Le nombre réel des femmes de mauvaise vie dépasse
— Souteneurs, filous, Bauernfaenger1 et Mauerjuenge*,» voilà les hommes, murmura le commissaire. Tous ont leur dossier à la préfecture de police. C'est parmi eux que sont mes voleurs d'oies. Je les file depuis une semaine. Il y a marché demain. On m'a indiqué la spelunke (la caverne) où ils doivent se réunir ce soir pour se concerter ; nous les y pincerons tous. On viendra nous prévenir quand les Schutzmxnner se mettront en marche.
L'entrée d'une cave.
Un maître à danser en habit noir et cravate blanche, le claque sous le bras, debout au milieu de la salle, criait, en français, les figures du quadrille. Danseurs et danseuses tournaient dans une ronde satanique. C'était un simulacre de cancan ; on eût dit des vierges folles conduites au sabbat.
A ce moment, on frappa un coup discret à la loge. Une tête, coiffée d'un casque, passant à travers la porte, dit à l'inspecteur :
— Les hommes sont sur la place Alexandre.
— C'est bien, répondit-il; prenez les devants.
Nous nous levâmes pour sortir. L'air de la nuit nous rafraîchit d'une façon délicieuse. Le ciel s'était couvert de nuages, le vent soufflait, et les
i. Grecs.
2. Apprentis voleurs, qui jouent du couteau comme de véritables bandits.
dernières mesures de la contredanse retentissaient derrière nous, comme un éclat de rire de damnés.
Nous remontâmes la rue Royale, du côté du pont de l'Électeur. Il y avait presque autant d'animation qu'en plein jour ; mais tous ces passants avaient un air étrange et suspect; quelques-uns étaient en compagnie de filles qui criaient d'une voix glapissante.
— Où vont ces coureurs de nuit? demandai- je à l'inspecteur.
— A la brasserie borgne, à la confiserie nocturne où ils ont donné
Intérieur d'une cave.
rendez-vous à leurs complices pour organiser le vol ou l'effraction de demain, ou pour partager le butin de ce soir. Malgré toute notre vigilance, les brasseries, les caves du crime (Verbrechenkeller), les tripots, augmentent dans une proportion effrayante. Berlin est la capitale où il se commet le plus de délits et de crimes, proportions gardées. En 1872, il y a eu 8,193 crimes déférés au jury; en 1873, 8,546. En 1872, les attentats aux mœurs ont monté de 7,5 0/0 ; et de 8,8 0/0 en 1873. Il y a eu en 1873 40 condamnations à mort, 2,540 condamnations aux travaux forcés. Le nombre des suicides s'accroît dans une progression identique. Beaucoup de criminels se tuent en prison. Le suicide décime même les rangs de l'armée.
Lorsque nous fûmes arrives près de la rue de l'Evêque, nous prîmes à gauche une ruelle qui va en serpentant jusqu'au pont de Spandau. Cette
étroite ruelle est bien connue du Berlinois, qui ne s'y aventure jamais seul. Ces maisons sinistres aux murs lézardés, aux contrevents vermoulus, aux vitres brisées, sont devenues le repaire de la plus vile populace. Il y a vingt ans, avant que Berlin s'appelât la « capitale des bonnes mœurs », toutes ces portes étaient larges ouvertes. A travers les rideaux transparents des fenêtres, on apercevait les silhouettes de femmes à demi nues, ou en tunique vaporeuse, la tête ornée de rubans et de plumes, dans des poses et des attitudes plastiques faites pour attirer les passants. Des lampes astrales, des candélabres dorés éclairaient ces tableaux vivants ; et un vieux musicien, jouant de la cithare ou de l'armonica, se tenait accroupi dans un coin de la salle. On aurait pu se croire en plein Orient, au pays des aimées et des bayadères. De temps en temps des jeunes filles, fraîches comme l'aurore, à peine pubères, se montraient sur le pas de la porte, en robe de mousseline rose, et disparaissaient en vous jetant une fleur ou un baiser. Elles reparaissaient bientôt aux fenêtres du premier ou du second étage, et vous tendaient les bras comme de belles prisonnières implorant leur délivrance de quelque hardi cavalier. Dans ces salons et ces boudoirs, aujourd'hui abandonnés, le tokai, le bordeaux, le Champagne coulaient à flots. Le son des instruments se mêlait aux rires joyeux et au bruit des bouchons.
— Ne dirait-on pas maintenant, nous dit l'inspecteur qui nous avait donné ces détails, une cité de la mort? Un cimetière, à cette heure de la nuit, n'est pas plus silencieux. Ces maisons semblent toutes inhabitées, quoiqu'elles soient remplies jusqu'aux combles. Dans leurs caves grouillent les invalides du vol et du crime ; les logements du rez-de-chaussée et les autres étages servent de refuge et de repaire aux malfaiteurs les plus dangereux de Berlin. Celui qui se sent traqué par la police vient toujours se cacher momentanément ici. La surveillance est impossible. La population nomade de cette rue change du soir au matin. Je ne voudrais pas, d'ailleurs, être chargé d'une visite domiciliaire dans un de ces bouges. On n'en ressortirait pas vivant. La police a renoncé à ces sortes de perquisitions et a demandé qu'on rasât le quartier. Il en a été souvent question, mais la municipalité manque d'argent. Et cependant n'est-il pas honteux que dans la capitale de l'empire les abords du pont Royal servent de camp retranché à toute l'armée des bandits et des malfaiteurs berlinois ?
Nous avions atteint l'extrémité de la ruelle. « Nous arrivons, » nous dit l'inspecteur sondant de ses regards l'obscurité croissante. Sur nos têtes le ciel était tout noir et autour de nous ne brillait pas la plus petite lumière. Le vent avait éteint les becs de gaz.
Tout à coup, des pas mesurés retentirent à nos oreilles. Nous nous arrê-
tânies. « C'est la patrouille, » fit l'inspecteur en reprenant sa marche.
Nous la rencontrâmes un peu plus loin. L'inspecteur échangea le mot de passe ; on ne lui signala rien de particulier.
La patrouille s'éloigna, et nous nous trouvâmes de nouveau plongés dans un silence de mort.
— 11 ne faut pas se fier à cette tranquillité, observa l'inspecteur : les habitants de cette rue connaissent tous l'heure de la patrouille; ils sont habiles à déjouer la vigilance de la police. Voici une cave dans laquelle on sert du café, on débite de l'eau-de-vie, des vins du pays, des vins étrangers et autres; elle est hermétiquement close, et pas un filet de lumière ne passe à travers les interstices de la porte et des soupiraux. Arrêtons-nous un instant et écoutons.
Nous collâmes notre oreille contre l'épaisse porte de bois bardée de 1er, et nous entendîmes, comme le bruit du flot qui augmente en approchant du rivage, des rumeurs sourdes et vagues d'abord, puis plus intenses et plus distinctes.
— On joue, fit l'inspecteur. Ils sont toute une bande, et il y a des femmes» Nos voleurs d'oies ne sont pas là.
Nous reprîmes notre marche.
— Les voleurs d'oies, continua l'inspecteur, forment une vaste association, parfaitement organisée. Ils guettent, le soir, l'arrivée des gens de la campagne, et de bon matin ils sont à la porte de leur auberge, leur offrant de porter leurs marchandises sur la place du marché, de leur indiquer les meilleures places, etc. Les paysans et les paysannes qui leur confient leurs caisses de poulets ou leurs oies ne les revoient plus. Depuis quelque temps, cette variété de voleurs montre même une audace inouïe : elle fait des razzias en plein jour sur la place Alexandre. Mais chut! nous voici près de leur quartier général, et demain ils pourraient être bien désagréablement empêchés.
Nous étions à une dizaine de pas d'une petite maison solitaire, entourée d'une espèce de jardin.
L'inspecteur prit les devants, et nous l'entendîmes chuchoter dans l'ombre. En approchant, nous reconnûmes le schutzmann qui était venu nous chercher dans la loge de la villa Colonna.
— La maison est cernée, dit-il à l'inspecteur.
Celui-ci lui fit signe de se retirer; puis il s'avança vers la bicoque, dont tous les habitants semblaient profondément endormis. Il descendit quelques
marches et frappa à la porte de la cave, sur laquelle étaient peints des couteaux, des fourchettes et des verres.
Personne ne bougea.
L'inspecteur frappa une seconde fois, puis une troisième, à intervalles
égaux.
— Vous verrez qu'on nous ouvrira, murmura-t-il ; je connais le signal. Vous descendrez avec moi, d'un air déterminé... Chut!
Dormeur dans un poste berlinois.
Un pas lourd résonnait sur l'escalier.
L'inspecteur toqua encore une fois.
On entendit une clef grincer dans la serrure. Un verrou fut tiré, et la porte roula lentement sur ses gonds.
Un homme à la figure rouge et boursouflée, tenant une lanterne, apparut au niveau du sol, en poussant un grognement de mauvaise humeur.
— Que veut-on? demanda-t-il en dirigeant sur nous la lumière de sa lanterne.
— Bonsoir... ou plutôt bonjour, Pasqui, lui répondit l'inspecteur en posant, comme un grappin, sa main de fer sur son épaule.
— Aïe ! aïe ! cria le gros wirth...
Liv. 49
— Tais-toi, ou je te fais immédiatement emmener par mes hommes.
Le tavernier, muet d'étonnement et de surprise, ouvrait des yeux comme le poing.
— On fait fête chez toi, Pasqui? Il y a une odeur d'oie rôtie qui vous réjouit avant d'entrer.
— Non, je vous assure, monsieur le commissaire, vous vous trompez...
— Tu sais, Pasqui, si tu dis un mot, si tu donnes un signal, tu es un homme perdu...
— Oh! monsieur l'inspecteur, pourriez-vous douter de moi?... Pasqui est des vôtres, Pasqui vous appartient, vous êtes ici chez vous...
— Pas un mot de plus... et sois bien sage, sinon...
Le gros wirth, tremblant de peur, se colla contre le mur pour nous laisser passer.
Nous arrivâmes à une petite porte vitrée ; mais il nous fut impossible de rien voir à travers, tellement les vitres étaient crasseuses. Nous écoutâmes : les conversations se confondaient dans un brouhaha étrange, entrecoupées d'éclats de rire.
— Entrons, fit le commissaire.
Il poussa la porte sans bruit. La cave assez vaste, mais très-basse, était heureusement pleine d'une épaisse fumée. Notre arrivée passa inaperçue et nous nous glissâmes sur un banc caché par le comptoir.
Au moment où. Pasqui rentra avec sa lanterne éteinte, sa femme, — une énorme dondon, — se montra sur le seuil d'une pièce voisine où l'on entendait les pétillements d'un bon feu. Elle tenait sous son bras une oie qu'elle était en train de plumer. Son mari lui lança un regard si foudroyant qu'elle se retira aussitôt, les traits bouleversés.
La scène que nous avions devant nous était digne du pinceau de Callot. Autour d'une grande table qu'éclairaient deux chandelles fixées dans un goulot de bouteille, une douzaine d'hommes et de femmes se tenaient grotesquement enlacés, buvaient, fumaient et jouaient. D'autres groupes s'accusaient dans la pénombre, mais l'épaisseur de l'atmosphère nous empêchait de les nettement distinguer.
Parmi ceux qui étaient autour de la table, il y en avait de tout costume et de tout àye. LTn gamin de quinze ans, — un pâle voyou berlinois, —
Un quatuor d'amateurs, à Berlin.
fredonnait un couplet de corps de garde à une fille niafflue qui riait avec un bruit de trompette. Un vieillard à la tête chauve, au visage ravagé, marqué de 'tous les stigmates de la misère et du vice, jetait, l'œil farouche, les dents serrées et en frappant du poing, des cartes noires et graisseuses sur la table. Son partenaire, coiffé d'un feutre sinistre, portant une longue barbe rousse, était vêtu d'une ancienne robe de chambre à superbes ramages qu'il avait raccourcie, et qu'une ficelle retenait autour de sa taille.
Deux jeunes gens s'amusaient à se renvoyer le corps d'une maritorne, pleine comme une outre, et qui, à moitié endormie, oscillait, tantôt à droite, tantôt à gauche. Vis-à-vis, des jeunes filles de dix-sept à vingt ans, assez jolies, parlaient à l'oreille à trois grands diables de six pieds, forts et chevelus comme Samson. Ces Dalilas aux ciseaux ébréchés avaient des costumes
L'hôtesse d'une cave berlinoise.
fort dépenaillés, et il nous sembla qu'elles renseignaient « leurs hommes » sur la devanture de certains magasins de nouveautés.
Les autres buveurs, les coudes sur la table, le visage caché par les mains, et la pipe passant entre les doigts, s'entretenaient en sourdine. Ils dressaient le plan de l'expédition.
— Si tu chantais plus haut, Pétri ! cria au gamin un drôle de vingt-cinq à trente ans, la casquette sur l'oreille, vêtu d'un vieil uniforme de soldat français, dont les boutons avaient été arrachés. Ma Thuneslda a aussi des oreilles... elle les a même très-grandes... les bijoutiers le savent mieux que moi!... Ma Thuneslda, reprit-il en serrant galamment sur son cœur une blonde fadasse, qui poussait des petits cris de souris blanche, ma chère Thuneslda voudrait bien savoir ce que lu chantes à ta tourterelle.
— Ah! mon vieux papa, je ne roucoule plus de romances d'amour... Depuis que ma Grita a assisté à une séance du Reichstag et a entendu un discours du grand Michel (M. de Bismarck), elle ne parle plus que du pape et des jésuites... Je complète l'éducation politique de la petite, qui ira loin, tu verras... Elle se fera enlever un jour par un conseiller secret...
— Alors, tu lui chantais...
— La dernière chanson qu'on a faite contre l'Infaillible. Et il se mit à fredonner :
Contre Rouie et les ealotins !
Chez nous partout ce cri résonne.
Contre Rome, vaillants Germains, Marchez en épaisse colonne. Debout pour le dernier combat Contre Rome et contre la France!
A bas le pape!... Pereat Le Vatican et son engeance !
— Bravo ! bravo ! crièrent les buveurs.
— C'est nous, Hans, qu'on devrait charger de porter à Rome le denier de Saint-Pierre, dit l'homme à la robe de chambre à ramages.
— Si l'homme aux trois cheveux (M. de Bismarck) voulait supprimer les couvents, ajouta un des joueurs, il n'aurait pas besoin de faire une loi : qu'il nous envoie seulement un petit mot.
Le chanteur reprit sur un ton gouailleur :
Honneur au moine dont la main Tapissa de vignes le Rhin.
La vigne que chante la Bible Rend le franc buveur infaillible.
Vive, vive le vin, La bière et le raisin 1
— Ta chanson donne soif, s'écrièrent les hommes en vidant leur verre. — A boire, tavernier du diable!...
— Il n'y a donc personne ici ?
Pasqui avait disparu dans la pièce voisine.
— A boire ! hurla le Samson en uniforme. Et cette oie, elle est donc bien longue à rôtir?
Une de ces servantes d'auberge qu'on appelle en allemand Viehmagd (servante pour le bétail) arriva avec une bouteille d'eau-de-vie, en jetant un regard soupçonneux de notre côté. Au lieu de remplir elle-même, comme c'est l'habitude, le verre des clients, elle déposa la bouteille au milieu de la table.
Auséitôt un grand silence se fit, et nous vîmes les buveurs diriger d'étranges regards vers la place que nous occupions.
Le commissaire, avec la prompte résolution d'un vieux général, s'élança à la porte, et dit d'un ton bref et énergique :
— Messieurs, vous êtes arrêtés.
Ces paroles firent l'effet d'un obus qui éclate. Tous se levèrent et se précipitèrent sur nous, en vociférant d'horribles menaces.
— Arrière, misérables ! Le premier qui frappe est mort, cria le commissaire en sortant un revolver de sa poche, et, au même moment, il donna un coup de sifflet.
La bande furieuse s'arrêta, et aussitôt une douzaine de schulzmœnner en uniforme, casque en tête et sabre au côté, descendirent comme une avalanche dans la cave.
Les buveurs avaient repris leur place autour de la table.
L'inspecteur leur demanda leur nom, leur domicile, leur profession. Ils répondirent pour la forme.
— Maintenant, sortons, fit le commissaire. Si vous résistez, on vous mettra les chaînes.
Ils obéirent sans répliquer. Quelques jeunes filles pleuraient et suppliaient qu'on ne les emmenât pas.
En dix minutes la cave fut évacuée.
Nous nous mîmes à la recherche de Pasqui. Il s'était blotti au fond de
Buveurs d'un Tingl-Tangl.
son lit, dans la pièce adjacente, qui servait de chambre à coucher et de cuisine. Sa femme, que l'embonpoint et la frayeur suffoquaient, nous disait en levant des bras désespérés :
— Mon pauvre homme!... Il est malade! C'est la fièvre... Ayez pitié de mon pauvre homme !...
— Le coussin sur lequel il est couché est-il en duvet d'oie? demanda l'inspecteur.
La grosse femme poussa un gémissement sourd et se laissa tomber sur une chaise.
— Pasqui, cria le commissaire en secouant le tavernier... Pasqui !... Un grognement sortit de dessous les couvertures.
Un café-concert à Berlin.
LlV. 50
— Pasqui, je vous ai assez averti. Votre cave sera fermée.
Nous nous retirâmes.
L'hôtesse courut après nous. Pendant qu'elle usait le reste de son éloquence pour attendrir l'inspecteur, j'examinais quelques gravures affichées près du comptoir. Une entre autres fixa particulièrement ma curiosité. C'était un tarif illustré de l'ivresse. A côté du prix que coûte chaque différent degré d'ébriété, on voit une image qui figure l'état dans lequel on se trouvera après avoir bu le nombre de chopes indiqué.
Il y a l'ivresse de caporal (caporalransch), qui coûte 2 francs ; à ce degrélà, on frôle les murs, « en disant des bêtises aux femmes ». L'ivresse d'étudiant {studentrausch) coûte 2 fr. 50; on brise les vitres, on se bat avec des pieds de tabouret; on a le cerveau dans une véritable ébullition. La saurausch (ivresse de cochon) est le nec plus ultra; ce n'est pas seulement l'oubli, c'est l'abrutissement complet, c'est cet état ineffable de non-être célébré par la philosophie allemande et dont l'animal qui se nourrit de glands nous donne la parfaite image, quand il se vautre dans la fange, les yeux béatement clos, le ventre gonflé et luisant au soleil.
Devant l'inflexibilité de l'inspecteur, la Wirthin désespérée s'était de nouveau affaissée sur un banc. Nous nous esquivâmes.
La colonne était déjà en marche, dans la direction du Molkenmarkt, où se trouve le dépôt de la préfecture de police. Le pas cadencé des sçhulzmsnner attira quelques curieux aux fenêtres, mais dès qu'ils virent briller à la lueur vacillante des becs de gaz la pointe dorée des casques, ils |se retirèrent furtivement.
— Je parie qu'après-demain, nous dit le commissaire, les journaux n'auront pas de vols à relater sur la place du marché. — Ne croyez pas cependant que les voleurs et les filous se réunissent toujours dans des « trous » comme celui dans lequel nous venons de descendre. Je connais, par exemple, dans la rue Stralau, un restaurant de premier ordre, avec des glaces et des dorures partout, des tapis sur les escaliers, des sommeliers en habit noir : c'est un infâme tripot; les messieurs bien mis, bien peignés, avec chaîne d'or en sautoir, bagues aux doigts, les messieurs qui jouent au whist dans les salons, sont tous des grecs, des escrocs, des filous. Ceux qui se font appeler « comte » ou « baron » portent des titres imaginaires et usurpés; cet autre qu'on appelle « monsieur le capitaine » a été renvoyé de l'armée pour dettes ou insubordination. L'étranger ou le naïf provincial qui s'aventure dans cette société-là en sort déplumé comme un pigeon des mains d'un cui-
sinier... Dans la rue Royale, il y aune confiserie d'apparence très-convenable, où l'honnête bourgeois qui prend son café l'après-midi ne se doute guère de ce qui se passe la nuit. Les pièces du fond servent de rendez-vous aux filous les plus habiles de la capitale, qui viennent y discuter la chance des coups qu'ils préparent. On reconnaît ces établissements à leurs annonces; ils essayent d'attirer les clients par un « service piquant » (Mit pikanter Bedienung *).
Tout en causant, nous étions arrivés au bas de la rue Royale. Une horloge sonna une heure et demie du matin. Le vent avait cessé ; des gouttes