VI I
Le Musée.
Il est situé à l'extrémité opposée du Lustgarten, en face du château royal. On passe, pour s'y rendre, devant le Dôme, qui ressemble bien plus à une hutte d'Esquimaux qu'à une cathédrale. Le Dom sera prochainement démoli et remplacé par un Campo santo dans le genre de celui de Pise, qui servira à la sépulture de la famille royale et deviendra en même temps un Panthéon pour les illustrations du nouvel empire 1.
Il y a vingt ou trente ans, on le sait, l'Allemagne s'éprit d'un amour extravagant pour la Grèce et son architecture. Munich pasticha Athènes. Berlin cédant à son tour à ces inspirations peu nationales, orna les corps de garde de chapiteaux corinthiens. Les soldats, coiffés du casque à canule, montaient la garde au pied de Propylées d'occasion. On eût dit Y Iliade travestie. Le Musée passe pour le chef-d'œuvre de cet art d'emprunt, importé et propagé dans la « ville de l'intelligence » par l'architecte Schinkel. C'est lui qui traça les plans de cette masse colossale sans grandeur et sans effet, de cette maçonnerie énorme qui écrase les pilotis qui la soutiennent.
On a orné l'édifice d'un large escalier qui conduit à une colonnade. Sous ce soleil en perruque, loin du tumulte du peuple et du flot, dans cette grise atmosphère du Nord, ce Musée a l'air d'une charge de temple grec.
En montant l'escalier, le regard s'arrête sur deux groupes du sculpteur Kiss qui font oublier un instant la laideur de cette bâtisse : ce sont des Amazones à cheval toutes nues, combattant un lion, — œuvres classiques
1. La Chambre vient de voter une somme de 600,000 marcs destinée à la construction de cet édifice.
du romantisme allemand, pleines de fougue, de frémissement dame et de chair.
Les fresques qui décorent la colonnade ont été peintes par Cornélius, d'après les cartons de Schinkel. Le coloris est ambitieux, rude à l'œil, sans grâce. Cornélius est un grand dessinateur, ce n'est pas un grand peintre. Il n'a jamais eu de couleur à lui. Tantôt il empruntait à Paul Yéronèse sa palette éclatante, tantôt il prenait le pinceau sévère d'Albert Durer ou celui du Caravage. Il en est résulté quelque chose de criard, de discordant comme un morceau de musique où seraient intercalées des mesures de Mozart, de Wagner, d'Offenbach et d'Auber. Cornélius a abaissé la peinture monumentale au niveau de la peinture de genre ; bon nombre de ses fresques, qui décorent Munich, ressemblent à des caricatures. Les Allemands sont les premiers à reconnaître ces défauts, mais ils les excusent en disant : « Cornélius est un si grand penseur! » Il a inauguré en Allemagne la décoration philosophique. Avant lui les peintres s'étaient bornés à représenter simplement, sans prétention, pour le seul plaisir de l'art pour l'art, les dieux et les déesses trônant dans les hauteurs éthérées de l'Olympe, ou se révélant aux hommes dans des métamorphoses charmantes et variées. L'artiste n'avait pas d'autres préoccupations que celles de l'idéal et de la beauté. Cornélius fit de la peinture une manifestation humanitaire et philosophique : il chercha à expliquer Dieu et la création; il interpréta les mystères; il se servit de son pinceau comme le penseur se sert de sa plume pour écrire des traités et développer des systèmes. Il disséqua des doctrines. Schinkel appartenait à cette école qui, heureusement, n'a plus d'élèves aujourd'hui. A force de profondeur et de science, la peinture monumentale tomba dans les rébus et les logogriphes. Je n'en veux pour preuve que les fresques extérieures du Musée de Berlin et » les explications qui les accompagnent dans le Guide pour l'ancien et le nouveau Musée de Berlin, par M. le docteur Philippe Lœve, 198 édition, entièrement corrigée et augmentée, lre édition française l. Je copie textuellement :
IIe PARTIE. — A. PREMIER TABLEAU.
Le printemps. Le matin. L'enfance.
La Sibylle qui, selon les opinions de l'antiquité, a fondé la poésie en inventant l'hexamètre, et qu'on croyait la première interprétatrice de la volonté des dieux, trace l'avenir sur des feuilles de palmier dont on se servait en premier lieu pour écrire. Les nomades sont étendus près de leurs troupeaux en jouissant tranquillement de la nature. Un peuple chasseur sauvage descend des forêts de la montagne. Les jeux gymniques exercent le corps; des jeunes gens tirent sur un hibou, représentant de la nuit; la Victoire dirige la main de l'un. Le peuple assiste. Après qu'une Muse et Psyché, dans la chaumière du poète,
1. Berlin, à la librairie W. Logier (G. RadewaldJ. Friedrichs-shasse, 161.
Les galeries d'un théâtre populaire, à Berlin.
ont mis les cordes sur la lyre, le génie de la poésie entonne le chant, et charme et inspire les assistants ; un garçon évente sa bien-aimée avec une feuille, une autre jeune fille s'adonne aux délices d'une cascade limpide.