‹ Voyage au pays des milliards (volume 2)Chapitre 4 sur 23 · Il y a quarante fabriques de pianos à Stuttgard · texte numérisé non relu

Il y a quarante fabriques de pianos à Stuttgard

Parisiennes. Seulement, il ne faut pas regarder leurs pieds : le bon Dieu les leur a donnés pour traverser le Mein sans bateau. Et ce qui complète l'illusion d'une ville française, occupée par une garnison prussienne, c'est la prévenance, la courtoisie, l'hospitalité des Francfortois,. leur haine franche et loyale contre cette Prusse qui a forcé leurs coffres-forts et supprimé à coups de canon leurs franchises de ville libre. Ces casques à pointe qui passent, au son des fifres criards et des petits tambours en forme de casseroles, la vraie population de Francfort les déteste autant qu'on les déteste à Strasbourg et à Metz. C'est la ville irréconciliable. Elle le montre à chaque élection. En envoyant, avec trois mille voix de majorité, M. Sonnemann au Parlement, Francfort a joué à l'empire prussien le tour que Paris jouait à l'empire napoléonien en élisant Rochefort.

M. Sonnemann, directeur et propriétaire de la Gazette de Francfort, a toutefois cette différence avec l'ex-vaudevilliste du Palais-Royal, qu'il est un homme politique dans toute l'étendue du terme, et qu'il jouit, même parmi ses adversaires, d'une grande considération. M. Sonnemann est le seul député progressiste ou républicain qui se soit élevé, avec les députés socialistes et polonais, contre l'annexion de l'Alsace-Lorraine. Que ne l'a-t-on écouté! La nouvelle province est un brûlot attaché aux flancs de la trirème impériale. Elle condamne, comme l'a dit M. de Moltke au Reichstag, l'Allemagne à un siècle de paix armée. On ne s'aperçoit que maintenant de la faute commise; j'ai entendu des militaires prussiens eux-mêmes avouer qu'on aurait dû se borner à neutraliser l'Alsace-Lorraine, ou simplement se contenter de démanteler Metz et Strasbourg.

Je viens de parler de Rochefort. De l'évadé de la Nouvelle-Calédonie à la Lanterne, il n'y a que l'épaisseur de la corde. Le journal de M. Sonnemann ne ressemble, toutefois, en rien à la Lanterne, bien qu'il éclaire souvent des coins de l'empire qu'on aimerait, à Berlin, à laisser dans l'ombre la plus obscure. Mais si la Gazette de Francfort n'a point les allures du pamphlet, il n'en est pas de même du Hampelmann, qui s'intitule bravement, depuis la guerre : la Lanterne de Francfort.

Spirituel et mordant sans être brutal, ce qui est bien rare en Allemagne, son rédacteur, M. Friederic Stolze, est le premier des écrivains humoristes populaires du nouvel empire. M. de Bismarck fait, en général, les frais du journal et des caricatures. On dit que le chancelier ne s'en offense point et qu'il en rit même quelquefois.

Le numéro de la Lanterne de Francfort que j'ai sous les yeux donne les « divers modèles de la perruque parlementaire de M. de Bismarck » .

A l'ouverture et à la clôture de la session, le chancelier se coiffe d'une perruque solennelle à la Louis XIV. Quand l'opposition se montre, il met une

perruque à la Radetsky, dont la queue s'agite comme une vipère. Parle-t-il de l'Alsace-Lorraine? il se coiffe d'une tête d'ours, à l'exemple des anciens Barbares de la Germanie. Dans la discussion des lois ecclésiastiques, il porte la tonsure. Quand il parle à M. Lasker, il s'encadre de la longue chevelure des juifs polonais.

Les rédacteurs de la Gazette de Francfort n'ont pas voulu me laisser partir sans me conduire à Yhôtel de la Justice.

On appelle ainsi, sur les bords du Mein, un Gastkaus tenu par un ancien barricadier de 1848. Ce révolutionnaire francfortois a fait de sa salle à manger un véritable musée suigeneris dans le genre de celui du citoyen Gaillard à Carouge. La maison est d'aspect fort vénérable; je crois même que c'est la plus ancienne de la place du Dôme; elle porte double pignon, elle est décorée de portraits historiques, et ses trois étages, qui s'avancent comme des ventres de bourgmestre, indiquent qu'on y fait chère lie.

En entrant, le premier objet qui frappe le regard est une immense verge accrochée au mur, au-dessus de la nouvelle constitution impériale, gravée parles lithographes de Berlin sur deux tables, comme les lois que Moïse apporta au peuple. Cette verge symbolise le sceptre prussien. Plus haut, on voit la constitution de la ville libre de Francfort reliée en maroquin rouge et vûilée d'un crêpe; une couronne de cyprès l'entoure.

Le reste de la salle est orné des portraits des hommes de 1848; des autographes de Lassalle et de Jacobi sont placés sous verre; j'ai remarqué aussi, soigneusement encadré, le discours de M. Castelar sur la République, vendu à des milliers d'exemplaires dans les rues de Francfort.

Vhôtel de la Justice — de son vrai nom Yhôtel de Darmstadt — est le rendez-vous de la démocratie avancée. Si un officier prussien a le malheur de s'y fourvoyer, il tombe dans un beau guêpier ! On cite l'embarras d'un de ces malheureux qui, ne connaissant pas la ville, était venu loger dans cette maison de si patriarcale apparence. On lui servit trois heures durant de la révolution en tranches, et on lui fit subir le récit complet de l'occupation prussienne de Francfort en 1866.

Ces souvenirs sont encore dans toutes les mémoires. Francfort ne fut pas mieux traitée qu'une ville française. L'histoire de ces jours néfastes n'a pas encore été écrite; elle serait pleine d'intérêt, si j'en juge par les récits d'un témoin oculaire, que je viens d'entendre.

Ce fut le 6 juillet que le Sénat annonça à la population l'entrée des Prussiens (i dont la bonne discipline était un sûr garant que personne ne seiv.it inquiété ». En dépit de « cette bonne discipline » , toutes les maisons de banque se mirent sous la protection des" consuls étrangers et arborèrent des pa-

Vieilles maisons, à Francfort.

villons américains, anglais, français ou suisses. Les rues étaient désertes comme un cimetière.

Les Prussiens n'arrivèrent qu'à neuf heures du soir. Leur entrée fut une entrée triomphale. A leur tête marchait, l'épée nue, le général Vogel de Falkenstein; les musiques jouaient, les tambours battaient, c'était un vacarme à réveiller les morts. Des billets de logement avaient été préparés pour cette armée d'envahisseurs ; mais les soldats préférèrent choisir eux-mêmes leurs quartiers ; ils se divisèrent en escouades de 50, 70, 100 et 150, que conduisaient des officiers, et pénétrèrent de force dans les maisons qui leur semblaient de bonne

Maison de Luther, à Francfort.

apparence. Les gens, réveillés en sursaut, couraient éperdus à travers leurs appartements. Des officiers, trouvant des chandelles sur leur table, obligeront les femmes, en leur mettant le pistolet sur la gorge, à leur donner des bougies. Mais la première chose qu'ils réclamèrent, ce furent les clefs de la cave. La nuit se passa à boire des vins fins; ils en voulaient surtout au Champagne. Le lendemain, le général Vogel de Falkenstein, surnommé Vogel de Raubenstein (oiseau de proie), fit lire et afficher dans les rues une proclamation qui établissait l'état de siège, supprimait tous les journaux, interdisait les réunions privées, et annonçait, en outre, une longue série de réquisitions. Cette

Lrv. 10.

journée fut marquée par la mort tragique de M. le sénateur Fischer-Goulet, et par l'arrestation des rédacteurs de la Gazette de Francfort. M. Sonnemann réussit à s'échapper et transporta son journal à Stuttgard.

Le 18 juillet, le général de Falkenstein, qui, la veille déjà, avait forcé la ville de Francfort à acheter chez le fournisseur de l'armée prussienne plusieurs milliers de cigares, demanda qu'on lui livrât 60,000 paires de « hons souliers » , 300 « bons chevaux de selle » , et qu'on payât à ses soldats la solde d'une année; en échange il promettait de ne plus inquiéter les habitants. Le 19, on lui apporta 6 millions de florins ; mais comme le général Vogel de Falkenstein fut appelé dans la soirée à un autre commandement, le Sénat recevait de nouveau, le 20 au matin, une note ainsi conçue :

« MM. les sénateurs de la ville de Francfort sont prévenus que leur ville est frappée d'une contribution de guerre de 25 millions de florins, payables dans les vingt- quatre heures.

« Quartier général de Francfort, le 20 juillet 1866.

Le général en chef de l'armée du Mein,

Page 1