‹ Voyage au pays des milliards (volume 3)Chapitre 28 sur 29 · V-iAHSyfc · texte numérisé non relu

V-iAHSyfc

L'interrogatoire au poste de police.

de pluie tombaient. Une voiture vide passa en ce moment; la Providence prend quelquefois les traits d'un cocher.

— Al'Orphéum! — cria le commissaire. Et il ajouta en s'asseyant au fond du fiacre : — J'ai le pressentiment que nous la trouverons.

— 11 s'agit donc d'une femme? demanda mon compagnon, qui, en toute occasion et en tout temps, témoigne un vif intérêt pour le beau sexe.

— Oui, d'une fille, de la blonde Dora, — une des célébrités du monde galant de l'Orphéum, de la villa Colonna, de la villa Médicis, etc. Le fils d'un

1. C'est-à-dire un service de sommelières « très-piquantes ».

riche propriétaire des environs de Magdebourg est venu, il y a huit jours, à Berlin, acheter des meubles pour son père. A table d'hôte il a fait la connaissance d'un monsieur décoré, qui l'a invité à souper avec des femmes. On l'a enivré de Champagne, et, quand il s'est réveillé le lendemain, il n'avait plus ni montre, ni porte-monnaie, ni portefeuille. Il n'a pas revu le monsieur. D'après la description qu'il m'a faite d'une des « soupeuses », je suppose que Dora était de la partie. Une visite domiciliaire a eu lieu aujourd'hui chez elle, pendant son absence, mais n'a amené aucun résultat; j'espère être

La prison d'un poste de police.

plus heureux en l'interrogeant moi-même, bien qu'elle soit rusée comme une pie, et fine comme l'ambre.

Au bout de vingt minutes, notre droshke s'arrêta devant un portail brillamment illuminé. Les sons étouffés d'un orchestre venaient jusqu'à nous. Ni Londres, ni Paris, ni aucune ville au monde, si ce n'est Vienne, ne possède un établissement aussi riche et aussi grandiose que l'Orphéum.

Mabille, comparé à l'Orphéum, n'est qu'un théâtre de banlieue comparé au nouvel Opéra. 11 faudrait le crayon pour montrer cette profusion de glaces, de dorures, de peintures, de salles, de salons, de boudoirs, et cette merveilleuse enfilade de jardins avec des arbres illuminés à giorno, des cascades, des jets d'eau. Au milieu de ce luxe, de ces parfums, dans ce cadre

changeant comme les décors d'une féerie, se promènent ou dansent, aux sons d'une musique voluptueuse, les prêtresses peu vêtues de l'amour païen. Leurs costumes sont complètement mythologiques. Quelques-unes, cyniquement étendues sur des divans, avec des chevelures qui retombent en flots dorés sur leurs épaules, ressemblent à Danaô attendant Jupiter. D'autres cherchent à attirer les regards en reproduisant dans leurs postures les fresques pompéiennes qui décorent la galerie : Jules Romain n'a rien inventé de plus brutalement obscène que ces compositions académiques.

Dans les loges qui se déploient autour de la salle, à une hauteur où l'œil indiscret ne peut atteindre, on entend des pétillements de Champagne, des battements de mains, des éclats de rire. Nous traversâmes la première salle de danse dans toute sa longueur, en effleurant des robes de soie tissue d'or, des épaules et des bras nus.

L'inspecteur examinait attentivement les femmes qui allaient et venaient autour de nous comme une nuée de papillons, ou qui s'épanouissaient sur les divans des salons comme des fleurs toujours prêtes à se laisser cueillir.

— Je ne découvre pas la blonde Dora, nous dit-il d'un air légèrement dépité. Ah! elle a pris le large, il n'y a plus de doute, c'est elle qui est la voleuse, mais courez après!

Nous étions arrivés sur le seuil d'une petite pièce tendue de rouge, à l'ameublement rouge, et éclairée par une lampe au bloc de cristal rouge. Des messieurs habillés à la dernière mode causaient avec des femmes qu'on eût prises pour des figurantes d'opéra; d'autres, assis à de petites tables, avalaient des huîtres et buvaient du Champagne. On eût dit un tableau d'Orphée aux enfers.

Une de ces déesses propices aux faibles mortels nous frappa par l'impudeur de sa pose. Une tunique de satin bleu pâle, montant jusqu'à la naissance des seins, laissait voir sa gorge rosée comme les glaciers au coucher du soleil. Sa chevelure blonde et bouclée avait des flamboiements sous les reflets rouges de la lampe. Ses yeux bleus comme le myosotis cachaient la perversité de Messaline sous la candeur de Marguerite. Serré dans une bottine de satin, son pied mignon avait ces petits frémissements nerveux qui trahissent l'impatience ou la contrariété.

— Quelle belle femme ! s'écria mon compagnon.

Et s'adressant à l'inspecteur, il lui demanda s'il la connaissait.

— Mais, répondit celui-ci après l'avoir regardée, c'est elle! oui, je ne me trompe pas, c'est Dora !

— La voleuse? oh ! c'est impossible.

— Je vous jure que c'est elle. Mais l'argent qu'elle a volé est sans doute déjà au diable.

— Vous n'allez pas l'arrêter ?

— Je fais les choses discrètement, vous verrez, répondit l'inspecteur à mon trop sensible compagnon.

Et, sans changer d'allure, il traversa le salon et alla s'asseoir à côté de la jeune femme. Elle vidait à longs traits un verre de Champagne. Il me sembla voir la blonde buveuse de rosée de Hamon.

— Ne me reconnaissez-vous pas? lui demanda l'inspecteur.

— Certainement, monsieur le commissaire, répondit-elle avec un sourire qui nous montra une rangée de perles. Que me voulez-vous?

— Veuillez, s'il vous plaît, me suivre dans la pièce voisine.

Elle se leva sans répliquer, avec une douce nonchalance, en inclinant d'un air mélancolique sa belle tête au profil de Diane chasseresse.

— Dora, je vous arrête, lui dit l'inspecteur. Vous allez me suivre au Molkenmarkt. •

— Pour quel motif? demanda-t-elle d'une voix suffoquée, la poitrine haletante.

— Vous avez volé, la nuit dernière, deux mille thalers à un jeune homme de Magdebourg ; où est l'argent?

Elle maîtrisa subitement son émotion. Un étonnement profond se peignit sur son visage.

— J'ai volé deux mille thalers? Vous dites que j'ai volé deux mille thalers? répliqua-t-elle.en pesant sur chaque syllabe ; je ne comprends absolument rien à cette histoire.

— C'est bien. Vous vous expliquerez devant le juge d'instruction. Voulezvous me suivre de bonne grâce, Dora?

— Mais certainement, monsieur le commissaire, — dit-elle en se retournant. Et d'un ton vif, elle ajouta : — Vous êtes responsable de mon arrestation.

L'inspecteur s'inclina avec un sourire.

Un domestique tendit à la jeune femme un superbe manteau de velours, dans lequel elle s'enveloppa. 11 n'y eut pas la moindre surprise à sa sortie. Les gens de l'établissement sont habitués aux scènes de ce genre.

Dora monta dans la voiture que l'inspecteur avait fait avancer. Elle se pencha encore à la portière, comme pour aspirer les dernières mesures de l'orchestre, qui expiraient dans le lointain, tristes comme un adieu.

— A la Prévôté ! cria le commissaire.

Le cocher fouetta son cheval avec vigueur. Dora retira rapidement sa tête blonde, et le droshke se perdit dans l'obscurité.

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