Je tiens ce dialogue d'un témoin de cette scène
La menace du pillage et du bombardement de la ville se répandit avec la rapidité de l'éclair : les bourgeois et les banquiers se cotisèrent pour payer la rançon.
Cinq jours plus tard, le général de Rœder appela chez lui le président de la Chambre de commerce, et lui donna lecture du télégramme suivant, que M. de Bismarck venait de lui adresser :
« Puisque les mesures prises jusqu'ici n'ont pas suffi pour vous mener au but, fermez, dès ce soir, les bureaux des postes et des télégraphes, les brasseries, les auberges, tous les établissements publics; interdisez l'entrée en ville à tous les voyageurs et à toutes les marchandises. »
Mais je m'arrête. Ces quelques faits, choisis entre mille, et dont je vous garantis l'authenticité, sont suffisamment édifiants.
Charrette allemande.
Wiesbade depuis la guerre. — La demeure de l'empereur. — Les courses en Allemagne. — L'éventail de Guillaume IV. — On boit du lait.
Je vous écris ce matin, mon cher ami, de Wiesbade, où je suis venu assister aux courses que de grandes affiches jaunes annonçaient depuis dimanche à la population de Francfort.
Bien que le spectacle dût être rehaussé par la présence de l'empereur, les Francfortois ont témoigné la plus complète indifférence et ne sont pas sortis de la cage dans laquelle les a enfermés M. de Bismarck.
Donc peu de monde, pour ne pas dire point, dans le train qui franchit en une heure la vaste plaine qui sépare l'ancienne ville libre de l'ancienne capitale du duché de Nassau. On passe près des fortifications de Mayence,
fortifications formidables et qu'on agrandit encore. La gare de Cassel est une véritable redoute. De tous côtés, des fossés, des bastions, des maisons à créneaux, avec d'étroites et sombres ouvertures faites pour la bouche des canons et le long cou des carabines.
Cette rapide vision de la Prusse ne vous dispose pas à des idées bien gaies, et l'aspect actuel de Wiesbade n'est certes pas non plus de nature à vous réjouir davantage.
Il est difficile de se figurer une ville plus triste. Et ce qui ajoute à la mélancolie qui vous saisit aujourd'hui dès les premiers pas, c'est la beauté de ces rues presque désertes, la richesse aristocratique des palais sur lesquels on lit les mots vulgaires d'appartements à louer; la solitude qui règne sous ces berceaux de verdure fleurie, où, il y a quatre ans, les enfants gazouillaient avec les oiseaux. Allez au Kursaal, vous vous croirez à Pompéi ! Les magasins de la Colonnade sont la plupart fermés ; on découvre encore ça et là sur les murs, comme des inscriptions d'un autre âge, des noms français et les portraits à demi effacés de l'empereur Napoléon, ornant des médailles décernées à des fabricants d'eau de Cologne, à des inventeurs d'horloges à musique. Les Vénus et les Arianes qui sont restées dans leurs niches, au grand salon, semblent grelotter de froid et implorer le pardessus des passants. Leur beau corps n'est plus réchauffé par le regard caressant de cette jeunesse rieuse et folle qui s'ébattait autrefois si gaiement sous ces lustres d'or, maintenant voilés par des housses couleur de cendre.
Dans les jardins, même solitude, même tristesse. Un officier boit un bock en compagnie de son grand sabre. Une vieille dame, en châle fané, tricote, assise au bord du petit lac qui n'a pas changé, depuis l'été dernier, la robe malpropre de ses eaux. Il n'y a que les filas qui aient de beaux panaches roses, d'une fraîcheur éclatante, et les marronniers qui mettent, par leur verdure de velours, entremêlée de diadèmes de fleurs, un peu de joie dans ces détresses de l'œuvre humaine, comme s'ils voulaient consoler les regards affligés des arrivants de toutes les splendeurs disparues.
Du Kursaal, où nous n'avons pas eu le courage de rester plus de dix minutes, nous nous sommes rendus sur la place du Marché.
En face de l'église en grès rouge qui se détache comme une terre cuite sur le ciel bleu, s'élève l'ancien château du duc de Nassau, dont l'empereur Guillaume s'est déclaré propriétaire, parce qu'il se nomme Guillaume, en 18G6. Sa Majesté l'habite pendant ses séjours annuels à Wiesbade. On dirait une citadelle. De petites fenêtres en mâchicoulis ornent sa partie supérieure. Quatre sentinelles veillent à ses portes. L'empereur occupe le premier, — le « bel étage », comme on dit en allemand.
Il était deux heures. Plusieurs visiteurs se dirigeaient déjà vers le champ de courses, je crus prudent de les imiter.
Le Longchamps wiesbadois est à une bonne demi-heure de la ville, dans la Clairienthal (la vallée de Glaire). L'excursion est charmante, on la ferait sans autre but que de jouir de la vue de ces magnifiques forêts qui couronnent les collines. A l'horizon, on découvre le Dôme de Cologne et la ligne bleuâtre du Rhin.
L'entrée du pavillon des courses n'est pas chère : deux francs pour avoir le privilège de s'asseoir à dix chaises de celle de l'empereur.
Sa Majesté, avec cette ponctualité qui lui est habituelle, est arrivée à trois heures précises, précédée et suivie d'une longue file de voitures et de brillants cavaliers.
La grande-duchesse de Rade était assise à côté de son père, l'empereur Guillaume. Dans un autre équipage se trouvaient le prince Frédéric-Charles et le grand- duc de Rade.
L'empereur était en redingote noire et en gilet blanc, l'air frais et souriant. C'est un vieillard encore vert et guilleret, malgré ses soixante-dix-sept ans. J'ai été étonné de lui voir cette mine florissante, après les bruits pessimistes qui avaient couru cet hiver sur sa santé.
A son arrivée, les dames lui ont offert un énorme bouquet et un grand éventail en feuilles de palmier, sur lequel un aigle noir déploie ses ailes et ouvre ses serres.
Guillaume est resté debout pendant toute la durée des courses, s'entretenant familièrement avec celui-ci, minaudant comme un vrai marquis de la cour de France avec les dames les plus jeunes et les plus jolies. On eût dit un vieux frelon au milieu d'un essaim d'abeilles.
Rien de moins guerrier en apparence que ce vieillard en belle humeur, qui manie l'éventail avec la grâce d'une senorita espagnole.
Que vous dirai-je des courses elles-mêmes? Hélas ! elles ont été comme est tout le reste à Wiesbade, d'une tristesse, d'une monotonie désespérantes. Les Allemands n'entendent rien à cette sorte de jeu dans lequel les Anglais sont passés maîtres et que nous leur avons emprunté avec tant de succès. Le derby n'est ici ni une fête, ni un plaisir, ni une affaire : c'est une simple épreuve de chevaux, un simple exercice militaire.
Aussi, pas de passion, pas de cris, pas de mouchoirs qui s'agitent, de mains mignonnes qui saluent, de paris qui s'engagent, de bouchons de Champagne qui tonnent en l'honneur du vainqueur.
Tous ces gens assistent aux courses avec la gravité d'un auditoire de chapelle de cour. C'est à peine une occasion d'exhiber une toilette nouvelle.
On reste confondu devant tant de calme, de froideur; le marbre n'est pas
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plus impassible que ces figures qui suivent d'un œil paresseux et presque indifférent les cavaliers emportés à travers champs par le galop vertigineux de leurs phevaux.
Les courses ont duré une heure, pas une minute de plus. On avait eu soin d'apporter une pendule Louis XV, surmontée d'une Victoire, pour ne point dépasser l'heure. Cette pendule était placée au milieu delà tribune, en face du fauteuil destiné à l'empereur. L'idée de placer une Victoire française sous les yeux de Sa Majesté m'a paru originale.
Dans le parc, à Wiesbade.
Il n'y a pas eu de distribution de prix. Les messieurs se sont bornés à offrir quelques verres de lait aux dames. C'est plus économique; mais, malgré cette boisson calmante, on ramasse ces jours-là par douzaines les bonnets derrière les moulins. Encore un petit trait de mœurs, que les lectrices peuvent passer : aussitôt descendus de cheval, les « coureurs » ont été changer de chemise derrière la haie voisine.
Le peuple était plus gai : on rencontrait partout, à la lisière des bois, des groupes cachés sur la mousse, à côté d'un tonneau de bière, mangeant du pain noir et d'atroces petites saucisses jaunes.
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Si c'est par de pareilles fêtes que l'administration des bains de "Wiesbado espère attirer les étrangers, il n'y a rien que de très-naturel que ceux-ci préfèrent rester chez eux.
La veille, la même intelligente administration avait essayé d'organiser un corso. Deux orchestres, sous les colonnades, jouaient alternativement, pendant que tous les fiacres de la gare, réquisitionnés par ordre de l'empereur, se promenaient autour des bassins en se jetant des, bouquets. Sa Majesté ouvrait le défilé avec la grande-duchesse de Bade, « presque étouffée sous les fleurs. » dit le journal de la localité.
Les fêtes de la Pentecôte. — Festins champêtres. — L'idée de la revanche. — Eisenach. — La Warlbourg. — Sainte Elisabeth. — Luther.
En Allemagne, il n'y a pas de fêtes plus religieusement observées que celles de la Pentecôte. Elles durent trois jours. Samedi soir déjà, à Francfort, les cloches les annonçaient à grandes volées. Cette harmonie inattendue, descendant du ciel et planant sur la ville, semblait étouffer le bruit des affaires efc inviter la laborieuse cité au repos. Le lendemain, il y avait comme des parfums d'encens répandus dans l'air. Par les portes entr'ouvertes des vieilles églises catholiques sortaient des voix jeunes qui chantaient la magnificence du Seigneur; la foule débordait sous le porche; et les autels, parés des premières fleurs du mois de Marie, étincelaient de radieuses clartés. L'orgue chantait aussi dans les temples protestants, et, dès la veille, Israël avait interrompu sa danse autour du veau d'or pour se recueillir au fond de ses tentes. Aujourd'hui, lundi, les chantiers sont encore silencieux, les magasins fermés, mais je remarque que les rues sont désertes, et que ce lieu de vie est subitement devenu un lieu de mort. Où est donc cette population qui, hier soir encore, animait si gaiement la ville? Demandez-le à l'oiseau qui vole, au papillon qui folâtre, à la brise qui passe. Chacun, au lever du soleil, a pris la clef des champs. C'est de tradition immémoriale d'aller, le lundi et le mardi de la Pentecôte, saluer dans les bois et les campagnes la nature rajeunie et souriante, qui
a laissé son manteau
De veut, de froidure et de pluye, Et s'est vestue de broderye, De soleil luisant, cler et beaul