‹ Voyage au pays des milliards (volume 2)Chapitre 7 sur 23 · UN TRAIN ALLEMAND · texte numérisé non relu

UN TRAIN ALLEMAND

YîWïÏÏ-

Dans un wagon de troisième classe.

Dans un wagon de quatrième classe.

On va trouver le printemps dans son palais de verdure, sur son troue de fleurs et de mousse, entouré de sa cour brillante de

Rivières, fontaines, ruisseaux, Portant en livrée jolie Gouttes d'argent d'orfavrerie.

Ces fêtes champêtres auraient un caractère charmant si elles ne dégénéraient le plus souvent en affreuses ripailles. En longeant les forêts de pins qui environnent Francfort, nous voyons de notre wagon des gens couchés sur le dos, qui tètent de petits tonneaux de hière. D'autres nous saluent, le corps enguirlandé de saucisses, tels que des charmeurs entoures de serpents. Voici toutefois des groupes qu'eût chantés Virgile : ce sont des enfants autour de leur mère, occupés à lui tresser une couronne de myosotis; ce sont des jeunes filles blondes qui roucoulent sur un banc rustique comme une nichée de tourterelles; c'est un naturaliste ou un poëte, étendu dans l'herbe, qui cherche des insectes ou des rimes.

C'est ainsi que l'Allemagne vous apparaît toujours sous deux faces : l'une grotesque, au nez bourgeonné; l'autre poétique et d'une simplicité gracieuse.

Notre locomotive parcourt à toute vapeur de longues plaines monotones, semées çà et là de pauvres villages dont les maisonnettes sont percées d'une seule fenêtre. Ces façades borgnes vous regardent d'une drôle de façon; on sent que la Prusse est là derrière.- Les gares du Sud, si jolies sous leur mante de chèvrefeuille et de vigne folle, ont disparu. Quand le convoi s'arrête, on est devant quatre murs massifs accroupis dans un bas-fond, ou qui s'élèvent sur un tertre, avec des airs de forteresse. Tout cela vous donne déjà comme de vagues odeurs de caserne ; les employés du chemin de fer font partie de l'armée : le moment venu, ils sauront comment on tire des coups de fusil des portières et comment on fait dérailler les trains ennemis.

Près de Gelnhausen, le paysage est moins triste. Les forêts du Spessart mettent une dentelle verte à la robe bleue du ciel. A gauche, le Lamboiwald rappelle une victoire française. Napoléon, chassé de Leipzig, culbuta de cette forât, dans les eaux de la Kinsig, les Autrichiens et les Bavarois accourus pour lui barrer le passage. Des oies et des canards se promènent débonnairement sur le champ de bataille. Une petite fille en haillons, pieds nus, tenant une baguette de coudrier à la main, conduit cette armée, sans se douter qu'à la même place César conduisait la sienne, l'épée au poing.

Gelnhausen portait autrefois la couronne impériale; il n'a plus que sa couronne de pampres, qui lui vaut moins de gloire, mais plus de profit. Cependant, au milieu des ruines du palais de Frédéric Ier, le lion de pierre des

Hohenstauffen veille encore, comme le chien fidèle sur la tombe de son maître. L'église de Gelnhausen, en style gothique allemand, est flanquée de trois clochers de fer, dont l'un est violemment recourbé ; on ne sait si c'est le caprice de l'architecte ou l'œuvre de l'ouragan.

Celui qui connaît la langue voyage en Allemagne avec beaucoup plus do fruit que partout ailleurs. Il est sûr de trouver, dans le compartiment qu'il occupe, un monsieur plus loquace ou plus instruit que les autres, qui se fait un devoir de lui signaler les moindres particularités du pays, de lui raconter l'histoire des bourgs et des villes qu'on traverse, depuis leur origine la plus reculée jusqu'à nos jours.

Comme je feuilletais le dernier roman de M. Henri Rivière, édité en français à Brunswick, où les traditions de la contrefaçon se conservent dans leur pureté belge, un monsieur à longue barbe m'adressa la parole :

— Vous êtes Français, monsieur ?

— Monsieur, je viens de Strasbourg.

Une minute de pause.

— Moi, monsieur, reprit-il après avoir sondé le terrain, je ne suis pas Prussien, je suis du grand-duché de Gotha. Nous avons été annexés comme les Alsaciens, et Gotha, qui était autrefois un petit centre politique et littéraire, n'est plus qu'un pauvre chef-lieu de province, que le grand-duc habite à peine un mois dans l'année. La Prusse roule lentement son grand rouleau, et tout se nivelle dans notre Allemagne, autrefois indépendante. A première vue, ces petits souverains, ducs et princes, vivant les uns à côté des autres, de leur vie propre, ayant chacun leur physionomie particulière, présentaient un singulier tableau; mais, en v regardant de près, on voyait que ces gouvernements étaient modestes, paternels et peu coûteux; qu'ils cherchaient beaucoup plus la gloire des arts de la paix que celle de l'art de la -guerre. Cet assemblage de petits gouvernements était, d'ailleurs, la meilleure garantie de la tranquillité de l'Europe. Il y avait des luttes entre États, mais non de puissance à puissance. C'étaient des tampons qui amortissaient les chocs et rétablissaient l'équilibre.

— Hanau! Hanau! interrompirent les conducteurs du train.

Mon interlocuteur, profitant de l'interruption, me renseigna sur la ville que nous avions en vue. Elle est bâtie sur l'emplacement d'une ancienne colonie romaine, mais elle a été brûlée, et ce furent des protestants exilés de France et des Pays-Bas qui la reconstruisirent. On y prêchait, jusque dans ces dernières années, en flamand et en français.

Me montrant le vert ruban de forêts qui se développait sur notre gauche :

— C'est le Lamboi\vald,'me dit-il; Napoléon, reprenant le chemin de la France, y fit placer toute son artillerie pour attendre les Bavarois et les Au-

Les chênes du Nord.

trichiens, qui venaient s'opposer à sa retraite. On dit qu'en examinant les positions l'empereur s'écria : « Ils sont perdus ! » La défaite fut, en effet, une déroute. Décimés par le feu des canons invisibles, les Bavarois lâchèrent pied les premiers, les Autrichiens les suivirent, et ce fut un sauve-qui-peut général. Mais, par contre, à deux lieues d'ici, à Dettingen, le passage de l'armée de Louis XY fut signalé par une défaite. Les Autrichiens et les Anglais, sous les ordres de Georges II, battirent le maréchal de Noailles, qui avait pris les plus belles positions du monde, mais qui n'avait pas su attendre. Les Français, voyez-vous, ont toujours manqué de ces deux qualités in-

Une fresque de la chambre des Landgraves, à la Wartbourg.

dispensables : la patience et la discipline. Combien de batailles perdues, à cause de cette ardeur trop précipitée ! Pour revenir au temps présent, sans quitter notre sujet, vous voilà à peine sur vos pieds, que vous songez déjà à prendre votre revanche.

— Oui, c'est bien cela! répliquai-je, nous allons prendre notre revanche tout naturellement, comme un bock à la brasserie ! Allons donc, monsieur, ne croyez point ces stupides inventions, qui sont forgées à Berlin et qui n'ont qu'un but : entretenir l'animosité du peuple allemand contre le peuple français, afin que, à un moment donné, il soit plus facile d'entraîner le premier

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dans une nouvelle guerre contre le second. L'Allemagne du Sud et l'Allemagne centrale sont animées de sentiments pacifiques, je le sais...

— Oh! pour ça, oui! — Et il mit solennellement la main sur son cœur. — Nous avons besoin de paix, d'infiniment de paix. Une nouvelle guerre serait la ruine générale du pays. Les affaires ne vont plus depuis le krach (la débâcle des Bourses allemandes). C'est une plainte générale- Les dernières foires de Francfort et de Leipzig, où il se traitait, avant 1870, pour cent et cent cinquante millions d'affaires, ont été lamentables. La fortune nationale est compromise dans une foule de spéculations véreuses; il nous faut du temps, et avant tout la paix, pour nous remettre à flot. L'Allemand, qui est homme pratique, le comprend, et voilà pourquoi dans le peuple, dans la bourgeoisie, dans le commerce et la finance, vous ne trouvez que des aspirations pacifiques ; voilà aussi pourquoi l'on s'effraye à l'idée de voir la Fran,ce nous tomber sur le dos un de ces quatre matins.

— Mais vous ne savez donc pas ce qui se passe chez nous? Ce n'est pas dans les articles de Berlin sur la France qu'il faut chercher la vérité; elle ne jaillit que trop claire des articles de la presse française. Si la France était calme comme une eau dormante, je comprendrais jusqu'à un certain point vos craintes ; -mais quel pays, sauf l'Espagne, montre en ce moment une surface plus agitée? Les tempêtes y éclatent à chaque instant et menacent d'engloutir même la barque de Versailles. Croyez-moi, ce n'est pas quand des voies d'eau se déclarent dans la cale, qu'on songe à se ranger sur le pont pour commencer l'attaque.

— C'est possible; mais voyez-vous, vous ne nous ôterez pas de la tête qu'unjour oul'autre vous ne cherchiez à nous reprendre l'Alsace etlaLorraine.

— C'estle cri d'une mauvaise conscience que vous poussez là, prenez garde !

— Eh ! monsieur, si vous nous aviez pris les provinces du Rhin, nous nourririons les mêmes secrets desseins contre vous. Aussi, la perspective d'une guerre nouvelle avec la France est-elle toujours devant nos yeux. Si vous êtes assez sages et assez disciplinés, vous attendrez une alliance, sinon vous entreprendrez une guerre de fous.

— Une alliance? Les rois ne s'allient qu'entre eux, tandis que les républiques se mangent. Si vous n'avez pas d'autres soucis en tête, travaillez sans crainte, nous ne viendrons pas vous déranger de longtemps.

Nous laissons Fulda à notre droite, au centre de son demi-cercle de collines. C'est dans l'antique abbaye de Fulda que saint Boniface, l'apôtre des Germains, est enterré. Son corps repose dans une crypte, comme celui de saint Charles à Milan.

Le chemin de fer décrit une courbe ; nous nous engageons dans une suite de vallées mornes et désolées, au sommet desquelles un ancien château

profile de temps en temps sa silhouette funèbre. Des chênes, véritables géants du Nord, échelonnés comme des sentinelles sous leur sombre manteau de feuilles, semblent garder ces défilés. Nous traversons un tunnel et débouchons de nouveau dans des plaines qu'entrecoupent des eaux dormantes. A leur surface, comme de blondes chevelures d'ondines qui se baignent, flotte un réseau de fleurs aquatiques d'une pâleur argentée. Pas de vie champêtre, pas de champs cultivés, pas de haies, rien qui décèle la présence de l'homme, pas de cheminée qui agite son gai panache et anime la solitude. Quelques vols de corbeaux errants se dessinent seuls sur l'horizon, semblables à des points noirs et à des accents circonflexes. Enfin, voici des toits, des tours d'églises ; c'est une ville : Marbourg, ancienne résidence de sainte Elisabeth, qui y mourut et y fut enterrée. La châsse qui renferme son corps est en chêne lamé d'or ; en 1810, les armées de Bonaparte portèrent une main sacrilège sur ce sarcophage et le dépouillèrent de toutes ses pierreries.

Nous passons rapidement devant Bebra, point de jonction de la ligne de Brème et de celle de Berlin, puis nous arrivons à Eisenach. Grande foule à la gare. Eisenach et la Wartbourg, les belles forêts de la Thuringe, sont une des excursions préférées pendant ces jours de fête. Les étudiants de Leipzig, de Iéna, de Giessen, attendent en corps, sac au dos, avec la gourde en bandoulière et leurs longues bottes de sept lieues. Les bons bourgeois de Gotha et de Weimar, avec leur casquette noire, leur cravate nouée autour du cou et remplaçant le col de chemise; des ouvriers de. Leipzig, endimanchés comme des ouvriers parisiens, sont également là, avec des paniers de provisions. A côté d'eux on remarque le paysan de la Hesse avec sa longue redingote qui ressemble à une soutane, les paysannes de la Thuringe avec leur espèce de mantille en percale, à pèlerine bouffante, qui leur donne l'air d'outrés pleines. Elles portent leurs tresses enroulées comme un serpent sur le sommet de la tête, ce qui produit l'effet le plus étrange.

Hors de la ville, dans les chemins et les sentiers ombreux qui conduisent à la Wartbourg, j'ai retrouvé le tableau des environs de Francfort. Même animation, même gaieté, mêmes repas sur la mousse, mêmes fumets balancés dans les airs, mêmes glouglous dans les gosiers, mêmes chansons sur les lèvres. Nous sommes dans le voisinage de Luther, et ces gens mettent en pratique des vers qu'il a écrits là-haut, sous le pseudonyme du chevalier Georges : « Celui qui n'aime ni le vin, ni les femmes, ni les chansons, est un fou toute sa vie '. »

1. « Wer nicht liebt Weiu, Weib und Gesaug, der bleibt ein Narr sein Leben lang. »

On cite encore cette maxime de Luther : ■

« Trink und iss, Gott nicht vergiss. » (Bois et mange, mais pense à Dieu.)

Ces conseils badins sont passés aujourd'hui à l'état de préceptes. L'idéalisme allemand est mort. L'incrédulité règne dans les temples déserts ; l'incrédulité tombe même de la chaire sacrée, et la jeunesse l'a boit à longs traits dans la coupe de l'enseignement universitaire. Le mal date de loin. Un illustre écrivain, M. Edgar Quinet, qui parcourait l'Allemagne en 1836, s'écriait déjà : « J'ai vu les chastes images de Thécla, de Clara, de Marguerite, de Geneviève, qu'insultaient de grossières courtisanes, nées du cerveau grossier de poètes de nos jours. Le ricanement' de l'orgie a pris la place des larmes saintes des esprits immortels, et des vices prétentieux se sont couronnés eux-mêmes de la couronne des vierges. Le docteur Faust a quitté sa cellule, il a quitté ses livres et son creuset ; il a rejeté loin de lui la tête de mort qui mêlait à ses pensées enthousiastes les songes du tombeau. Le docteur s'est fait vif; il court au bal en chapeau brodé; il est galant, leste, musqué. Seulement, avec son manteau de philosophie, il a oublié au logis son âme et son imagination. Quel magicien pourrait les lui rendre ? m

Aujourd'hui, l'Allemagne est tout entière en proie à la dissolution matérialiste.

Nous faisions ces réflexions en pensant aux nombreux faits qui nous ont frappé depuis le commencement de ce voyage, et tout en suivant tantôt l'un, tantôt l'autre de ces délicieux petits chemins qui conduisent au vieux manoir, et qui se. croisent et s'entre-croisent, se perdent sous la feuillée, et se retrouvent en plein soleil, dans des clairières fleuries; sentiers charmants, qui semblent avoir été tracés par les pas d'Elisabeth dans ses courses chez les pauvres et les malades de la vallée.

L'ascension de la Wartbourg dure une heure. A mesure qu'on s'élève, en gravissant le rocher de gradin en gradin, la vue se développe et prend des proportions grandioses. Partout des forêts, des collines hérissées de sapins, des vallons solitaires, des cours d'eau qui rampent au fond de gorges sauvages ; un sol mouvementé et tragique comme une mer en furie. A l'horizon, semblables à une flotte à l'ancre, quelques montagnes trapues, éclairées par un pâle reflet de soleil.

Debout sur son haut promontoire de granit, la Wartbourg, telle qu'elle a été restaurée, fait très-grande figure. C'est encore une petite place de guerre. A l'entrée de son pont-levis, trois canons vous flairent de leur gueule ouverte, et trois sentinelles, sous le commandement d'un caporal, y représentent le dernier vestige de puissance et de splendeur militaires laissé par la Prusse à S. A. le grand-duc de Saxe-Weimar.

On nous conduit d'abord au château des Landgraves pour nous faire admirer la salle à manger. Nos yeux s'arrêtent curieusement sur une collection de couteaux, de fourchettes et de cuillères de tous les siècles et de

Château de la Wartbours.

tous les peuples. Il y a là des fourchettes de fer byzantines, des cuillères de bois ayant appartenu aux parents de Luther; il y en a une dont le manche sculpté représente Gustave-Adolphe. Un couteau, au millésime de 1614, porte dans son manche une plume d'acier et un encrier. Des fourchettes et dos cuillères siciliennes sont emmanchées à des poignards.

Nous montons à la chambre des Landgraves, meublée de bahuts, de tables et de chaises de l'époque, tendue de gobelins jusqu'à hauteur d'homme, ornée de fresques où sont retracés les principaux épisodes de l'histoire de la Wartbourg. La salle des Ménestrels ou des Minn singer, qui est à côté,

a été restaurée dans son ancien style, de sorte que l'on peut se rendre compte, comme si l'on y était, de cette fameuse guerre des chanteurs qui a inspiré le TannhauserkM. Richard Wagner. Une superbe fresque de M. Schwind, de Munich, un élève de Delaroche, rappelle ces souvenirs de l'Allemagne chrétienne, alors qu'elle s'éveillait aux chants pieux et héroïques de Wolfram d'Eschenbach, de Henri d'Ofterdingen et de Waltber de Yogelweide.

Mais la Wartbourg a bien d'autres souvenirs ! C'est dans les murs gothiques de ce château que la douce, l'angélique Elisabeth de Hongrie arriva un jour, amenée par les ambassadeurs du landgrave Hermann, qui étaient allés la demander en mariage pour le fils de leur maître. Nous n'osons pas, après le grand écrivain qui a si magistralement raconté la vie de la sainte et magnanime épouse du landgrave Louis, essayer de retracer le tableau de ses vertus, de ses douleurs, de sa fuite à travers les forêts de la Wartbourg, la nuit, avec ses deux enfants, de sa mort sur le grabat du pauvre, clans la petite ville de Marbourg.

C'est à la Wartbourg que l'électeur de Saxe fit enfermer Luther, pour le soustraire aux recherches de l'empereur. Luther revenait de la Diète de Worms. Près d'Eisenach, il tomba dans une embuscade dô cavaliers masqués. On le força de jeter le froc aux orties, d'endosser une cuirasse, et on l'emmena à la Wartbourg sous le nom du chevalier Georges. 11 resta caché sous cette cape guerrière pendant dix mois, qu'il employa h traduire la Bible et à "se chamailler avec le diable. On voit encore la tache d'encre laissée par l'encrier que Luther jeta à la tête du prince des ténèbres. Comme les dévots démolissent la paroi pour emporter des fragments de la fameuse tache, on la renouvelle tous les trois ans.

Le mont de Vénus. — Un couple allemand. — Le parc de Fridrickskain. — Collections curieuses. — La maison Justus Perthes. — Les hommes à queue. — Ce qu'il faut pour être belle. — L'Almunach de Goiha, journal de modes. — UAlmanach et l'empereur.

Je suis redescendu à Eisenach au moment où le soleil se couchait. Ses rayons appliquaient des losanges d'or sur la façade grise de la Wartbourg, et la grande croix de la citadelle sainte (Beilige Burg) semblait étendre ses deux bras sur le monde, comme pour le bénir avant son sommeil. Les montagnes apparaissaient dans une robe de lumière glorieuse, les vallées hérissées de forêts se coloraient de reflets bleu foncé, tandis qu'au fond du paysage s'endormait déjà doucement sous un voile de vapeurs diaphanes le petit lac au bord duquel sainte Elisabeth venait, dit-on, s'asseoir et pleurer en secret, en attendant son époux parti pour la croisade. A droite, autour du fameux mont de Vénus, où le chevalier Tannhauser fut si longtemps retenu captif, flottaient des nuages argentés, pareils à la longue robe mouvante des nymphes et des déesses. Les oiseaux s'étaient réunis pour leur dernier concert; ils remplissaient les sapins et les buissons d'une musique de triomphe. Ce tableau des fantasmagories du soir avait malheureusement ses ombres; c'étaient des voix avinées qui répétaient dans le lointain, comme un écho moqueur, les vers de Luther :

Wer nicht liebt Weia, Weib und Gesang Der bleibt ein Narr sein Leben lang.

J'ai hâté le pas et j'ai rapidement traversé Eisenach. Cette ville assez proprette n'est intéressante que par ses souvenirs. Le compositeur Sébastien Bach y est né ; la duchesse d'Orléans et ses enfants y ont habité, après la Révolution de 1848, le château qui s'élève sur la place du Marché. C'est

une grande façade banale, sans architecture, plutôt couvent que caserne.

La mémoire de la duchesse est encore pieusement vénérée dans le pays ; les habitants d'Eisenach ne l'appelaient que « notre Hélène », et l'on raconte qu'un jour, au milieu de l'hiver, les hommes d'Eisenach s'armèrent de pioches et, de pelles, et creusèrent un étang pour que les jeunes princes pussent patiner.

A la gare, même encombrement au départ qu'à l'arrivée. Tous les chapeaux sont ornés de feuilles de chêne ou de panaches de lilas. Les langues sont plus déliées : c'est un bourdonnement de guêpes. Le train arrive, tout l'essaim se précipite à la fois et s'embarrasse dans les portières : les femmes crient, les enfants piaillent, les hommes jurent. Enfin chacun a trouvé place comme il a pu dans les étroites et sombres petites cellules de l'ancien chemin de fer grand-ducal, desservi aujourd'hui par des employés prussiens. Un professeur, en lunettes, avec des papillons épingles au chapeau, a pris sa moitié sur ses genoux. Il enlace et berce sa femme en lui chantant une ballade. La « professoresse » a quarante ans et roule des yeux mourants d'amour.

D'Eisenach à Gotha, le trajet dure à peine une heure. La nuit montait rapidement, envahissant les collines, les vallées, les montagnes, le ciel. La Wartbourg disparut bientôt à nos yeux, comme un de ces châteaux fantastiques qui obéissent au sifflet du machiniste.

Quand j'arrivai à Gotha, l'obscurité était complète. Je me jetai dans un modeste omnibus attelé d'un seul cheval, dont la silhouette maigre se détachait à la lumière blafarde du gaz, comme celle d'une sauterelle colossalei

La ville est éloignée de la gare. Nous passâmes par une longue avenue avant d'atteindre l'hôtel. Ma chambre donnait sur la rue : toute la nuit, j'entendis des gens qui revenaient en chantant des excursions obligées du lundi de la Pentecôte. Ces accents, qui n'avaient rien d'harmonieux, m'épargnèrent la peine de m'éveiller à l'aube : j'étais debout au moment où le soleil se présenta chez moi pour m'inviter à visiter le parc pendant la sérénité des heures matinales.

Le parc de Fridrichshain est un vrai parc anglais ; les arbres y croissent superbes, en pleine liberté, la terre et le ciel sont leur domaine. Pas d'allées tirées au cordeau, rien de géométrique, la nature telle qu'elle est. Pas de cascades non plus, qui versent toutes les heures une larme pour protester contre leur malheureux sort ; pas de statues qui implorent la pitié des passants, pas de rocailles, de ponts rustiques, de grottes artificielles, mais de l'air, de l'espace, plus d'ombre que de soleil. Près de l'orangerie, c'est une promenade avec quelques beaux parterres d'orchidées ; plus loin, c'est une verte solitude. On va sans entraves, droit devant soi. Si l'herbe vous semble

La salle d'attente d'une gare allemande un jour de fête.

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assez veloutée et assez tendre, vous avez le droit de vous y asseoir. Personne ne vous dira rien non plus si vous détachez quelques roses des églantiers. Ici, la nature a mis la table pour tous, chacun peut se servir selon ses préférences et selon ses goûts.

Le château de Fridrichshain, auquel on arrive par une succession de terrasses, a été bâti en 1642, par Ernest le Pieux, fondateur de la branche Ernestine. C'était primitivement une forteresse. Aujourd'hui, on y a installé des bureaux d'administration et des collections de tableaux et d'objets d'art. J'y ai remarqué de curieuses toiles de Lucas Cranach, qui vécut à Gotha, entre autres une Judith en costume de patricienne allemande du seizième siècle, coiffée du grand chapeau rouge à plumes. Peinture réaliste s'il en fut. La tête, livide, nageant dans le sang, est hideuse, soutenue par les mains blanches de cette jeune fille aux yeux bleus, qui sourit. Le Pécheur poursuivi par le diable est aussi une de ces compositions qu'on n'oublie pas. Satan porte un ventre percé à jour, au fond duquel on voit des bouteilles, des dés et des pièces d'or.

De la galerie de peinture on passe av. cabinet de curiosités. C'est un entassement d'antiquailles, un bric-à-brac de collectionneur et de marchand. On montre un diadème de madame de Maintenon, en écaille, image de la fragilité de celle qui le porta; une tête de Louis XIV taillée dans une améthyste, en face d'un Confucius taillé dans un saphir ; des chapelets en lapislazuli; des Dianes d'argent sur des cerfs dorés, suivies de chiens qui jappent, de scarabées qui agitent leurs ailes de topaze; des éléphants caparaçonnés d'émeraudes, des clans aux cornes de corail, des coqs avec des plumes de nacre et des prunelles de rubis.

La perle de cette singulière collection est un bréviaire de Benvenuto Cellini. Il est grand comme le petit doigt, mais quelle finesse de dentelure dans cette reliure d'or, quel travail exquis, quels coups de burin qui sont des coups de maître ! On ne peut rien rêver de plus merveilleux ; c'est un livre fait pour n'être touché que par la main des anges. Au milieu, le Christ, entouré d'une auréole de pierreries, est placé sur un autel aux colonnettes d'argent sculptées. On resterait un jour entier à admirer ce pur chefd'œuvre.

Dans une autre salle, on conserve religieusement un chapeau de Napoléon Ier, une tasse dans laquelle il a bu, une tabatière qu'il avait à Sainte- Hélène, et une paire de pantoufles. Dans le même compartiment, on remarque une croix des chevaliers de la maison Ernestine, que Théodoros a portée pendant six ans. Il l'avait mise le jour de la prise de Magdala. Les Anglais l'ont rendue au duc de Cobourg-Gotha, qui s'était lié d'amitié avec le roi du désert, après avoir plusieurs fois chassé avec lui le lion et l'éléphant.

En sortant du château, je me rendis chez M. Justus Perthes, éditeur de YAlmanach de Gotha, dont l'établissement typographique a une renommée européenne. Je fus accueilli par un homme charmant, d'âge mûr déjà, qui voulut bien me faire lui-même les honneurs de sa maison.

M. Justus Perthes est le fils de M. Frédéric Perthes, né en 1772, à Rudolstadt, et qui fonda la maison avec les seules ressources de sa persévérance et de son travail.

Perthes édita d'abord des ouvrages d'histoire. Il acheta YAlmanach de Gotha, qui paraissait chez Ettinger, et lui fit subir d'importantes modifications. Il en confia la rédaction à Adolphe de Hoff, célèbre minéralogiste, qui s'adjoignit M. Wustermann, secrétaire de la chancellerie de Gotha.

M. Justus Perthes n'édite plus de livres aujourd'hui ; il a fait de sa maison un des plus grands établissements géographiques du monde, — le plus grand, disent les Allemands, et je crois qu'ils ont raison. Le docteur Petermann, qui le dirige, est une autorité scientifique que je n'ai pas besoin de faire connaître. L'Angleterre a donné le nom de ce savant à des îles, à des caps, à des golfes. J'ai vu, en passant, le vieux géographe occupé à marquer sur une immense carte d'Afrique, appliquée au mur, une des dernières découvertes de Livingstone. Il suit, pour ainsi dire, les explorateurs jour par jour et marque chacun de leurs pas sur ses tableaux.

Gomme je m'arrêtais devant d'immenses cartons qui encombraient le couloir, M. Perthes me dit :

— Ce sont nos documents ; nous avons là, rangées par pays, toutes les cartes qui ont été publiées depuis plusieurs siècles.

Dans l'atelier où M. Perthes me conduisit, soixante jeunes filles étaient occupées à colorier des cartes. Le nombre des ouvrières de la maison est de trois cent soixante, celui des dessinateurs est de douze et celui des graveurs de vingt-deux.

Parmi les plus belles cartes que j'ai vues, je dois citer celle d'Espagne ; c'est en vain qu'on chercherait ailleurs quelque chose de plus exact et de plus complet. M. Petermann prépare une nouvelle grande carte de la France et surveille l'édition de l'Atlas de Stiler, en cours de publication. Cet Atlas n'aura pas moins de quatre-vingt-dix grandes feuilles. M. Perthes m'a également montré une carte de la Hongrie pour les écoles de ce pays, des cartes pour les écoles de la Russie et de l'Amérique, et une grande carte des océans, avec tous les courants sous-marins et les lignes suivies par les vaisseaux et les paquebots.

Des bureaux d'expédition, où travaillaient une dizaine d'employés, nous montâmes, par un petit escalier mystérieux, au premier, et nous entrâmes dans le sanctuaire de YAlmanach de Gotha.

La cellule de Luther, à la Wartbourg.

— C'est un livre qui doit vous donner beaucoup de peine ?

— Ces messieurs y travaillent toute l'année, sans un jour de repos, me répondit M. Perthes en me désignant deux très-graves Allemands, reliés en peau de chagrin dans leur redingote boutonnée, avec beaucoup plus de lunettes que de cheveux. Le premier lisait une lettre aux armoiries princières ; l'autre collait, dans un livre à souche, de petits carrés de papier. Je leur demandai si, sans les déranger dans leur travail, il me serait possible de feuilleter la collection de Y Almanach. Celui qui collait déposa son pinceau, me regarda longtemps, et ouvrit enfin la bouche pour me dire, en scandant sa phrase :

— Monsieur, vous ne nous dérangez pas ; seulement, nous n'avons pas la collection complète de VA Imanach; je crois que vous ne la trouverez nulle part.

— N'importe, monsieur; je me contenterai de ce que vous avez. La plus belle fille...

Je m'arrêtai à temps : les oreilles du savant se dressaient toutes droites.

— C'est un proverbe français, monsieur, lequel veut dire qu'on ne peut donner que ce qu'on a.

— La France a donné souvent ce qu'elle n'avait pas, répliqua sèchement le savant, en déposant une double pile de petits livres sur une table du fond.

J'allais lui répliquer ; la solennité du lieu m'arrêta ; je me mis tout entier à l'étude de mes almanachs. ,

C'est avec des soins tout particuliers que je les ai pris les uns après les autres dans mes mains, ces petits volumes reliés en maroquin parfumé, ou en satin rose avec des médaillons qui représentent un paysage d'Italie ou une déesse grecque ; ces almanachs sont enfermés dans de charmants étuis à filets d'or, et semblent avoir appartenu à quelque duchesse ou à quelque comtesse de la cour de Frédéric III, car j'ai trouvé sur leurs tablettes des achats de dentelles et des pertes de jeu. Un exemplaire de 1764 porte en tête ces deux lignes : « Dieu vous conduise, mon cher cœur. Pensez à moi, ma chère femme, et dites-vous que vous avez un mari qui vous aime tendrement. » D'une corbeille de noces, le coquet almanach est tombé dans la boutique d'un marchand de papier, et de cette boutique il est revenu en bonne maison, chez M. Perthes. Tout un roman peut-être dans ce voyage !

C'est en 1763 que parut le premier Almanach de Gotha. Il était alors de mode de parler français dans toutes les cours d'Allemagne. Voltaire, chassé de Berlin, était venu se réfugier à Gotha, et son passage dans cette résidence y avait mis à la mode plus que jamais le goût de la langue et de la littérature françaises.

Un almanach allemand eût été d'allures trop roturières pour paraître dans le grand monde. M. Rothberg, qui en est le créateur, le comprit, et publia l'ouvrage en français. Jusqu'en 1783, cet almanach, composé de vingt pages, ne contenait que le calendrier, des tablettes gravées avec élégance sur lesquelles on pouvait inscrire, au jour le jour, les gains et les pertes de jeu, un tableau des arrivées et des départs du courrier, et un tableau des monnaies.

En 1783, M. Klupfel, qui avait accompagné en France, en qualité de précepteur, le prince héritier Frédéric de Saxe-Gotha, revint avec son élève, et eut l'idée d'agrandir cet almanach dont le succès allait croissant. Au simple titre d' Almanach de Gotha, on ajouta ce sous-titre : contenant diverses connaissances curieuses et utiles.

Outre un essai sur la généalogie des familles souveraines, on remarque dans l' Almanach transformé une table chronologique des empereurs d'Allemagne, des notices sur les bases astronomiques du calendrier, des tableaux pour le nombre probable d'années que des personnes d'un âge donné peuvent encore espérer de vivre; des conseils d'hygiène, des articles sur l'organisation du globe et sur l'organisation du corps humain.

On y apprend au lecteur que « les Européens ont la peau blanche, que

les Groënlandais sont couleur d'olive foncée, que les Javanais ont le teint d'un rouge pourpré, que les habitants de l'île de Mindanao ont le teint tanné tirant sur le jaune clair, tandis que ceux de l'île de Formose sont d'un jaune noir, d'un jaune blanc, et quelques-uns tout à fait jaunes.

«. Dans l"île de Mindoro, ajoute l'Almanach, il y a une race d'hommes appelés Manghiens, qui tous ont des queues de 4 ou 5 pouces de longueur. Dans l'île de Formose, les femmes ont de la barbe comme les hommes. A Calieux, il y a une race d'hommes qui ont les jambes aussi grosses que le corps d'un autre homme. La peau de ces jambes est dure et rude comme une verrue. »

Des variétés de l'espèce humaine nous passons aux variétés dans les goûts. Nous lisons : « Aux îles Mariannes, il faut, pour être belle, avoir les dents noires et les cheveux blancs.

« Dans l'île de Nicobar, c'est un défaut d'avoir des sourcils.

« Chez les Mogols, des jambes bien longues, qui soutiennent un corps fort court, sont une grande beauté de femme. Elle est parfaite, si elle a encore la chair bien découpée en "fleurs peintes de diverses couleurs, de sorte que la peau paraisse comme une étoffe de fleurs.

« Les belles de Siam sont celles dont la forme de visage approche le plus du losange, qui ont le blanc de l'œil bien jaune, les joues creuses, la bouche grande, les lèvres grosses, les dents bien noircies, les oreilles bien grandes. »

Viennent ensuite les principales découvertes faites en Europe depuis quelques siècles. Ce sont des notices sur Berthold Schwartz, l'inventeur de la poudre ; sur Gutenberg ; sur Jean Eyk, l'inventeur de la peinture à l'huile ; sur Copernic, Kepler, Leibnitz, Newton, etc., etc. On nous apprend aussi que Henri II porta les premiers bas de soie, et que les premières perruques furent faites à Paris, l'an 1620. La mode de se coiffer de chapeaux ne remonte pas au delà du règne de Charles VI, roi de France. C'est également à la France qu'on doit l'introduction des uniformes dans les armées, l'invention des cartes à jouer et des carrosses.

« La découverte la plus récente, dit l'Almanach que nous avons sous les yeux, est celle que M. Linnseus, premier médecin du roi de Suède, fit sur les perles en 1760. Ce grand naturaliste eut l'idée d'augmenter leur volume, moyennant une nourriture convenable qu'il fit administrer aux huîtres. Il réussit si bien que, dans la même année, il eut la satisfaction de présenter à la reine des perles d'une grosseur extraordinaire. »

En 1780, l'Almanach publia l'histoire de la perruque ; en 1781, l'histoire de la barbe; en 1782, l'histoire des cartes à jouer; en 1783, l'histoire des voitures ; en 1784, l'histoire des journaux ; en 1785, l'histoire des montres et des mouchettes.

lOi VOYAGE AU PAYS DES MILLIARDS

La même année, Y Almanach de Gotha donnait « des modèles de déclaration d'amour chez les divers peuples » .

Des articles d'utilité publique et d'économie domestique servaient ordinairement d'appendice au volume ; on y trouvait des renseignements sur les pierres précieuses, sur leur valeur, sur la connaissance du fil et des dentelles, sur les prix de certains objets, comme d'un lit à deux personnes, d'un ameublement simple ou riche, une liste de « quelques friandises exquises avec l'adresse de Paris ».

Nous y trouvons également des avis contre la fraude du café moka, « qui est petit et verdâtre, » et le tarif de la porcelaine de Saxe, « bleue, unie, de 1765 ».

Ce n'était pas le grave et solennel Almanach que nous connaissons aujourd'hui. .

En 1774, les gravures cessèrent d'emprunter leurs sujets à la mythologie, elles s'inspirèrent des romans et des pièces dramatiques en vogue, comme le font nos journaux illustrés. En 1778, ce sont des épisodes du Voyage de Sophie de Memel en Saxe; en- 1784, les Aventures de Gil Blas et des scènes du Mariage de Figaro ; en 1787, des scènes piquantes tirées des Nouvelles de la reine de Navarre. L'illustre graveur Daniel Ghodowscki était chargé du dessin et de l'exécution des estampes.

Les éditions de 1776 et 1777 se distinguent particulièrement par de bonnes copies des scènes de la vie du grand monde parisien, d'après les originaux français de Baudoin, Biron, Lannoy, Gailland et Freudenberg. L'Almanach de 1768 renferme un calendrier illustré. Au mois de février, c'est Neptune qui ouvre toutes ses écluses, et le poëte galant de l'Almanach de s'écrier :

0 que Neptune en ce mois est vilain!

Mai (sic) Cupidon s'en moque et va son train.

Autre devise de mirliton pour le mois de septembre :

Vivent Vulcain, les arts et l'expérience, Car de leur sein naît la prudence.

V Almanach de Gotha était aussi un journal de modes. 11 reproduit, chaque année, des « coëffures et habillemens » de Paris, de Berlin, Leipzig et Dresde. Les gravures sont exécutées avec un grand soin et beaucoup d'art. Les coiffures sont très-jolies, et l'on y trouverait plus d'un modèle. Elles encadrent des têtes de femmes dont les visages charmants ont tous une expression en harmonie avec leur toilette, en quoi l'Almanach se distingue avantageusement des modernes journaux de modes.

Un jour de liesse en Allemagne.

Voici le chapeau à la Théodore, aux proportions de tourelle ; le chapeau de velours noir, aux larges ailes, avec des plumes blanches et surmonté d'une espèce de petit ballon de soie ; viennent ensuite le chapeau à la provençale, tout enrubané, 'le chapeau-bonnet mis sur une baigneuse, le pouf à la tartare, la coiffure simple, couronne de fleurs posée sur les cheveux ; puis c'est le chapeau-bonnet à créneaux, le chapeau bouffant avec la frisure en crochet, le chapeau avec aigrette « esprit de plumes » , le bonnet à grande gueule de loup, etc.

Ce n-est que vers le commencement du siècle qu'apparaissent les portraits

Liv. 14.

de princes et de princesses qui envahissent bientôt tout l'Almanach.

Depuis lors, combien d'entre eux ont disparu, emportés par le vent de la Révolution ! Combien sont tombés à l'apparition de Bonaparte sur le Rhin ! Et depuis que la Prusse remplace Saturne, que d'enfants couronnés de cette ancienne Germanie, mangés à la sauce Bismarck ! Quelle moralité et quel enseignement sortent de ces pages ! Elles résument toute l'histoire contemporaine. Pour combien de familles princières ces almanachs sont d'honnêtes, cercueils recouverts de percale rouge !

Ce^ui qui donna le plus de coups d'épée dans cette forêt généalogique, ce fut l'homme de Brumaire. Il tailla, coupa, abattit avec l'ardeur d'un bûcheron. Il ouvrit dans ce fourré un large passage aux quinze princes de l'Empire qui avaient accédé à sa ligue du Rhin. Douze ou treize principautés, celles de Schwartzemberg, d'OEtlingen, de la Tour et Taxis, etc., etc , furent incorporées à la Bavière. Le roi de Wurtemberg eut pour sa part de butin vingt principautés ou seigneuries ; le grand-duché de Bade en absorba aussi une dizaine; le comté de Homburg, la principauté de Hardenberg, le duché de Lorch, etc., passèrent aux mains du grand-duc de Berg; le grandduc de Darmstadt reçut une dizaine de fiefs ; les maisons de Wied furent expropriées au profit des ducs de Nassau.

De 1806 à 1813, l'histoire n'offre pas d'exemple de pays déchiré, mis en lambeaux, coupé, découpé comme le fut l'Allemagne. Bonaparte la jeta au pilon. Chaque jour il pétrissait cette lourde pâte et lui donnait une forme nouvelle. 11 arrache les couronnes et en distribue les morceaux à sa famille et aux princes allemands qui ont accepté sa chaîne.

Ce peuple était passé à l'état de marchandise dont on trafiquait. Démembré, épuisé de sang et d'argent, que d'efforts il fit pour se relever et reconquérir son rang ! « La lutte des armes est terminée, disait un de ses hommes d'État exilé par Napoléon, le baron de Stein ; il est temps de songer aux principes, aux mœurs, aux caractères. » Un autre s'écriait : « Il faut régénérer la nation en lui rendant les convictions chrétiennes, morales et patriotiques qu'elle a perdues. »

L'empereur était tout-puissant, et il exerçait, comme on sait, une surveillance minutieuse sur les journaux et les produits de la librairie. A la date du 20 octobre 1807, il écrivait à Champagny, ministre des affaires étrangères, au sujet de Y Almanach de Gotha :

« Monsieur de Champagny, le dernier Almanach de Gotha est mal fait. D'abord, il y est question du comte de Lille, et puis de tous les princes de la Confédération, comme s'il ne s'était fait aucun changement dans la constitution de l'Allemagne ; les noms de la Famille de France y sont en termes inconvenants. Faites venir le ministre de Gotha et faites-lui com-

prendre qu'il faut qu'au prochain Almanach tout cela soit changé... Vous demanderez que cet article vous soit communiqué avant d'être imprimé. »

Bonaparte n'étant pas de souche princière, on n'osait pas même laisser supposer que les autres souverains eussent une généalogie; celle-ci disparut de l'Almanach à partir de 1808. On se borna à indiquer les naissances et les mariages des princes et des princesses de la maison de Saxe, de France, des rois et des princes de la Confédération du Rhin.

A la suite de la journée du 14 octobre 1806, on raya de l'Almanach les clients de la Prusse, la maison d'Orange, les anciennes dynasties de Hesse- Cassel et de Brunswick.

L'Almanach de 1810 est orné des portraits de Joseph Napoléon, roi d'Espagne; de Louis Napoléon, roi de Hollande; de Joachim Napoléon, roi de Naples, et d'Eugène Napoléon, vice-roi d'Italie. En 1813, M. Perthes père fut obligé de réimprimer trois fois son Almanach.

Les explications qui accompagnent les gravures sont des commentaires intéressants de l'époque. Dans un texte explicatif sur Valence, on lit ce passage : « On entend si souvent parler de cette sorte de milice nationale (les insurgés), qu'on ne verra pas sans intérêt le costume de ces miquelets guérillas, et de tant d'autres qui ne valent pas l'honneur d'être nommés. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Espagnols qui tiennent à quelque chose, et principalement les habitants des villes, sont fatigués d'une guerre intestine qui n'est profitable qu'aux bandits, et qu'après de si longues agitations tous les honnêtes gens aspirent au repos et à la tranquillité. »

L'édition pour 1814 était déjà tirée, lorsque survinrent les événements qui rendirent à M. Perthes son entière liberté.

D'autres événements ont suivi ceux-là : la dynastie des Napoléon a été pour la seconde fois jetée à terre ; Y Almanach de Gotha a subi naturellement les influences nouvelles qui prévalent en Europe, et ce qui était de Gotha hier est de Berlin aujourd'hui.

Weimar est une ville. — Le duc Charles-Auguste. — Les joyeuses années de Goetbe. Goethe acteur et directeur de théâtre. — Gœthe propriétaire. — Goethe et Napoléon. La vieillesse de Gœthe. — La maison de Schiller.

Le chemin de fer m'a transporté ce matin, en une heure, de Gotha à Weimar. La locomotive n'était guère pressée, et cependant les paysages les plus variés venaient s'encadrer comme des tableaux aux fenêtres de notre wagon. La terre est belle et féconde dans cette partie privilégiée de l'Allemagne centrale ; mais ce qui lui manque, c'est cette lumière sereine qui donne aux sites de France et d'Italie une harmonie si douce et une si magique splendeur. Ici, le soleil est toujours un peu voilé, et l'atmosphère semble comme obscurcie par la fumée des pipes.

a Weimar, a dit Mme de Staël, n'est pas une petite ville, mais un grand château. » J'en demande pardon à l'auteur de Corinne, Weimar a de tout temps été une petite ville, et elle aura, je l'espère, la sagesse de rester petite et jolie. En grandissant, elle perdrait une infinité de choses. Le château est une vaste maison bourgeoise qui n'a pas la moindre allure conquérante, et qui ne porte pas même ombrage aux hôte's voisins, plus fiers et plus pimpants que lui.

Weimar est plutôt une ville au milieu d'un parc. Assise au bord d'une modeste rivière, sur les eaux de laquelle les canards ont jusqu'ici seuls navigué, elle est entourée d'arbres séculaires qui secouent sur son front leurs parfums et leurs fraîcheurs. C'est la dernière oasis qu'on rencontre en allant à Berlin.

Lorsque vous vous promenez à travers les rues tortueuses de la charmante cité, vos pas retentissent avec un bruit qui vous étonne. Des miroirs sont placés devant chaque fenêtre, comme pour guetter les trop rares pas-

Types allemands. — Hermann et Dorothée.

sants. On dirait que, derrière leurs portes scellées, les habitants de la ville se sont paresseusement endormis ; mais tout à coup une main blanche soulève discrètement un rideau de dentelle, et deux yeux vous suivent avec une attentive curiosité.

On passe vite dans ces rues monotones. Pas de pignons gothiques, pas de cariatides qui se débattent dans leur prison de pierre, pas de grilles finement ouvragées ; c'est l'image d'un passé qui n'est pas le passé, et l'image

d'un présent qui n'est pas le présent. Il semble qu'on est ici à une époque intermédiaire, pleine de calme, de simplicité et de paix. Le chemin de fer passe si loin de la ville qu'on oublie qu'il existe.

C'est une délicieuse retraite pour le poëte, le penseur, l'écrivain; et c'est en voyant ces ombrages magnifiques, ces grands chênes majestueux, ces sapins rêveurs, ces tilleuls qui balancent leurs encensoirs au souffle d'une légère brise, qu'on comprend que des hommes comme Gœthe, Herder, Wieland aient voulu y vivre et y mourir.

— Je suis ici depuis cinquante ans, disait Gœthe ; et quels pays n'ai-je pas visités! Eh bien ! je suis toujours revenu avec joie à Weimar.

Il est vrai qu'il n'y avait pas seulement la nature pour attirer cette pléiade d'écrivains qui furent, en quelque sorte, les fondateurs de la littérature allemande ; il y avait encore la cour de Charles-Auguste et la duchesse Louise.

Bien qu'ils possédassent le plus petit duché d'Allemagne, bien que leurs revenus fussent presque insignifiants, le duc et la duchesse trouvaient toujours moyen de secourir un poëte dans la gêne : ils vendaient une bague ou une tabatière ; et souvent, pour payer les pensions promises à Schiller, à Wieland, ils mirent de l'argenterie en gage.

Charles-Auguste était le prince le plus instruit et le plus intelligent de son temps. Il est facile à celui qui a la puissance de rassembler autour de son trône d»os hommes de savoir et de talent : musiciens, artistes, poètes, philosophes ; mais ce qui est difficile, c'est de maintenir la paix dans cette république des lettres et des arts, c'est de laisser à chacun sa liberté, sa propre initiative et son libre essor. Voilà ce que Charles-Auguste sut faire.

Personne n'était plus simple que lui et aucun prince ne travaillait avec plus d'amour à la prospérité de son peuple. Gœthe nous l'a dépeint d'une façon pittoresque, — et dans un français qui ne l'est pas moins. Se trouvant avec le duc, en 1784, à la cour de Brunswick, il écrivait à madame de Stein : <i De son côté, notre bon duc s'ennuie terriblement ; il cherche un intérêt, il n'y voudrait être pour rien ; la marche très-bien mesurée de tout ce qu'on fait ici le gêne ; il faut qu'il renonce ici à sa chère pipe, et une fée ne pourrait lui rendre un service plus agréable qu'en changeant ce palais dans une cabane de charbonnier. »

Un des plaisirs du duc était de s'habiller en simple montagnard et de parcourir le pays avec Gœthe, de prendre part, sans être connu, aux fêtes populaires. Que de fois les deux amis ont dansé jusqu'au matin dans une auberge, avec des filles de village !

La duchesse Louise était un esprit solide et distingué; Napoléon la craignait et la haïssait. D'un tempérament un peu froid, elle tenait beaucoup

à la vieille étiquette et conserva toute sa vie les modes de son enfance.

Quand Gœthe vint à Weimar, le 9 novembre 1775, il avait vingt-six ans. C'était un beau jeune homme, aux manières distinguées, aux yeux noiïs, à la haute taille, aux longs cheveux flottants. Plein d'ardeur et de verve, il enchantait tout le monde, même ceux qui avaient des préventions contre lui. Wieland, dont il s'était moqué, fut subjugué, et écrivit à son ami Jacobi, après sa première entrevue avec Gœthe :

« Cher frère, que te dire de Gœthe? Comme il ro'a remué le cœur! Je l'aime de toute mon âme. Je me sens plein de lui comme une goutte de rosée est pleine de soleil. »

Gœthe, dit Knebel, parut comme une étoile au ciel de Weimar; tout le monde tint ses yeux fixés sur lui.

Ces premières années furent des années de gaieté et d'insouciance. On donna des chasses, des bals en son honneur ; on organisait des parties de traîneaux, on improvisait des danses sur la glace, à la lueur des flambeaux, et pendant le carnaval, la cour sortait en masques et folâtrait dans les rues.

Mais bientôt ce débordement de plaisirs lassa Gœthe ; il s'enfuit dans les montagnes :

— Je ne suis pas fait pour le monde, disait-il à un de ses amis.

Charles-Auguste, qui ne pouvait se passer de lui, le suppliait dans toutes" ses lettres de revenir au plus vite. Gœthe céda, et son protecteur l'éleva immédiatement à la dignité de ministre secret de légation, avec un traitement de douze cents thalers. C'était exactement la somme que le roi de Prusse allouait à une de ses danseuses, la Barberini.

Plus tard, on le sait, Gœthe, anobli, occupa un fauteuil de ministre. Une de ses premières réformes fut de réduire l'effectif de l'armée.

La gravité de ses fonctions ne l'empêchait point d'écrire des chefsd'œuvre et de diriger en même temps le théâtre de Weimar.

« Gœthe joue gros jeu, écrivait Merck à cette époque. Il vit à la cour comme s'il était le maître. Le duc est, quoi qu'on en dise, un excellent homme et qui gagnechaque jour dans la compagnie de Gœthe. Tout ce qu'on raconte, ce sont de purs cancans d'envieux. »

L'été, on partait de bonne heure avec des ânes, on allait jouer l'opéra dans la forêt ; puis on dînait sur l'herbe, et l'on rentrait le soir à Weimar, au soleil couchant.

Gœthe se mêlait quelquefois aux acteurs. Dans les Oiseaux d'Aristophane, il remplit le rôle d'Alceste, recouvert de plumes comme un véritable oiseau. Dans Iphigénie, il joua Oreste, et le prince Constantin, Pylade. « Je n'oublierai jamais, écrivait Huffeland, le moment où Gœthe parut en costume grec ; on eût dit Apollon, tellement il était beau. On n'a jamais vu chez

un homme une telle perfection physique unie à une aussi grande perfection intellectuelle. »

On a conserve les comptes de direction de théâtre, que Goethe soumettait au duc après chaque représentation. On y lit des détails de ce genre :

Pour la nouvelle comédie du 30 janvier, j'ai livré :

Une machine pour faire le clair de lune ....... 3 thalers.

Une grande roue . . 1 —

Une machine pour faire une cascade. 3 —

Outre la direction du théâtre, Gœthe avait encore la direction de la bibliothèque, du jardin botanique et du musée.

C'est lui qui a créé ce magnifique parc qui n'était qu'une vulgaire forêt, sans sentiers, sans chemins, et qui s'étend du château jusqu'au fond de la vallée. Que de douces heures j'y ai passées ! Quel calme et quelle solitude ! On entend autour de soi les oiseaux qui chantent et les flots de l'Ilm, qui fuient en déposant un furtif baiser sur la rive. Les chemins se perdent en des dédales plus nombreux que ceux de votre rêverie. C'est ici qu'il faut se promener le soir en lisant la ballade du Pêcheur. C'est ici qu'apparaissent, dans leur cadre naturel, les figures pensives et tristes de Mignon et de Charlotte. Le feuillage semble frissonner encore au frôlement de leurs robes ; on se retourne, mais c'est un rossignol ou une fauvette qui vous regarde d'un air familier.

Un jour, Charles-Auguste se promenait avec son poëte dans ces allées ombreuses, en devisant d'art, de littérature, d'histoire naturelle.

— Que Bertuch est heureux ! lui dit tout à coup Gœthe, en lui montrant, à travers les arbres, une petite maison qui souriait au soleil. Il est propriétaire, il a un chez soi, il a sa campagne !

Charles-Auguste ne répondit pas ; mais le soir même il se rendit chez Bertuch, et lui dit :

— Bertuch, tu vas me donner ta maison et ton jardin. Bertuch, très- étonné, essaya quelques observations.

— Pas de réplique, ajoute le duc. Je veux ta maison, et je la prends.

Le lendemain, Bertuch déménageait, et Gœthe entrait tout heureux dans cette maisonnette dont un jardinier voudrait à peine aujourd'hui.

On ne peut rien imaginer de plus rustique. Quatre murs blancs, avec de petites croisées sans symétrie, voilà la maison de Gœthe, telle que nous venons de la dessiner dans notre album. Et c'est pourtant dans cette bicoque qu'il a vécu plus de trente ans, et qu'il a écrit ses plus beaux chefs-d'œuvre. Il cultivait et arrosait lui-même son jardin ; il était surtout fier de ses rosiers disposés en espaliers et qui, en été, grimpaient jusqu'au toit; des fauvettes, des linottes, avaient bâti leurs nids au milieu de touffes de roses, de sorte

Un professeur et sa i'ewme eu wagon.

que la maison était enveloppée de chants et de parfums. La seule pièce dont se composait le rez-de-chaussée ne brillait pas par le luxe : aux murs, quelques cartes, quelques gravures, et un portrait du poëte par son ami Meyer.

Le vieillard contemporain de Gœthe qui nous a fourni ces détails nous disait que les trois chambres et le cabinet du premier et unique étage étaient « très-mal meublés et très-incommodes » . Goethe lui avoua cependant qu'il avait passé dans cet humble logis ses années les plus heureuses. A quoi tient le bonheur? Il ne s'agit que de savoir être content de ce qu'on a.

Liv. 15.

lu

Eckermann, qui vint voir Gœthe dans sa retraite champêtre en 1809, décrit sa visite en ces termes 1 :

« Une après-midi, j'allai voir Gœthe; le temps était doux, je le trouvai dans son jardin. Il était assis devant une petite table de bois sur laquelle était placée une fiole à longue encolure ; dans cette fiole s'agitait vivement un petit serpent auquel il donnait de la nourriture au bout d'une plume et qu'il observait tous les jours. Il soutenait que ce serpent le connaissait déjà, et que, dès qu'il le voyait venir, il approchait sa tête au bord du verre... A côté du serpent étaient des cocons renfermant des chrysalides dont Gœthe attendait la sortie prochaine. La main sentait déjà à l'intérieur un léger mouvement. Gœthe les prit sur la table, les considéra avec une grande attention et dit ensuite à son enfant :

« — Porte-les à la maison; ils ne sortiront sans doute pas aujourd'hui, la journée est trop avancée. »

« Il était quatre heures de l'après-midi. A ce moment, Mme Gœthe entra dans le jardin. Gœthe prit les cocons de -la main de l'enfant et les reposa sur la table.

« — Que le figuier est beau, dans ce moment, avec ses fleurs et son feuillage ! » nous dit de loin Mrae Gœthe, en venant à nous par l'allée du milieu.

« Après que nous nous fûmes salués, elle me demanda si j'avais déjà regardé de près et admiré le beau figuier.

« — Il ne faut pas oublier, dit-elle en adressant la parole à Gœthe, de le faire placer à l'intérieur pendant l'hiver. »

« Gœthe sourit et me dit :

« — Permettez que je vous montre ce figuier, et de suite, sans cela nous n'aurons pas de repos pendant toute la soirée ! Il mérite vraiment d'être vu, et est digne qu'on fasse de lui un éloge splendide et qu'on le traite avec tous les ménagements possibles.

« — Comment donc s'appelle cette plante exotique que l'on nous a envoyée récemment d'Iéna?

« — L'ellébore, peut-être?

« — Justement! elle vient aussi très-bien.

« — J'en suis fort content. Nous arriverons à faire de notre jardin une seconde Anticyre !

« — Ah ! voilà les cocons ; eh bien, n'avez-vous encore rien vu?

« — Je les ai mis de côté pour que tu les prennes. Regardez, je vous en prie, me dit-il en les mettant à son oreille, comme cela frappe, comme cela

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