Rue Sophie
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pissante du ruisseau. Aux fenêtres, des hardes qui sèchent au soleil. A travers les soupiraux des caves, des figures de femmes pâles et souffreteuses, travaillant à de durs ouvrages; les lits sont pressés les uns contre les autres; il y a à peine place pour une table et une chaise. Nous lisons sur plusieurs portes cet avis tracé à la craie, d'une main inhabile : « Lits à louer. » Il est d'usage que les familles pauvres, dans le but d'alléger leur loyer, introduisent un étranger au milieu d'elles, pour la nuit seulement ; on le fait coucher dans la chambre de famille, la seule du logis; habitude immorale qui conduit presque toujours à la promiscuité.
A l'entrée d'autres caves, nous lisons : Kaffé, — Bier et Billards français! Des hommes vêtus d'un pantalon et d'une chemise sont attablés dans ces trous et boivent ensemble, au même verre, une bière blanche, aigre comme du cidre gâté.
La file des maisons se prolonge à l'infini et le même spectacle se renouvelle sur la longueur d'un kilomètre. Enfin, la voiture s'arrête, nous sommes arrivés en face d'une grande maison jaune dont la cour est occupée par une brasserie. A droite unécriteau : Kindergarten. Nous frappons.
Une jeune dame nous ouvre et nous introduit sans cérémonie. La classe est commencée ; elle dure de neuf heures à midi, et de une heure à quatre heures.
Les petites filles et les petits garçons sont assis pêle-mêle, en demi-cercle, devant des tables basses, dans des poses à ravir un peintre. Ils ont bonne mine et sont propres; mais ni dans leurs mouvements ni dans leurs regards ils n'ont la vivacité ni l'espièglerie françaises.
— C'est la sous-maîtresse qui me remplace aujourd'hui, nous dit notre introductrice : je souffre un peu de la gorge ; veuillez m'excuser de ne pas vous faire moi-même les honneurs de l'école.
Nous vîmes une jeune fille de manières distinguées, modeste et douce, de dix-huit à vingt ans, qui se tenait au milieu de la salle avec un bouquet à la main.
— Qu'est-ce que je tiens? demanda-t-elle à son auditoire de têtes blondes.
— Un bouquet ! crièrent les enfants en chœur.
La sous-maîtresse choisit encore une fleur, et, la promenant devant les petits écoliers, elle leur dit :
— Connaissez-vous cette fleur?
— C'est une marguerite !... c'est un œillet !... une tulipe ! répondirent trente bouches naïves et empressées.
— Ce n'est rien de tout cela... Réponds, Jean.
— C'est une mauve.
— Bien, c'est une mauve. Kegardez-la bien, car il faudra la reconnaître... Maintenant, répétez tous le nom de la fleur.
— C'est une mauve! dirent d'une seule voix les quarante élèves.
Le bouquet tout entier y passa ; puis, comme les exercices ne durent jamais plus de dix minutes, la sous-maîtresse entonna un chant.
C'était plaisir de voir ces frais enfants imiter avec une gravité comique le mouvement d'ailes des oiseaux; ils agitaient leurs petits bras nus en répétant: « L'oiseau vole — vole dans les airs — en chantant! » D'après la méthode Frœbel, le chant n'est pas seulement un exercice gymnastique : car après avoir imité l'oiseau, on imite le soldat qui se défend, le cheval qui galope, le cordonnier qui coud la semelle ; c'est encore un exercice de mémoire et un moyen de former le cœur. Certains de ces chants se composent en effet d'une maxime morale, d'une pensée religieuse qui pénètre dans l'âme de l'enfant et y germe comme une semence de vertu.
La classe se divisa ensuite en deux groupes : les plus grands d'un côté, les plus petits de l'autre. Aux premiers, on distribua un bâton de bois de la grosseur d'une allumette ; aux seconds, des bandes de papier de différentes couleurs qu'ils se mirent à tresser et à agencer de manière à former un dessin géométrique.
— Comment feriez-vousun drapeau avec votre bâton? demanda la sousmaîtresse.
— En y ajoutant un morceau de soie avec i'aigle de l'empire.
— Agitez le drapeau.
Quinze mains blanches se levèrent et agitèrent le petit bâton avec des gestes vainqueurs.
— De quoi se sert-on pour écrire ?
— On prend une plume, comme ceci, répondirent fillettes et garçons en maniant leur bâton comme une plume.
— A qui écrit-on?
— A son papa et à sa maman.
— Quand leur écrit-on ?
— On leur écrit pour le jour de leur fête et l'anniversaire de leur naissance.
— Et quand sa maman est absente, que lui écrit-on ?
— De revenir bientôt et de vous rapporter quelque chose.
Les enfants prennent un vif intérêt à ces causeries qui développent leur intelligence sans leur coûter trop de peine. Elles servent également à corriger la prononciation si souvent défectueuse que les mères apprennent à leurs petites filles.
La sous-maîtresse distribua trois nouveaux bâtons à l'aide desquels ses élèves formèrent une maison composée du toit et des murs.
Tïpes berlinois. — Une gaminerie décolier
— Où est le toit? demandal'institutrice.
— Là.
— Qu'y manque-t-il?
— La cheminée.
— A quoi sert la cheminée?
— A laisser passer la fumée.
— Qui est-ce qui ramone la cheminée ? etc., etc.
Les questions et Jes réponses s'étendirent, dans le même ordre, du toit jusqu'à la cave.
C'est ce que Frœbel appelle « l'enseignement par l'aspect ». Il n'y a qu'à suivre la curiosité de l'enfant pour lui apprendre une foule de choses qu'il ignore ou sur lesquelles il a des idées fausses ou incomplètes; on l'accoutume ainsi insensiblement au discernement et à la réflexion. La statistique des écoles prouve que ceux qui ont été soumis à cette méthode naturelle, puisqu'elle n'est que le développement de l'éducation maternelle, ont mon-
tré plus d'aptitude que les autres et ont trouvé plus de facilité à l'étude des règles, après l'étude raisonnée des choses.
L'heure du dîner était arrivée; la maîtresse fit placer ses élèves en rond et leur remit à chacun le petit panier ou le petit sac apporté le matin, et dans lequel se trouvaient leurs provisions. Les enfants, sœurs et frères, voisins et voisines, s'envolèrent au jardin, dévorer à belles dents leur hutterbrot (pain beurré), leurs cerises et leurs rondelles de saucisse.
L'après-midi se passe en plein air. Les garçons construisent des moulins, des ponts, ils élèvent des pyramides de pierres ou font du jardinage; les petites filles courent, s'amusent, les exercices varient à l'infini; c'est un univers en miniature qu'un jardin d'enfants.
Je n'entrerai pas dans l'examen philosophique du système Frœbel; ses résultats semblent satisfaisants, il vous importe peu d'en savoir davantage. Les Kindergarten prennent chaque jour une extension plus grande, non-seulement en Allemagne, mais dans ces deux pays pratiques qui s'appellent l'Amérique et l'Angleterre. En Suisse, aussi, les résultats obtenus ont engagé le gouvernement à s'intéresser à la création de ces écoles de l'enfance, d'un si précieux secours pour les familles pauvres. A Paris, on s'est également occupé de la question, et si les jardins d'enfants ne sont pas nombreux, il en existe cependant. Un de nos professeurs de Faculté qui a étudié la matière, M. Ch. Hippeau, dit avec raison, dans un de ses livres, que mettre au courant des procédés Frœbel nos instituteurs et nos institutrices, ce serait leur permettre a de donner aux enfants, sans fatigue et sans ennui, une instruction réelle et, ce qui vaut mieux, de les accoutumer à observer, à juger, à raisonner, non pas sur les mots ou les idées, mais sur tout ce qui les entoure, c'est-à-dire sur les merveilles de la création et la toute-puissance de leur divin Auteur ».
En sortant du Kindergarten, l'enfant entre à l'école primaire. Si c'est un fils de pauvre ouvrier, il ira à YArmenschule, à l'école des pauvres ; si c'est un fils d'ouvrier un peu aisé, il ira à la Volkschule (école populaire).
Les fils de bourgeois ont la Burgerschule, école bourgeoise ; quant aux bourgeois très-riches et aux nobles, on les envoie aux Gymnases. Il y a encore les Realschulen (écoles réelles), qui correspondent en quelque sorte à nos écoles d'enseignement secondaire spécial. Les gymnases ne sont pas autre chose que nos lycées, avec la chaire de philosophie en moins, attendu que la philosophie fait partie de l'enseignement universitaire.
L'enseignement qu'on reçoit dans ces divers établissements n'est ni meilleur ni pire que celui qu'on reçoit en France.
Faisons toutefois observer, et cela est important, que les Allemands s'appliquent de bonne heure à fortifier le corps : la gymnastique est plus en
honneur dans leurs écoles que chez nous; elle figure dans le programme des études; il faut un certificat du médecin pour en être exempté. Les Turnhalle (salles de gymnastique) sont admirablement montées en engins de tout genre. On peut y apprendre l'escrime, le bâton, le saut, la lutte.
Jahn, le vulgarisateur de la gymnastique en Prusse, est mis au rang des héros de 1813. Les sociétés de gymnastique de l'Allemagne entière ont envoyé des députations à Berlin pour assister à l'inauguration de sa statue, il y a deux ans.
Lorsque Jahn, accompagné de ses élèves, passait sous la porte de Brandebourg, dépouillée de son char de la Victoire, il leur demandait :
— A quoi pensez-vous?
S'ils s'avisaient de mal répondre, il leur appliquait un soufflet sur la joue
en leur disant :
— Une autre fois, pensez que vous êtes des fils de vaincus, et que votre devoir, dès que vous serez hommes, sera d'aller chercher à Paris le char de la Victoire, enlevé de la porte de Brandebourg par le voleur Napoléon.
Le conseil de Jahn a été suivi, et les enfants de ceux qui ont ramené à Berlin le char de la Victoire ont marché sur les traces de leurs pères.
Le grand état-major.
Une promenade à travers les établissements et les écoles militaires de la capitale impériale aurait son intérêt et son utilité; mais cela nous conduirait trop loin, et si le travail n'existe pas en français, il a été fait en allemand sous le titre de Bas militaerische Berlin (Berlin militaire), d'après des sources et des documents officiels. Nous laisserons donc de côté l'Académie de la guerre (Kriegs Académie), l'École des cadets, les Écoles d'artillerie, de modelage, de télégraphie, de gymnastique, etc., pour concentrer notre attention sur le mécanisme de la machine principale, celle qui met tous les rouages en mouvement, le grand état-major.
L'hôtel ou plutôt le « palais » du grand état-major est situé sur la place du Roi, en face de la colonne du Triomphe. L'architecture en est massive; elle convient à la destination de l'édifice. La brique rouge, perçant sous le badigeon, y fait ça et là des taches de sang. Le « palais » a été bâti avec l'or de la rançon. Le vieux feld-maréchal de Moltke est là, au centre de la vaste usine, qui prépare la guerre comme un produit chimique ; dans ces bureaux qui l'entourent aboutissent tous les fils de l'armée; il ne se fait pas un pas, il ne se brûle pas une cartouche sans son ordre, et il ne se coud pas un bouton de guêtre sur le continent sans qu'il en prenne soigneusement note.
Trois sections du grand état-major sont chargées de l'étude spéciale des armées étrangères : elles tiennent un compte exact et minutieux de leur armement, de leur effectif; elles savent le temps nécessaire à leur mobilisation et à leur concentration sur tous les points du territoire et de la frontière; elles enregistrent leurs canons, et il n'entre pas un obus dans les arsenaux qui ne soit immédiatement porté sur le grand-livre de cet office de
M. de Moltke dans son cabinet de travail.
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renseignements. C'est un contrôle de toutes les heures. « Nous pourrions vous donner, me disait l'officier qui m'avait introduit dans le sanctuaire, à un homme près, le nombre de soldats que la France a en ce moment même sous les armes. »
Chaque section a son chef. La première section, sous les ordres du lieutenant-colonel von Hilgers, s'occupe de l'Autriche, de la Russie, de la Suède et de la Norwége, du Danemark, de la Turquie, de la Grèce et de l'Asie.
La seconde section, dont le colonel von Unger est le chef, s'est partagé la Prusse, l'Allemagne, l'Italie et la Suisse. La troisième section, sous les ordres du lieutenant-colonel Krauss, est chargée de la France, de l'Angleterre, de la Belgique, des Pays-Bas, de l'Espagne, du Portugal et de l'Amérique.
Il y a également, sous la direction du colonel von Brandenstein, une section qui se voue à l'étude des chemins de fer étrangers, au point de vue stratégique et du transport des troupes et du matériel de guerre. Cette section dresse aussi le tableau des étapes en pays ennemi, en se basant sur les ressources des localités. « Si, demain, nous entrions en guerre avec l'Espagne, ou si nous étions forcés d'envahir la Suisse ou la Belgique, me dit l'officier qui m'accompagnait, vous nous verriez marcher avec la même assurance, avec la même précision qu'en 1870. Nous savons combien il y a de logements dans chaque village de la Péninsule, delà Suisse et de la Belgique, et les contributions en argent et en vivres que nous pouvons en tirer. »
Des faits signalés plusieurs fois par les journaux suisses et belges me revinrent à la mémoire; l'an dernier encore ces journaux racontaient que les Allemands parcouraient les campagnes, en se renseignant sur le nombre de maisons et de pièces de bétail des hameaux et des villages qu'ils traversaient. Ils se faisaient également nommer les gens qui passaient pour les plus riches de la localité. Ces Allemands si curieux travaillaient-ils pour la section du grand état-major? Il est permis de le supposer.
La section topographique se compose d'ingénieurs-géographes, de dessinateurs, de graveurs, etc. A la section de statistique et de géographie, on a joint un atelier de photographie, sous la direction du major Regely. Au début de la dernière guerre, la photographie a permis de mettre entre les mains de tous les officiers allemands des réductions de la carte de l'étatraajor français. C'est dans les bureaux de cette section qu'on conserve les plans de toutes les batailles livrées en Europe depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours.
Une des sections les plus importantes est celle d'histoire militaire, dirigée par le colonel Wartensleben, sous la haute surveillance de M. de Moltke. Cette section a publié Y Histoire de la guerre du Danemark; Y Histoire de la campagne de Bohême; on sait qu'elle travaille depuis deux ans à
sa grande histoire de la guerre de 1870-71. On a bien voulu me permettre l'entrée du « laboratoire ». En traversant le vestibule j'ai reconnu avec un serrement de cœur cette riche bibliothèque de Metz, qui renferme des trésors sans prix. A droite, une porte de fer indique le caveau des archives : celles-ci remontent à l'électeur Jean Sigismond. Ordres, rapports, instructions, tout a été précieusement conservé : ces documents ne forment pas moins de vingt-cinq mille gros in-folio, classés par rayons et divisés en trois époques : la guerre de Sept Ans, la guerre de Délivrance (1813), et la guerre de 1870-71. Les campagnes contre le Danemark et l'Autriche ont aussi fourni un nombre considérable de pièces et de documents.
Les bureaux dans lesquels s'élabore, péniblement, il est vrai, mais consciencieusement, le livre du grand état-major sont encombrés de plans, de cartes, de rapports ; les tables sont couvertes de journaux français, anglais, russes, américains et allemands. « Nous avons plus d'un million de documents à notre disposition, » me dit un des secrétaires, qui, armé d'un crayon rouge, encadrait certains passages de la défense de l'ex-maréchal Bazaine. Près des murs, des piles de dépêches, et, suspendues en pleine lumière, des cartes en relief sur lesquelles sont indiqués à l'encre noire et rouge les mouvements des armées.
Le chapitre sur la jonction du 9e et du 8e corps devant Metz a demandé la compulsion et l'étude de plus de 800 pièces. Et ce travail colossal se résume souvent en vingt lignes. M. de Moltke, qui revoit en dernier lieu la rédaction de ses collaborateurs, est impitoyable pour tout ce qui est inutile ou verbeux : il retranche, il sabre, il biffe vingt, trente pages d'un coup. Il a pris pour modèles les grands historiens grecs et latins.
En me montrant dans une longue salle quatre officiers qui travaillaient silencieusement, mon guide me fit remarquer quatre énormes volumes infolio, ouverts sur la table.
— Ce sont, me dit-il, les documents de la capitulation de Metz et du procès Bazaine.
— Le livre de M. de Moltke portera-t-il un jugement sur l'ex-maréchal ae l'Empire?
— Non; l'ouvrage se borne au récit pur et simple des faits : ce n'est pas une œuvre de critique, c'est un tableau; et l'impartialité rendra le livre durable. D'ailleurs, je vous l'avoue avec franchise, nous ne savons pas exactement ce que Bazaine a voulu.
Les officiers qui travaillent au livre de M. de Moltke sont au nombre de quatorze : quatre sont chargés de compulser le dossier des opérations devant Metz ; deux de résumer les opérations dans le Nord ; quatre s'occupent de la bataille de Sedan et du siège de Paris ; les quatre derniers font la relation
Ttpbs berlinois. — Marchande de soda.
des marches de Werder et de Manteuffel et des combats autour des forteresses.
M. de Moltke a encore associé à son œuvre deux historiens, M. Mommsen et M. Gneist, prorecteur de l'université de Berlin. On assure que c'est M. Gneist qui a écrit en entier la préface du « livre du feld-maréchal Moltke ».
L'Histoire du siège des forteresses et des villes, pendant la campagne de 1870-71, forme un ouvrage à part. La relation de chaque siège important comprendra un volume spécial. Le Siège de Strasbourg a paru. Nous aurons dans quelques mois le Siège de Metz et le Siège de Paris. C'est l'œuvre collective du corps des ingénieurs d'état-major, et pour ainsi dire le complément du grand travail de M. de Moltke. Le volume relatif au siège de Paris contiendra, me dit-on, plus d'une révélation curieuse sur des faits encore ignorés.
30k2 VOYAGE AU PAYS DES MILLIARDS
M. de Moltke
Le feld-maréchal est dans ses terres. Nous obtenons sans peine qu'on nous montre ses appartements. L'escalier officiel est en marbre, si large qu'une armée pourrait y monter; mais M. de Moltke lui préfère le petit escalier en colimaçon qui donne sur la Moltkestrasse (rue Moltke). C'est de ce côté qu'il entre ou qu'il sort. Le portier nous fait traverser la salle à manger, meublée avec une simplicité patriarcale. Quatre chaises, pas une de plus. Nous pénétrons ensuite dans la salle de concert (Musïkzimmer). Des divans recouverts de soie rouge circulent le long des murs. Le bruit des pas est étouffé par des tapis moelleux. Sur les portes à fond blanc se détachent les emblèmes de la musique. Les meubles sont dans ce style Pompadour vieillot encore en vogue en Allemagne. Un piano à queue, en bois blanc, qu'on dirait taillé dans un bloc d'agate, est grand ouvert, comme si la dame de la maison venait de le quitter. Mais, hélas ! six ans ont passé depuis qu'elle n'est plus, cette jeune et charmante Mary Burt qui s'était enthousiasmée du vieil homme de guerre, comme Bettina, l'enfant de seize ans, s'était passionnée pour Goethe, le sexagénaire.
Nous voici dans l'antre du lion : le cabinet de travail de M. de Moltke, pièce spacieuse qu'éclairent trois hautes fenêtres qui ont vue sur la place du Roi et la colonne de Triomphe. La place est couverte de sable, et la colonne, garnie de ses petits canons dorés, ressemble à un porte-cigares. La table, autour de laquelle se réunit l'état-major dans ses conférences, est surchargée de cartes, de livres, de brochures, de journaux. Un éclat d'obus portant oette inscription : Kœnigsgraetz, Zjuli 1866, sert de presse-papier au MUitar-Wochenblatt. Les murs sont décorés de fresques bizarres dont quel-
ques sujets sont empruntés aux derniers événements. Des guerriers teutons foulent d'un pied vainqueur des turcos et des zouaves ; des hérauts d'armes embouchant la trompette célèbrent le triomphe de l'Allemagne aux quatre coins de l'univers. M. de Moltke est représenté dans ces peintures sous divers costumes militaires ; il peut se rendre compte de la figure qu'il aurait faite au temps des premiers Germains, à la guerre de Trente Ans et sous Frédéric II. Le peintre a personnifié en lui le génie militaire de la Prusse.
La chambre à coucher du feld-maréchal est contiguë ; elle est d'une sévérité monastique : un lit en fer et une petite table sur laquelle se trouve le portrait de madame de Moltke, c'est là tout l'inventaire.
Cette absence de confort, — je ne dis pas de luxe, — trahit les principes de stricte économie qui ont toujours guidé M. de Moltke. On m'a conté à ce sujet une anecdote caractéristique. C'était après la capitulation de Paris. M. de Moltke arriva un matin à Colmar. Comptant y rester quelques jours, il se fit délivrer un billet de logement. L'insigne honneur d'héberger le feldmaréchal échoit à madame H... Mais comme elle ne se soucie pas d'avoir chez elle un des plus implacables ennemis de la France, elle l'envoie à l'hôtel.
M. de Moltke choisit un appartement au premier, avec salon, cabinet dr travail et chambre à coucher. Il donne des dîners, et ses convives sablent le Champagne. - '
Au bout du troisième jour, l'hôtelier crut devoir prévenir M. de Moltke que son billet de logement expirait dans la journée. — C'est bien, répondit-il.
Le soir venu, il demandait une petite chambre au second étage, il dînait à 3 francs et ne buvait que du vin ordinaire.
M. de Moltke est Danois d'origine. Orphelin de bonne heure, sans fortune, il fut élevé aux frais de l'État, à l'École des cadets de Copenhague. D'un physique agréable, — un joli blond aux joues roses, — il fut admis au nombre des pages du roi de Danemark. Mais il avait peu de goût pour les frou-frou de la cour; ses biographes nous disent que, jusqu'à son mariage. il détesta le beau sexe. Ce n'était pas encore le grand taciturne que nous connaissons aujourd'hui; c'était cependant déjà un jeune homme sérieux. de mœurs puritaines, ennemi des clairs de lune et des sérénades, tout altérr de science et penché sur les gros livres. 11 savait par cœur Plularque, César et Tacite. Si la vue d'une femme le laissait indifférent, la vue d'un canon faisait par contre étinceler ses prunelles, le contact d'une épée lui donnait de longs tressaillements. Les armes avaient pour lui un attrait irrésistible. Il demanda à changer sa livrée de page contre l'uniforme du soldat, et devint un beau lieutenant, à la mine éveillée, à la tournure martiale. « J'avais l'air
d'une fille, s'écria-t-il ; enfin, je suis un homme! » L'ambition grandit à mesure que s'allongèrent les galons. L'armée danoise, inoffensive et pacifique, n'offrait pas d'avancement rapide. Moltke le comprit, et se sentant aux pieds des bottes de sept lieues, il quitta Copenhague et vint à Berlin. De 1823 à 1826, il fréquenta l'Académie de la guerre. En 1828, il fut attaché à la section topographique du grand état-major, et sept ans plus tard, ayant déjà acquis une grande notoriété, il fut appelé à Constantinople pour réorganiser l'armée turque. Après la bataille de Nézib, M. de Moltke se sépara du sultan, qui n'avait pas suivi ses conseils et avait été batlu.
Les lettres qu'il adressait d'Orient à sa sœur, mariée à un Anglais, M. Burt, fixé dans le Holstein, passent pour des chefs-d'œuvre de style. Les descriptions sont sobres mais saisissantes. On lisait ces lettres en famille, et miss Mary, la fille cadette de M. Burt, issue d'un premier mariage, se sentait tout émue à ces récits lointains; elle relisait les lettres en secret, et ne rêva bientôt plus que de ce hardi officier qui traversait, comme un héros de roman, les déserts et les batailles au galop de son coursier. A son retour, en 1839, M. de Moltke alla passer quelque temps chez sa sœur, et miss Mary, âgée de seize ans, fit la conquête du grave guerrier. Ils partirent ensemble pour l'Italie. M. de Moltke avait été nommé aide de camp du prince Henri, qui résidait à Rome. Il resta deux ans dans les États du Saint-Siège et leva le plan de la capitale pontificale et de la Campagne romaine. Quand il revint à Berlin, il fut promu au grade de lieutenant-colonel et, peu de temps après, placé à la tête du grand état-major.
J'ai vu M. de Moltke deux fois. Il est long, maigre, légèrement voûté. La lame a usé le fourreau. Sa taille ne se redresse que lorsqu'il est à cheval. On lui donnerait alors trente ans. Sa figure soigneusement rasée est sillonnée de mille petites rides qui se croisent et s'entre-croisent comme les hachures d'une gravure sur bois. Son profil numismatique rappelle vaguement celui de César. Le nez, fortement accusé, indique la volonté, la persévérance, le courage. Avec ces nez-là on va loin. Les lèvres sont minces et ont une expression de profonde mélancolie. Le menton est d'un modelé vigoureux. Les yeux, noirs et brillants, achèvent de donner à cette tête un peu sèche, qu'on dirait taillée dans une vieille racine de buis, un caractère particulier qui la distingue entre mille. Le cou, décharné comme celui d'un vautour, est emprisonné dans un col noir autour duquel s'enroule le cordon de la Croix de fer. C'est la seule décoration que porte M. de Moltke, sur son uniforme à collet rouge et aux boutons d'argent. Il déteste les vêtements civils, qui lui donnent l'air d'un maître d'école endimanché. Il lui faut son uniforme, comme à la tortue sa carapace.
Chaque fois que M. de Moltke passe sous la porte de Brandebourg, les
L'empereur Guillaume.
IN CONSEIL DE GUERHB M. de Moltke.
M. de Bismarck.
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tambours battent aux champs et le corps de garde se met sous les armes. A ce bruit les croisées s'ouvrent, les passants accourent, et le vieux feld-maréchal descend les Tilleuls entre une double haie « d'ennemis de la France» qui l'acclament. On dit qu'il est tout surpris lui-même de sa popularité et qu'il n'attribue sa victoire qu'à la bonne discipline des soldats et à la capacité de leurs chefs.
Cet homme habitué aux brutalités des champs de bataille faillit mourir de chagrin à la mort de sa femme. Ses subordonnés vantent son caractère égal et doux. Une fois seulement il a voulu prouver que cette douceur n'est peut-être qu'un gant sur une main de fer : il donna un maître soufflet à un de ses valets de ferme qu'il surprit à l'écurie avec une pipe allumée.
De la race des grands travailleurs, M. de Moltke se lève de bon matin. Il passe neuf heures à sa table de travail, sans prendre autre chose qu'un verre de bordeaux et un biscuit. Il dîne à deux heures et soupe à huit heures, sauf les jours de session parlementaire. Aucun député n'est aussi régulier que lui aux séances du Reichstag. Il écoute avec une attention soutenue, mais se mêle rarement aux luttes oratoires. Ses collègues l'ont surnomme « le grand silencieux » . Cette voix qui semble faite pour dominer les champs de bataille est d'ailleurs sourde et cassée. Un penseur de cette trempe est rarement orateur. Sa parole est brève, simple, sans éclat. Ses phrases sont des aphorismes.
Le plan colorié du Parlement classe M. de Moltke. parmi les vieux conservateurs. Ce parti n'étant plus que l'ombre de lui-même, le feld-maréchal semble aujourd'hui se promener sur les limites du camp national libéral. Il hait du fond de son âme les démocrates socialistes, et il n'aime pas beaucoup plus les catholiques. En parlant des premiers, il répète souvent ce refrain d'une chanson de 1848 : Gegen Democraten, helfen nur Soldaten. (On ne met les démagogues à la raison qu'à l'aide des canons.)
Au mois de février 1874, M. de Moltke honora de sa présence le meeting de remerciement convoqué à l'hôtel de ville de Berlin, en l'honneur des protestants anglais qui avaient voté à Saint-James et à Exeter-Hall des résolulions favorables à la politique religieuse de l'empire allemand. M. de Moltke fut salué par des applaudissements enthousiastes, mais il ne parla pas.
M. de Moltke est moins un capitaine de génie qu'un admirable organisateur. Il est prudent comme le serpent, circonspect comme le cerf. Il a cette seconde vue qu'on appelle la prévoyance, et, comme les vieux limiers, il flaire le vent. Il a flairé la guerre d'Autriche trois ans avant Sadowa, et celle de France cinq ans avant Rtichshoffen. Ses opérations sont des opérations mathématiques et raisonnées. Il ne traite pas la guerre comme un art, mais comme une industrie pour laquelle il a pris un brevet. Il se regarde comme le
contre-maître de la maison Guillaume, Bismarck et Cie. Les canons, les monitors sont les machines de l'usine, et les soldats les ouvriers. La conquête et la rançon, voilà les produits. Sous son habile direction, les bénéfices ont été considérables, et les actions de Hohenzollern ont décuplé de valeur.
On n'a jamais vu M. de Moltke frapper un coup d'audace, obéir à une inspiration subite. Ses plans sont dressés d'avance. Le plan de la dernière campagne était fait depuis 1866, et a été suivi étape par étape. A la veille de Werth, M. de Moltke disait à un diplomate étranger, sur le ton d'un industriel assidu à son comptoir: «Tout marche chez nous comme sur un parquet ciré; vous n'entendez pas de bruit et vous ne voyez presque rien. » Les militaires prussiens avouent eux-mêmes que le décret ordonnant la mobilisation de l'armée ne fut publié que lorsque la mobilisation était déjà un fait accompli.
— Il faut, — répondit l'an dernier M. de Moltke à un officier italien qui lui parlait de ses étonnants succès, — il faut avant tout avoir pleine et entière confiance dans ses troupes; et il n'est pas moins nécessaire que celles-ci croient en leur chef. Les fautes de l'ennemi sont aussi pour beaucoup dans nos rapides victoires. Nous étions sûrs que chacun de nos corps d'armée tiendrait vingt-quatre heures ; en vingt-quatre heures, on peut tout réparer, surtout avec des hommes disciplinés comme les nôtres.
Dans les journées de poudre, le sang-froid de M. de Moltke a quelque chose d'olympien. A Kœnigsgrœtz, on l'a vu s'avancer tranquillement jusqu'aux lignes de tirailleurs. On a dit, mais à tort, qu'à Gravelotte il avait chargé à la tête des hussards de Poméranie. M. de Moltke n'a jamais pris une part active à la lutte.
En voyant Paris après la reddition, on raconte qu'il se tourna vers le prince Frédéric-Charles et lui dit : « Sans un gouvernement fort, ce peuple est perdu. »
A la mort de Napoléon III, M. de Moltke reçut de Monaco le billet suivant : « Vous, un des grands moteurs de la force brutale, apprêtez-vous à paraître bientôt devant le grand maître de la force morale, au tribunal duquel l'empereur Napoléon vous a précédé. »
Cette menace anonyme a été fort mal prise par le vieux guerrier, qui n'entend pas la plaisanterie. Elle a fourni un nouvel aliment à sa haine contre les races latines. Quelque temps après, M. de Moltke se trouvait dans un salon, au milieu d'un cercle d'officiers : il ne parlait pas et semblait plongé dans de profondes réflexions; on lui demanda à quoi il songeait : « Je me demande, répondit-il, où ces pauvres Français prendraient la terrible (schrecklich) somme d'argent que nous exigerions d'eux après une seconde défaite. » Le correspondant de Berlin de la Gazette de France, toujours
Types berlinois. — Agent de police.
si bien renseigné, relate ces paroles dans une de ses lettres, et ajoute : « Cette hautaine impertinence n'a rien de surprenant chez le feld-maréchal, qui ne parle de nous que sur un ton empreint d'âpre rancune et d'amertume. 11 paraît que des troupes françaises (c'étaient peut-être des soldats bavarois) dévalisèrent dans son enfance la modeste habitation de son père dans le Mecklembourg, et de là le ressentiment qu'il a contre nous. »
Après sa journée de travail, quand le soleil se couche, M. de Moltke, les mains derrière le dos, traverse d'un air pensif la place du Roi, passe à côté de la colonne de la Victoire, et va se promener seul dans les allées les plus désertes du Thiergarten. Quelles sont ses pensées à cette heure pleine depoé-
sic mélancolique? Les appels des fauvettes dans les buissons éveillent-ils en lui des souvenirs de tendresse, ou aperçoit-il à travers les couchers sanglants la vision de carnages futurs ?
Avant la guerre, M. de Moltke habitait une maison toute modeste, le numéro 66, dans la Behrenstrasse. Au mois de juillet 1870, on le voyait chaque soir se diriger lentement, en mettant ses gants blancs, vers le palais royal, où il allait conférer avec le souverain. Son immuable froideur lui donnait l'aspect d'une statue vivante ; rien de son âme ne se reflétait dans sa figure sculpturale, tandis que les préoccupations les plus vives se lisaient sur le masque mobile de M., de Bismarck.
Si l'illustre stratégiste n'a pas encore dressé, comme le prince-chancelier, un chien spécial pour courir sus aux reporters indiscrets, il a une manière de les recevoir qui ne le compromet pas et les guérit de revenir.
En 1870, il répondit invariablement à tous les correspondants de journaux américains, anglais et russes qui l'assaillirent avant son départ pour le Rhin : « Vous me demandez comment vont les affaires, mais pas mal : mes froments ont souffert des pluies ; quant à mes pommes de terre, elles n'ont jamais été aussi belles. »
De même que M. de Bismarck, le feld-maréchal possède en Silésie une vaste exploitation rurale. Le château et le village qui lui appartiennent se trouvent entre les villes de Schweidnitz et de Reichenbach.
La contrée est fertile et riante : des ruisseaux aux reflets argentés sillonnent de belles prairies où paissent des troupeaux de vaches et de chevaux ; çà et là des champs de blé ondulent comme de l'or en fusion; les arbres fruitiers sont nombreux et pleins de vigueur; et sans les bois de chênes qui arrondissent dans le lointain leur dôme sombre, on se croirait sur les confins de la Normandie.
Une allée de tilleuls séculaires conduit au château. A l'entrée de la cour, deux gladiateurs se tiennent sur des socles de marbre, la lance en arrêt, le bouclier en avant; au pied du perron, sur de larges dalles, deux canons français, que l'empereur Guillame a envoyés à M. de Moltke après la guerre, remplacent les chiens de garde.
Le château n'a pas la physionomie seigneuriale des châteaux du Sud: c'est une grande construction, aux murs badigeonnés et aux contrevents verts, semblable à la demeure d'un paysan enrichi.
Fidèle à sa vieille habitude, le feld-maréchal est toujours le premier debout dans sa maison. Régulièrement, à cinq heures, il quitte le petit lit de fer qui compose à peu près tout l'ameublement de sa chambre à coucher. Il réchauffe, sur la lampe à esprit-de-vin, son café, préparé de la veille, et descend respirer l'air frais du matin.
A le voir se promener d'un air méditatif dans les allées du parc, vêtu d'une longue redingote et coiffé d'un chapeau mou, on le prendrait pour un ministre luthérien préparant son sermon du dimanche.
A sept heures, M. de Moltkc commence son inspection générale : il va à l'étable, à la grange, au moulin, à la scierie, à la distillerie; il se dirige ensuite vers sa pépinière et son jardin, dont les choux ont été plus d'une fois, comme ses soldats sur les champs de bataille, décorés dans les Expositions horticoles. En passant, le feld-maréchal redresse les jeunes arbustes qui penchent, il ouvre son couteau pour couper une branche morte ou rebelle et s'entretient longuement avec son jardinier.
A dix heures, il monte à son cabinet de travail, au second étage; sur sa table l'attend un frugal déjeuner : un bol de bouillon ou un verre de vin et une tartine de beurre. Tout en mangeant, il parcourt d'un œil rapide les journaux qui viennent d'arriver, il dépouille son courrier, puis se met à la besogne.
Il consacre ordinairement les heures du matinaux travaux de rédaction ; c'est alors que sa plume trace ces plans de guerre si savamment combinés et qui s'en vont à Babelsberg, passer sous les yeux de l'empereur, ou à Yarzin, sous ceux de M. de Bismarck.
Il est cependant un jour pendant lequel M. de Moltke ne travaille pas: c'est le dimanche. Sincèrement religieux, le vieux coureur de champs de bataille se rend au temple à la tête de ses ouvriers et occupe le reste de sa journée à des lectures édifiantes.
A midi, le feld-maréchal se retire dans sa chambre à coucher, où il sommeille jusqu'au dîner, qui a lieu à deux heures.
En sortant de table il fume un cigare, et remonte à son cabinet expédier sa correspondance. Quand il y a des hôtes au château, ils vont l'attendre sous les ombrages du parc, où. il vient les rejoindre. On se promène à pied ; parfois on se rend en voiture chez les voisins, et l'on ne rentre que le soir, à huit heures, pour prendre le thé.
M. de Moltke se couche régulièrement à dix heures. L'été, par les belles soirées, il se livre à une petite promenade solitaire qu'il emploie à préparer le travail du lendemain.
Souvent aussi ses pas le conduisent, à la tombée de la nuit, vers le mausolée qu'il a fait élever à la mémoire de sa femme, morte en 1868, la nuit de Noël. C'est un monument en marbre, couronnant un monticule, à l'extrémité du parc, et que cache un noir rideau de cyprès ; sous le Christ qui orne la pierre tumulaire on lit cette seule inscription :
L'amour est /' accomplissement de la loi.
Il a tracé cie sa propre main le plan de ce tombeau, dont il porte toujours la clef sur lui. En arrivant dans ses terres de Creiseau, son premier soin est d'aller y prier, avant môme d'avoir franchi le seuil du château.
Mmc de Moltke était une femme très-intelligente et très-aimable. Suspendue au bras de son mari, qui avait l'air d'être son père, elle riait et badinait comme une folle enfant, et le vieil homme de guerre se déridait devant tant de grâce et de jeunesse. Les deux époux s'adoraient : les colombes de Vénus nichaient dans le casque de Mars.
Le Parlement. — Le président.
Le Parlement.
Les députés de l'empire siègent dans la salle provisoire d'une ancienne manufacture de porcelaine, qui devrait leur rappeler plus souvent la fragilité des choses de ce monde. On a prélevé sur les milliards français la somme nécessaire à la construction d'un édifice digne des destinées du nouvel empire,
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mais on n'est pas tombé d'accord sur le choix de son emplacement. M. de Bismarck voudrait le Parlementa l'ombre de la colonne de la Victoire. Les députés redoutent ce voisinage belliqueux. La question en est là.
Gomme j'entrais dans la vieille baraque de la Leipsigerstrasse,\e castellan (portier), qui fumait sa pipe sur le seuil, s'approcha de moi et me dit :
— Monsieur, le plan colorié de la salle avec le nom de tous les députés?
— la wohl, répondis-je.
A mon accent, il reconnut un étranger, et se mit aussitôt à tousser comme pour attirer l'attention de quelqu'un. Une petite main blanche écarta le rideau de la loge, la porte s'ouvrit et une jeune fille apparut.
— Un plan, hum, hum ! fit le castellan, un plan à monsieur, et des photographies, ajouta-t-il d'une voix rapide et à peine intelligible.
Je suivis la blonde Germaine dans la loge, décorée comme un sanctuaire des bustes de plâtre de l'empereur, de M. de Bismarck et de M. de Moltke.
Après m'avoir remis un plan de la salle des séances, la jeune vestale ouvrit un carton de photographies.
— Voici, me dit-elle, le dernier portrait de M. de Bismarck. Le chancelier se repose et prend le frais, assis, avec son chien, dans le jardin du docteur Diruf, à Kissingen. Vous voyez ces deux tricornes derrière la haie... Ce sont les Jésuites qui épient M. de Bismarck etattendent le moment de lâcher Kullman... Ça lui a fait tout de môme bien du mal la secousse de ce coup de pistolet. Il est depuis lors tout enfiévré, inquiet, soupçonneux et ne vient môme plus ici sans un revolver dans sa poche. Chaque fois ma mère l'aide à ôter son pardessus, elle tremble que le revolver ne parte tout seul.
— Combien M. de Bismarck, son chien et les deux Jésuites ?
— Quatre silbergros.
— Les voilà '.
— Celui-ci, continue-t-elle en mettant sous mes yeux le portrait d'une espèce de nègre, aux grosses lèvres, à la chevelure crépue, c'est le « petit Bismarck », M. le député Lasker. — Ça, c'est M. Mallinckrodt; il est mort l'an dernier : c'était un jésuite ; mais quand il parlait, on aurait entendu voler une mouche. — Tenez, M. Windthorst, le neveu du fameux Windthorst, chef des ultramontains ; lui est libéral. La Tribune annonçait hier que ses électeurs lui avaient envoyé un panier de vins fins parce qu'il avait chaudement pris la défense de l'empire contre Rome.
{. Ou voit aux vitrines des magasins, sous les Liivlcn, une autre photographie représentant H. de Bismarck dans son cabinet de travail. Le Jupiter de la politique allemande tient sa grosse tête dans sa main, comme autrefois les empereurs germaniques tenaient la boule du monde. Un dogue mal léché, emblème du peuple prussien, est couché à ses pieds.
A peu près tous les députés défilèrent ainsi sous mes yeux comme dans une lanterne magique. En montant aux tribunes, j'allais voir des figures de connaissance.
La salle du Ileichstag n'a rien de particulier. Les sièges se déploient comme un large éventail dont les sept branches sont occupées par les sept fractions politiques de l'empire : les nationaux-libéraux ou les marionnettes de M. de Bismarck ; les progressistes, peu nombreux, qui réclament l'organisation démocratique de l'État; les conservateurs, ni chair nipoisson, flottants, indécis, entre deux eaux; les socialistes, les catholiques, les Alsaciens et les Polonais, et les «Sauvages» (Wilderi), c'est-à-dire les députés qui n'appartiennent à aucun parti, les neutres ou les Suisses du Parlement '.
Les stalles des membres du conseil fédéral viennent se souder ou bureau du président et à la tribune des orateurs, placée en avant, et formant comme le manche de l'éventail.
Les joutes parlementaires sont un spectacle très-recherché des Berlinois. On voit des fiancés conduire leur fiancée aux tribunes et leur faire tout le dénombrement de la salle. Ils assistent des demi-journées aux discussions les plus monotones. Il arrive cependant qu'ils oublient la gravité du lieu, s'enlacent tendrement la taille comme s'ils se promenaient au clair de la lune, dans les allées discrètes du Thierqarten.
Il y a grande foule aujourd'hui. On peut à peine se remuer. Des gens qui sont là depuis le matin entament sans gêne le dîner qu'ils ont apporté
1. Les députés au Reichstag sont élus parle suffrage universel, mais quelques restrictions apportées à ce système ne donnent pas plus d'un électeur par cinq habitants. L'empire d'Allemagne, avec ses 41,010,150 habitants, n'a pas plus de 8,260,000 votants. Aux élections de janvier 1874, il y a eu 5,259,155 électeurs qui ont pris part au vote. Mais en déduisant les voix perdues, les 397 députés élus n'ont obtenu en réalité que 3,594,792 voix; 1,616,440 voix ont été données au parti national libéral, et 1,764,272 voix au parti du centre ou catholique. Les 104 députés catholiques ont réuni 100,000 voix de plus que les 155 députés nationaux-libéraux. La persécution a ravivé partout la foi, et les 90 pour cent des électeurs catholiques ont fait de leur vote une protestation. Les 49 députés progressistes ont réuni 479,154 voix; les 22 députés conservateurs, 375,117; les 14 Polonais, 199,273; les 9 socialistes, 339,738; les 6 députés anti-allemands d'Alsace et du Schleswig ont obtenu 78,519 voix; les 4 particularistes hanovriens, 127,402, et le seul député du Volksparter (parti du peuple) ou démocrate, 23,903 voix.
Le Reicbstag compte parmi ses membres 100 propriétaires, 21 juges, 37 avocats, 3 procureurs, 24 négociants, 8 directeurs d'établissements financiers, 22 prêtres catholiques, y compris 2 évêques, 1 feld-maréchal, 3 généraux, 2 colonels, 1 capitaine de cavalerie et 1 capilaine de corvette, 4 princes, 7 ministres, 12 chambellans, 22 hauts fonctionnaires, 7 landralh (préfets), 2 assesseurs de régence, 2 bourgmestres, 17 professeurs universitaires, 12 conseillers municipaux, 15 écrivains, dont 6 journalistes, 3 libraires, 3 docteurs en médecine, 2 professeurs de lycée, 1 archiviste, 1 ingénieur civil, 5 brasseurs ou maîtres d'hôtel, 1 peintre, 1 tourneur, 1 menuisier et 1 fabricant de cigares. Il y a 55 députés sans profession connue.
Le Parlement — Le suisse.
dans leur mouchoir. La tribune de la cour, ordinairement déserte, regorge d'uniformes et d'habits noirs. Deux dames, dont les toilettes ne sont guère en rapport avec les principes pudibonds du piétisme royal, se pavanent comme des perruches au milieu de ce cercle empressé et brillant.
A la tribune des journalistes, tout le monde est à son poste. Les nez à bec d'épervier et les toisons bouclées proclament la gloire d'Israël. La plupart des journalistes berlinois et des correspondants de journaux appartiennent au peuple circoncis. Au milieu de ce troupeau servile, deux sentinelles perdues, deux journalistes français, qui font bravement leur devoir : M. J. Gardet et M. de Coutouly. M. Gardet, avec qui j'ai passé les heures les plus agréables et les plus utiles de mon séjour à Berlin, est peut-être le seul Français qui possède à fond les hommes et les choses de l'empire allemand. C'est à lui que je dois quantité de renseignements curieux et communication de pièces dont j'ai fait largement mon profit. M. Gardet est le correspondant de plu-
Le Parlement. — Le vestiaire.
sieurs journaux; il a publié dans le Correspondant des travaux remarquables sur la politique allemande. C'est un journaliste vif, alerte, plein d'humour et de saillie, doublé d'un observateur profond. La presse française peut s'honorer d'être représentée à Berlin, dans le camp ennemi, par un homme de ce talent et de ce caractère.
M. de Coutouly, correspondant du Temps, est également une sympathique et loyale figure. Écrivain de race, toujours spirituel et élégant, pour lui
La gloire n'attend pas le nombre des années.
Ses lettres ont beaucoup de succès en Allemagne, et j'ai entendu vanter
leur sincérité et leur tact. On me dit que M. de Coutouly travaille à une Histoire de la littérature allemande contemporaine. Il y aura là des trésors de révélations.
Il a fallu le fardeau des ans et la flamme d'un tardif hyménée pour obliger M. Simson, le président légendaire du Reichstag, à céder son fauteuil à M. de Forkenbeck.
M. de Forkenbeck, ancien notaire, ancien bourgmestre, de la secte des vieux- catholiques, a, comme son prédécesseur, la physionomie parfaite de l'emploi. 11 est épanoui, bienveillant; il agite sa sonnette avec une certaine coquetterie : on dirait qu'il joue de l'éventail.
Il a déjà occupé le siège présidentiel en 1866. Très-versé dans les questions militaires, il conduit avec une habile tactique les débats du Reichstag.
Il est onze heures ; la séance doit s'ouvrir à onze heures et un quart. M. de Forkenbeck est déjà à son poste, où il se prélasse avec bonheur. La cloche a sonné une première fois; les bancs commencent à se garnir. Le comte de Bethusy-Huc, dont la famille est originaire de France, entre avec le comte de Ballestrem et le duc de Ratibor. M. de Bethusy-Huc est un des chefs du parti conservateur. M. le comte de Ballestrem, ancien officier de cavalerie et un des vétérans de la dernière campagne, a combattu avec une remarquable vigueur la loi sur le landsturm : « Vous créez, a-t-il dit dans son discours, une seconde réserve ; vous prolongez de dix ans le service militaire ; où prendrez-vous les officiers pour commander cette nouvelle armée?» A quoi M. de Bethusy-Huc a répondu malicieusement : <i Mais nous les prendrons parmi des hommes tels que vous ; vous deviendrez nos chefs et vous nous conduirez sûrement à la victoire. »
M. le duc de Ratibor est catholique, mais catholique épuré. Il est du diocèse schismatique de l'évêque Reinkens; il ne reconnaît que M. de Bismarck pour pape. Le noble duc a la spécialité des adresses que les vieuxcatholiques envoient de temps en temps au roi pour l'assurer de leur fidélité et répudier toute solidarité avec Rome. Ses sentiments d'hostilité envers l'Église n'ont pas empêché M. le duc de Ratibor d'assister fort dévotement aux cérémonies du culte romain, le jour de Noël. Un petit homme, au profil contrefait, extrêmement maigre, se faufile comme une fouine à travers quelques groupes et s'arrête pour causer avec un personnage de six pieds, à la barbe de prophète, blanche comme la neige. Dans le géant, je reconnais M. Schulze-Delitzch, le chef du mouvement coopératif, et dans le nain, M. Lasker.
M. Lasker est, après M. de Bismarck, l'homme le plus populaire de l'empire. Il est né à Breslau. Après avoir étudié à l'université de cette ville, il se
rendit à Berlin et prit part au mouvement insurrectionnel de 1848. Le régiment qu'il commandait fut dispersé par un jet de pompe. La douche d'eau froide calma les idées incendiaires de cette jeune cervelle. M. Lasker rentra chez lui comme un barbet qui sort du ruisseau, et se consola de sa mésaventure en parcourant la France, la Belgique, la Hollande et l'Angleterre. A son retour dans le pays des casques et des pompes, M. Lasker publia son ouvrage pour préconiser le système politique anglais. Le parti progressiste le salua comme une étoile de première grandeur et le fixa au ciel nuageux du Reichstag. Après Sadowa, M. Lasker demanda qu'on passât l'éponge sur le passé de M. de Bismarck. Son intime liaison avec le chancelier date de cette époque. Lentement, il exécuta son évolution : il sortit du purgatoire de la démocratie pour monter aux limbes du libéralisme. M. Lasker est aujourd'hui le plus brillant satellite de M. de Bismarck. Orateur à jet continu, il est chargé de disperser les ennemis de l'empire, comme jadis les pompes berlinoises avaient dispersé son propre bataillon. Le chancelier impérial se plaint même quelquefois que les flots d'éloquence de M. Lasker, en éteignant l'incendie, produisent une inondation. En toute hâte, M. de Bismarck élève alors des digues, pratique des barrages, fait grand étalage de sa modération. Ce jeu est combiné d'avance. Semblables aux deux augures, M. de Bismarck et M. Lasker ne peuvent plus se regarder sans rire. C'est M. Lasker qui déclara, en 1872, que si jamais les socialistes allemands descendaient dans la rue, les bourgeois de Berlin les assommeraient à coups de trique. C'est lui aussi qui a dénoncé en plein Parlement la corruption de certains hauts fonctionnaires. Levé chaque matin à cinq heures, travaillant dix heures par jour, il possède à fond toutes les questions qui se discutent, et ne descend dans l'arène qu'armé de pied en cap.
M. Louis Bamberger, le fameux banquier, qui est venu, comme le coucou, déposer ses œufs d'or dans la corbeille de la Bourse de Paris, s'entretient avec M. Camphausen, ministre des finances. M. Bamberger est docteur en droit, ce qui ne veut pas dire qu'il pratique la ligne droite. C'est par des chemins de traverse qu'il est arrivé au Parlement.
En 1848, il était aussi un des Hercules de l'insurrection et voulait nettoyer les étables d'Augias : la Suisse fut le soupirail par où il s'échappa. Il alla promener ses loisirs de révolutionnaire en disponibilité à Londres, à Bruxelles ; puis un beau jour il s'abattit sur Paris. En 1867, il fit amende honorable, jura qu'il n'était venu à Paris que pour dépouiller l'Empire, et rentra à Mayence, sa ville natale, en tenant un cierge d'une main et une sacoche de l'autre. Il déposa son cierge devant l'image vénérée de M. de Bismarck et écrivit la vie de ce nouveau saint du calendrier politique allemand. Il n'en fallait pas tant pour assurer sa candidature aux élections de
1871. M. Bamberger est le Vogel de Falkenstein de la finance. On le désigne comme le successeur de M. Gamphausen.
M. de Moltke se dirige à pas lents vers sa place, en échangeant force poignées de main. Quelques exaltés ne lui ont cependant pas pardonné d'avoir dit dans un de ses discours : « Nous avons gagné le respect, mais nous avons perdu la sympathie. » M. Delbriick, vrai type du bureaucrate prussien, chauve, mal bâti, les vêtements râpés, offre une prise au feld-maréchal, qui bourre ses narines comme un pistolet à deux coups.
La salle se remplit rapidement. Tout au fond, aux derniers bancs, s'agitent quelques figures patibulaires : ce sont les socialistes, la barbe longue, l'air débraillé. Le public braque aussitôt ses lorgnettes sur le cordonnier Vahlteich, sur l'ouvrier « cigarier » Otto Reimer, et sur Liebknecht, le fougueux rédacteur du Volkstatt de Leipzig. Most, Hasenclever et Bebel sont sous les verrous.
Most a été arrêté, l'été dernier, dans les provinces rhénanes, et conduit, les menottes aux mains, entre deux gendarmes, à la maison de détention de Plœtzensee, où il a été classé dans la catégorie des colleurs d'enveloppes, comme Mgr l'archevêque Melcher a été inscrit sur le registre de la prison de Cologne sous la rubrique des rempailleurs de chaises. M. Liebknecht a plaidé chaudement, il y a un mois, en faveur de son collègue et ami. La motion qu'il a présentée tendait à l'élargissement, pendant la période législative, des députés incarcérés. « Quel est le crime qu'on nous reproche, à nous autres socialistes? s'est-il écrié. On nous accuse de haute trahison. Mais depuis que des princes par la grâce de Dieu sont jetés à bas de leur trône, depuis que la constitution fédérale du peuple allemand est déchirée, sait-on ce que c'est encore qu'un crime de haute trahison? Bebel a été condamné pour avoir rappelé que Guillaume l*r, dans sa proclamation du 27 juillet 1870, avait promis aux Allemands l'unité et la liberté, après la défaite de l'ennemi. L'unité ! Ah ! oui, nous l'avons — c'est celle de la caserne et de la prison. Quant à la vraie liberté, nous l'attendons et l'attendrons longtemps encore : c'est une vieille tactique des princes dans l'embarras que de faire des promesses qu'ils ne tiennent jamais.
« Hasenclever, a ajouté Liebknecht, a été condamné pour offense envers la personne de M. de Bismarck. Bien que le prince se flatte lui-même d'être l'homme le plus haï de la terre, il punit fort sévèrement ceux qui partagent son opinion. »
On me montre, près des bancs du conseil fédéral, les quelques députés alsaciens-lorrains arrivés pour la session. Voici l'abbé Simonis, aumônier du couvent de Niederbroon : tête fine et intelligente. Lors de la discussion du budget de l'Alsace-Lorraine, M. Simonis est entré dans des détails aussi
VOYAGE AU PAYS DES RIILUMtDS
Le PAial^iENT. — Un orateur à la tribune.
curieux qu'instructifs. « Une dette alsacienne-lorraine, a-t-il dit, nous conduira fatalement à de nouveaux impôts. Et nous en sommes déjà surchargés. Accroîtrez-vous les charges d'un pays dont vous ne connaissez la situation et les besoins que par les journaux et les brochures que vous lisez? Pour qu'un impôt soit juste, il faut qu'il soit accepté par ceux qui le payent. C'est aux Alsaciens seuls qu'appartient le droit de discuter leur budget. Commencez par réduire le nombre des employés et des fonctionnaires à qui vous faites des traitements princiers. Sous le régime français, les cinq sous-préfets figuraient au budget pour la somme de 75,000 francs ; sous le régime prussien, les présidences de Colmar, Strasbourg et Metz y figurent pour 700,000 francs; les chevaux seuls de vos vingt directeurs de cercles coûtent
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autant que nous coûtaient jadis les cinq préfets français. Les prisonniers, qui coûtaient 63 francs par tête, coûtent maintenant 180 francs. Seize communes avaient des dettes en 1870; leur nombre est aujourd'hui de quatre-vingts. On veut imposer un théâtre allemand aux habitants de Metz, et on leur demande 40,000 francs pour leur faire ce cadeau qu'ils refusent ! Voilà ce que M. Herzog, commissaire du gouvernement, a oublié de vous dire. Je suis, toutefois, pénétré de reconnaissance pour M. Herzog, qui a parlé de francs au lieu de thalers, ce qui prouve que je n'étais pas dans mon tort quand j'ai prétendu, la semaine dernière, que les francs sont la véritable monnaie de l'Alsace-Lorraine. »
M. Winterer, curé de Mulhouse, est assis derrière le siège vacant de M?r Rœss. C'est un orateur d'une large envergure. Son souffle patriotique le porte très-haut. Il a prononcé au Reichstag des discours qui appartiennent à l'histoire. Il s'est fait surtout le défenseur des écoles alsaciennes. « Il est inouï, s'écriait-il l'an dernier, que le système scolaire d'un peuple ait été renversé aussi brutalement qu'en Alsace-Lorraine. La dictature s'est complètement emparée de l'école. Elle a enlevé l'école à la famille, à la commune, à l'église. La dictature a mis la main sur toutes les écoles sans exception, depuis la salle d'asile jusqu'aux écoles d'adultes. Les maîtres alsaciens sont partis, et une nuée de maîtres étrangers, recrutés en Allemagne et en Suisse, se sont abattus sur l'Alsace. Pas un ne pouvait présenter un témoignage de capacité ni un témoignage de moralité ! Des valets d'écurie, des coupeurs de bois, des employés de chemins de fer, prennent le titre d'instituteurs et viennent enseigner dans nos écoles ! J'ai vu des garçons de quinze ans à la tête de certaines écoles, des femmes dirigeant des écoles d'adultes. Un de ces maîtres a été condamné par le tribunal pour attentat aux mœurs ; un autre s'est enfui en laissant des dettes criardes. On impose des maîtres d'école protestants à des communes catholiques. Un prêtre apostat a même été nommé professeur d'histoire dans une école de jeunes filles, et il a épousé civilement une de ses élèves.
« La langue française est partout bannie ; l'enseignement est un enseignement païen, car la religion est le point de mire des railleries les plus grossières. A Mulhouse, une petite fille catholique, qui fréquentait une école mixte, fut invitée par son maître à lire à haute voix l'histoire de l'hérétique Jean Huss et à entendre les remarques les plus injurieuses pour sa religion. La pauvre petite pleurait à chaudes larmes. Voilà, messieurs, les faits qui se produisent sous un semblable régime. Et comment ose-t-on encore parler de liberté des communes? Combien d'écoles, qui depuis vingt ans répandaient la lumière autour d'elles, ont été fermées ! Les droits d'un million et demi d'Alsaciens-Lorrains ont été foulés aux pieds par les hommes qui n'ont d'autre
souci que de se jeter à plat ventre devant M. de Bismarck. Au temps de la grande Révolution, nos droits étaient plus respectés. »
On se rappelle la réponse brutale que fit M. de Bismarck. En descendant de la tribune, le chancelier, tout bouillant de colère, dit au député Duncker : « Si nous avions dans la commission d'Alsace-Lorraine des hommes comme M. Winterer, avant un an ce serait la guerre avec la France. »
L'horloge sonne le quart. Un dernier flot de députés s'engouffre dans la salle, et M. de Forkenbeck, d'une voix ample et majestueuse, prononce les mots sacramentels : « La séance est ouverte. »
Pendant qu'on lit l'ordre du jour, jetons les yeux sur les bancs de l'opposition ; l'armée des « ennemis de l'empire » est au grand complet, ses généraux sont à leur poste de combat. On remarque à leur mine sérieuse que la séance sera chaude. La bataille est commencée depuis plusieurs jours, et elle ne sera pas terminée aujourd'hui. M. Reichensperger, le premier orateur inscrit, est en conciliabule avec M. Windthorst. M. le baron de Schorlemer- Alst s'entretient avec M. Gerlach, vieillard à la tête vénérable, encadrée de cheveux blancs. M. Gerlach est protestant; l'an passé, encore président de la cour d'appel de Magdebourg, il a pris sa retraite pour n'avoir pas à sévir contre le clergé catholique. M. de Schorlemer-Alst est un ancien officier de cavalerie. Gela se voit du reste à ses gestes : il sabre à gauche, il sabre à droite; ses discours sont des charges à fond de train contre M. de Bismarck. Il compare les députés nationaux-libéraux aux serviteurs de Tibère. Lors de la discussion des lois de mai, il prononça cette phrase restée célèbre : « Quand on crucifie Jésus, on est sûr que Judas Iscariote est tout près, agitant sa bourse pleine. » Allusion à la corruption du monde gouvernemental, au trafic des ministres et des fonctionnaires, à la caisse des fonds secrets.
Au moment où M. Reichensperger pose le pied sur l'escalier de la tribune, un léger murmure s'élève dans la salle, tous les regards se dirigent vers l'entrée du fond, dont M. de Bismarck vient de soulever la portière. Il s'avance raide et hautain comme un géant. On lui donnerait six pieds. La nature l'a taillé dans un bloc à l'épreuve des tempêtes. Pour ce colosse, la vague en courroux n'est qu'une caresse. Son large front, dénudé comme une falaise, semble défier les orages. Sou sourcil est un arc toujours armé. De la flèche acérée de son regard il transperce l'ennemi qui s'avance trop près. Il faut voir ce sourcil tout-puissant, cuncta supercilio moventis. L'œil est un œil de tigre. Les narines sont larges, ouvertes pour flairer de loin l'ennemi ou la proie. La lèvre, hérissée de soies rouges, est formidable.
Tandis que M. de Bismarck s'assied au banc du conseil fédéral, M. Reichensperger formule, d'une voix pénible et lourde, des observations sur la statistique électorale. « C'est le baromètre de l'opinion publique, dit-il. La
Le Parlement. — Un membre catholique.
statistique des derniers voles est déplorable. Aux élections municipales de Berlin, 14 pour cent seulement de la population ont voté. Sur 40,411 électeurs inscrits, 4,850 ont retiré leurs cartes. Grâce à l'indifférence des conservateurs, le radicalisme a eu le dessus. »
M. de Bismarck nettoie ses ongles.
— A la question ! à la question ! crient plusieurs voix.
Mais M. Reichensperger, impassible comme l'homme juste, continue sans se laisser émouvoir. L'hilarité s'empare de la salle, et le président invite l'orateur à commencer ou à conclure. M. Reichensperger demande alors qu'on ne se serve plus des mots de « cléricaux et ultramontains, » dans les statistiques officielles, pour désigner les députés catholiques.
« C'est une façon déloyale, dit-il, de désigner de bons et fidèles sujets allemands comme des ennemis de l'empire, parce qu'ils votent pour des
Le Pablkment. — Députés à leur banc.
députés catholiques. » Là-dessus, M. Reichensperger regagne sa place sans provoquer d'applaudissements. C'est un très-savant jurisconsulte, un homme logique et froid ; ce n'est pas un orateur.
M. Joerg, député bavarois, succède à M. Reichensperger.
M. Joerg ne monte pas à la tribune, il l'enjambe. C'est un gros homme carré, aux grosses mains, à la grosse voix, un vrai paysan du Danube. Il commence d'un ton sourd, mais peu à peu il s'anime, il piaffe comme une mule entêtée, et finit par lâcher sou coup de pied. M. Joerg veut des explications sur la commission diplomatique qui représente les États confédérés près la chancellerie impériale, dans la direction des affaires étrangères. Quelle est l'importance de cette commission dont le public n'entend jamais parler? On dit qu'elle ne s'est réunie qu'une seule fois, pour une affaire con-
cernant le Japon. 11 y avait cependant des raisons assez graves pour qu'elle fût convoquée. N'y a-t-il pas eu un échange de notes entre Berlin et Versailles, au sujet des mandements des évêques français? Toute la diplomatie fut atteinte par le « jet d'eau froide » que M. de Bismarck dirigea sur Versailles.
« L'expression «jet d'eau froide, » dit M. Joerg, n'est pas de moi; elle est du chancelier. En même temps que les Français recevaient cette douche, on prévenait les cabinets européens que, si l'Allemagne ne voyait pas la possibilité de vivre en paix avec ses voisins de l'Ouest, elle n'attendrait pas que leur armement fût complet, mais choisirait le moment favorable pour prendre l'initiative.
M. de Bismarck lève la tête, puis continue de nettoyer ses ongles.
M. Joerg reprend : « La même semaine où un jeune fou (cris à gauche : Il n'était pas fou!) commettait à Kissengen un attentat qui mettait tous les penseurs allemands dans le délire (au centre : Très-vrai ! ), dans cette semaine-là, l'idée d'une intervention en Espagne est tombée du ciel. Je dis intervention, car, d'après tout ce que j'ai lu dans la presse officieuse de Berlin, il s'agissait d'une intervention formelle. Plus tard, les feuilles officieuses ont mis de l'eau dans leur vin et se sont contentées de parler de « reconnaissance diplomatique » de la dictature révolutionnaire d'un homme dont le nom ne sortira pas de ma bouche. (Murmures à droite; au centre /Très-bien!) C'est à l'occasion de ce fait, — intervention ou reconnaissance, appelez-le comme vous voudrez, — que j'ai étudié l'article 8, chapitre III, de la constitution impériale. Qu'a fait la commission diplomatique? Son devoir eût été de peser les motifs de cette intervention, de réclamer les pièces du procès du capitaine Schmidt, de se mettre en travers des projets belliqueux de M. de Bismarck; mais non, il faut combattre l'ultramontanisme partout où on le rencontre. Les carlistes sont ultramontains, donc nous devons les combattre.
« La commission diplomatique aurait dû aussi se renseigner d'une manière exacte sur la pensée des autres puissances, particulièrement de la Russie. (Hilarité.) Vous riez, je ne sais pas pourquoi. Il n'est personne qui ne sache aujourd'hui que le centre de gravité politique de l'Europe est à Saint- Pétersbourg. (Murmures et dénégations.) Les derniers événements ont eu pour conséquence de consolider la suprématie politique de la Russie. (Oh ! oh ! — Hilarité.) Laissez-moi finir, vous pourrez rire tout à l'heure. On ne pourra plus désormais tirer un coup de canon en Europe sans la permission de la Russie. Si la commission diplomatique avait fonctionné régulièrement, le chancelier aurait évité le désaveu de la Russie et n'aurait pas fait fiasco. Le gouvernement personnel est toujours dangereux; et plus le génie
d'un homme est grand, plus ses fautes et ses erreurs sont profondes et irréparables. »
M. Joerg estime qu'il est temps que l'Allemagne entre dans la voie d'une politique pacifique, et que la meilleure soupape de sûreté pour le pays est le fonctionnement de la commission diplomatique dans les cas graves. Cette commission est composée des représentants de la Prusse, de la Bavière, du Wurtemberg et des autres petits États intéressés à la politique extérieure de l'Allemagne. Gomme sous la pression d'un ressort, M. de Bismarck se lève, et sans demander la parole, sans quitter sa place, il se tourne vers l'hémicycle ; il va parler, les nationaux libéraux le saluent en battant des mains.
Je dirige ma lorgnette sur lui, mais je sens aussitôt une main qui s'abat sur mon épaule et me rejette en arrière : « Il est défendu de lorgner le chancelier, » me dit une voix de rogomme. J'allais expliquer que les canons de mes jumelles n'étaient pas chargés, mais mon voisin me souffla à l'oreille : « Poliszei (un agent de police). » Les arrestations de Français trop bavards m'avaient rendu prudent : je remis ma langue et ma lorgnette en poche.
M. de Bismarck est là, d'ailleurs, attirant toute mon attention. Son éloquence, qu'il martelle comme le fer sur l'enclume, laisse échapper des gerbes d'étincelles. D'abord sa langue est embarrassée; il trouve difficilement le mot. Mais peu à peu il s'échauffe, le volcan s'allume, il vomit des blocs de pierre. Cependant cet homme n'est pas un orateur comme nous l'entendons. Ce n'est pas l'aigle qui plane d'une aile victorieuse; ce n'est pas le lion qui rugit en secouant sa crinière et en frappant le sol de sa queue. Il n'y a pas d'inspiration dans cette poitrine coulée en bronze ; il n'y a que de la volonté : une volonté qui soulève les montagnes. Le sanglier traqué dans sa bauge, qui exécute une sortie pour éventrer les chiens, voilà M. de Bismarck orateur.
Tout est brutal en lui, l'attitude, le geste, l'expression. On croit voir un postillon allemand chaussé des bottes de Louis XIV et armé du fouet avec lequel le monarque absolu entrait dans le Parlement. Il reste maître de sa colère, et mêle la menace et l'invective aux cajoleries et aux calembours.
M. de Bismarck tombe sur les ultramontains, qu'il accuse de tout le mal et qu'il rend solidaires de l'attentat de Kissingen. Ses sorties violentes, ses gestes menaçants soulèvent une de ces tempêtes comme il les aime. Les protestations etles sifflets du centre se mêlent aux applaudissements delà droite et de la gauche. C'est une scène indescriptible. Partagés en deux camps, les députés se provoquent et s'i.isultent. Le président agite en vain sa sonnette.
Dominant la mêlée, suant à grosses gouttes, les yeux fulgurants, M. de
Bismarck laisse tomber de ses lèvres un sourire superbe d'impertinence et de dédain. Comme on sent bien que toutes ces têtes ne sont pour lui que des jouets, des billes qu'il entre-choque et qu'il pourrait briser!
L'apparition de M. Windthorst à la tribune ramène enfin le calme. M. Windthorst n'a été longtemps que le clair de lune de M. Mallinckrodt. Aujourd'hui que cet astre plein de splendeur est plongé dans l'ombre de la mort, M. Windthorst brille au premier rang. La voix de M. Mallinckrodt était une des plus éloquentes qui aient retenti en Allemagne. C'était l'orateur sans peur et sans reproche, combattant en chevalier des croisades, pour la gloire de son drapeau et de son Dieu. Ses adversaires l'écoutaient toujours avec respect et admiration. Ses reparties étaient fines, ingénieuses, ailées. Celles de M. Windthorst sont un peu plus rudes. Il y avait du marquis de Boissy dans M. Mallinckrodt; il y a du Danton dans M. Windthorst.
« Votre loi sur l'éducation du clergé, disait un jour celui-ci à M. de Bismarck, est une tentative d'empoisonnement de l'Église. »
L'année dernière, la police arrêta dans le Hanovre plusieurs anciens sujets du roi Georges, qui avaient mis devant leur porte du sable jaune et blanc qui rappelait les couleurs du souverain dépossédé. En constatant que le cercle des incarcérations allait chaque jour s'élargissant, M. Windthorst ajouta : « Le moment viendra où ceux qui n'auront- pas été en prison ne seront plus admis dans les salons comme il faut. »
M. de Bismarck, parlant de l'enseignement du clergé en Alsace et ailleurs, disait, il y a quelques mois : a Ces gens-là ont tout intérêt, je ne dirai pas à abêtir le peuple, mais à empêcher qu'il ne devienne trop éclairé. » Sur quoi M. Windthorst répliqua malicieusement : « Nous qui avons été élevés sous ce régime, sommes-nous donc des gens si bêtes? »
Rien de moins imposant que M. Windthorst, ancien ministre du roi Georges. Il est petit, il cligne des yeux; il est vêtu comme un sacristain. Mais aussitôt qu'il ouvre la bouche, la transformation s'opère, la phrase sort nette et vibrante, l'éloquenco coule tumultueuse comme un torrent des Alpes, car elle prend sa source aux plus hauts sommets de l'esprit et du cœur.
M. Windthorst reproche à M. de Bismarck de n'avoir pas répondu aux questions de M. Joerg : «Vous vous êtes fâché, voilà tout. — Quant au reste, continue M. Windthorst, je ne veux pas l'approfondir, mais ce que nous en savons justifie assez l'interpellation de M. Joerg. Notre devoir n'est pas, à nous, de tenir les basques de l'habit du maître, mais de combattre pour le droit et la vérité. La méthode du « jet" d'eau froide » et la méthode suivie dans les affaires d'Espagne n'est pas autre chose qu'une .intervention, — une intervention morale, sans doute, mais qui aurait pu amener une intervention matérielle. Je sais bien que cette politique est basée sur une idée, et que cette
Le Pablement. — Membres du Parlement à la buvette.
idée c'est la destruction de tous les liens qui rattachent l'Europe au Saint- Siège. Je crois donc que les gouvernements représentés à la commission diplomatique feront sagement d'avoir l'œil ouvert, car f ai la conviction profonde que nous marchons, sur ce terrain, à une guerre inévitable. »
— Avec qui? avec qui? tels sont, les cris qui partent de tous côtés.
M. Winthorst, calme comme Jupiter qui vient de lancer un de ses foudres au milieu du troupeau des humains, réplique simplement : « M. le député Joerg l'a suffisamment indiqué. Il est du devoir des députés, dans l'intérêt de leurs mandataires, d'interroger le gouvernement sur la politique extérieure, quand cette politique peut, à tout instant, jeter le pays dans une nouvelle guerre. Car le pays a un intérêt puissant au maintien de la paix. [Approbation.) Les remarques que nous faisons, nous les faisons en vue de
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la paix. Nous avons maintenant une manière de nous mêler des affaires des autres qui a été jugée sévèrement par la presse autrichienne, et qui, un jour, amènera une coalition contre nous. (Mouvement.) C'est cette coalition que je voudrais éviter. Je souhaite la paix à ma patrie. C'est pourquoi je ne me lasserai jamais de répéter de toutes mes forces : Cette politiyue de casse-cou nous conduit à la guerre! »
Passant à l'affaire Kullmann, M. Windthorst repousse avec indignation la solidarité que M. de Bismarck a établie entre le criminel et le parti catholique. « L'acte de Kullmann est honteux, mais la conduite de la presse officieuse a été plus honteuse encore. (Applaudissements au centre.) On n'a, d'ailleurs, jamais vu l'accusateur interrogeant le premier l'accusé. A Kissingen, Kullmann a été soumis immédiatement à l'inquisition de celui qu'il voulait tuer, et j'ai toujours entendu dire que les criminels cherchent des excuses. M. Mallinckrodt et moi, nous avons reçu plus d'une fois, — et même de Saint-Pétersbourg, — des menaces de mort. Avons-nous accusé tout un parti? Quand les luttes religieuses en sont arrivées à cette période aiguë, il ne faut pas s'étonner s'il y a des malheureux qui se lèvent pour frapper. <>
L'incident est clos au milieu du vacarme d'un club révolutionnaire où un jésuite déguisé se serait faufilé pour usurper la parole. On passe heureusement à la discussion calmante du budget du ministère des affaires étrangères, qui est adopté. Il y a là cependant certains chapitres qui sont, depuis quatre ans, attaqués par le centre et les progressistes. Il s'agit des fonds secrets, autrement appelés « les fonds des reptiles » . Le parti national-libéral n'a jamais eu le courage de prononcer un mot de blâme ou une parole d'indignation contre cette traite de la pensée, cette exploitation de l'opinion publique au profit des intérêts de l'État.
Les députés de ce parti qui prétend représenter l'Allemagne nouvelle ont sacrifié, on le sait, leur indépendance à leur haine religieuse. Ces hommesmannequins ont voté le septennat militaire, ils ont voté la loi sur le landsturm, obéissant au signe que M. de Bismarck leur faisait du fond de son lit. Demain, si le maître le voulait, ils voteraient la guerre avec enthousiasme. Ce sont les âmes damnées du chancelier; ils récitent chaque matin cette oraison, en venant s'asseoir sur les bancs du Parlement :
« Notre père Bismarck, qui êtes à Varzin, que votre nom soit sanctifié, que votre esprit nous arrive dans cette séance et que votre sainte volonté soit faite dans la Chambre des députés comme au Parlement. Donnez-nous aujourd'hui vos instructions quotidiennes et pardonnez-nous nos discours, comme nous les pardonnons à la Chambre des députés; et ne nous laissez pas succomber à la tentation de modifier vos projets de loi ou d'y résister. Mais délivrez-nous de la pensée de tout progrès véritable. Ainsi soit-il. »
La presse.
Depuis que Berlin tient boutique de gloire, les journaux se vendent sur fa voie publique. Mais nos kiosques sont encore inconnus, et le plus mince papetier croirait déchoir en suspendant un journal à sa vitrine. Chez les petits épiciers seulement, on voit le Kladderadatsch ou VUlk exposés entre un hareng saur et une boîte de cigares. Le journal attire l'œil, mais c'est toujours au hareng que le Berlinois se laisse prendre.
A l'heure où se ferment les bureaux et les ateliers, des hommes et des femmes en haillons viennent s'installer à l'entrée de la Kaiser-Gallerie et devant les restaurants en vogue. Les hommes portent devant eux, suspendue à une bretelle, une espèce de table, et les femmes un simple panier : ce sont les marchands et les marchandes de journaux. Ils guettent le chaland comme des chiens affamés guettent un os. Dès qu'ils en flairent un, tous se précipitent et se disputent, à coups de poing, l'honneur de lui vendre la Gazette nationale ou la Germania.
Je n'ai jamais payé trois fois de suite un journal le même prix. Si les demandes dépassent les offres, la marchandise monte de deux, trois et quatre silbergros. Les jours de calme plat, il y a baisse.
La liberté de la presse que l'Angleterre possède depuis la Révolution de 1688, et la France depuis 1789, n'existe en Allemagne que depuis 1848. En 1846, il n'y avait encore, en Prusse, qu'un journal pour 34,000 habitants. Aujourd'hui, on compte, dans le nouvel empire, 1,608 publications périodiques. Berlin figure, dans ce chiffre, pour 265 journaux et revues, dont 31 journaux politiques, 37 de droit et de jurisprudence, 23 journaux religieux, 19 de médecine, 15 de chimie et de mathématiques, 12 journaux
Le Parlement. — Le prince de Bismarck au banc des ministres.
amusants, 6 militaires, 4 de musique et 3 de littérature. L'industrie est représentée par 29 journaux, la philologie et la pédagogie par 23 journaux et recueils; le commerce par 17 journaux; l'agriculture par 14; l'architecture et les chemins de fer par 11 journaux. L'histoire et la géographie sont traitées dans 6 recueils périodiques spéciaux. La boucherie a aussi son moniteur : c'est la Gazette générale de la boucherie allemande. Il y a aussi la Nouvelle Gazette des coiffeurs allemands etla Gazette allemande générale du mariage ' , dirigée par un plagiaire de M. de Foy, « unique et seul fondateur, » comme nul ne l'ignore, « de la profession matrimoniale ». Ce journal est orné de vignettes. La première représente un père de famille en robe de chambre
1. Depuis l'introduction du mariage civil, il n'y a plus que 16 pour cent des couples qui demandent la bénédiction nuptiale à leur pasteur, et 12 pour cent des enfants qui reçoivent le baptême.
^XK.vVim
Le Paiilemf..\t. — La buvette.
assis dans un fauteuil et lisant à ses « demoiselles » les offres et demandes de la Gazette du mariage. La seconde vignette nous montre un jeune officier, soutien de la pairie et espoir d'une riche héritière, qui apporte dans le cabinet du directeur du journal un pli cacheté. Un joyeux repas de noces, où l'on retrouve l'officier à côté d'une épouse timide et rougissante, fait le sujet de la troisième vignette. Les gens de la noce, debout autour d'une table copieusement servie, portent la santé des époux en levant leur verre débordant de Champagne. Gela vous fait venir l'eau à la bouche. Au-dessous de ces tendres gravures, des pièces de vers erotiques. On y chante les hasards heureux de l'escarpolette et les rencontres dans les petits chemins solitaires
du Thiergarten. Après la poésie, la prose. La Gazette du mariage publie les ordonnances et les lois de nature à intéresser les conjoints, des comptes rendus judiciaires et de livres de médecine, etc. Le feuilleton que j'ai sous les yeux a pour titre : De quelques femmes d'une conquête difficile. L'auteur de ce travail, M. Gustave Liebert, commence par Hélène et Brunhild. Sa tâche deviendra moins facile à mesure qu'il se rapprochera de l'ère des milliards.
En 1874, on a révisé la loi sur la presse. Le timbre a été aboli. La saisie préalable a toutefois été maintenue. Et la police en use, que c'est un vrai plaisir d'être journaliste ! Uu député conservateur disait, en 1851, aux progressistes qui réclamaient la liberté de la presse : « Oui, vous l'aurez, — avec une potence à la porte de chaque bureau de rédaction! » La potence, aujourd'hui, c'est le gendarme. Le gendarme orne, à l'état permanent, le seuil des journaux de l'opposition, et attrape les délinquants au passage avec un bon nœud coulant. La Germania a été serrée au col dix-sept fois. Son directeur est condamné à une sorte de pendaison perpétuelle. Son gérant a passé sous le lasso et a pris la fuite au pays où fleurit la liberté, l'Amérique. M. Cremer, secrétaire de rédaction, a échappé jusqu'ici à la strangulation du gendarme, mais il n'a pas échappé aux amendes. Il en a même été comblé. Une fois, accusé d'offense envers l'empereur, M. Cremer parla ainsi à ses juges : « Si vous me condamnez, vous ressemblerez à ces Persans qui récompensèrent d'abord un sujet qui avait empêché le roi de tomber dans un précipice, mais qui le condamnèrent ensuite à mort pour avoir touché à la personne royale. » On trouva la défense ingénieuse, et M. Cremer fut absous. Une fois n'est pas coutume.
M. de Bismarck est d'une irritabilité excessive à l'endroit des journalistes qui osent trouver des taches à son soleil. Les procès de presse sont tombés comme grêle après l'attentat de Kissingen. La Gazette de Thorn en a eu six pour sa part; le Volsktaat, organe des socialistes, en a eu dix. Le directeur du Courrier de Posen, M. Zyzchlinski, a été condamné à un mois de prison pour avoir publié une bouffonnerie intitulée : Rencontre de Bàmarck avec le diable. M. Suing, directeur du journal catholique le Mercure de Westphalie, est enfermé, depuis six mois, dans la forteresse de Wosel. M. Winkler, rédacteur en chef du même journal, a été arrêté en pleine audience et emmené par un gendarme. Vingt-quatre heures après, on l'a réveillé dans sa prison, pour lui lire le mandat d'arrêt. Puis on l'a invité à se dépouiller de tous ses vêtements, « sans aucune exception, » en présence de trois ou quatre personnes. Le Mercure de Westphalie, auquel j'emprunte ces détails, dit qu'on a fouillé jusque dans les talons des bottes du prisonnier. Enfin, le mois dernier, on a mis à l'ombre le rédacteur en chef de la Gazette de Fulda.
Les gérants responsables sont devenus si rares sous ce régime du bon plaisir, qu'on lit souvent, à la quatrième page des journaux, des annonces de ce genre : « On cherche un coupeur de bois ou un portefaix comme gérant responsable d'un journal politique. »
Le 1er juillet 1873, un portefaix, portant le n° 107, et nommé Fraas, comparut devant le juge d'instruction pour délit de presse. Il se défendit assez bien; voici sa péroraison : « Dès que le journal ne me plaira plus, soyez persuadés, messieurs, que je lui retirerai ma confiance et ma signature. »
Les portefaix ont, après tout, bien le droit de se faire journalistes, quand il y a tant de journalistes qui se font portefaix. Ceux qui se tiennent à la disposition du particulier qui les loue à l'heure, au mois ou à l'année, forment même le gros de la bande. Ces portefaix de la pensée, ces commissionnaires du pouvoir sont enrégimentés comme des soldats. Ils ont leur étatmajor, leurs chefs, leur cavalerie, leur artillerie de siège et de campagne, leurs espions, leurs vivandières et leurs hôpitaux ; ils auront sans doute un jour leur hôtel des invalides. Leur quartier général est dans la maison môme de M. de Bismarck, au «palais » du ministère des affaires étrangères. Ce quartier général s'appelle le « bureau de l'esprit public » . On pourrait l'appeler le sérail de la presse : car celle-ci, gardée par des eunuques, est l'esclave d'un grand-vizir farouche.
Le « bureau de la presse» a été créé en l'an de grâce 1849 pour préparer les secrètes visées de la Prusse. A cette époque, l'armée de mendiants et de cuistres que le docteur Ryno Quehl avait réunie sous son commandement faisait le coup de plume contre les ennemis de la monarchie pour lo à 20 thalers par mois. Ce métier de condottiere s'est amélioré depuis; il y en a qui gagnent en peu de mois la ceinture dorée.
En 1851, la maison de Hohenzollern s'étant solidement rétablie, après avoir frisé la faillite, le docteur Ryno Quehl saisit cette occasion pour recommander sa marchandise par des circulaires confidentielles adressées aux directeurs de journaux de toute l'Allemagne. Il leur proposait de leur fournir gratuitement des nouvelles et des informations de première main, a Je suis, disait-il, en relations fréquentes avec les hommes du ministère. »
Beaucoup de journaux burent à la coupe, sans se douter que le breuvage était préparé dans les alambics du ministère. Le liquide avait belle couleur et n'était pas trop amer au goût. Les abonnés s'habituèrent à cette absinthe bleue, dont les effets funestes ne se manifestèrent réellement qu'en 1866 et 1870.
Pour combattre dans son propre camp l'opposition particulariste, le bureau de « l'esprit public » fonda une succursale à Francfort. Il fut également question d'installer un bureau de la presse à l'hôtel de l'ambassade
Le Parlement. — M. de Hohenlohe.
prussienne à Londres. On envoya un agent secret aux Etats-Unis, avec la mission d'accaparer tous les journaux allemands du nouveau monde. En ce temps-là, M. le docteur Ryno Quehl ne disposait que d'une somme de cent mille thalers environ. En 1866, la fortune du roi de Hanovre et de l'électeur de Hesse fut saisie, et les revenus en furent affectés au service delà presse bien pensante. M. le docteur Ryno Quehl se retira dans un fromage de Poméranie, et deux hommes prirent sa place : M. Aegidi, conseiller de légation, et M. Hahn. Le premier, souple comme un chat, habile à faire patte de velours, connaissant toutes les ficelles des pantins qu'il avait autour de lui, se mit dans les meubles du bureau qui relève directement du ministère des affaires étrangères. Le second eut en partage le bureau qui dépend du ministère de l'intérieur. C'est dans les mains de ces deux
Le prince de Bismarck dans l'atelier du peintre Werner, regardant son tableau de la proclamation
de l'empire.
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hommes qu'aboutissent les fils secrets qui rattachent la presse au gouvernement
Chaque matin les journalistes à gages se présentent dans l'un ou l'autre bureau pour recevoir le mot d'ordre et cueillir le grain d'encens qui doit fumer en l'honneur du chancelier.
M. Aegidi et M. Hahn sont les grands teinturiers politiques de l'empire. Toutes les nouvelles qui leur parviennent, du levant ou du couchant, ils les passent au bleu de Prusse, et fussent-elles jaune indigo ou rouge foncé, quand elles ressortent de leur cuvette, elles sont d'un bleu éblouissant.
C'est ainsi qu'on falsifie la vérité, qu'on fausse le coup d'oeil du public, qu'on altère son jugement et qu'on crée autour de lui une atmosphère factice, favorable à l'éclosion des projets et des desseins du chancelier.
Le bureau de la presse agit sur l'opinion publique absolument comme la maison Rothschild peut agir sur la Bourse. MM. Hahn et Aegidi font à volonté descendre ou monter telle ou telle opinion. Aujourd'hui les action de la Suisse sont en hausse et celles de la Belgique en baisse. On écrase les cours chaque fois que les actions de la France se relèvent.
Par d'habiles manœuvres, on change les courants politiques de l'Allemagne et de l'Europe. Ce bureau est la caverne d'Éole. Les scribes qui soufflent les vents chauds et les vents froids y viennent remplir leurs vessies, que le peuple prend pour des lanternes.
Dernièrement, un député faisait observer à M. de Bismarck que les journalistes attachés au bureau de la presse étaient tous des gens suspects et à la réputation endommagée.
— Je le sais, répondit le chancelier; ce sont des gardeurs de pourceaux (sauhirten).
C'est lui aussi qui leur a donné, pour montrer combien il méprise leur vil métier, le surnom de « reptiles » , sous lequel on les désigne maintenant.
Les reptiles ! Comme ils sont bien nommés ! Ils rampent dans la forêt de Bondy du journalisme allemand. Ils vous guettent et vous mordent sans que vous les aperceviez; ils se glissent sans bruit dans les rédactions les mieux closes, bavent leur venin dans les écritoires, et se retirent par des escaliers dérobés. « Le caractère du reptile, disait il y a quelques mois en pleine Chambre M. le baron de Schorlemer-Alst, c'est qu'il ne se révèle pas tout de suite. Un directeur de journal qui engage un rédacteur réchauffe la plupart du temps un reptile dans son sein.
a 11 serait temps, a ajouté l'honorable député, que nous nous guérissions de cette lèpre morale qui nous déshonore aux yeux de l'étranger. On a fait dernièrement une loi contre les punaises de la vigne. Oui, messieurs, nous
La tribune des journalistes au Parlement, à Berlin.
avons fait une loi contre le phylloxéra; mais il est d'utilité publique d'en faire une aussi contre les reptiles de la presse, caries dommages que ceux-ci causent à l'esprit public, en empoisonnant le cœur et l'âme' de la nation, sont beaucoup plus considérables. La délation, le chantage, le mensonge sont élevés à la hauteur d'une institution de l'État; ils sont officiellement organisés, et, ce qu'il y a de plus triste, c'est que le peuple est obligé de payer ces dénonciations et ces mensonges. Les catholiques payent pour être battus ! On a reproché aux journaux du Sud leur langage violent ; mais ce langage n'a cependantjamais dépassé celui de la presse reptilienne. Je n'en excepte pas même la Correspondance provinciale; les excès de style, les expressions furibondes de cette feuille, qui est l'organe du gouvernement, sont
Les commissionnaires des journaux à la tribune des journalistes, au Parlement.
indignes, et sa tenue n'est pas celle d'un journal officiel. La rédaction de la Gazette générale de l'Allemagne du Nord offre la ménagerie de reptiles la plus complète de l'empire. 11 faut les entendre siffler ! Et, admirable sollicitude du gouvernement, les- journaux où travaillent les « reptiles » jouissent d'une impunité entière : ils peuvent tout dire, tout faire; ils ne sont jamais poursuivis, jamais ils n'ont été traduits devant un tribunal... tandis que les feuilles de l'opposition sont ruinées par les condamnations et les amendes. »
Les « reptiles » se divisent en trois classes : les semi- officieux, les officieux et les super-officieux. Les Abélards littéraires parvenus au haut grade de « super- officieux » vivent grandement à Berlin, sont choyés à la Bourse et ne cachent point le signe de leur mutilation. Les correspondances
« super-officieuses » de la Gazette de Cologne se reconnaissent à ce signe ± ; celles de la Gazette de Magdebourg portent un point d'interrogation en guise
de plumet, et celles de la Gazette d'Augsbourg sont précédées d'un , qui
figure assez bien un animal malpropre et rampant.
Le bureau de la presse fournit directement et gratuitement des correspondances et des télégrammes aux journaux de province trop pauvres ou trop peu importants pour avoir un correspondant attitré à Berlin. MM. Aegidi et Hahn pourvoient également les directeurs de ces journaux de permis de circulation sur les chemins de fer, afin qu'ils puissent, chaque semaine, s'ils le jugent à propos, venir prendre langue au bureau de « l'esprit public » et respirer l'air réconfortant de la capitale.
En 1873, le Dr Robolkski, un des saints Michel de l'hydre ultramontaine, imagina d'imprimer à Berlin un journal « super-officieux », dont le titre restait en blanc, ainsi que la page d'annonces. Cette feuille était expédiée en ballots dans les petits chefs-lieux de province où il y avait une imprimerie, mais pas de journal. Là, on baptisait la feuille, on l'ornait d'annonces locales, puis on l'envoyait à l'abonné qui ne se doutait de rien. Le stratagème a cependant présenté quelques inconvénients ; on y a renoncé.
La Correspondance provinciale (hebdomadaire) est maintenant le seul journal entièrement rédigé au bureau de la presse. Il paraît en français sous le nom de Correspondance de Berlin, en italien sous le nom de Correspondance germano-italienne, et en anglais sous celui de North Germant/ correspondance l. L'édition française de la Correspondance de Berlin a été confiée depuis sa création (1866) à un Français, M. Aubert, ancien rédacteur des Débats et de V Europe de Francfort. M. Aubert, après les événements de 1870, s'est fait naturaliser Prussien. Les articles de polémique, haineux et acerbes, qui paraissent de temps en temps dans la « feuiiïe jaune » (c'est la couleur de la Correspondance de Berlin) sont de ce transfuge, qui est allé piteusement s'emmancher au porte-plume de M. de Bismarck. M. Aubert a pour secrétaire de rédaction un homme de talent, M. Van Muyden, qui a publié la traduction française des discours de M. de Bismarck.
Napoléon Ier disait que « quatre gazettes hostiles faisaient plus de mal que cent mille hommes en rase campagne ». M. de Bismarck partage complètement cette manière de voir. Les journaux de province qui ont refusé de se vendre au gouvernement ont vu immédiatement un autre journal surgir de terre et leur faire une redoutable concurrence. A Munich, M. de
1. La Correspondance alsacienne, paraissant à Strasbourg, est également de fabrique gouvernementale.
VOYAGE AU PAYS DES MILLIARDS 3i3
Bismarck a payé 24,000 thalers les services de la Suddeutsche Presse1.
Le bureau de la presse tient une plume dont le manche est à Berlin et la pointe partout. Cette pointe perce dans les principaux journaux de Vienne et de la Hongrie : la Nouvelle Presse libre, le Lloyd hongrois, le Journal de Pesth, le Nouveau Journal de Pesth, etc. En 1870, M. de Bismarck envoya à Pesth le docteur Paul Waldstein, pour « défendre les intérêts allemands ». Il y eut même un Hongrois, le comte Behlen, qui publia aux frais de la Prusse un Mémorial diplomatique qui paraissait en même temps à Vienne et à Pesth. En Russie, les journaux allemands sont plus nombreux que les journaux russes. La Gazette de Saint-Pétersbourg, propriété prussienne, a une édition en langue allemande. Outre la Gazette, il y a encore trois journaux allemands dans la ville des czars. Les feuilles allemandes qui paraissent dans les autres villes, Riga, Revel, Varsovie, etc., dépassent le chiffre de trente. Toutes ont des relations plus ou moins avouées avec M. Aegidi. Et en Amérique! En 1797, il n'existait qu'une seule feuille allemande aux États-Unis, V Aigle. L'année dernière, on en comptait 462. La plupart sont imprimées en anglais et en allemand. Il n'y a pas jusqu'au Canada qui ne soit infesté de six feuilles prussiennes.
En Australie, la politique de M. de Bismarck est soutenue par cinq journaux; en Chine, par un journal qui se publie à Hong-Kong; en Afrique, par la Gazette allemande, qui paraît dans la \ 111e du Cap.
Quelle immense toile d'araignée enveloppant le monde, que cette presse dont le point central est à Berlin ! Et qu'on s'étonne de l'influence exercée sur l'opinion publique, particulièrement en Allemagne, avec une pareille organisation !
En 1866, le peuple prussien ne voulait certes point la guerre. Que fit le bureau de la presse pour mettre le feu aux étoupes dont il avait préalablement bourré les cervelles? Il répandit le bruit que « l'Autriche convoitait les provinces de la Silésie prussienne ». On parla des armements de l'Autriche en termes à peu près identiques à ceux employés aujourd'hui pour signaler « les armements » de la France. Le 24 mai, les organes du gouvernement autrichien plaisantaient encore sur « les fantômes qui hantaient l'imagination » des journalistes berlinois. Mais M. de Bismarck donna un nouveau signal, et les officieux, redoublant de tapage, annoncèrent que la Saxe « se disposait à marcher sur Berlin ». L'explosion attendue eut lieu. M. de Bismarck saisit le moment « psychologique » pour déclarer la guerre.
Cependant l'armée prussienne témoignait peu d'enthousiasme pour se
1. Die Deutschen Zeitschriften, von Wultke. La Suddeutsche Presse se distribuait gratuitement aux aubergistes, aux brasseurs, aux maîtres d'école, etc.
battre contre d'anciens frères d'armes. Il fallait remédier à cette mollesse, réveiller le patriotisme engourdi. Quand les troupes dirigées sur la Bohême arrivèrent à Dresde, le bureau de l'esprit public envoya un ballot de numéros de la Gazette de Breslau, qui contenaient une proclamation du général Benedeck, pleine de menaces et d'invectives contre l'armée prussienne '. L'indignation fut à son comble. Pour ne point laisser refroidir cette noble colère, les chefs de compagnie lurent la proclamation à leurs soldats.
Cette proclamation était fausse. Elle avait été rédigée au bureau de la presse.
Quelque chose d'à peu près analogue se passa en 1870. Le télégramme d'Ems , en date du 13 juillet , transmis aux journaux allemands , était ainsi conçu : « Le roi a nettement refusé de recevoir l'ambassadeur de France, et lui a'fait répondre par un de ses adjudants qu'il n'avait plus rien à lui communiquer. » Les feuilles prussiennes accompagnèrent cette dépêche d'une gravure insolente, dans laquelle on voyait Guillaume IV tournant brusquement le dos à M. Benedetti. La vérité est que le roi avait au contraire assuré l'ambassadeur de France qu'il l'appellerait à l'arrivée des dépêches.
La presse soudoyée avait pour mission de rendre tout arrangement impossible.
La guerre éclata. Dans le Sud, on mettait peu d'entrain. Un coup d'éperon était urgent 2. Aussitôt après l'affaire de Saarbriïck, la presse officieuse publia des détails horribles « sur l'incendie et le pillage » de cette ville par les turcos et les zouaves, « ces bêtes sauvages enlevées aux déserts de l'Afrique ». Quelques obus avaient à peine écorné le toit de la gare. Les hommes du Sud tremblèrent pour la vie de leurs femmes et de leurs enfants. La peur, bien plus que l'amour de la patrie, les jeta dans les bras de la Prusse, qui s'avançait pour les défendre.
1. On peut lire cette curieuse pièce dans YAlmanach historique de Schullliess, de 186G, p. 205.
2. On était si peu sûr des armées du Sud, qu'un officier supérieur disait à Berlin, le 14 juillet 1870 : « Nous mettrons au premier rang les contingents du Sud, et s'ils ne font
pas leur devoir » Un geste significatif compléta sa pensée. Si la France avait occupé
l'Allemague du Sud cinq jours après la déclaration de guerre, elle aurait matériellement paralysé l'alliance avec le Nord. « Supposons qu'un corps de vingt mille hommes, passant également le Rhin, se fût jeté sur le Wurtemberg, eût occupé Stuttgard, l'effet moral aurait été immense sur les Allemands du Sud, dit M. de Wickede dans son Histoire de la guerre. publiée par la Gazette de Cologne; les Wurtembergeois redoutaient précisément la furia francese, et ils ne 9'enhardirent que lorsqu'ils virent les Français en proie à l'incertitude, à l'hésitation. Si la France avait immédiatement envahi et détruit les voies ferrées de Bade, du Palatinat, qui devinrent les bases des opérations stratégiques allemandes, il n'y aurait eu ni Wœrth, ni Gravelotte, ni Sedan. La guerre eût pris une autre tournure. Mais la Providence avait frappé Napoléon et ses généraux d'un véritable aveuglement.»
Ln. 44.
Une chasse de l'empereur Guillaume.
Depuis la guerre de 1870, la presse officieuse a suivi un programme nettement tracé : d'un côté, ameuter l'opinion publique contre le catholicisme et le pape; de l'autre, maintenir au môme degré d'intensité la haine contre le vaincu. La « lutte civilisatrice » entreprise contre Rome n'est au fond que la continuation de la lutte contre la France. « Le pape, disait encore il y a peu de jours la Gazette nationale, ne peut être atteint qu'à travers le corps de la France. »
A la tête des journaux qui ont pour mission de tenir les esprits continuellement en éveil, de sonner jour et nuit le tocsin, s'avance la Gazette générale de ï Allemagne du Nord. Elle porte la bannière de la procession qui sort chaque matin du bureau de la presse, en chantant les litanies de M. de Bismarck : « Délivrez-nous du pape ! Délivrez-nous de la France! »
La Gazette générale de l' Allemagne du Nord est le journal militant de M. de Bismarck. Il faut chercher dans la Gazette la pensée politique de l'homme privé, et dans la Correspondance provinciale la pensée du chancelier de l'empire. Le ton de la Gazette est d'un diapason beaucoup plus élevé que celui de la Correspondance. Souvent, cependant, ces deux organes se confondent dans un duo d'invectives et d'expressions triviales. Le 13 juillet 1870, la Gazette générale de F Allemagne du Nord écrivait cette phrase restée célèbre : « Si la guerre éclate, il n'est pas douteux que nous devrons la faire au couteau. » Le rédacteur en chef de ce journal est un M. Pinter. Il a habité longtemps Paris et parle fort bien français. Sa prose suppure un virus de haine sur la France et le catholicisme. M. Pinter a succédé à M. Brass, ancien confident de M. de Bismarck. M. Brass est l'auteur d'un roman échevelé, les Mystères de Berlin; il s'est retiré de la Gazette avec deux cent mille thalers, ce qui prouve qu'on peut devenir riche en travaillant pour le roi de Prusse.
■ En quittant, suffisamment repu, le râtelier doré de la Norddeutsche Allgemeine Zeitung, M. Brass a fondé la Post, dont il a été tant question à propos d'un récent article : Avons-nous la guerre en perspective? La Post passe pour l'organe des conservateurs-libres, c'est-à-dire des conservateurs que le chancelier a attachés par la patte. Ce journal a parmi ses actionnaires M. Friedenthal, ministre du commerce, M. le député Bethusy-Huc et M. Strousberg, le fameux lanceur d'affaires. La Post dit ce qu'on ne veut pas faire dire par la Gazette générale de l'Allemagne du Nord, comme ce journal dit ce que n'ose pas dire la Correspondance provinciale. Ces trois journaux forment une espèce de Gruttli officiel. M. Brass, bien qu'il ait annoncé sa retraite, n'en continue pas moins d'avoir la direction occulte de la Post, et de recevoir les inspirations du chancelier. M. Brass est un ancien agitateur socialiste touché par la grâce; M. de Bismarck s'est servi de lui comme intermédiaire, pendant le
conflit politique de 1860 à 1866. Liebknecht, un des purs du socialisme allemand, a travaillé avec M. Brass à la Gazette de l'Allemagne du Nord, mais il s'est bientôt séparé avec éclat de ce « faux frère » .
Nous trouvons ensuite, dans la hiérarchie de la presse officieuse, qui dépend du bureau de l'esprit public, la National Zeitung (Gazette nationale). C'est le journal des derviches hurleurs.
Le docteur Zabel, chef de la secte des journalistes fanatiques qui écrivent sous ses ordres, ne saurait parler de la France sans se livrer aux contorsions et aux grimaces les plus étranges. Les Berlinois, qui aiment les jeux sauvages, applaudissent à ces exercices de saltimbanque.
La Gazette nationale a aujourd'hui un nombre d'abonnés supérieur à celui de tous ses confrères. Pendant le siège de Paris, ce journal s'impatientait des lenteurs des canonniers allemands et prêchait la destruction entière de la « ville maudite ». Cette feuille toute jaune de fiel est l'organe du parti national-libéral. Elle a été fondée en 1848 par une société d'actionnaires parmi lesquels figuraient des princes de la maison royale. Son correspondant politique de Paris est M. Beckmann. C'est lui qui doit avoir signalé le premier à l'Allemagne les achats de chevaux faits dernièrement par le gouvernement français.
En 1872, un rédacteur de t 'Avenir national rendit compte d'une entrevue de M. d'Arnim avec M. Thiers. « L'inventeur de cette histoire, écrivit le correspondant parisien de la Gazette nationale, est un âne idiot {ein blœdsinniger Fscl). » M. Beckmann, s'il est l'auteur de cette prose très-prussienne, devait être bien renseigné. C'était un des familiers de M. d'Arnim. L'ex-ambassadeur l'employa dans plus d'une affaire, entre autres dans celle de VÉcho du Parlement, ainsi que l'ont démontré les débats du procès.
M. de Bulow, attaché militaire à l'ambassade allemande de Paris, est, dit-on, en même temps attaché à la rédaction de la Gazette nationale. Il envoie à la feuille gallophobe, chaque trimestre, une consultation sur l'état militaire de la France. En 1874, après les grandes manœuvres d'automne, M. de Bulow écrivait : « La réorganisation de l'armée française est comme un édifice bâti sur le sable, et qui s'écroulera au moment où l'on s'y attendra le moins. Le découragement est général dans les cadres. » Le mois dernier, M. de Bulow publiait un nouveau travail dans la Gazette nationale; mais cette fois-ci, voyant à travers d'autres lunettes, il embouchait la trompette d'alarme : « La France menace l'Allemagne, s'écriait-il; le nombre des bataillons vient d'être porté de trois à quatre dans les régiments d'infanterie. C'est une création ad hoc, hâtive, en vue d'une guerre très-prochaine, qui éclatera, en tout cas, avant deux ans. »
A côté du bouledogue, le roquet. C'est la Bœrsen Zeituna 'Gazette de la
Une discussion à propos d'un dessin satirique, dans une brasserie.
Bourse), insolente, hargneuse, anti-autrichienne et avant tout anti-française. Pour elle, la France n'a jamais été qu'une nation de danseurs de corde et de perruquiers. Les articles de la Gazette de la Bourse ne dépassent guère trente à quarante lignes. Ce sont des entre-filets mordants, des coups de griffe, des « engueulements ». '
Parmi les organes nationaux-libéraux d'importance, il y avait encore, l'an dernier, la Gazette de Spener, fondée en 1740, par les libraires Hande et Spener. Ce journal a fusionné avec la Gazette nationale dont il n'était, du reste, que la doublure.
Les vieux conservateurs hostiles à M. de Bismarck, qui comptent dans leurs rangs le général de Manteuffel et M. d'Arnim, ont pour organe la Kreuz Zeitung (Gazette de la Croix), ainsi appelée à cause de la croix de fer de la
landwehr de 1813, qu'elle porte au frontispice avec cette devise : « Avec Dieu, pour notre roi et la patrie. » La Gazette de la Croix représentait, lors de sa fondation, en 1848, l'entourage féodal du roi. Elle a pour rédacteur en chef M. Nathusius. Un de ses rédacteurs, M. Fontane, a écrit de nombreux ouvrages sur la France et a été fait prisonnier à Domrémy, par une bande de paysans, pendant qu'il visitait la chapelle de Jeanne d'Arc. M. Fontane n'a conservé aucun ressentiment de sa captivité. « Après avoir passé trois semaines dans une prison militaire française et avoir eu des rapports journaliers avec des gens de toute condition, dit-il dans le livre qu'il a publié, je voudrais rendre âmes lecteurs l'impression qui m'en est restée. Mon premier devoir est de déclarer que cette impression est parfaitement agréable. 11 n'y a pas de peuple qui, jugé sur des représentants pris au hasard, gagne aussi vite la sympathie que le peuple français. En général, sur cinq, sept, dix individus, selon les pays, on trouve un être insupportable. J'ai vécu à Besançon avec quatre-vingts prisonniers que l'on a changés au moins deux ou trois fois, ce qui porte leur nombre à plus de deux cents ; eh bien, je n'ai pas eu à me plaindre d'un seul mauvais procédé. Tous, sans exception, se sont montrés polis, prévenants, pleins d'égards, reconnaissants des moindres services, sans rancune, sans jalousie. Sous tous ces rapports, nous ferions bien de nous mettre à leur école. J'ai trouvé chez ces gens-là un inépuisable fonds de bienveillance, de bonne humeur et de souplesse d'esprit. Leur patriotisme était profond et sincère, mais ils ne montraient pas, Comme nous, ce qu'on appelle « la haine nationale » . J'ai remarqué que leur instruction ne le cédait en rien à la nôtre. Je crois que nous nous faisons beaucoup d'illusions sur notre supériorité à cet égard. Nous nous imaginons avoir le monopole de l'instruction publique en Europe ; il y a chez nous des professeurs qui prouvent, la statistique à la main, que hors la frontière allemande on ne sait plus ni lire ni écrire. Mes observations personnelles m'ont toujours conduit à des conclusions différentes, et j'ai trouvé que les populations des autres pays civilisés, en Angleterre, en Danemark et en France, ne lisent pas plus mal et écrivent beaucoup mieux que les nôtres '. »
Ce jugement est d'autant plus précieux à recueillir qu'il sort de la bouche d'un ennemi. Les journalistes berlinois comme M. Th. Fontane sont rares; seul parmi ses confrères, il a osé prendre la défense des vaincus contre les calomnies étrangères et même contre les calomnies françaises.
La Gazette de la Croix est bien rédigée. Elle donne beaucoup de nouvelles de la cour; c'est le premier journal ' qu'ouvre l'empereur. Le 23 mars, jour anniversaire de la naissance de Sa Majesté, la Gazette
1. Kriegsgefangen. Erlebtes 1870, von Th. Fontane, 1 vol. in-16. Berlin, 1871.
publie chaque année, en tête de ses colonnes, une ode au souverain.
« Protecteur auguste de la patrie, s'écriait, cette année, le poëte de la Gazette, ton épée est semblable à celle de l'archange; elle flamboie victorieuse. C'est l'arrogance de l'ennemi qui t'a forcé de tirer l'épée, — et les lauriers couronnent ta tête aux cheveux argentés.
« Les membres dispersés de la famille allemande vivent à l'ombre de ton bras. Du sang et de la mort est sorti un édifice doré (la capitale des milliards?) ; le bruit de la grandeur allemande résonne partout où l'on entend le son de la voix humaine, etc., etc. »
En même temps qu'elle entonnait sur la harpe des bardes cet hymne en l'honneur de Guillaume, la Gazette de la Croix « bêchait » M. de Bismarck. Elle se répandait en lamentations au sujetdes nouvelles lois religieuses, et pleurait, comme Jérémie, sur les ruines de la religion chrétienne en Allemagne.
Les catholiques n'ont qu'un seul organe à Berlin, la Germania, fondée après la guerre. Cette feuille courageuse, rédigée avec une grande habileté, et dont le zèle a été récompensé par plusieurs brefs pontificaux, compte maintenant plus de vingt mille abonnés. Son rédacteur en chef, M. l'abbé Majunke, est membre du Parlement. C'est un jeune homme, à la physionomie douce et ouverte. A le lire, on dirait un sectaire; à le voir, boutonné dans sa redingote, coiffé du gibus, on le prendrait pour un précepteur de grande maison. M. Majunke a fait ses études théologiques dans la Prusse rhénane; il a eu pour professeur l'abbé Reinkens, aujourd'hui évêque des vieux-catholiques, par la grâce de M. de Bismarck. Le rédacteur en chef de la Germania a déjà payé par deux ou trois ans de prison le droit de dire la vérité. L'an dernier, il était enfermé dans une étroite cellule du Molkenmarkt, prison spécialement destinée aux voleurs, aux vagabonds et aux femmes de mauvaise vie. En ce moment, il est prisonnier aux Ploetzensee, à quelques kilomètres de Berlin. C'est pendant sa dernière captivité que M. Majunke a écrit une brochure fort curieuse sur Louise Lateau, qu'il a visitée à Bois-d'Haine. M. Majunke est convaincu du miracle. La stigmatisée belge lui a fait les prédictions les plus terribles sur les malheurs réservés à M. de Bismarck en particulier, et à l'empire allemand en général. M. Cremer, qui vient d'être élu membre de la Chambre des députés, remplit à la Germania les fonctions de vicaire général. C'est lui qui pontifie et exorcise en l'absence de M. Majunke. Bourru bon enfant, sous sa grosse crinière rouge, M. Cremer a toujours l'air exaspéré. Il doit rêver souvent que Dieu le métamorphose en ours et lui accorde la grâce de dévorer M. de Bismarck dans les forêts solitaires de Varzin. M. Cremer a parcouru l'Espagne l'an dernier; il a partagé le pain et le sel avec don Carlos, et a rapporté à Berlin toutes les pièces concernant la condamnation du capitaine Schmidt. 11 en résulte que cet ex-militaire prus-
sien jouait non-seulement le rôle d'espion, mais faisait au besoin le coup de feu. M. Cremer a réuni ses travaux sur l'Espagne en un volume, sous le titre de : Au camp carliste. En quittant la frontière de Pyrénées. M. Cremer s'est dirigé sur Bruxelles, où il a eu un entretien avec l'ex-maréchal Bazaine, qu'il a cherché à réhabiliter dans un feuilleton fort remarqué.
La Vossiche Zeitung (Gazette de Voss) représente l'aile droite du parti progressiste, qui se rapproche du gouvernement. Ce journal n'a jamais combattu M. de Bismarck qu'en matière de presse. Il est inspiré par le député Loewe, nom qui veut dire lion en français, mais qui n'implique rien de léonin ni de farouche chez celui qui le porte.
M. Loewe a été membre du Parlement de Francfort en 1846; il en présida les débris réfugiés à Stuttgard. Condamné par contumace aux travaux forcés à perpétuité, M. Loewe se réfugia en Suisse. Il vécut deux ans à Zurich, passa en Angleterre, puis se rendit en Amérique, où il exerça la médecine. Après l'amnistie du II janvier 1861, il repassa les mers et vint se faire élire député par la ville de Berlin.
Le ton de la « Tante Voss » est gouailleur. Elle donne, le dimanche, une feuille littéraire bien faite. Mais ce qui rend particulièrement intéressante la lecture de ce journal, ce sont ses annonces qui remplissent des suppléments quotidiens de dix à seize pages.
L'annonce est complètement entrée, depuis cinq ans, dans les mœurs allemandes. Elle préside à tous les grands événements de la vie. Un enfant est-il né? Vite on l'annonce aux amis et aux parents absents par la voie du' journal. Vous fiancez-vous? Ce serait manquer à toutes les règles de la politesse que de ne point insérer un « avis de fiançailles » . Est-ce la fête d'un de vos amis de province? Vous lui envoyez « mille vœux et mille souhaits » par' l'intermédiaire du journal qu'il lit chez lui ou à la brasserie. Il est juste de dire que l'annonce, dans les plus grands journaux, est restée à la portée de toutes les bourses. Le prix de la ligne varie de 25 à 50 centimes. Ces pages si pittoresquement remplies sont un fidèle miroir de la vie quotidienne. Les instincts et les passions, les grandeurs et les misères de la capitale s'y reflètent comme dans un miroir. Qu'on en juge par les annonces suivantes que ie traduis textuellement :
— Je suis un ennemi de la danse, et n'ai pas la prétentiou de demauder la jeunesse. Je m'accommoderais plus facilement d'une femme qui a quelque défaut organique : bossne, ' boiteuse, borgne, aveugle même, mais avec une fortune de quarante mille thalers. Écrire aux initiales Y. G., au bureau du journal. Inutile d'envoyer la photographie •„
1. Le mariage n'étant plus envisagé en Prusse comme un acte religieux, mais comme une simple opération commerciale, ces annonces sont aussi sérieuses que les « demandes de commanditaires ou d'associés ».
Liv. 45
Gaspard Braun, dessinateur des journaux satiriques allemands.
— Une jeune et jolie veuve, qui a besoin de conseils, cherche un protecteur déjà d'un certain âge, 'grand et brun. — A. -H. Poste restante.
— Prière à l'amazone qui se promenait hier, à trois heures, sous les Tilleuls, avec un vieux monsieur, de bien vouloir envoyer son adresse au bureau du journal (V. 134). Un jeune médecin voudrait entrer en relations secrètes avec elle.
— Deux messieurs désirent faire la connaissance de deux jeunes, jolies et gentilles dames, dans l'intention de les accompagner dans les concerts et au théâtre, et pour faire avec elles quelques fines parties dans les environs. Écrire au bureau de la Gazette de Voss, aux initiales: J. 168.
— C. B. 115. Salut chaleureux du dimanche, doux et seul petit trésor de mon cœur ! Je me. sens horriblement seule et délaissée ; je trouve tes dernières lignes bien froides. N'as-tu donc pas la nostalgie du cœur? Que de choses j'ai à te dire! Je t'appelle dans mes rêves, je te vois partout. Tu remplis toutes les secondes de ma vie. Je ne puis rester plus longtemps ainsi. Adieu, mon bien-aimé, je t'embrasse, je te donne mille baisers. A toi dans l'amour!
— Un jeune négociant, âgé de trente-deux ans, désire faire la connaissance d'une jeune fille sage (sic) et instruite, pour passer les soirées avec elle.
— Un monsieur s'offre à faire à ses propres frais l'éducation d'une jeune fille de bonne famille et d'un extérieur agréable, âgée de seize à dix-huit ans, et qui voudrait se vouer au théâtre.
— Une jeune dame, d'une famille noble, cherche un cavalier qui soit auprès d'elle de bon secours et de bon conseil.
— Si un monsieur d'un certain âge et d'une pesition honorable désire faire immédiatement la connaissance d'une veuve respectable, arrivant au commencement de la trentaine, il est prié d'envoyer son adresse. Elle pourrait partager son logement.
— Une veuve honorable et instruite, de bonne famille, désire faire la connaissance durable d'un monsieur vieux et riche, à qui elle réservera le plaisir de n'avoir pas besoin d'autre femme auprès de lui.
— Une dame se recommande à la générosité d'un monsieur bienfaisant et riche. Sans amis, abandonnée, sans travail, elle n'a pas réussi jusqu'ici à gagner sa vie.
— Une jeune dame voudrait employer quelques heures à parler français avec un étranger.
— Un jeune homme excessivement intéressant, momentanément dans l'embarras, cherche du secours auprès d'une dame riche et distinguée.
— Une charmante jeune fille de magasin, mais en ce moment ayant besoin d'un peu d'argent, prie un vieux monsieur de vouloir bien lui prêter 25 thalers.
— Plusieurs hommes désirent lier connaissance avec de jeunes demoiselles fidèles (c'est-à-dire gaies) pour un grand bal de la Saint-Sylvestre.
— Une jeune et jolie veuve voudrait se faire annexer. (Sich annectiren zù lassen.)
3oG VOYAGE AU PAYS DES MILLIARDS
— Une dame spirituelle et instruite voudrait connaître un monsieur qui puisse résoudre un problème avec elle. (MU ihm ein Problem zù lœsen.)
— Un jeune commerçant honorable supplie une daine riche de lui faire, mais avec discrétion, un petit prêt d'argent.
— Une jeune dame, très-respectable, très-instruite, demande à un noble ami des arts de lui prêter 50 à 100 thalers qu'elle lui rendra dans trois mois. Elle lui promet son amitié.
— On offre, sous le sceau de la plus grande discrétion, un joli salon meublé à louer présentement, etc., etc. '.
Voilà pour la prostitution et la mendicité. Il y a d'autres annonces encore , mais j'oserais à peine les traduire même dans la langue qui, « dans les mots» brave l'honnêteté » . Les plus fortes paraissent de préférence chez la (Tante Voss », cette vieille portière qui n'est pas trop bégueule. Grâce à cette lecture substantielle et quotidienne, la jeunesse berlinoise se forme promptement l'esprit et le cœur, et s'initie dès le bas âge à la vie pratique.
Quel thermomètre de la moralité d'un peuple que ces annonces où il se montre sans fard, sans postiche, en déshabillé du matin! Un seul numéro de la Gazette de Voss vous en apprend plus qu'un an de séjour à Berlin et vous fixe, dès l'arrivée, sur l'état de pourriture morale et physique dans lequel cette Prusse « si vertueuse » est tombée, depuis la pluie des milliards 2.
Quelquefois cependant ces annonces ont un côté utile. Un Anglais de mes amis arriva l'été dernier à Berlin, où il n'avait pas de connaissances. Musicien enragé, il voulait à toute force organiser un quatuor. Je lui conseillai l'annonce. Trois jours après, il m'invitait à sa première soirée musicale. Plus de dix jeunes amateurs s'étaient présentés.
Quand vint l'hiver, il eut l'idée de donner un bal. Il y invita, par une annonce, les «personnes honorables de son voisinage ». A neuf heures, son salon présentait un riant parterre de jeunes filles en toilette légère, accompagnées de leur mère, de leur père, de leurs frères, de leurs cousins et arrière-cousins. On était venu en famille. Parmi les danseuses, il y avait des femmes de notaires, de juges et de conseillers intimes.
La Tribune, qui a publié en feuilleton les romans le plus scabreux de Feydeau, le Tagblatt, la Montagszeitung (Gazette du lundi), etc., sont des journaux de police. Ils vivent de la délation, du crime, du scandale et des nouvelles du monde interlope. Ils servent aussi du prêtre et du Français
1. Nous avons conservé l'original de toutes les annonces qu'on vient de lire.
2. Les remèdes secrets et les adresses des médecins spécialistes remplissent la plupart du temps de deux à trois pages d'annonces. Avant l'arrivée, à Berlin, on distribue dans les wagons des feuilles volantes où ne se trouvent que des réclames de ce genre.
Les bords de la Sprée, à Berlin.
hachés menu, et accommodés à la sauce piquante. Dans un article extrêmement violent, le Tagblatt demandait au mois de mars dernier que l'on prît des mesures énergiques contre les institutrices et gouvernantes françaises en Allemagne. Ce journal signalait ces personnes (de la Suisse française pour la plupart) comme des « émissaires des jésuites expulsés dont elles poursuivaient l'œuvre auprès de la jeunesse allemande » . Cette petite presse berlinoise, qu'on a surnommée la presse du revolver, est la plus dangereuse et la plus repoussante du monde.
M. Wuttke, professeur à l'université de Leipzig, nous l'a fait connaître dans un livre courageux. Le directeur d'un de ces journaux disait un jour :
« Qui tient à nos faveurs doit les payer : nous sommes des courtisans. » Un autre directeur d'une feuille de même acabit répondit à un négociant : « Mais un bureau de rédaction qu'est-ce au fond? C'est une boutique de publicité où l'on vend des articles. » Dans ces journaux on en est arrivé à refuser toute communication qui n'est pas accompagnée d'un mandat à vue. M. Wuttke cite des acteurs et des artistes qui ont dû payer jusqu'à 800 francs pour qu'on ne continuât pas « l'histoii-e commencée ». Enfin, au mois d'avril dernier, lorsque le mot d'ordre était donné contre la France, un journaliste qui sortait de prendre « un bain de boue » au bureau de la presse s'écriait dans une brasserie, où il était venu rejoindre des confrères : « Quelles inepties on nous a de nouveau fait écrire aujourd'hui ! mais je m'en f... on paye cinq thalers rentre-filet. »
La Gazette du peuple représente la gauche progressiste. Elle appartient au député Duncker, et a eu pour rédacteur en chef M. Schultz-Dellitsch. Autrefois c'était l'organe des associations ouvrières fondées sur le principe anglais des Trades Unions. La Gazette du peuple (Volkszeitung) a vingt-cinq mille abonnés. La Staats-Burgerzeitung (Gazette des citoyens) est d'un radicalisme plus accentué. Les journaux socialistes proprement dits sont au nombre de quatre : la Gazette démocratique, le Nouveau- Social-Démocrate, la Volonté du peuple, et la Feuille hebdomadaire de Fur th.
Le Nouveau Social-Démocrate, « organe central des ouvriers allemands, » a pour rédacteurs les chefs du parti, Hasselmann, Hasenclever et Rotcke. M. Hasselmann est, comme M. Hasenclever, député au Parlement. C'est lui qui prononçait, il y a deux ans, ces paroles qui firent trembler les vitres : « Vous parlez de punir l'ouvrier qui a rompu son contrat, vous feriez mieux de punir les officiers et les fils de famille qui se sauvent d'une ville à l'autre pour ne point payer leurs dettes. La grève est la seule arme du travailleur dans la guerre que vous lui avez déclarée. Ah ! prenez garde, messieurs, ne nous poussez pas à bout : nous sommes plusieurs millions d'ouvriers en Allemagne! Vous avez vu les prolétaires français prendre les armes contre les exploiteurs de Versailles, les bandits de l'ordre, qui, après trois ans de vengeance, se baignent encore dans les larmes et dans le sang. L'Allemagne est destinée à devenir aussi un jour le théâtre de cette lutte gigantesque; un jour, les ouvriers en uniforme de soldat, qui se font casser la tête pour des idées qui ne sont pas les leurs, refuseront de tirer sur leurs frères, — les ouvriers en costume de travail. Ce jour-là, la misère et l'esclavage seront supprimés. »
La Waage (la Balance) de M. Guido Weiss, ancien rédacteur à la Gazette de Francfort, se rattache, mais d'une manière réservée et douce, à la presse socialiste. M. Guido Weiss est un écrivain d'un savoir solide ; on le considère
comme le premier journaliste de Berlin. Il rappelle Proudhon par plus d'un côté.
On dit que les journaux allemands sont mieux faits que les nôtres. C'est une erreur. Ils ont plus de correspondances, j'en conviens; ils sont plus universels, mais la rédaction proprement dite est de beaucoup inférieure. Vous trouvez souvent en tête des premiers journaux de Berlin des corres pondances parisiennes de vingt à trente lignes. Il n'y a pas d'articles bien écrits, d'articles « enlevés ». Ils sont en général longs, filandreux; ils se détachent d'une bobine et n'ont ni commencement^ ni fin. La polémique n'est jamais brillante, elle n'est que grossière. Deux journa- listes allemands qui discutent ont toujours l'air de deux portefaix qui se collettent. Il n'y a pas d'ordre et d'harmonie dans l'arrangement des matières. La science de la mise en page est totalement inconnue. Aussi faut-il une grande habitude pour trouver dans un journal allemand ce que l'on cherche, c'est-à-dire les renseignements de quelque intérêt. Ajoutez à cela qu'ils sont imprimés avec de vieilles têtes de clous, sur du papier d'emballage.
Quant à la partie littéraire, elle se compose de feuilletons traduits de l'anglais ou du français. Tous les romans de Pigault-Lebrun, de Paul de Kock, etc., ont été popularisés par la presse berlinoise, et naturellement les Allemands jugent toute notre littérature d'après ces échantillons. C'est l'histoire de l'Anglais et de la servante rousse.
Les feuilles charivariques pullulent. La plus connue à l'étranger est le Kladderadatsch. M. de Bismarck mit plus d'une fois un faux nez pour y écrire et se venger de ses adversaires. Le Kladderadatsch a été fondé après la suppression de la censure, en 1848, par un groupe d'écrivains berlinois, silésiens et juifs. Dans son curieux livre sur les journaux allemands, M. Wutlke raconte que ce qui embarrassa le plus ces hommes, ce fut le titre du journal. Us étaient réunis un soir, avec des amis, et cherchaient. On offrit un prix à celui qui trouverait le premier le titre le plus drôle. — « Eurêka! Je le tiens ! » s'écria tout à coup l'un d'eux, ancien étudiant de l'université de Leipzig; et avec un bruit de langue imitant une pile d'assiettes qui dégringole, il prononça le singulier mot de Kladderadatsch. On l'adopta avec enthousiasme. C'était le sobriquet expressif d'une hétaïre tapageuse et folâtre, qui arrivait toujours comme un coup de vent et ne manquait jamais de briser quelque chose. La « Kladderadatsch » donna plus tard son nom à une maison de tolérance de Leipzig, comme elle l'avait déjà donné au journal de Berlin.
Le Kladderadatsch a pendant vingt ans porté au bout de son crayon la tête de Napoléon III. Ses dessinateurs ont immortalisé la « charge » de l'homme de Décembre et de l'homme de Sedan. Après le père, c'est aujourd'hui le tour du fils. Le jeune collégien de Woolwich n'apparaît dans le Klad-
deradalsch que sous le nom de Lulu (prononcez Loulou. Napoléon, pendant tout son règne, n'a jamais été désigné autrement que par le pronom er (lui). « Lui toujours, lui partout ! »
Ce journal, «qui paraît tous les jours, sauf les jours d'reuvre, » a pour rédacteur en chef un ancien professeur de théologie, M. Dohm. Lœwenstein a inventé les deux types de Strudelwitz et Prudelwitz : le premier, officier de la garde à Berlin ; le second, éleveur d'oies en Poméranie. Ces deux citoyens s'écrivaient chaque semaine pour échanger leurs idées sur la politique allemande. Kalisch, le plus spirituel des Berlinois, a créé Muller et Schultze, les deux bourgeois qui donnent, dans un dialogue familier, leur opinion sur les hommes et les choses du jour.
Il y a encore les Wespen (les Guêpes), VUik (le Bouffon), le Figaro, etc. Le pape, les nonnains et les nonnettes, les cléricaux, le maréchal de Mac- Mahon font ordinairement les frais des caricatures. Pie IX est toujours ignoblement représenté. Tantôt on voit le maréchal de Mac-Mahon avec un cadenas aux lèvres, recevant les hommages de M. Buffet, tantôt traînant un • grand sabre sur lequel on lit : Revanche. Quand, l'an dernier, la reine-mère de Bavière s'est convertie au catholicisme, les feuilles satiriques ont représenté une reine échevelée se jetant dans les bras d'un jésuite.
Berlin possède un grand nombre de revues politiques, littéraires, artistiques, commerciales, etc. Une tentative a été faite récemment pour créer un recueil dans le genre de la Revue des Deux-Mondes. Le format, la couverture, tout a été scrupuleusement imité. Les premières livraisons ont été passables; elles ont donné des nouvelles d'Auerbach, de Paul Heyse, de madame de Hillern, la romancière aujourd'hui en vogue. Mais les dernières livraisons battent de l'aile et ne se maintiennent plus à leur première hauteur.
M. Paul Lindau, qui a longtemps habité Paris et qui est un écrivain et un auteur dramatique estimé, a plus de succès avec sa revue hebdomadaire le Présent (die Gegenwart).
Grâce à la rapidité des communications, il y a trois ou quatre feuilles de province qui sont arrivées à prendre rang parmi les premiers journaux de Berlin. Je citerai la Gazette de Cologne, la Gazette de Silésie, la Gazette de Magdebourg et la Gazette du Weser. Ces organes sont tous semi-officieux.
La Gazette de Cologne, fondée en 1813, joua un rôle important pendant la guerre de Délivrance. C'est elle qui publiait la première les chants patriotiques des Kœrner et des Arndt et les répandait dans le peuple. Avant la guerre de 1870, la Gazette de Cologne avait des attaches très-intimes avec le gouvernement.français. Elle a plus d'une fois publié les discours de l'empereur avant même qu'ils fussent prononcés. L'Agence Havas avait reçu ordre
Types berlinois. — Un buveur de bière.
de ne puiser ses « nouvelles d'Allemagne» que dans cette feuille docile ' , qui sut chanter tour à tour, avec une égale ardeur, Napoléon, Cavour et Garibaldi.
Les autres journaux allemands étaient tous hostiles à l'Empire, et, depuis 1866, ils ne laissèrent pas passer un jour sans publier des articles dont voici le prototype : « Il y a en France un homme nommé Louis dont les affaires domestiques vont mal. Pour faire diversion à ses embarras, il n'attend que le moment de se jeter sur le Rhin; mais nous avons ici un roi qui s'appelle Guillaume et qui saura remettre Louis dans son chemin. »
Mais, à ces journaux-là, on interdisait l'entrée des frontières.
Cette hostilité incessante de la presse, excitant les esprits, les préparant à la guerre, était cependant bien faite pour nous ouvrir les yeux sur ce que l'avenir nous préparait. C'est ainsi que nous avons été bercés quatre ans dans une fausse sécurité, quand l'ennemi, déjà sous les armes, nous provoquait au combat, et réveillait de leur sommeil demi-séculaire ces haines internationales que nous avions cru à jamais ensevelies dans les plaines d'Iéna et de Leipzig.
1. Voir tes Deutschen Zeitschriften, vou Wuttke. Leipzig, 1875, page 154.
Lrv. 46.
La misère et |e crime.
Je ne connais que Londres où la misère soit aussi affreuse : elle couvre toute la ville comme un épouvantable ulcère. Si encore c'était la misère chrétienne, humble, résignée, ayant honte de sa propre honte; mais non, c'est la misère païenne, cynique, dépouillant toute vergogne, effrontée et tapageuse comme une ribaude à moitié ivre. Elle s'empare des plus belles rues l, elle a besoin des plus larges trottoirs ; elle traite la voie publique en pays conquis : les trous de ses haillons-semblent cracher le sarcasme et l'injure aux habits neufs et aux robes de soie qui passent. Partout on la rencontre dans l'indécente posture de ce Ganymède du musée de Dresde, qui montre ce qu'il ferait mieux de cacher.
Il faut la voir au Thiergarten, ce vaste parc qui est tout à la fois les Champs-Elysées et la forêt de Bondy. Elle s'étale là, en plein soleil, avec une impudence de brute. L'étranger qui, sur la foi des guides, s'avance dans ces splendides avenues, rebrousse chemin aussitôt, épouvanté et écœuré.
Le Thiergarten — qui répond bien à son nom de « Jardin des bêtes » — est, en été, le caravansérail de tous les vagabonds et vagabondes de l'empire, que le libertinage et le vol attirent dans la capitale des milliards. Les ouvriers sans travail, les filles sans clients, les filous dans la « dèche » logent tous à cette auberge de la « Mère Verdure, » comme ils l'appellent : la Muttergrun.
Il y a d'autres endroits encore, la Hasenheide (la lande aux lièvres) et la Jung frauheide (la lande aux vierges) ; mais le gîte de prédilection de ces bo-
1. Le Kœnigsmauer. le quartier le plus aristocratique de Berlin, est en même temps le plus mal habité.
hêtnes du vice et de la misère, c'est le Thiergarten, avec ses mille petits sentiers qui en font un vaste labyrinthe, et ses profondeurs boisées qui offrent des retraites plus sûres, en rendant les razzias moins faciles.
Il faut un déploiement de forces considérable pour cerner ce bois qui va •jusqu'à Charlottembourg, et qui se soude à la Spandauer-Heide et aux îles solitaires de la Havel. Aussi la police n'agit-el'e que lorsqu'elle est sûre d'une bonne prise : un assassin ou un forçat en rupture de chaîne.
L'expédition part à onze heures, divisée en petits détachements de 50 à 100 hommes. Les gendarmes à cheval [schutzmaenner) et les sergents de ville sortent par les différentes portes de Berlin, afin de ne pas donner l'éveil, et se rejoignent près du théâtre des opérations.
Les sergents de ville, revolver au poing, s'avancent les premiers dans le bois, fouillant les buissons, explorant les fourrés, sondant les troncs d'arbre, descendant dans les terriers ; à mesure qu'ils s'avancent, le cercle formé par les schutzmaenner se rétrécit, de sorte que le gibier humain, refoulé à l'intérieur, se trouve pris comme dans un filet.
Ce sont quelquefois de véritables guerres de Peaux-Rouges. Quand ils se sentent traqués, les jeunes vagabonds se jettent à la nage dans la Havel, ou grimpent au sommet des arbres, d'où on a de la peine à les dénicher.
Sur 500 individus arrêtés, 300 sont ordinairement relâchés le lendemain. Ce sont ceux qui se trouvent sans asile, mais qui n'ont pas encore commis de délits. Depuis que la liberté d'établissement est permise à tout sujet de l'empire, Berlin a subi une véritable invasion de déclassés, d'aventuriers, de mendiants, de vauriens et de vagabonds. C'est, sous une autre forme, la plaie des sauterelles, — la grande armée des dévorants.
Ces tribus vagabondes campaient, en 1872, sur la Schlaechterwiese et la Cottebaser-Damm. En supprimant ces villages de huttes et de baraques, M. de Madaï, préfet de police, a cru supprimer la misère; il n'a fait qu'augmenter le nombre des crimes. Les anciens habitants de Barakia et de la Prairie-des-Bouchers errent aujourd'hui, presque à l'état sauvage, sur les lisières du Thiergarten, et rendent les routes redoutables. Les Berlinois, en rentrant en ville, à la tombée de la nuit, sont généralement exposés à être dépouillés. On a aussi enlevé des jeunes filles ; il y en a qui sont restées plusieurs jours prisonnières de ces hommes des bois.
Les enfants de ces familles errantes sont habilement dressés au vol. Chiens de chasse lâchés le matin, ils doivent rentrer le soir au repaire avec une proie, — pour avoir à manger et ne pas être battus. Demandez à ces petites filles ébouriffées, qui viennent, pieds nus et en haillons, dans les rues de Berlin, vous offrir des bouquets, et à ces petits garçons qui vous vendent dans des boîtes d'allumettes des adresses « d'aimables et belles dames », de-
Types berlinois. — Un hôte nocturne du Thiergarten.
mandez-leur où logent leurs parents, ils vous répondront malignement : « Chez la Mère Verdure ! » C'est comme s'ils disaient : A la Belle-Étoile ! Mais prenez garde à vos poches ; ils savent plus adroitement que Robert Houdin escamoter les mouchoirs.
— Croyez- vous en Dieu? demandait, il y a quelques mois,- un juge de Berlin à un de ces jeunes vagabonds arrêté au Thiergarten, et qui avait assassiné un passant attardé.
— Non, monsieur le président, répondit-il d'un air ironique, je ne crois pas à ces blagues-là.
Il y en a qui ont, parmi ces dangereux habitants du Thiergarten, plus de célébrité que les poëtes de la nouvelle ère. La presse, en enregistrant leurs prouesses, leur fait une réputation rapide. Le nom du Gewalts-Wilhelm (Guillaume le Violent) est aujourd'hui dans toutes les bouches berlinoises. On se demande si ce bandit de roman n'envoie pas lui-même, enveloppés dans quelques billets de 10 thalers, les intéressants entre-filets qui figurent dans les petits journaux, entre les réclames financières de M. Strousberg- et les nouvelles de la santé de M. de Bismarck.
A la porte d'une maison de refuge.
Pendant la belle saison, l'hôtellerie gratuite de la Mère Verdure est, certes, plus poétique qu'une cave humide ou un grenier exposé aux quatre vents. Couché sur la mousse, à l'ombre d'un sapin dont la lune argenté le faîte, on est même, par les tièdes nuits d'été, mieux que dans un bon lit. Mais l'hiver ! A Berlin, au milieu de ces plaines neigeuses, l'hiver est un tyran inexorable.
Alors commence aux portes des workhouses et des asiles cette longue procession de la misère et du vice, ce hideux défilé de meurt-de-faim, de sacripants, de faux aveugles et de faux boiteux, d'ivrognes et de prostituées.
Le Thiergarten se vide comme un égout et se transvase, en remplissant la ville de ses lèpres, dans VA rbeithaus et les Zufluchtshaeuser.
L'Arbeithaus est le plus ancien refuge municipal de Berlin. Le peuple le désigne sous le nom de la « Tête-de-Bœuf ». Ce vieil et vaste édifice,, situé sur la place Alexandre, a, pendant plus d'un demi-siècle, servi à la lois de dépôt de police et de mendicité, de lieu de réclusion pour les filles perdues,
de maison de fous et de maison de détention pour les jeunes criminels.
« Ni à Londres, ni à Paris, ni à Vienne, ni à Madrid, ni même dans la sauvage Valachie, dit M. Rasch, qui l'a visité il y a cinq ou six ans, et qui nous a fourni de nombreux matériaux sur ce sujet, je n'ai vu quelque chose de plus ignoble, de plus sale, de plus infect, de plus dégoûtant ; toutes les misères, toutes les abjections, toutes les pourritures de la capitale y sont entassées. Dans une petite cour, des filles de joie grelottent, gardées par des gendarmes ; dans une autre cour, un homme charge sur ses épaules un cercueil en sapin, qu'il emporte comme un colis ; dans une troisième cour, des condamnés tournent une meule, attachés les uns aux autres, comme des chevaux aveugles. Il y a aussi un poteau auquel on lie, pour les fouetter, les femmes mariées qui se conduisent mal ou qui battent leur mari. A l'entrée de la salle d'asile se traînent des vieillards épuisés, des femmes affamées, qui viennent chercher un dernier refuge, un coin obscur où reposer leur tête et mourir.
« Les mâles, les femelles, les nouveau-nés, les adolescents, les vieillards, tous les sexes et tous les âges sont confondus dans la même vermine et la même promiscuité. C'est un grouillement d'animaux à face humaine, d'où sortent des plaintes, des gémissements, des imprécations, des menaces et des obscénités. Et comme un chœur infernal, toute la nuit on entend les cris des fous, les hurlements des folles qui se ruent contre la porte de leur cellule. C'est à devenir fou soi-même. »
En 1862, les plaintes s'accentuèrent tellement dans la presse, qu'on transféra les fous ailleurs et qu'on sépara les hommes des femmes. C'est tout ce qu'on put obtenir.
Le tableau de tant de misère attendrit des âmes généreuses ; il se forma aussitôt un comité pour la fondation de deux asiles dignes de ce nom et dignes de la charité chrétienne. La reine Augusta patronna l'œuvre, et deux ans après, le premier de ces asiles, destiné aux femmes, s'ouvrait dans la Fusilierstrasse, n°3 ; le second, destiné aux hommes, danslaBuschingstrasse, n°4.
Je désirais depuis longtemps voir ces deux établissements; mais j'attendais l'occasion de combiner cette visite avec une descente de police dans le monde du crime. Un jeune diplomate autrichien que j'avais intéressée mon entreprise m'avait promis son influent concours.
Un matin, je retirai le billet suivant de la boîte aux lettres qui orne la porte de chaque locataire berlinois :
a C'est pour ce soir. Le commissaire de mon quartier nous prend avec lui. Il sera de service au meeting socialiste qui a lieu à sept heures, Sophienstrasse, n° 15. Il espère être libre à neuf heures, et nous accompagnera aux
asiles. Vous me trouverez, à sept heures précises, devant la maison indiquée. Petite tenue de rigueur ; chapeau mou ; pas de montre ; un gourdin. »
A six heures, j'endossai une vieille redingote, je chaussai de vieux souliers, et, coiffé d'un feutre à larges bords, armé d'un bâton noueux, je me dirigeai vers le lieu du rendez-vous.
Mon ami m'attendait à la porte, dans un costume à peu près semblable. Nous entrâmes sans attirer l'attention. La salle, très-haute, avec des tribunes, était pleine jusqu'au toit. Beaucoup de figures sinistres, assombries par la misère ; çà et là cependant quelques visages à la peau blanche et fine, indiquant des commis de magasin, des employés de bureau. Ceux qui avaient pu s'approcher des tables buvaient en silence. Avec quelques quinquets de moins et quelques barbes de plus, on eût dit une réunion de conspirateurs.
Au moment où M. Hasselmann, député au Parlement, un des chefs du socialisme allemand, montait à la tribune pour ouvrir la séance, un jeune adolescent grimpa sur une chaise et demanda à l'assemblée si elle consentait à ce qu'on postât deux quêteurs à la porte, avec une assiette « afin que le comité rentrât dans ses frais ». Il n'y eut pas d'opposition.
M. Hasselmann prit alors la parole. Le rédacteur en chef du Nouveau Social-Démocrate est petit, trapu ; il porte, jusque sur sa barbe, d'un roux presque écarlate, la couleur de ses opinions politiques. Il était vêtu d'une redingote noire et d'un gilet blanc, livrée qui semblait peu orthodoxe à des frères en blouse qui chuchotaient derrière nous.
M. Hasselmann a remué toute la vieille ferraille socialiste : il a parlé de l'inévitable «sueur du peuple », de «l'infâme capital», de la « femme qu* n'est plus qu'une denrée commerciale ».
« Dans l'État socialiste, dit-il, le mariage sera aboli et la femme rendue à sa destination naturelle. La religion, la famille telles qu'on les comprend ne sont plus possibles ; il faut affranchir la femme de tous ses liens. »
Grâce à la facilité du divorce, iï y a de grandes libertés, en Prusse, pour la femme lasse du devoir ou du sacrifice. « Le mariage, tel qu'il est pratiqué chez nous, dit la Germania, est au-dessous du mariage païen qui consacrait la durée de l'union. On se lie et on se délie à volonté, selon ses besoins, selon ses caprices. Il est même de bon ton qu'un gentilhomme qui va dans une ville de bains trouve à l'hôtel quatre ou cinq clames qui ont été ses femmes, et qu'il joue le soir avec elles une partie de whist. Les enfants ne connaissent ni père ni mère. On expédie en Amérique, où ils meurent ou achèvent de se corrompre, les jeunes gens dont on a négligé l'éducation et qui tournent mal. La société entière est bouleversée, il n'y a plus ni maîtres ni serviteurs, ni fidélité, ni amour, ni obéissance. Il n'y a plus que ceux qui donnent du travail et ceux qui le font. Partagés en deux camps, ceux-ci regar-
dont ceux-là comme des ennemis. Les gouvernements eux-mêmes ont perdu la notion du juste et de l'injuste, et nous voyons la corruption atteindre les princes et leurs ministres. Les arts sont en pleine décadence ; le théâtre est une école d'immoralité Les lectures préférées sont celles qui enseignent le mépris de toute religion et qui élèvent l'adultère au rang d'une vertu. Nos professeurs apprennent à la jeunesse à se regarder comme de petites divinités. Aussi, nous le répétons, notre civilisation est la barbarie ! »
Si M. Hasselmann avait eu connaissance de ce tableau peint d'après nature, il se serait peut-être un peu moins apitoyé sur l'état actuel de la société en Allemagne.
M. Hasenclever monte ensuite à la tribune au milieu de formidables applaudissements; il commence par déclarer que leur maître à tous, Lassalle, est « le plus grand citoyen juif qu'il y ait sur la terre, avec Jésus-Christ, fils légitime de Marie et de Joseph ». Il développe la théorie de l'état populaire, c'est-à-dire de la commune, où la moralité remplacera le vice, où la misère et la haine des classes seront supprimées. Il s'échauffe, se grise de ses propres paroles, et finit par découvrir des mouchards dans la salle. « Mais qu'ils le sachent, nous ne les craignons pas, s'écrie-t-il en faisant allusion à des perquisitions domiciliaires récentes, les chiens de M. de Madaï n'ont jamais trouvé du pétrole que dans nos lampes. »
Une hilarité bruyante s'empare de l'auditoire, mais les éclats de rire se changent rapidement en colère. Un commissaire de police tire M. Hasenclever par les basques de sa redingote et le force de descendre de la tribune, puis, prenant sa place, il déclare la réunion dissoute. Les hurlements, les menaces éclatent plus fort. Les commissaires qui gardent les abords de la tribune demeurent impassibles ; enfin, voyant que toutes leurs protestations restent sans effet, les braillards évacuent lentement la salle.
Nous sortons et nous trouvons l'inspecteur qui nous attendait.
— Il m'est impossible de vous accompagner aux asiles, nous dit-il; il y aura peut-être ici une bagarre.
Il nous montra les groupes qui se formaient dans la rue.
— Mais voici, reprit-il en tirant son carnet, ma carte et un mot d'introduction : allez sans crainte, prenez un fiacre et venez me rejoindre à dix heures à la confiserie qui fait le coin de la rue Frédéric, du côté de l'Hôtel de Ville.
Sur la place de Monbijou nous rencontrâmes un droshke.
— Fusilierstrasse, dis-je au cocher, mais vous aurez soin de vous arrêter avant le tournant de la rue.
Il nous regarda d'un air singulier et, après avoir hésité, il donna un vigoureux coup de fouet à son cheval.
Types berlinois. — Un vagabond.
La nuit était venue. Quelques pauvres becs de gaz, placés à une immense distance les uns des autres, éclairaient lugubrement la longue ruelle dans laquelle la voiture s'était engagée. Quand les roues frôlaient les façades on voyait dans les caves servant de débits de liqueurs, des hommes et des femmes qui buvaient de Teau-de-vie dans de gros verres.
Un peu plus loin nous croisâmes quelques ivrognes qui se mirent à nous
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injurier. « Une voiture! une voiture ici! Eh, dites donc, bourgeois, est-ce que vous insultez le peuple? » nous cria l'un d'eux, en nous montrant le poing.
En plein jour, on nous eût sans doute poursuivis à coups de pierre. Les fils du prince royal s'étant aventurés un dimanche dans ces quartiers, sans être reconnus, ne durent la vie qu'à la vitesse de leurs chevaux. Les femmes leur lançaient, des fenêtres, des tessons de bouteilles et leur jetaient des pots de chambre.
Une bouffée d'air nous rafraîchit soudain le visage ; le cheval ralentit le pas : nous traversions la Sprée sur un pont de bois qui tremblait de vétusté.
— Que la Seine, soupira mon compagnon, doit être belle à cette heure, avec ses girandoles de becs de gaz qui se reflètent dans l'eau comme des étoiles !
La voiture se mit de nouveau à rouler à travers de sombres petites rues, mal pavées, où régnait un silence plein d'angoisse, interrompu seulement par le trot de notre cheval et les exclamations rauques d'ivrognes regagnant leur cave à tâtons. De temps en temps, les roues s'engageaient dans de profondes ornières et en faisaient jaillir les eaux croupissantes.
Le trajet dura environ une demi-heure. Le cocher nous déposa, comme nous le lui avions recommandé, au coin de la Fusilierstrasse. Nous inscrivîmes ostensiblement son numéro sur notre calepin et nous lui donnâmes un double trinkgeld pour adoucir le temps de l'attente.
La Fusilierstrasse est un peu moins parcimonieusement éclairée que les autres rues populaires que nous venions de traverser. Une grande masse noire piquée de points lumineux se dressait devant nous, à cinquante pas; c'était l'asile des femmes.
Une quarantaine de malheureuses créatures se pressaient à la porte, les unes avec un nourrisson à demi mort dans les bras et des enfants pâles, malingres, accrochés à leurs jupes; les autres tenaient des hardes nouées dans un mouchoir en lambeaux, — tout ce que .l'huissier leur avait laissé. Quelques jeunes filles, enveloppées dans des châles effiloqués, ressemblaient à de pauvres hirondelles jetées là par la tempête. Une toux déchirante sortait de ces groupes sombres qui attendaient, impatients, en battant le pavé de leurs souliers troués, — que la porte s'ouvrît.
Quand furent écoulées les cinq minutes réglementaires, on entendit la pression d'un ressort : un rayon de lumière éclaira la rue, et le troupeau affamé et transi entra.
Nous étions en queue. Le Hausvater (le directeur de l'établissement) vint aussitôt à nous, mais sans quitter sa longue pipe et sans soulever sa véné-
rable calotte de velours; notre mise semblait lui inspirer une médiocre confiance. « Qui venez-vous chercher? » demanda-t-il d'une voix sèche. Mon compagnon lui présenta la carte de l'inspecteur. Il lut, puis sourit jusqu'aux oreilles et s'inclina autant que le lui permettait son énorme bedaine. « Allez vous placer sur l'escalier, nous dit-il, vous verrez défiler la procession. »
Il entra dans une espèce de loge, s'installa devant un registre, et procéda à l'inscription des arrivantes. Il leur demanda leur âge, leur lieu d'origine et leur état. Toute autre question est sévèrement interdite par le règlement. La femme du Hausvater, pendant ce temps, passait une rapide inspection de leur visage et de leurs mains, et selon le degré de propreté, indiquait la salle de bains ou simplement la salle de toilette. A leur sortie, on remettait aux « coucheuses » une gamelle de soupe fumante, et on désignait aux plus âgées le premier étage, et aux plus jeunes le second.
Il y a quatre dortoirs, bien aérés en été, bien chauffés en hiver, d'une propreté irréprochable. Les lits sont très-bas, en fer; un treillis sur lequel on étend une couverture tient lieu de matelas. Sous chaque lit se trouve une paire de pantoufles. Autour des tables placées au milieu de la salle et qu'éclairent des lampes à pétrole, des jeunes filles lisent (l'asile a une bibliothèqiô), des femmes rapiècent leur robe en loques; des vieilles, le chef branlant, devisent du temps jadis, moins dur pour le pauvre monde. Tous les visages ne portent pas les stigmates de la misère ou du vice. Étendues sur leur lit, des fillettes de six ans dorment, l'air calme, souriant, heureux. Elles rêvent.
— Un soir, nous dit le Hausvater qui nous accompagnait, une mère vint nous demander asile pour elle et pour son enfant mourant. Ma femme donna une poupée à la petite; c'était le premier jouet qu'elle voyait de sa vie. Ah 1 quelle joie! Je voudrais que vous eussiez pu la voir et l'entendre! Elle parla toute la nuit à sa « belle poupée »; elle la caressait, elle l'embrassait; elle mourut le matin en la tenant dans ses bras et en murmurant doucement : « Ma chère belle poupée ! »
En redescendant, nous visitâmes la chambre des malades, où d'excellents lits de plume sont tout préparés. On nous montra aussi une cellule aux parois capitonnées, dans laquelle on enferme les femmes prises d'accès de folie. Une accoucheuse et un médecin sont spécialement attachés à rétablissement.
Au moment où nous allions sortir, on sonna. Le Hausvater tira le cordon. Une jeune fille entra. Elle était jolie; elle avait les cheveux noirs, les yeux noirs, le teint mat, la bouche un peu grosse et sensuelle, — un vrai type de la Berlinoise, qui a dans ses veines du sang slave. A sa mise .soignée, aux prétentions de son chignon, on reconnaissait une ouvrière en robes ou une
Types berlinois. — Un habitant de Fusilierstrasse.
modiste. Embarrassée, rougissante, elle demanda si une autre jeune fille de son âge n'était pas arrivée à l'asile.
— C'est une de mes amies, dit-elle, et il faut que je lui parle encore ce soir.
— Il y a une demi-douzaine déjeunes filles qui sont entrées depuis une heure, mon enfant, répondit le Hausvater. Je ne sais si votre amie se trouve parmi elles, et je n'ai pas le droit de le demander. Montez, allez voir vous-même.
« C'est une honnête fille, reprit le Hausvater, en se tournant vers nous. Mais combien de jours restera-t-elle encore honnête? Voyez-vous, elles succombent toutes. "Je vous défie de trouver une Berlinoise qui résiste à un morceau d'oie rôtie. Pourquoi Dieu a-t-il donc créé les oies? N'était-ce pas assez de la pomme ?. .. Si Marguerite avait été une vierge de la Wilhelmstrasse, Faust se serait déguisé en cuisinier, et au lieu d'un coffret de bijoux, il lui aurait présenté une cuisse d'oie rôtie. C'est le National-Braten, — le rôti national. »
Deux minutes après, la jeune fille revenait, plus gênée qu'auparavant.
— Je n'ai pas trouvé mon amie, balbutia-t-elle ; me permettez-vous de l'attendre ?
Ttpes berlinois. — Un habitué des cafés chantants.
— Très-volontiers. Puisque vous tenez absolument à la voir ce soir, je vous conseille même de passer la nuit chez nous.
Un éclair de joie brilla dans ses yeux. Elle remonta l'escalier avec la légèreté d'un oiseau.
— Avez-vous remarqué la diplomatie de la petite? nous dit le Hausvater. Elle est sans abri ; elle avait honte de venir en demander un ici.
Et se tournant vers la cuisine, il cria à sa femme, de sa grosse voix :
— Mère, une soupe à la nouvelle pensionnaire !
« Des cas semblables sont fréquents, reprit le Hausvater, en nous accompagnant jusqu'à la porte. Les jeunes filles qui cherchent ici un abri ne sont pas toujours sans ressources et sans travail. Vous en avez vu là-haut qui n'ont point l'air trop misérable. Ce sont des ouvrières, des couturières qui en rentrant le soir chez elles ne trouvent plus de logis. La famille chez laquelle elles avaient un lit, un « couchoir », a été expulsée, dans le courant de la journée, par le propriétaire. Pas plus tard-que lundi, une jeune fille de seize ans, bien vêtue, se présente à notre porte. Elle me raconte en pleurant, sans que je le lui demande, bien entendu, que la vieille dame chez laquelle
elle avait été placée avait disparu pendant qu'elle était sortie, emportant tout. Des filles de la campagne, venues pour chercher du service dans la capitale, et qui, à la tombée de la nuit, n'ont pas encore trouvé de place, sont heureuses de nous demander jusqu'au lendemain un gîte plein de sécurité. Vous avez lu les avis affichés dans les gares de Berlin? Que de fois de pauvres femmes qui ont manqué le train viennent chercher un asile dans notre établissement! On nous amène aussi les enfants trouvés. Hier, un marchand du quartier nous en a conduit quatre qu'il avait recueillis couchés au pied du mur de son jardin.. . En 1871, lors de la grande disette de logements, nous avons recueilli 254 enfants que leurs parents avaient abandonnés. En 1872, 362 enfants que nous avons envoyés aux orphelinats appartenaient à des ouvriers en grève.
;< D'après nos registres, depuis quinze jours, nous avons hébergé environ 1,558 personnes, dont 699 femmes, 507 jeunes filles, 258 enfants et 94 nourrissons. La même personne ne peut être reçue à l'asile que deux fois par mois. Pour beaucoup de malheureuses, c'est une fête que d'y être admises. L'asile de la Tête-de-Bœuf reste ouvert à tout venant, mais les vagabonds y sont souvent pinces, — tandis que les gendarmes n'entrent pas chez nous — et toutes les femmes, honnêtes ou non, y sont soumises le lendemain à une visite médicale. Vous n'avez pas encore visité l'Arbeithaus ?
« Dans une salle basse, fétide, éclairée comme une chambre mortuaire, sur des bancs de bois rangés les uns à côté des autres, dorment des femmes en haillons, échevelées, ivres pour la plupart.
« Au milieu, il y a une espèce de chaire pour le surveillant. Quand une coucheuse fait du bruit, on la fourre dans un trou noir qui ressemble à une fosse. Des grilles aux fenêtres, aux portes ; c'est plus triste qu'une prison. »
Une cloche tinta.
— Excusez-moi, nous dit le Hausvater, c'est le signal de l'extinction des feux.
Et, cette fois, ôtant sa calotte avec un sourire satisfait, il nous tira un profond salut*.
Notre cocher, alléché par la perspective d'un second pourboire, nous avait attendus. Au bout de dix minutes, nous redescendions de voiture et nous montions à pied la Buschingstrasse, au haut de laquelle se trouve l'asile des hommes. Il est construit sur le même modèle que celui de Fusilierstrasse, et soumis au même règlement.
A côté de la misère en loques, on y rencontre quelquefois la misère en habit noir. C'est la plus navrante.
— Vous voyez cet homme, nous dit le Hausvater en nous désignant un vieillard qui mangeait avidement sa soupe, dans le coin le plus reculé de la
salle : il a soixante-dix ans; il avait un des plus beaux magasins de la Friedrichstrasse : il était riche, il a fait faillite... le voilà !
De dessous les couvertures surgissaient des figures patibulaires, aux longues chevelures incultes, aux sourcils buissonneux, à l'œil mauvais, à la lèvre cruelle.
— Ceux-là, murmura le Hausvater, ne vous diraient pas l'emploi de leur journée.
Nous cherchons à lire dans l'expression de leur figure le bilan de leur conscience; mais toutes sont empreintes de la même insensibilité bestiale; des tigres qui ont dévoré une caravane ne sont pas plus impassiblement féroces. On se demande si ces poitrines velues comme celle de la bête renferment un cœur humain.
On dit que le type des basses classes est partout le même : je n'ai jamais vu cependant, dans les dernières couches des grandes villes, des individus dont l'air fût aussi abject, aussi grossier que ceux qu'on rencontre à Berlin.
L'inspecteur nous fit écrire nos noms sur un registre, et nous rejoignîmes notre voiture. En vingt minutes nous fûmes au coin de la rue Frédéric.
Le commissaire nous attendait dans le fumoir de la confiserie. Les confiseries ou conditorei tiennent, à Berlin, lieu de cafés. On y boit du chocolat, du punch, de la limonade; les Berlinois friands y mangent surtout des gâteaux, des meringues, etc. Quand vous entrez, le confiseur, coiffé de son béret, vêtu de sa veste blanche, vous présente la carte des glacés et des boissons du jour. Il est défendu de fumer dans la première salle, mais la seconde est une véritable tabagie. La confiserie la plus fréquentée de Berlin est celle de Spargnapani, sous les Tilleuls ; c'est en même temps un cabinet de lecture. De onze heures à midi, on y rencontre de graves conseillers d'État qui savourent un morceau de tarte aux fraises tout en mâchant une tartine de la Gazette de Cologne ou de YAllgemeine. Les dames fréquentent assidûment ces «salons de douceurs». On y parle bas; rien ne rappelle l'animation si gaie du café italien, français ou espagnol. Tous ces gens qui vous entourent sont absorbés par deux seules préoccupations : se mettre du lest dans le ventre et des idées dans la tête. Chez Spargnapani, on peut suivre heure par heure les événements du monde entier. Non-seulement le facteur apporte à chaque instant un journal nouveau, venant de l'est ou du midi, de Saint-Pétersbourg ou de New-York, mais à mesure que l'agence Wolf reçoit ses télégrammes, elle les envoie sur des feuilles volantes, qu'on affiche à une place spéciale de la confiserie.
Il ne faudrait pas cependant demander à ces établissements l'élégance et le confort des cafés parisiens. L'Allemand ne regarde pas à la forme; ce qu'il veut avant tout, c'est le fond. Ce peuple pratique n'entend payer ni les
glaces dorées ni les chaises recouvertes de velours ; il exige des portions ou des verres rouges qui répondent à son argent. Aussi rien de plus primitif que ces conditorei ; on s'assied à de petites tables de marbre, sur des chaises rembourrées de paille, les murs sont nus, et le plancher est recouvert de sciure grise.
11 y a des confiseries ouvertes toute la nuit. Elles sont spécialement fréquentées par les filles, les « Louis », les grecs, les faussaires, les filous.
L'inspecteur consulta sa montre :
— Dix heures et demie, fit-il. Nous avons du temps devant nous. Allons un moment au café chantant. Il y en a un tout près d'ici.
Nous prîmes une rue à gauche.
— C'est ici, dit le commissaire.
Nous étions devant la porte d'une cave, surmontée d'une lanterne à gaz, aux verres rouges. C'est à cette couleur qu'on reconnaît les Tingl-Tangl, c'est-à-dire les caves où il y a de la musique et des chansons, — les Beuglants, comme on dit dans l'argot parisien.
Après avoir descendu quelques marches, nous entrâmes dans une salle brillamment éclairée ; sur une estrade qui occupait le fond, il y avait un piano et une demi-douzaine de divas en costume de nymphe. Elles étaient assises en demi-cercle et jouaient simultanément de l'œil et de l'éventail. H est difficile d'imaginer plus impudique exhibition d'esclaves blanches. La salle, pleine de buveurs en blouse, en redingote, en veste, en casquettes et en chapeaux, était obscurcie par la fumée des pipes et imprégnée d'une odeur qui vous serre à la gorge. On n'était pas encore en train.
Comme pour saluer notre arrivée, le piano se mit à gémir sous les crispations d'un artiste chevelu. Une des divas s'avança sur l'estrade et bêla une chanson immonde, dont je n'ose pas même donner le titre. Pendant ce temps des sommelières, exposant leur corsage échancré aux regards lubriques des buveurs, nous demandaient si nous voulions du bordeaux, du porter ou de la bière. On donne à Berlin le nom de bordeaux à toutes sortes de teintures dans lesquelles il n'entre pas un grain de raisin.
La ritournelle s'acheva au milieu d'un tonnerre d'applaudissements et la chanteuse, descendant de l'estrade, vint s'asseoir sur les genoux d'un vieux monsieur attablé près de nous, et qu'elle reluquait depuis un instant. « Cher, lui dit-elle, j'ai faim, paye-moi à manger. » Ces mots sont toujours les premiers qui sortent de la bouche des Berlinoises de cette catégorie.
Le monsieur fit venir une côtelette de porc, — elle n'en était plus à l'oie rôtie, — la nymphe prit la côtelette par le manche et la rongea en minaudant.
Le pianiste plaqua de nouveau des accords furibonds, et une blondinette
assez gentille, costumée en débardeur, souleva une draperie et sauta sur l'estrade, avec l'agilité d'une chatte. On applaudit avec frénésie. Elle envoya des baisers.
Elle chanta quelque chose d'inepte, moitié allemand, moitié français, avec des contorsions de hanches, des rauquements dans le gosier : les auditeurs se tordaient de rire; les mots qui nous arrivaient eussent fait rougir un gendarme à cheval.
Habitué des Tingl-Tungl.
La débardeuse descendit à son tour dans la salle — quserens quem devoret — et se jeta sur les genoux d'un jeune homme auquel elle arracha sa cigarette, qu'elle acheva en renvoyant la fumée par le nez.
D'autres artistes chantèrent en danois, en italien, et, j'ai honte de le dire, en français ! Mais ce français-là était heureusement du français de frontières.
Au moment où nous nous retirions, le vieux monsieur et la chanteuse qui avait dévoré la côtelette entraient dans une chambre réservée, séparée de la salle de concert par une simple portière, portant cet écriteau : Hier
Lrv. 48.
trinkt man nur Cliampagner Wein. (Ici, l'on ne boit que du Champagne.) Nous revînmes dans la rue Frédéric, nous traversâmes la place Alexandre, et conduits par le commissaire, nous arrivâmes devant une entrée ornée de colonnes et illuminée par une rangée de becs de gaz.
— La villa Colonna, nous dit l'inspecteur. Entrez les premiers.
Nous nous enfonçâmes- dans un étroit couloir qui sentait le ruisseau. Bientôt l'air entraînant d'une valse résonna à nos oreilles ; un monsieur nous remit, contre un peu de monnaie, un programme de la soirée et un billet d'entrée ; puis il nous ouvrit une porte vitrée qui se referma sur nos talons.
Des bouffées d'atmosphère chaude, mélangées à des odeurs de fleurs, de satin et de chair nous arrivaient en pleine figure ; le son des violons était plus vibrant et plus net. Au bout d'une dizaine de pas, comme si la baguette d'une fée eût entr'ouvert la terre, nous nous trouvâmes sur le seuil d:une salle de danse splendidement décorée. Les danseurs et les danseuses passaient et repassaient devant nous, emportés dans un tourbillon d'une violente harmonie. Les femmes étaient étrangement habillées. On eût dit des Vénitiennes et des Circassiennes de mardi gras. Leurs chevelures abondantes retombaient comme un cimier sur leurs épaules aux blancheurs nacrées. Des colliers d'or et de perles s'enroulaient autour de leur cou. Leur robe, au corsage entrebâillé, était de couleur voyante et tapageuse. Chaussés de brodequins de soie, leurs pieds effleuraient le parquet comme une hirondelle dans son vol.
L'inspecteur nous fit signe de le suivre. Nous montâmes un large escalier, où il y avait un grand va-et-vient de sommeliers qui portaient sur des plateaux de ruolz des pâtisseries, des liqueurs et des bouteilles coiffées d'un casque de papier argenté.
— Loge n° 5, dit le commissaire à l'ouvreuse.
Elle nous introduisit dans une loge du fond, à demi dans l'ombre, avec des rideaux, des divans de chaque côté, et une table au milieu. Nous dominions la salle sans être vus. On appelle ces loges qui, dans ces établissements, remplacent les cabinets particuliers, des « loges de famille » . Les soirs de concert, elles sont en effet occupées7par des familles de petits bourgeois et de petits commerçants.
La valse venait de finir. Autour des tailles que faisaient éclater les sèves de la jeunesse, les éventails battaient amoureusement de l'aile.
— Comme toutes ces femmes sont jeunes et jolies ! remarqua mon compagnon. Quel contraste avec les danseurs !
— Ce n'est pas étonnant, répondit le commissaire ; ces jeunes filles sont
toutes âgées de seize à vingt ans. On est précoce dans la grande capitale. On ne voit pas ici, comme à Paris, des sépulcres fardés, des lorettes vieillies, encore entourées d'adorateurs. A trente ans, ces jeunes filles se marient ou se rangent. Beaucoup se jettent dans le vice avec la pensée morale d'amasser promptement une petite dot et de donner beaucoup d'enfants à leur mari. La femme berlinoise n'a pas peut-être ce sentiment délicat que vous appelez en français le sentiment de la pudeur. Elle n'a pas très-nettement conscience de son inconduite ; elle est naïvement débauchée. Cela tient sans doute à son tempérament, à l'éducation première et au manque absolu de principes religieux. Je ne suis pas un cagot, mais je crois que la religion est la meilleure des barrières contre le dérèglement des mœurs. Les dernières statistiques ont établi que sur les femmes et les filles inscrites à la police, 2,070 appartiennent à la confession évangélique, 121 à la religion catholique, et qu'il y a seulement 32 juives. 141 de ces femmes, âgées de quatorze à vingt-quatre ans, vivent avec leurs parents ; 423 ont un logement à elles ; 794 sont en chambres garnies; 743 logent chez des « coucheurs », et 122 errent sans domicile connu. Sur ces 2,223 femmes inscrites au bureau de police, 1,015 appartiennent à des familles d'artisans; 467 à des familles d'ouvriers de fabrique ; 405 à des familles d'employés de l'État; 222 sont des filles d'industriels et de commerçants ; 87 des filles d'agriculteurs et de jardiniers, et 27 sont des filles de militaires *.
— Mais il faut qu'elles gagnent beaucoup à ce métier, pour venir se pavaner ici dans des toilettes aussi excentriques, avec des bracelets, des colliers...
— La place de Berlin n'est pas aussi bonne- que celle de Paris, interrompit l'inspecteur en souriant... Vous avez remarqué ces vieilles sorcières qui se tiennent au bas de l'escalier ; eh bien ! ces belles robes de soie, ces colliers d'or, ces boucles d'oreilles, ces bottines neuves et ces bas à jour sont leur propriété. Elles ont loué le costume complet jusqu'à demain à midi, et elles viennent ici surveiller leurs clientes. Il y a une trentaine de ces loueuses et marchandes à la toilette ; ce sont elles qui tirent les plus gros bénéfices.
Les premières mesures d'un quadrille rappelèrent les danseurs dans la salle. Quelques-uns, le chapeau défoncé, les bottes éculées, arrivaient en gesticulant et en gambadant comme des paillasses. J'en vis qui passaient leur manche sous le nez. Il n'est, du reste, pas rare de rencontrer dans les rues de Berlin des messieurs bien mis qui ôtent leurs gants et se servent de leurs doigts pour ne pas humilier ceux qui n'ont pas de mouchoir.