forêt. Une vision monstrueuse que Callot eût intercalée dans sa Tentation de saint Antoine complète ce tableau; c'est la Valérie, hérissant sa croupe de bronze colossale, et ouvrant sa large gueule, d'où sort une menace éternelle.

Nous montons au premier étage par un escalier tournant encombré de visiteurs. Beaucoup de jeunes gens. L'Arsenal est une école, un pèlerinage

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