CARTE DE • L'ALLEMAGNE DU SUD ET DE L'ALLEMAGNE CENTRALE
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porte qu'il était impossible de le faire jouer avec des enfants laids ou contrefaits. Il a conservé toute sa vie cet amour du beau idéal. Il avait horreur des monstruosités; il ne comprenait rien à cet art qui consiste à mettre la grimace en opposition avec le sourire, et à poser la crapaud au pied de la rose.
A son retour de l'université de Strasbourg, Gœthe occupa prosaïquement pendant plusieurs années la charge de procureur d'État. On vient de publier de nombreux mémoires juridiques écrits de sa main; rien n'y trahit le prochain auteur de Werther. Cependant le souvenir de Frédérica, qu'il aimait et qu'il aurait voulu épouser, le poursuivait sans cesse. C'est pour l'oublier qu'il se jeta à corps perdu dans le travail. Il écrivit dans une mansarde, que l'on montre au visiteur, l'Histoire de Gœtz de Berlichingen. « Je dramatise l'histoire d'un noble Allemand, disait-il à Salzmann, au mois de novembre 1771; je sauve la mémoire d'un brave homme, et, bien que cela me coûte beaucoup de peine, j'occupe ainsi agréablement mes moments de loisir. J'ai besoin de m'occuper beaucoup. »
On retrouve dans ce roman de chevalerie — transformé plus tard en poëme épique, puis en drame — le portrait de sa mère sous le nom d'Elisabeth, et celui de Frédérica sous le nom de Marie. L'influence de Shakespeare se fait particulièrement sentir dans cette composition. Les caractères, le style, tout rappelle la manière du poëte anglais. Cette œuvre fut le premier essai de littérature romantique en Allemagne.
C'est dans cette même petite chambre, où il composa Gœtz de Berlichingen, que Gœthe, malade, en proie à la fièvre,, écrivit Werther, sans se douter que ce roman allait le rendre célèbre du jour au lendemain. Il fut le premier étonné du retentissement de son livre. « C'est un mélange de vérité et de fiction, disait-il à ses amis ; il ne faut pas prendre cela trop au sérieux. »
Après Werther, il fît une œuvre plus saine, Clavijo. « J'ai composé, je crois, écrivait-il, une tragédie; j'ai dramatisé une anecdote moderne avec simplicité et vérité : mon héros est un homme ni trop grand, ni trop vulgaire. » Clavijo a de belles scènes, on le donne encore quelquefois au théâtre; il est intéressant à lire, même après les Mémoires de Beaumarchais.
Il était de mode alors de correspondre beaucoup. Tous les écrivains en renom entretenaient entre eux des relations épistolaires. Gœthe ne tarda pas à entrer en correspondance avec Klopstock, l'auteur de la Messiade, Basedow, Jacobi, Stolberg. En 1774, Klopstock vint voir le jeune poëte à Francfort. Lavater se rendit également à Francfort au mois de juin de la même année. Le célèbre physionomiste avait demandé, avant de se mettre en route, à un de ses amis, le portrait de Gœthe. Celui-ci lui envoya le portrait de Bahrdt. Lavater ne s'y laissa toutefois pas prendre, et lorsqu'il se trouva
en présence de Gœthe, il fut tellement frappé de sa beauté qu'il lui dit :
— Êtcs-vous réellement Gœthe?
— En chair et en os, répondit le poëte.
Et ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.
Deux ou trois mois plus tard, Charles-Auguste, duc de Weimar, honora le poëte de sa visita, dans cette vieille maison du Grossen Hirschgraben. Il ne voulut pas s'en aller df. Francfort sans emmener Goethe avec lui. Le poëte résista longtemps à ces avances princières, car il avait présent à sa mémoire l'exemple récent du séjour de Voltaire à la cour du roi de Prusse. Enfin, poussé par son père, le jeune poëte quitta sa chère ville de Francfort et émigra a Weimar, où nous le retrouverons, et où son génie atteignit toute sa maturité.
En sortant de la maison de Gœthe, promenade au Jardin zoologique, au jardin des Palmiers, et au faubourg de Sachsenhausen.
Le Jardin zoologique ressemble à notre Jardin d'acclimatation, avec cette différence qu'on y élève de jeunes ours, qu'on y garde des lions, des tigres, et qu'on y voit une collection de singes à faire pâmer d'aise M. Charles Vogt. Un orchestre spécial y joue deux fois par jour, car l'Allemand, qui peut rester attablé avec des amis trois heures sans causer, ne peut passer une heure de désœuvrement sans musique. Le soir, les brasseries qui n'ont pas de violons sont généralement vides. Ici, on peut donc regarder les singes, caresser les beaux perroquets qui se balancent autour de vous sur leurs perchoirs dorés, suivre les évolutions des canards et des cygnes, les plongeons des cormorans, les sauts des gazelles et des biches, les promenades de l'éléphant, tout en savourant un verre d'excellente bière, en mangeant une côtelette, et en s'imaginant être tranquillement assis sur le pont de l'arche de Noé.
Le jardin des Palmiers (Palmengarten) est une seconde édition du Jardin zoologique. On y consomme aussi en admirant les merveilles du règne animal et du règne végétal. Une immense serre, qui s'ouvre sur la salle du restaurant, vous transporte comme par un coup de baguette en plein Orient, dans une oasis enchantée où les palmiers ont des feuilles plus larges que des parasols, où le gazon est d'une couleur d'émeraude, où des sources suintent, avec des bruits argentins, du haut de rochers tapissés de mousse et étoiles de fleurs charmantes. Des oiseaux au plumage de rubis et de topaze voltigent dans cette atmosphère. chaude et embaumée. Le meilleur orchestre de Francfort caresse vos oreilles, tandis que ce merveilleux paysage enchante vos regards et que la cuisine française du restaurant flatte agréablement votre odorat. Que ces Allemands sont donc pratiques, — et quelle poésie matérialiste que la leur !
En allant à Sachsenhausen, nous avons longé les quais du Mein. Les
La rue des Juifs, à Francfort, telle qu'elle existait encore il y a huit ans. Liv. 9. !)
eaux de la rivière n'ont pas cette transparence bleuâtre des eaux du Rhin; elles sont jaunes, bourbeuses comme les flots du Nil. Les rares et lourdes barques amarrées à la rive, les voiles carguées, prouvent que la navigation s'est singulièrement ralentie, et que les marchandises prennent maintenant la voie plus commode et plus rapide des chemins de fer. Autrefois, ces quais avaient l'animation de ceux de Marseille; ils sont aujourd'hui silencieux comme ceux de Venise.
Sachsenhausen est un faubourg d'ouvriers, remuant, actif, travaillé par l'esprit révolutionnaire, une espèce de faubourg bellevillois. Ainsi que l'indique son étymologie, ce village fut fondé par les Saxons, au temps où Charlemagne posa, sur l'autre rive, la première pierre de Franken-Fùrth, le gué des Francs. Primitivement, Sachsenhausen était habité par des pêcheurs; on y voit encore plusieurs maisons qui empiètent sur le lit de la rivière et dans lesquelles les barques peuvent aborder, comme dans certaines maisons vénitiennes.
C'est de ce faubourg populaire qu'est sorti, l'an dernier, le drapeau rouge promené dans les rues de Francfort. Les bandes de forcenés qui marchaient derrière hurlaient la Marseillaise des travailleurs. Arrivés devant la brasserie Reuthlinger, les émeutiers pénétrèrent dans l'établissement, brisèrent les tables, les chaises, les glaces. La cuisine fut démolie; les tonneaux de bière défoncés inondèrent la rue. Un commencement d'incendie se déclara dans la cour.
A la même heure, d'autres bandes, portant en guise de drapeau un rideau rouge accroché à une perche, pillaient les brasseries Henrich, Leindheimer, Millier, Graff. Il y avait une certaine tactique dans ce mouvement. A plusieurs reprises, les émeutiers cherchèrent à fraterniser avec la troupe. Mais celle-ci, inflexible, fit feu. La rue fut jonchée de cadavres. Une charge t\ la baïonnette dispersa les derniers groupes, qui battirent en retraite du côté de Sachsenhausen, en tirant des coups de revolver.
Le lendemain, les magasins restèrent fermés; des détachements arrivés de Hambourg, Wiesbade, Mayence, bi vaquèrent sur la Hainerhof. Des patrouilles et des escadrons de cavalerie parcoururent la ville et les faubourgs.
Détail caractéristique : ces bandes arrêtaient toutes les voitures et forçaient ceux qui y étaient de descendre et de marcher à pied.
Un mois auparavant, les magasins israélites avaient été pillés à Sluttgard, et, à Mannheim, les communards du saint-empire avaient démoli trois brasseries.
Et tout cela parce que la bière avait été augmentée d'un liard ou deux !
Le Rœmer, à Francfort.
M. Jules Favre à Francfort. — Francfort et Stuttgard. — M. Sonnemann. — La Lanterne de Francfort. — La perruque parlementaire de M. de Bismarck. — L'hôtel de la Justice. — Beaux traits de l'occupation prussienne.
Aujourd'hui, quand vous demandez à voir les monuments historiques de Francfort, on vous conduit devant l'hôtel d'Angleterre, et l'on vous dit : « C'est là que sont descendus MM. Jules Favre et Garnier-Pagès. » Puis on vous fait traverser la rue, et l'on ajoute, en vous montrant Vhôtel du Cygne ; « C'est là que M. de Bismarck est descendu et qu'a été signé le traité de
paix. »
M. Jules Favre, pendant tout le temps qu'il a été à Francfort, a édifié les Allemands par son ardente piété. On le voyait chaque matin, un gros paroissien sous le bras, aller à la messe, à la Liebfraukirche, ce qui veut dire en français : « l'église de la chère Vierge. »
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Vieilles boucheries, à Francfort.
De Stuttgard à Francfort, vous constatez la distance d'un siècle. Dans la capitale du Wurtemberg, tout est encore patriarcal : la bourgeoisie, ennemie des engouements du jour, proteste par la coupe antique de ses vêtements. Mais ses protestations s'arrêtent malheureusement là. L'oisiveté, une vie facile, calme, exempte de soucis, l'amour de la bonne chère, des plaisirs, ont vidé les têtes au profit du ventre; et quoi d'étonnant qu'elles tournent comme des girouettes au vent qui souffle de Berlin? C'est une population qui aime trop ses aises pour s'aigrir la bile par des discussions politiques. On s'occupe donc beaucoup plus d'art, de littérature et de musique à Sttutgard que partout ailleurs l.
A Francfort, c'est le contraire. La vie moderne s'y étale dans toutes ses élégances, et même dans ses extravagances. En vous promenant sur la Zeil, de deux à quatre heures, vous vous croyez à Paris, sur le boulevard. La langue française résonne à vos oreilles; les gamins sifflent la Fille Angot; les femmes ont une certaine grâce et une certaine pâleur qui rappellent les