Voyage au pays des milliards
Les Prussiens à Namur. — Namur à cinq heures du matin. — Quelques enseignes. — La forteresse. — Namurois et Français. — Intérieur de wagon. — Une sensible Allemande, un commis de magasin de Berlin et un jeune Luxembourgeois. — Luxembourg.
Dans le wagon qui m'emportait de Paris vers le Nord, je n'avais pour toute compagnie que mon cigare et mon sac de cuir. Le Rhin n'est plus, comme au temps de Méry, dans le département de la Seine, et les Parisiens ont donné à leur argent une mission plus patriotique que celle d'aller rem-
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plir les poches des aubergistes allemands. J'étais donc dans la solitude voulue pour sentir la poésie d'un voyage à toute vapeur, au clair de la lune, par une belle nuit de juillet. Vers. une heure du matin, je crois que je m'assoupis en murmurant une ballade, et deux heures après, je me réveillais aux cris des conducteurs : « Namur ! Messieurs les voyageurs pour Luxembourg et Sarrebrûck changent de voiture. »
Mais le train ne partait pour Luxembourg qu'à huit heures. Que faire à Namur à trois heures du matin? On m'indiqua un hôtel-auberge, en face de la gare, où je pouvais aller attendre que le soleil remplaçât les quinquets. Le maître d'hôtel, en manches de chemise et en caleçon, ronflait étendu sur le billard. Je respectai ce lourd sommeil du juste, et, m'approchant de la bougie, je tirai un livre de ma poche ; mais je fus presque aussitôt interrompu dans ma lecture par l'arrivée de trois robustes gaillards, au chapeau enfoncé sur la tête, portant des blouses et baragouinant un allemand impossible. L'un d'eux appliqua une claque retentissante sur le dos du dormeur, qui sauta sur ses deux jambes en poussant un hurlement.
— A boire ! crièrent les trois hommes en chœur, et ils éclatèrent de rire.
— De la cannelle ou du genièvre ? demanda l'aubergiste d'un air assez penaud en se frottant le bas des reins.
— Du genièvre.
Ils en burent chacun deux verres, puis, saluant l'aubergiste jusqu'à terre, ils lui dirent :
— Nous vous remercions ; si jamais nous repassons par ici, nous penserons à vous...
— Mais ça fait un franc vingt ! s'écria le maître d'hôtel dont les joues 's'empourprèrent.
— Ne vous échauffez pas, c'est inutile, nous n'avons pas le sou, répondirent les trois "buveurs en remettant leur chapeau et en sortant de ce pas majestueux qu'atîacte Robert Macaire à la Porte-Saint-Martin.
— Chiens d'Allemands ! Canailles de Prussiens !
Les trois hommes s'arrêtèrent et poussèrent un grognement.
Le^prudent aubergiste s'empressa de fermer la porte, et revenant vers moi :
■ — Vous avez vu le tour, monsieur... Il se renouvelle deux ou trois fois par semaine, depuis que les chemins de fer luxembourgeois sont tombés aux mains de ces pillards d'Allemands. Les Prussiens se croient ici en France ; je m'étonne qu'ils ne m'aient pas encore enlevé ma pendule. Ça viendra, avec les bonnes habitudes contractées pendant la dernière guerre. J'ai porté plainte à la direction centrale; mais je t'en fiche ! on m'a répondu que je ne devais pas servir à b/oîre aux ouvriers et employés qui n'ont pas le moyen
de payer... En ce cas, faudrait que je fouille les poches de ceux qui entrent. Ah ! pauvre pays !...
Là-dessus, pour se consoler, l'aubergiste vida trois grands verres de genièvre et s'étendit de nouveau sur son billard.
Le jour était venu ; je fis une promenade de découverte dans la ville. Namur a de jolies rues, d'une propreté exquise ; le pavé brille si blanc qu'or se demande si la municipalité ne le fait pas savonner tous les samedis. Plusieurs maisons ont l'extérieur flamand. Je n'ai vu nulle part une telle profusion d'enseignes; il y en a jusque sur les cheminées. En voici une qui, peinte en lettres dorées, bleues et rouges, m'a particulièrement frappé : « Philippart. — Articles de voyage. » Est-ce un article de famille, ou simplement une succursale de la place Vendôme?
Un peu plus loin, j'ai rencontré, au-dessus de la porte d'un estaminet, les Quatre Fils Aymon. Ce sont trois grenadiers, chevauchant sur le même cheval, buvant dans le même verre, et vacillant sous le même plumet. Ils se tiennent au bord d'un ruisseau, comme s'ils attendaient qu'il ait fini de couler.
Sur plusieurs portes, on lit les affiches suivantes : Quartier garni de demoiselles. — Quartier de garçons à louer. A Namur, on se sert de ces expressions anthropophagiques pour désigner des chambres meublées.
La place de l'Hôtel- de-Ville, avec ses pignons découpés, ses fontaines gothiques, sert de campement à toute une tribu nomade de bateleurs, de diseuses de bonne aventure, de montreurs d'ours, de propriétaires de femmes colosses, de fabricants de veaux à deux têtes, de dresseurs d'anes savants, etc. On est en pleine kermesse ; mais, à cette heure matinale, la grosse caisse sommeille accroupie sur l'estrade, les cymbales sont muettes, les clarinettes et les trompettes entassées dans un coin; un bouledogue galeux veille à la porte de la baraque, et l'hercule du Nord moud du café, tandis que la Vénus napolitaine reprise ses bas.
Les Namurois sont des gens vertueux qui aiment à voir lever l'aurore. Quelques contrevents s'ouvrent, puis des fenêtres, puis des portes; des hommes et des femmes" descendent dans la rue et entrent dans une église d'où ils ne tardent pas à ressorth avec une croix et des bannières ; ils se rendent en pèlerinage dans les environs. C'est à Namur, si je ne me trompe, qu'ont lieu ces fameuses « processions de sauteurs » , Springprocessionen. Tous ceux qui y prennent part font plusieurs kilomètres en sautant tantôt sur un pied tantôt sur l'autre.
Lorsque je .revins à la gare, un peu avant huit heures, on alignait sur la place des bataillons de tablés destinées à supporter l'assaut de cinq à six cents chanteurs : la kermesse se clôture par un festival. De toutes les caves voi-
sines sortaient des files de sommeliers chargés de paniers de provisions et de bouteilles : on se fût cru en plein conte de fées.
Des fenêtres de mon wagon, j'embrasse d'un dernier coup d'œil cette ancienne place de guerre, si forte jadis, et qui eut l'honneur d'être trois fois française. Saint-Simon a raconté d'une manière charmante le siège de Namur par « le roi en personne ». Après la prise du château, les habitants ne pou-
Les marchandes de poisson, à Luxembourg.
vaient contenir leurs larmes ; « ils ne pouvaient, ajoute Saint-Simon, regarder un Français, et un d'eux refusa une bouteille de bière à un huissier de l'antichambre du roi, qui se renomma de sa charge et qui offrit inutilement de l'échanger contre une de vin de Champagne ».
La citadelle est encore fièrement posée sur sa pyramide de rocher, mais ce n'est plus qu'un décor. Une batterie de krupps l'anéantirait en vingtquatre heures. Un peu plus loin, au sommet d'une autre pointe rocheuse, surgit du milieu d'une touffe de vieux sapins la cime tronquée d'une vieille
Vue de Luxembourg.
tour; autrefois, c'était une sentinelle qui observait l'entrée de la vallée, ce n'est plus qu'un squelette aujourd'hui. .
De Namur à Luxembourg, trajet monotone. L'intérieur du wagon me dédommage heureusement de l'absence de paysage ; à droite, j'ai pour voi-
sine une rubiconde Hessoise, « veuve d'un époux adoré». Sous son chapeau tyrolien, orné d'un voile bleu relevé en huppe, elle roule des yeux de palombe blessée ; elle voyage pour se distraire de son chagrin et parle avec enthousiasme des Polies -Marigny. Son médecin lui avait prescrit ce théâtre, beaucoup plus connu au delà du Rhin qu'à Paris et dans lequel les Allemands viennent étudier la scène française. A ma gauche, j'ai le premier commis d'une maison de blanc de Berlin, qui, prévoyant le prochain mariage de mademoiselle de Bismarck, est allé à Paris s'entendre avec une maison qui a la spécialité des trousseaux et des corbeilles de noces. Un jeune Luxembourgeois, habillé à la dernière mode... de Luxembourg, portant une chemise brodée, une cravate verte et des bottes vernies, me fait vis-à-vis. Son col guillotine ses oreilles qui pourraient servir de voile à une barque de pêcheurs. Sa chevelure, d'un blond fadasse, exhale des parfums de violette rance ; ses gros yeux ronds flottent comme des lotus sur la large et plate surface de son visage. De temps en tercms, il fredonne en balançant la tête :
Bœuf qui s'avance, Bœuf qui s'avance...
La conversation s'engage sur la musique:
Bœuf qui s'avance, Bœuf qui s'avance...
— Moi, nous dit-il, je suis membre de la Lyre harmonieuse ; nous avons donné ce printemps un grand concert au profit de la Société protectrice des animaux parmi lesquels je figure. J'ai chanté le bœuf ; car, vous savez, on a composé des couplets de circonstance pour chaque animal, qui venait se plaindre à son tour des mauvais traitements de l'homme... Il y avait une demoiselle qui faisait la brebis, et une autre la vache... Nous avons eu un succès ! Je ne vous dis que ça. On a dû en parler à Paris...
« C'est en chantant ainsi que je suis arrivé sur l'estrade. J'avais une tête de bœuf, avec de grandes cernes... J'aurais voulu que des Parisiens me vissent... Moi, voyez-vous, je suis toqué de Paris... J'ai vu Berlin: un trou!... Ah ! Paris... ris... ris ! (Il faisait claquer sa langue contre son palais.) J'y retournerai... On ne s'attend pas à ce qui m'y attend... Je veux vous dire, j'ai inventé un nouveau fusil qui enfonce mausers et chassepots. Et, voyez-vous, j'ai mon idée ! Les Français, ça ne sera jamais, comme l'a dit M. de Bismarck, des républicains sérieux. En échange de mon fusil, je leur demanderai le sceptre de France qui manque de poigne... Moi, j'en ai une ! Faut me voir fendre du bois...
— Vous êtes bûcheron?
— Non... Je. fais la bûche... Je suis dans le bois... Toute ma famille est dans les bois... Excellent commerce, on gagne gros!... Et si don Carlos réussit, je suis riche : les journaux de Madrid ont annoncé qu'il rétablirait l'Inquisition... J'ai fabriqué des fagots spéciaux pour les auto-da-fé ; car, voyez-vous j'ai le flair ; c'est de père en fils chez nous : nous flairons de race.
Il me présenta des cigarettes, me voyant rire de si bon cœur ; comme elles ne sortaient que difficilement de l'étui, il me dit:
— Les cigarettes sont luxembourgeoises ; elles voudraient bien sortir, mais, comme le cuir est allemand, il les retient. Nous ne sommes pas Prussiens, Dieu merci! Mais les Prussiens ont mis le grappin sur nous. Aussi, tout bon Luxembourgeois les déteste jusqu'à rincornifistibulation.
A ce mot cocasse, étrange, incompréhensible, le Berlinois dressa les oreilles, et, regardant le marchand de bûches en face, il lui dit :
— Monsieur, vous m'injuriez ; je vous demande satisfaction... Mais le train s'arrêta, nous étions à Luxembourg.
— Monsieur le Prùssion, répondit le jeune homme en ouvrant la portière, je ne connais qu'une arme, l'arme de mes pères, la hache ! Si ça vous va, je vais vous conduire dans notre bûcher...
— Insolent ! mauvais drôle ! — grommela le Berlinois en détournant la tête avec mépris et en tirant une gourde de sa poche, qu'il offrit à sa voisine, — après avoir bu.
La gare était pleine de gens de la ville et du pays ; tous parlaient cette sorte de patois français dont le jeune marchand de bois nous avait donné un échantillon. Plusieurs mots d'une résonnance gauloise ont un sens qu'il n'est pas possible de saisir. On sait que les historiens d'outre-Rhin revendiquent cette province de Luxembourg comme une terre de langue allemande, bien que l'allemand ne soit employé ni dans les actes du gouvernement ni devant les tribunaux.
Vauban tenait Luxembourg pour la première place de l'Europe ; Louvois disait que cette ville était la plus belle et la plus glorieuse conquête que le roi eût jamais faite, et qu'elle « mettait notre frontière en état que les Allemands ne pourraient jamais attaquer le royaume par ce côté-là ». Goethe, qui y vint en 1792, écrivait: « Celui qui n'a pas vu Luxembourg ne saurait se faire une idée de cet étonnant édifice de guerre. » La ville avait alors grand air; elle conserva ce fier et belliqueux aspect jusqu'en 1867. On le sait, la conférence de Londres décréta contre elle la peine capitale : ses fortifications furent rasées, et sa garnison prussienne s'en alla avec toutes les malédictions des habitants. Les Prussiens l'ont avoué eux-mêmes : ils ont le don de se faire détester partout où ils promènent leur canne de caporal ; les Luxembourgeois les considéraient comme des geôliers et n'avaient aucune
communication avec eux ; lorsque Berlin tenta de suprêmes efforts à la Haye pour faire entrer le Luxembourg dans la nouvelle Confédération du Nord, ce petit pays fut en proie à la plus vive émotion, et le roi de Hollande, qui n'entendait rien à l'art. de trafiquer les peuples, répondit à M. de Bismarck par un refus des plus catégoriques. La Confédération germanique ayant été dissoute à la suite de la bataille de Sadowa, et Luxembourg cessant par le fait d'être une forteresse fédérale, les Prussiens n'avaient plus qu'à décamper. On sait comment ils se firent tirer l'oreille, et comment cette question
Les anciens fossés de Luxembourg.
luxembourgeoise, à la suite de manifestations populaires en faveur d'une réunion à la France, faillit amener une guerre immédiate avec l'Allemagne. Le traité de Londres conjura l'orage qui se reforma bientôt sur un autre point pour éclater en 1870.
L'indépendance du Luxembourg, ainsi que celle des Pays-Bas et de la Belgique, est encore liée aujourd'hui au sort de la France.
Ce printemps, quand M. de Bismarck cherchait de nouveau, comme le loup de la fable, un Tu la troubles, les journaux allemands donnèrent à entendre que le grand-duché de Luxembourg causait des inquiétudes au chancelier par l'hospitalité qu'il assure aux prêtres et aux religieux chassés de Prusse. On se souvient qu'on annonça que le cabinet de Berlin avait adressé au gouvernement grand-ducal une dépêche analogue à celle envoyée à la Belgique.
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Luther devant la diète de Woras.
Liv. 52
Sarrebriick. — Calomnies prussiennes. — Un spécimen de la littérature nationale du nouvel empire. — Les poètes prussiens. — Leurs anciens et leurs nouveaux chants de guerre.
La Savre, dont on remonte le cours en descendant de Luxembourg à Sarrebriick, est une petite rivière aux eaux troubles comme la politique prussienne. Par endroits, elle réprime le désordre de ses flots échevelés, et se promène lentement, en faisant miroiter au soleil les longs plis de sa robe. De beaux arbres, jeunes et débordant de sève, semblent accourir pour la voir, et les moissons étendent jusque sur ses rives leur riche tapis d'or. Çà et là, quelques vignes sont disposées en amphithéâtre, puis la vallée se resserre, gardée par de noirs bataillons de sapins. Sarrebriick vous apparaît alors dans son pittoresque bas-fond. C'est dans ces sombres et mystérieuses forêts que l'Allemagne embusqua toutes ses hordes. Les chemins de fer étaient insuffisants pour le transport de tant de troupes, et on faisait marcher les soldats de nuit dans les bois, à la lueur des flambeaux. Les généraux français ont commis une première faute, en ne continuant pas leur reconnaissance de Sarrebriick, en ne la poussant pas jusqu'aux masses ennemies, qu'ils eussent démasquées, comme le dit M. le colonel Lecomte ', et peut-être déconcer* tées dans leurs plans en élaboration. Le général Frossard paraît l'avoir désiré, mais il n'en reçut pas l'ordre. Tout le centre français s'arrêta, hésita au lieu d'agir ; cette pause fut fatale 2.
1. Eelation historique et critique de la guerre franco-allemande en 1870-1871. Bâle et Genève, libr. Georg.
2. «Tout le mérite de la mobilisation prussienne, écrit M. le colonel Lecomte, se trouvant dans une admirable machine administrative, déroulant régulièrement une tâche bien étudiée d'avance ; il fallait, même au prix de grands sacrifices, aller détraquer cette
Cette affaire de Sarrebriïck fut bien plus une représentation qu'une bataille. On lui donna des proportions ridicules, mais il fallait bien calmer les impatiences et les inquiétudes par quelques coups de canon bruyants. Ils furent inoffensifs. Les Allemands n'en crièrent pas moins qu'on «bombardait une ville ouverte » ; que les « horreurs de la guerre du Palatinat allaient recommencer»; et les «cendres de Sarrebruck», sur lesquelles toute la presse gallophobe versa des larmes de crocodile, servirent à justifier Bazeilles et les autres atrocités commises pour la plus grande gloire de Dieu, dans tout le cours de la campagne. La gare seule, qui servait de poste prussien, fut détruite. Le général Frossard n'occupa pas la ville. Les patrouilles ennemies y venaient enlever des Français, et des trains essayaient de passer à toute vapeur, au milieu de la nuit. On ne songea même pas à détruire les ponts.
Sarrebruck, Spickeren et Wœrth sont devenus les berceaux de toute une littérature nouvelle, destinée à perpétuer le souvenir des « brigandages » des Français, et à célébrer la mansuétude de la blonde Germania et les hauts faits de ses enfants, au cœur candide et pieux.
On se sert de cette littérature comme d'une arme contre la France, et elle est destinée à entretenir ce feu de haine, qu'on appelle au delà du Rhin le patriotisme, et qui couve dans le cœur de tout bon Allemand. Après cela, que M. de Girardin caresse de vieux rêves humanitaires ; que, de Berlin, un utopiste folâtre ou stipendié invite la France et l'Allemagne à s'embrasser ', cela fait simplement hausser les épaules. Pour que la réconciliation fût possible et sincère, il faudrait que l'Allemagne renonçât à inoculer à la jeunesse la haine de l'ennemi héréditaire ; il faudrait mettre au pilon tous les livres d'école 2, d'histoire, de poésie, tous les romans, parus depuis
machine. Un raid à l'américaine, mais renforcé et perfectionné en une avant-garde choisie d'une trentaine de mille hommes, qui, dès le jour de la déclaration de guerre, se serait porté sur Francfort, y serait arrivé et y eût fait merveille. Il semble que le corps du camp de Châlons eût pu aisément être mis à même de tenter l'aventure ; elle eût été périlleuse sans doute, mais, si la fortune couronne l'audace, c'était ici le cas d'être audacieux. Au pis-aller, en succombant honorablement sur le Mein, après y avoir saccagé les chemins de fer à la ronde, cette avant-garde eût réalisé une opération fort utile et frayé la route à la grande armée venant trop lentement derrière elle. »
1. Parlant des articles des belliqueuses gazettes qui passent pour recevoir l'inspiration de M. de Bismarck, l'auteur de cette brochure, plus curieuse qu'intéressante et qui a pour titre Après la guerre, fait un aveu qui vaut de l'or :
« Il ne faut, dit-il, pour juger du caractère et de la direction d'une politique nationale allemande, attacher qu'une très-mince valeur aux articles de la presse quotidienne ; la plupart du temps, la presse allemande n'exprime que les impressions passagères de l'esprit public, ou bien elle sert aux fins momentanées d'une tactique politique. » *
2. Qu'on me permette de citer ici le rapport officiel que M. Rambert, professeur à l'université de Zurich, fit, en 1875, au Conseil fédéral suisse, sur le groupe XXVI (éducation, enseignement, instruction) de l'Exposition universelle de Vienne. M. Rambert
Le jour du marché, à Kaiserslautern.
cinq ans. C'est au hasard que je prends un de ces livres pour montrer de quelle manière les vaincus sont bafoués et voués à la perpétuité de l'affront. Je défie bien les Allemands de trouver dans toute la littérature française quelque chose d'aussi vil et de si lâchement odieux. Des ouvrages pareils sont
examina spécialement tous les livres de lecture en usage dans les écoles européennes ; il s'exprime de la sorte sur les Lesebùcher allemands :
« Plusieurs précis d'histoire français laissent encore de côté l'histoire contemporaine, malgré la tentative faite sous l'Empire pour l'enseigner dans les lycées. Les Allemands, surtout ceux de l'Allemagne du Nord, se sont déjà emparés de la guerre de 1870-1871... Quelques-uns de ces récits sont bien faits, clairs, exacts, sobres de réflexions. Plusieurs sont animés d'un esprit que fait assez connaître le titre qu'ont choisi pour le leur MM. H. Keck et Chr. Johansen, dans 7eur Norddeutsches Lesêbuch (Halle, 1872) : Das Gottesgericht in Frankreich (le Jugement de Dieu sur la France). Celui de M. Edouard
mdignes d'une nation qui peut s'appuyer sur un million de baïonnettes. Le livre en question est un roman, mais un roman aux prétentions sérieuses, un roman militaire et d'histoire contemporaine. Il a pour titre : Jseger und Tarco, oder zwei Nationen (Chasseur et Turco, ou Deux Nations), par Egbert Gœrschen ; il a été publié à Wurtzbourg en 1872, chez St. Gœtschenberger, en deux volumes à couverture rose.
Comme roman, c'est idiot ; comme œuvre de calomnie et de haine, c'est un chef-d'œuvre. L'intrigue est ridicule. Un Français, Vaugirard, qui a été maître d'école en Allemagne, profite de la guerre pour enlever une vertueuse Allemande; Vaugirard se fait zouave, et la blonde Teutonne, emmenée captive, est plusieurs fois sur le point de perdre son « capital » , mais les soldats allemands arrivent à point et la sauvent. Elle tombe dans les mains d'un évêque français, qui en veut faire une religieuse ; enfin, son fiancé, qui combat sous les drapeaux de la Prusse, la retrouve, et lui ayant conquis un trousseau dans une armoire de Saint-Cloud, il l'épouse. Cette extravagance sert de prétexte aux insinuations les plus basses, aux calomnies les plus odieuses et les plus ordurières. On en jugera mieux par des cilations.
Bock {Deutsches Lescbuch fur die rnittlere und obère Stufe einfacher Schulverhultnisse (Breslau, 1872), décrit avec complaisance les effets du bombardement de Paris. Il repaît l'imagination des enfants du spectacle des bombes et de leurs ravages, puis il ajoute : « La misère était grande ; mais les Parisiens l'ont bien voulu. Pourquoi se sont-ils « entêtés dans une résistance inutile?» Je pourrais citer un assez grand nombre d'exemples analogues. La plupart de ces récits sont accompagnés des poésies qui ont eu le plus de succès pendant la campagne. Le Lesebuch d'Albert Hsester en compte une trentaine environ, les unes sérieuses, les autres comiques. Le cboix n'en a pas été inspiré par un goût sévère. On ne s'attendait pas à trouver dans un livre d'école une pièce qui n'a d'autre mérite que de tourner en ridicule M. Benedetti. La version destinée à l'Alsace- Lorraine compte quelques pièces de moins que les autres, et le récit en prose y est réduit à deux ou trois pages. Je note enfin qu'une des chansons favorites des Lesebùcher allemands est la pièce intitulée : 0 Elsass, o Elsass ! Il est bon que nous sachions, nous autres Suisses, que dans presque toutes les écoles de l'Allemagne du Nord on inculque aux enfants la maxime patriotique qui sert de morale à cette chanson :
Bis dorlhin deulsche Zunge, Bis dorthin deutsches Land !
(Jusque- là va la langue allemande, jusque-là le pays allemand.)
«En résumé, si l'on croit entrer dans un asile pacifique en franchissant le seuil de l'école, on se trompe. Le monde s'y retrouve avec ses faiblesses et ses passions. On entend dire souvent qu'il faut multiplier les écoles, qu'il faut répandre l'instruction, si l'on veut que les hommes deviennent plus sages et que les générations futures puissent vivre en paix. Je crois que c'est la qualité de l'enseignement qu'il faudrait réformer. Ce que j'ai pu voir à Vienne m'a démontré que la génération actuellement assise sur les bancs de l'école s'y prépare mal à être une génération pacifique. La Suisse fera bien de s'en souvenir. Heureusement que, pour inspirer à ses enfants les sentiments d'un patriotisme chaleureux, elle n'a besoin de leur enseigner ni le mépris ni la haine de ses voisins. »
Voici comment (chapitre ni, page 49) le romancier allemand parle du mare chai de Mac-Mahon :
« Le maréchal de Mac-Mahon, le chef d'armée le plus fêté des Français, était arrivé depuis quelques semaines d'Alger, où il vivait comme un vice-roi. Ses appointements et son immense fortune lui permettaient de faire de la manière la plus agréable et la plus fastueuse (pompos) la promenade à Berlin. Non- seulement il avait avec lui toute une écurie de chevaux de luxe, mais une collection de maîtres d'hôtel et de cuisiniers, et un véritable harem composé de dames du demi-monde, de cocottes de haute volée (cocotten der nobelsten sorte), et cela s'explique : le duc de Magenta a vécu pendant si longtemps au milieu des musulmans. Il avait par contre laissé sa femme légitime à la maison... (Il y a ici un passage si injurieux que je ne veux pas le traduire.) Ces favorites avaient avec elles un tel train de crinolines, de chignons, de robes de soie, de chapeaux, qu'elles retardèrent de plusieurs jours la marche des armées. Mais est-ce que cela importait, et qui pouvait en faire un reproche au maréchal ? Pas l'empereur, certainement, lui qui était entouré de toute une valetaille dorée et qui partait en guerre avec ses cuisines... »
Cela continue sur ce ton pendant plusieurs pages. Mais ce ne sont que les doux trémolos de l'ouverture. Si vous voulez savoir comment ces Peaux- Rouges de Français massacraient les blessés allemands, lisez ce passage plein d'édification :
« Wœrth fut pris une seconde fois aux Allemands. Les rues du village étaient jonchées de blessés ; les turcos, ces sauvages fils du désert, furent sans pitié : ils tombèrent sur les malheureux soldats allemands, le couteau à la main, et, selon leur habitude, leur détachèrent la tête du tronc. Des bandes de paysans fanatisés, conduits par leur curé, arrivèrent bientôt à Wœrth ; ils assassinaient froidement les blessés et mettaient dans la bouche de ceux qui demandaient à boire des membres fraîchement coupés (ein abgeschnùtenes Glied)...l l\»
Pendant que cette scène d'horreur se consommait à Wœrth, que faisaiton aux Tuileries? M. Egbert Gœrschen va nous le dire, car il faut bien que l'univers sache que, si la France a déclaré la guerre, c'est à l'instigation du pape et des jésuites :
« Dans le somptueux palais des Tuileries, lisons-nous à la page 113, une femme au visage soucieux était assise devant un petit bureau : c'était Eugénie de Montijo, qui se faisait encore appeler impératrice des Français. Il était très-matin, et ni ses femmes de chambre ni ses modistes n'eussent osé se présenter. L'impératrice, dans une toilette un peu négligée, rédigeait une dépêche. Son confesseur, l'abbé Bauer, se tenait dans l'embrasure d'une fe-
nêtre et causait avec un moine espagnol qui avait dû fuir sa patrie en compagnie de la vertueuse Isabelle et de son fidèle Marfori. Ce moine, qui avait longtemps gouverné, avec la sœur Patrocinio, la conscience et les États de la pieuse Isabelle, avait la figure d'un véritable polisson {sic). Il avait été envoyé par la reine d'Espagne aux Tuileries, pour essayer de renouer des relations qui avaient été rompues.
« Eugénie déposa sa plume, et se tournant vers le moine, elle lui dit :
« — Révérend père, où est donc cette bénédiction divine que vous nous aviez promise avec tant d'assurance, si nous déclarions la guerre à ces hérétiques de Prussiens afin de pouvoir rétablir l'unité de notre sainte Église? Nous avons taché, vous le savez, de faire coïncider la déclaration de guerre avec la promulgation du dogme de l'infaillibilité... Mais le ciel nous a abandonnés, père Ignace, et moi qui ai poussé l'empereur à cette guerre, je crains qu'il ne nous en coûte notre trône... »
«Le père Ignace, prenant l'attitude d'un saint Louis, répondit avec une mimique étudiée :
« — C'est le ciel qui t'éprouve, pieuse impératrice ; mais il ne t'a pas abandonnée. — Sa Majesté a-t-elle récité dix Ave à saint Arbue pour qu'il intercède pour elle auprès du Sacré Cœur de Marie?
« — Oui, révérend père.
« — Et avez-vous allumé de nouveaux cierges devant l'autel de Notre- Dame-des-Victoires?
« — J'ai fait tout cela, révérend père ; j'ai également télégraphié à mon cousin, Son Éminence le cardinal Bonaparte, afin qu'il demande encore une fois au Saint-Père la bénédiction de nos armes.
« — En ce cas, la victoire est assurée. J'ai trouvé hier un trèfle à quatre feuilles, auquel j'ai fait toucher les reliques de saint Dionyse ; si Sa Majesté veut l'envoyer à son fils, elle est certaine qu'il sera préservé, en le portant sur lui, de toute atteinte des balles. »
« La bigote Espagnole prit avec joie ce précieux présent et baisa la main sale du vilain moine.
« L'abbé Bauer s'approcha alors de l'impératrice, avec ses manières de petit abbé de cour, et chercha à la consoler, etc., etc.»
Rien de plus inepte que le discours mis dans la bouche de M. l'abbé Bauer. Le moine espagnol, qui appartient naturellement à l'ordre des Jésuites, revient à la charge et adresse un sermon en trois points à l'impératrice pour lui prouver, — je le donne en cent, — que les «diamants de la couronne de France appartiennent à l'Eglise ».
L'impératrice n'en est pas très-convaincue, mais elle se laisse toucher;
O^ïaR "S^O-C^c -C^N
Intérieur d'une ferme allemande.
elle consent à donner le Régent à l'ordre de saint Ignace et à envoyer un autre diamant au pape pour orner un ostensoir.
Nous voyons arriver ensuite le comte de Palikao ; « la finesse du renard alliée à la férocité du loup se voyait sur son visage ».
Le général Cousin de Montauban rassure l'impératrice sur les sentiments
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de la population parisienne, et après lui avoir communiqué les ordres envoyés au maréchal de Mac-Mahon, il ajoute : « Le maréchal a pour officier d'ordonnance un capitaine de zouaves appelé Yaugïrard ; c'est un défenseur héroïque de sa patrie, un ennemi juré des Prussiens. Il croit que le meilleur moyen de terminer la guerre est de faire sauter le roi de Prusse, Bismarck et de Moltke. »
Ce projet fait sourire l'impératrice ; mais le comte de Palikao le lui développe en ces termes : « Vous connaissez les puissants moyens de destruction découverts par la chimie. Le ciel a préservé l'empereur des bombes d'Orsini, nos ennemis ne seront peut-être pas aussi heureux. Nous ferons une mine à l'endroit où doivent passer le roi de Prusse, les princes Bismarck et de Moltke. Le capitaine Yangirard nous a proposé ce moyen et il veut l'essayer; un congé lui a été donné dans ce but. »
Le père Ignace ne peut plus tenir sa langue. Prenant la main du comte de Palikao, il s'écrie : « Un plan excellent, monsieur le ministre, un plan qui sauvera la France ! Pas de ménagements envers ces brigands, ces assassins, ces Barbares qui sont hors la loi : ces hérétiques ! Si le brave capitaine réussit, notre ordre lui donnera une récompense ; s'il échoue, l'Eglise priera pour lui. Oh ! oui, il y a encore des hommes résolus en France, et ils nous délivreront de ce Guillaume, de ce Bismarck ; le clergé donne l'exemple : ne voyons-nous pas tous les curés de campagne à la tête des francs-tireurs ? Si vous avez besoin de moi, monsieur le ministre, pour transmettre des ordres à Bazaine, à Ganrobert, à Mac-Mahon, je puis facilement tromper les Barbares à l'aide de ma soutane et de la croix de Genève. »
L'impératrice donne encore audience à une dame vêtue de noir. Sur un regard de sa souveraine, le jésuite s'est caché dans l'embrasure d'une fenêtre, pour tout entendre. Cette dame est la comtesse de Clermont. Elle vient raconter à l'impératrice la défaite de Wœrth. « Toutes les dames de la suite du maréchal sont-elles heureusement rentrées? » lui demande Eugénie. — Sauf une, Claude Follard,répondla comtesse ; elle est restée dans un fourgon ; mais le prince royal lui a rendu la liberté ; c'est un bel homme que ce prince, avec des yeux bleus et une barbe pleine, mais il est terriblement vertueux, et les généraux de sa suite sont tous des vieillards ! »
« Là-dessus, la comtesse, bien qu'elle soit en grand deuil, pousse un bruyant éclat de rire. Eugénie rit avec elle, puis ajoute :
« — Nous verrons bien si les cœurs de ces Barbares sont de triple airain. Suivant les conseils qui nous ont été donnés, nous avons envoyé à Laon un choix de jolies femmes auxquelles ne résisterait pas saint Antoine lui-même. Le prince Frédéric-Charles m'en dira des nouvelles... »
Un chapitre entier est consacré à la bataille de Sedan. Le duc de Magenta
propose, dit M. EgberfcGajrschen, et la régente dispose. A peine le maréchal est-il arrivé à Reims, qu'il reçoit de nouveaux ordres de la régente, dont la volonté est au-do-, sus de celle de l'empereur. Mac-Mahon voudrait bien se débarrasser de cette femme, qui ne comprend rien ; mais avant d'être général il est soldat et esclave de l'obéissance passive. »
Vaugirard, portant la croix de Genève, est introduit, par ordre du général Ducrot, auprès du général Théramin d'Harn, qui commande la forteresse de Laon; et quand arrive l' état-major prussien, il met le feu au magasin des poudres ; le duc de Mecklernbourg seul est blessé.
Nous arrivons devant Paris. L'auteur daigne délivrer un brevet de capacité à Jules Favre, « le plus entendu des chefs de la nouvelle République », dont il raconte le voyage à travers les lignes prussiennes. « Lorsque Jules Favre revint de Fcrrières, ses cheveux étaient gris ». Nous retrouvons aussi, « sous les murs de Babylone » , le « sémillant » abbé Bauer, « avec un grand sabre et un revolver à la ceinture, le brassard de V Internationale au bras, un chapeau à la Rinaldini, surmonté d'une plume. M. l'abbé est dans l'ambulance de la presse, et sa situation lui permet de se retrouver au milieu de ces belles et galantes dames qui, bien plus par mode que par patriotisme, emploient leur temps à soigner les blessés et les malades. »
M. Egbert Gœrschen introduit le lecteur jusque dans le café de Madrid. Vallès, le nez dans son verre d'absinthe, tient le haut de la conversation ; le peintre Courbet, un paysan dégrossi (laekirte Bauer), plein de bière et delui-même, rit dans sa barbe de capucin. A la table des politiqueurs, on voit Vormorel, élancé comme une perche à houblon, avec des lunettes, les cheveux frisés; et Pascal Grousset, «bel homme, ganté, pommadé, avec un nœud de cravate irréprochable, et sentant le patchouli ».
De Paris, la scène du roman se reporte à Orléans. Voici le commencement du chapitre intitulé Une nouvelle, pucelle d'Orléans :
« Trochu avait assuré le pape par écrit que, dès que la France serait délivrée de ses ennemis, elle lui rendrait la puissance temporelle. Le Vatican prêcha alors la guerre sainte ; et le haut clergé français entra résolument en campagne. Malgré l'alliance de Gambetta avec Garibaldi, les prélats sortirent de leur réserve les uns après les autres, et envoyèrent leurs séminaristes se faire soldats. L'évêque d'Angers, le cardinal-archevêque de Bordeaux parlèrent de la mission sainte de défendre le territoire. Mais le plus zélé de tous fut l'archevêque d'Orléans, M^r Dupanloup, qui voulut jouer le rôle d'un de ses prédécesseurs, saint Aignan. Il envoya même des lettres à Dieu (sic), pour qu'il détruisît les Barbares, et, aidé de Trochu et du père Ignace, il résolut de mettre en scène une nouvelle pucelle d'Orléans, afin d'empêcher la France d'être protestantuée. »
JiV
Une vieille maison à Kaiserslautern.
Mais en voilà assez pour qu'on connaisse les tendances de ce livre, qui peut être regardé comme le type des romans nationaux allemands écrits depuis la guerre. On en compte par centaines, et il en paraît chaque année de nouveaux. On ignore tout cela à l'étranger. Quelque répugnance qu'on en puisse éprouver, il est nécessaire cependant qu'on descende dans ces cloaques delà littérature teutonique ; c'est par des écrits de ce genre qu'on creuse le fossé de
Une auberge allemande.
haine et qu'on a un peuple toujours prêt à se ruer sur «l'ennemi héréditaire)), sur la « hrute gauloise». Quand on parcourt aujourd'hui l'Allemagne, on est effrayé de cette haine du vainqueur contre le vaincu ; mais on se l'explique en lisant les livres d'école, les almanachs, les romans, les journaux, en entendant les chansons et les discours des « bons Allemands ». De quelque côté qu'on se tourne, on ne voit plus que des descendants d'Hermann, « le vainqueur des Latins ». Heine les connaissait déjà, ces sauvages patriotes, et il nous en a fait un portrait d'une ressemblance photographique. « Ils nourrissent tous, dit-il, une haine patriotique germanique contre la Babylone française, contre l'invention du savon, contre la grammaire grecque païenne de Thiersch, contre Quintilius Varus, contre les gants et contre tous les hommes qui ont un nez décent. »
Le troupeau sacré qui broute sur l'Hélicon allemand n'a pas voulu non
plus rester en arrière. Immédiatement après la capitulation de Paris, il est accouru tout fumant d'inspiration, pour détacher aussi sa ruade au lion terrassé. C'a été alors un branle-bas général. Cédant à l'entraînement patriotique, les rois-poëtes ont pris leur harpe et dansé en chantant devant l'arche de l'alliance nouvelle ; les vertueuses Gretchen, tourterelles lasses d'aimer, qui veulent haïr, comme dit Heine, se sont mises à imiter sur leur piano les charges de cavalerie et les bombardements des villes ; elles ont chanté dans des élans de saint enthousiasme l'incarnation d'Arminius dans la personne de l'empereur, et anathématisé « le mensonge welche, la perfidie welche, l'immoralité welche, la corruption welche, » en opposant à toutes ces horreurs « l'honnêteté allemande, la chasteté allemande, la conscience allemande et toutes les vertus que Dieu a récompensées d'une manière si éclatante en faisant passer 5 milliards des poches françaises dans les poches allemandes » .
«Bien que l'empereur Guillaume, — dit M. Gherbuliez dans une très-savante et très-fine étude sur les Poètes militants du nouvel empire, — bien que l'empereur Guillaume passe pour goûter médiocrement la poésie, il a eu l'honneur de rajeunir un monde littéraire qui était tombé en désuétude, et dont il a donné d'excellents modèles dans ses lettres à la reine, d'une inspiration toute biblique, pleines du Dieu d'Israël et des batailles. L'impérial écrivain a fait école, mais ses nombreux disciples ne l'ont pas égalé ; il leur manque je ne sais quoi qui ne se laisse pas imiter. Nous nous souvenons cependant d'avoir lu dans la Gazette de la Croix, peu après la conclusion de la paix, une poésie très- sacrée et très-hébraïque qui avait un assez beau caractère: « Nos prières ont converti les champs de bataille en autels, et maintenant nos guerriers reviennent couverts de gloire et chargés de butin (Beutelschwer). »
Dans le Psaume contre Babylone, du poëte Geibel, on lit des versets de ce genre : « Nous ne pardonnerons pas avant que, agenouillés et vous reconnaissant pécheurs, vous ayez abjuré l'esprit de mensonge et demandé grâce au Seigneur qui vous juge. » Et à la fin d'une autre pièce qui fait partie des Appels du Hérault {Heroldsrufe) : a Que celui qui pendant la guerre marchait dans une nuée de feu donne à notre peuple la force de vaincre une fois encore, la force d'extirper des cœurs la noire semence du mensonge, et tout ce qui reste de welche dans les pensées, dans les mots et dans les actions, — das ■ Welchsthum auszumerzen in Glauben, Wort und That! »
Mais ce qui n'est pas moins instructif à savoir, c'est que les poëtes allemands n'ont pas attendu 1870 pour prêcher la croisade, conquérir l'Alsace et la Lorraine ; en 18*44, dans une de ses poésies patriotiques, Geibel s'écriait déjà :
« ... Plutôt que de pourrir par un cancer intérieur, je voudrais rencontrer l'ennemi sur le champ de bataille. Oui, je bénirai trois fois l'heure où flamboiront les épées sorties du fourreau, où sur les bords de la Moselle et de l'Oder, au lieu de venimeuses paroles de dispute, les balles pleuvront. Oh ! si je voyais demain la clarté du soleil se mirer dans les casques des escadrons ! si demain nous faisait entrer dans le pays de l'ennemi !... Guerre, guerre ! donnez une guerre pour remplacer les querelles qui nous dessèchent la moelle dans les os. L'Allemagne est malade à en mourir, ouvrez-lui donc une veine. »
Un autre poëte, M. Emile Ritterhaus, a rendu aussi des oracles, et ses prophéties furent récitées au théâtre d'Elberfelb, le 1er janvier 1861. Il voyait, entre autres choses merveilleuses, dans un avenir rapproché, « étinceler des feux de joie sur les Vosges ; et sur la cathédrale de Strasbourg, parée de nouveaux lauriers, flotter la bannière allemande ». Depuis trente ans aussi l'anniversaire de la bataille de Leipzig se célébrait sur tous les théâtres par des pièces patriotiques qui faisaient rugir de haine l'Allemagne entière.
- Et en France on ne voyait rien, on n'entendait rien, on ne se doutait de rien. Tous ces symptômes menaçants passèrent inaperçus ; on croyait que les poètes allemands faisaient encore leur cour à la lune, et que le général Boum pouvait en remontrer à M. de Moltke.
Le monument de Spickeren. — • Les chemins de fer stratégiques allemands. — Le Palatinat bavarois. — Kaiserslautern. — Sa défense contre les Français. — Son hôtel et son théâtre.
On ne s'arrête pas longtemps à Sarrebriick. Seul, le monolithe qui s'élève sur la hauteur de Spickeren et autour duquel les Allemands dansèrent en 1872, pour fêter dignement la mémoire de leurs héros, rappelle les tragiques événements dont cette vallée a été le théâtre. La bonne nature a touché de sa baguette de fée les champs ensanglantés et ravagés, et aussitôt cette longue table du festin de la mort s'est couverte de fleurs souriantes, et les oiseaux du ciel ont recommencé leurs nids et leurs chansons. Sous leur tertre verdoyant, Germains et Gaulois attendent en paix le jour du grand réveil. Sarrebriick lui-même ne porte plus de cicatrices. La gare a été reconstruite et a acquis une haute importance stratégique. C'est le point de raccordement, le grand carrefour des lignes de Cologne, Mayence, Manheim et Carlsruhe. Deux nouveaux embranchements ont été établis de Zweibrûcken à Neustadt et Landau, et de Zweibriicken à Forbach. Un tronçon, qui date de Fan dernier, relie également Forbach à Thionville. Le nouveau chemin de fer de Sarrelouis rapproche de deux ou trois heures la forteresse de Metz de celle de Mayence.
La forteresse de Coblenz, à laquelle on travaille beaucoup en ce moment, est aujourd'hui voisine de Luxembourg, grâce à la voie ferrée qui arrive directement à Trêves. Quand on voit, sur la carte, toutes ces lignes sortant du Rhin, il semble qu'on assiste à l'invasion d'une bande de reptiles, agitant leur tête menaçante du côté de la Belgique, de la France et de la Suisse. L'Allemagne a consacré, depuis la guerre, des sommes fabuleuses à la con-
La cathédrale de Worms.
struction de ses chemins de fer stratégiques. Tandis que la France n'avait en 1869, que 15,920 kilomètres de voies ferrées, l'Allemagne en possédait déjà 17,593. Actuellement l'empire allemand n'est surpassé que par la Grande-Bretagne, qui possède 25,900 kilomètresde voies ferrées. L'Allemagne tout entière en a 24,798 kilomètres en exploitation, ce qui lui donne le 4e rang eu égard à la' superficie, le 3e par rapport au chiffre des habitants. En effet, l'Allemagne a 2,53 kilomètres de chemins de fer par mille carré, la Belgique, 6,28, l'Angleterre, 4,52, et la Hollande 2,92. Sous le rapport de la
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population, l'Angleterre a 8,14 kilomètres de chemins de fer par 10,000 habitants, la Belgique 6,62, et l'Allemagne 6,04 '.
C'est la Prusse qui a pris en main, depuis 1870, l'administration de tous les chemins de fer de l'empire. Les locomotives, les wagons, font partie du matériel de l'armée et sont desservis par des employés spéciaux, qui portent l'uniforme, et dont le service dans les chemins de fer compte comme le service dans l'armée.
Il y a de plus les « bataillons de chemins de fer » ; leur effectif vient d'être porté de 3,000 à 6,000 hommes. Ce corps est spécialement chargé de réparer les lignes détruites, de maintenir et d'assurer les communications en pays ennemi.
En cas de mobilisation, le matériel est disponible en tout temps et à toute heure.
« Toujours prêt! telle est la devise du nouvel empire, me disait un jeune sous-officier. Nous ne nous reposons pas sur nos lauriers ; jamais nous n'avons plus travaillé qu'après les victoires de 1870-1871. Notre organisation militaire a été perfectionnée d'après l'expérience acquise sur les champs de bataille; nous avons transformé l'ancien matériel et changé deux fois de fusil; nous avons essayé sans bruit et sans convoquer l'Europe, comme l'a fait M. Thiers à Trouville, canons après canons; chaque jour nous faisons des expériences nouvelles dans des camps spéciaux d'artillerie. Nous sommes si peu sûrs du maintien de la paix que nos forteresses sont toutes armées de leurs canons, nos magasins remplis de vivres et de fourrages. Au premier signal, dix-huit corps d'armée, composés chacun de 40,000 hommes, sont en état de se mettre en campagne; et les soldats savent d'avance que le plan qu'on leur fera suivre est depuis longtemps étudié au grand état-major de Berlin. »
Ces choses sérieuses sont utiles à rappeler; que la France suive d'un œil attentif les progrès militaires de ses voisins, si elle ne veut pas être prise à l'improviste. L'Allemagne est aujourd'hui, plus que jamais, un peuple guerrier campé au milieu de l'Europe 2.
1. Vers la fin de 1870, la Prusse seule possédait 1,524 milles (11,430 kilomètres) de chemins de fer ayant coûté en moyenne 548,000 tlialers par mille, et ensemble 835 millions de thalers (3,122,225,000 fr.).
Actuellement, c'est-à-dire après cinq ans, la Prusse possède 2,300 milles (soit 17,250 kilomètres) de chemins de fer, dont le coût moyen a été de 610,000 thalers par mille, soit ensemble 1,400 millions de thalers (5,250,000,000 francs). Ce sont donc 2,138,000,000 fr, qui ont été dépensés en cinq ans pour 5,820 kilomètres de chemins de fer.
2. « Personne ne peut ignorervdisait M. le ministre des finances Camphausen, dans la séance du Reichstag du 21 novembre 1875, personne ne peut ignorer que l'empire allemand, cette grande puissance située au milieu . du continent européen, est une
DeSarrebriïckàKaiserslautern, c'est une promenade, comme de Paris à Fontainebleau, avec cette différence, toutefois, que la contrée est des plus 'romantiques. On longe des chaînes de montagnes, chargées de hautes forêts de sapins; on traverse des vallons fertiles et riants couverts de blés mûrs, d'arbres fruitiers et de belles maisons, qui semblent fîères de se montrer aux yeux des étrangers. Nous sommes ici clans la Bavière rhénane. C'est la partie la plus peuplée et la plus riche de la monarchie. Sur les coteaux, exposés au midi, on vendange un raisin que les honnêtes maîtres d'hôtel allemands vous vendent pour du johannisberg ; des flancs escarpés de ces montagnes, qui s'entrelacent fraternellement, on extrait du fer, du cuivre, du charbon de terre. On y a aussi découvert plusieurs mines de sel. La Bavière rhénane fournit également ce fameux kirsch de « la Forêt-Noire » , qui a tourné à l'aigre depuis qu'il sort des alambics prussiens. Ce sont les soldats français qui ont fait sa réputation. Au temps de Louis XIV et de Napoléon Ier, les rieuses Bavaroises attendaient sur le seuil de leurs portes le passage des « gais Français » pour leur offrir et leur kirsch et leur cœur. Sur une des portes de la petite ville de Landau, fortifiée pas Vauban, on voyait encore en 1871 la devise de Louis XIV, avec un soleil éclairant un globe terrestre : Nec pluribus impar. Malgré son amour pour le siècle du grand roi, Louis II a dû obéir à un ordre venu de Berlin : il a fait gratter la devise et décrocher le soleil.
A la suite de l'occupation française, Landau perdit presque entièrement son caractère allemand. Un voyageur qui s'arrêta dans cette ville en 1830 écrivait : « Les habitants n'y savent plus leur langue; la génération actuelle parle français. Il est très-regrettable qu'on ait mis à Landau une garnison bavaroise : c'est une garnison prussienne qu'il fallait. »
Près de Zweibrûcken, un petit prince bavarois, nommé Charles, entretenait sur une montagne 800 chiens de chasse, 800 chats et 1,500 chevaux. Toutes les issues du Karlsberg (c'est le nom de la montagne) étaient gardées par des soldats. On y célébrait chaque année une fête de Diane, qui se terminait en fête de Vénus. Parmi les cabinets curieux du château du prince Charles, le plus innocent et le moins oriental était celui qui renfermait une collection de 1,000 pipes différentes.
Kaiserslautern, où je suis depuis hier, n'a ni cathédrale, ni palais, ni musée à montrer au visiteur. C'est une vieille ville qui s'est modernisée. Elle a troqué ses anciens remparts contre des rues alignées au cordeau, aux vitres bombées et aux contrevents verts ; elle a fait de son antique église une
garantie de paix(?) et que cette garantie serait ébranlées! nous négligions d'entretenir nos institutions militaires, . de façon à ce qu'elles puissent parer aux dangers éventuels. » (Très-vrai ! à droite et dans les rangs des nationaux-libéraux.)
remise à foin, et va prier dans un temple neuf, aux murs badigeonnés et aux tableaux qui proclament le siècle lumineux de la photographie et de la chromolithographie. Mais si Kaiserslautern n'a plus aucun attrait de curiosité par lui-même, les souvenirs historiques qui s'y rattachent en font cependant un séjour plein d'intérêt.
La course aux étymologies est un exercice amusant en voyage, a dit un spirituel touriste; un nom de ville, de montagne, de ruine, est une énigme que la géographie vous jette en passant, et on s'amuse à en chercher le mot. Kaiserslautern doit son nom à un château que Barberousse fit construire près du village de Lautern, au milieu des bois. Le grand empereur y venait oublier les soucis de la couronne dans les plaisirs de la chasse et de la pêche. La présence de la cour attira des nobles et des artisans; le village s'agrandit. Barberousse y fonda un hôpital et un couvent. Les paysans de Kaiserslautern vous racontent encore que chaque année, le jour anniversaire de la mort de l'empereur, l'ancien château renaît de ses ruines et s'élance majestueusement vers le ciel. 11 en sort un long cortège de spectres enveloppés de manteaux noirs et montés sur des chariots de feu. Le cortège traverse la ville à la nuit tombante, et rentre en toute hâte au château, comme emporté par un ouragan. On voit alors une grande lueur, puis tout disparaît.
Kaiserslautern fut assiégé par les Suédois et pillé par les Impériaux. A la suite de cette dévastation, la famine fut si grande que les hommes, dit la chronique de la ville, se tuaient les uns les autres pour se manger; le frère dévorait sa sœur décédée; la mère étranglait ses enfants. A Bergzabern, une jeune fille de onze ans tua un garçon de quinze ans et le mangea. Vers la fin de l'an 1644, les Impériaux quittèrent Kaiserslautern, et les Français prirent leur place. Ceux-ci rendirent la ville à son maître, le comte palatin Louis-Philippe. Après la guerre du Palatinat, Kaiserslautern fut donné en gage à Louis XIV. Pendant la guerre d'Espagne, le lieutenant-général comte de Dillon s'en empara de nouveau et fit prisonnière toute la garnison.
La Révolution française éclata. Nos armées avaient franchi le Rhin. Un soir la nouvelle se répand à Kaiserslautern qu'une colonne française approche. Aussitôt on ferme les portes de la ville, on se barricade, et l'on se berce du téméraire espoir d'arrêter l'ennemi. La nuit était venue, quand la colonne républicaine s'arrêta au pied des murs de Kaiserslautern et tira quelques coups de canon pour effrayer les habitants.
— Malheureux, dit à ses compatriotes un jeune homme nommé Gervinus, malheureux, que faites-vous? Vous n'arrêterez pas les Français, et ils incendieront notre ville.
Chacun comprit la maladresse qu'on venait de commettre, mais comment la réparer?
Gervinus tira ses concitoyens d'embarras et les sauva, en se glissant de l'autre côté des remparts et en allant mettre le feu à une grange qui couronnait la hauteur.
A ce moment, le général français s'avança pour faire les sommations d'usage : les portes s'ouvrirent toutes grandes, et les magistrats déclarèrent
Le monument de Luther à Worms.
qu'il était d'usage, quand un incendie avait lieu dans les environs, de fermer les portes de la ville.
— Vous êtes donc sorciers? répliqua le vieux général d'un air incrédule; vous savez à l'avance les incendies qui éclatent.
Il fit entrer ses troupes; elles campèrent dans les rues, et le lendemain on planta un arbre de la liberté autour duquel dansèrent Français et Allemands.
Une année plus tard, le 29 novembre 1793, Kaiserslautern fut témoin de la bataille que le jeune général Hoche livra au vieux duc de Brunswick, sur l'Osterberg. Le combat dura trois jours. Les Français, épuisés, luttant contre un ennemi deux fois plus nombreux, durent battre en retraite en laissant quatre mille morts.
Napoléon visita le champ de bataille en 1804, en compagnie de ses mare-
chaux et du maître forestier Rettig, qui lui servait de guide. Il se fit raconter toutes les péripéties de la bataille, et, se tournant ensuite vers son état-major, il lui expliqua les fautes que, selon lui, Hoche avait commises.
Kaiserslautern, capitale du Palatinat bavarois, est une ville libérale et protestante. Mais les gros bonnets du parti national-libéral ne fréquentent point les vulgaires brasseries démocratiques : ils se réunissent chaque soir autour d'une table spéciale de l'hôtel Karlsberg, où je suis descendu. Ils boivent des vins fins, mangent des filets de chevreuil à la confiture de groseille et jouent des pièces de vingt marcs. Ce sont des gens rubiconds et pansus. Des chaînes en chrysocale décorent leur gilet, et quelques-uns portent le portrait de l'ermite de Yarzin monté en épingle de cravate.
Il y a deux journaux à Kaiserslautern; l'un républicain, l'autre nationallibéral. Toutes les annonces officielles ont été retirées à la première feuille pour être données à la seconde. Yingt fois déjà le bureau de la presse de Berlin a fait des offres splendides au journal républicain; et pour punir son obstination dans les refus on vient de condamner son rédacteur à huit mois de prison. Le Volkspartei (parti du peuple ou parti républicain), que les victoires de 1870 avaient frappé d'un coup mortel, commence de nouveau à donner signe de vie. Il grandira avec le mécontentement que provoque le rggime prussien dans les classes populaires. De même que le parti socialiste, c'est la boule de neige qui peut devenir avalanche.
En me promenant dans la ville, j'ai remarqué que les femmes de Kaiserslautern portent des bas violets comme les évêques, et se mouchent dans leur tablier. On est plus avancé qu'à Berlin, où l'on se sert généralement du pouce et de l'index.
Le premier libraire de Kaiserslautern est en même temps marchand de couteaux; le second libraire vend des fruits secs et des caramels en même temps que les poésies de Schiller et les romans de M. Gustave Freytag.
Le théâtre de la ville ressemble à une grange. On raconte qu'un jour une voix cria du parterre aux galeries :
— Tas de bœufs, restez un peu tranquilles!
— Faites excuse, riposta un loustic; ici c'est la grange, en bas c'est l'étable. Les coulisses donnent dans la buvette. On y voit, pendant les entr'actes,
don Carlos partager un bock avec sa mère, Guillaume Tell présenter une saucisse à Gessler, le docteur Faust fumer une pipe, et Hamlet méditer sur un os de jambon. Longtemps, le premier acteur du théâtre de Kaiserslautern fut à la fois comédien et tailleur. La jeunesse dorée de la ville, — les fils des fabricants de papier et de poterie, — viennent ici conter fleurette aux Gretchen modernes, plus habituées à plumer des pigeons qu'à effeuiller des marguerites.
Worms vu de l'hôtel de la gare. — Les quatrièmes classes en Allemagne. — Une anecdote racontée par Schopenhauer. — Ce qu'on voit dans les hôtels bourgeois. — La femme en Allemagne. — Un descendant d'Hermann le Chémque. — La fête de Teutobourg. — Un concurrent de Guillaume Tell. — Le perroquet patriote. — Échos du tir de Stuttgard.
Je suis à Worms depuis une heure. C'est la ville des Niebelungen, de Charlemagne et de Luther. La poésie, l'histoire et la religion couronnent Worms d'une auréole éternelle. De la terrasse de l'hôtel où j'écris, en face de la gare, je vois des flèches de clochers, des tours gothiques, des pans de vieux remparts, des pignons pointus, des nids de cigognes ; et, quand je ferme les yeux, les abbayes défilent avec leurs bannières, les hommes d'armes se promènent sur les ponts-levis, le prince-évêque passe à cheval; le moyen âge est ici dans toute sa beauté décorative et pittoresque, et sa vivante image revient sans effort à la pensée.
Avant, je veux dire comment et en quelle compagnie je suis arrivé.
A Kaiserslautern, j'ai pris les troisièmes classes. Ce ne sont pas les dernières, car on trouve sur les chemins de fer allemands des quatrièmes classes dont les wagons, sans banquettes, ne diffèrent pas beaucoup de ceux du bétail. On se couche, on s'accroupit, on s'entasse comme des veaux. Ceux qui voyagent la nuit ont soin de prendre avec eux une couverture ou un matelas. N'était la crainte de voir se précipiter sur moi, par haine nationale, tous les animaux dont les chevelures teutonnes sont peuplées, j'eusse franchi le seuil d'un de ces wagons. L'intérieur en est original comme celui d'une posada espagnole. Les femmes, la tête de leur enfant sur les genoux, se livrent à des chasses sauvages ; étendus sur des sacs de paille, des paysans aux hautes bottes fument leur pipe en jouant aux cartes et en buvant de l'eau-de-vie.
Des gesellen, compagnons en tournée d'Europe, et qui ont marché toute la nuit, pansent leurs pieds blessés. Des conscrits en veste et pantalon de toile achèvent mélancoliquement un bout de saucisse paternelle. Des joueurs d'orgue et de cornet à piston, des harpistes, des montreurs d'ours, des mendiants nomades, grouillent dans un coin. On dirait une petite Cour des Miracles ambulante. Quels types, quels haillons, quelle crasse ! Et comme une bonne petite guerre — des villes à prendre, des maisons à piller, des banquiers et des pendules à arrêter — ferait bien les affaires de ces gens-là.
J'aurais voulu entendre les échos de cette misère, surprendre le cri de la bête. Ce n'est pas en voyageant en première classe, avec des Russes, des Anglais et des Américains, qu'on apprend à connaître le peuple allemand. Ce n'est pas non plus en descendant dans les hôtels de « premier rang » qu'on s'initie à sa vie, qu'on sait ses pensées et ses préoccupations, qu'on saisit ses désirs, qu'on comprend ses joies et ses souffrances. Ce qu'on voit aujourd'hui dans les premiers hôtels, ce sont des officiers sablant force Champagne, payable à la prochaine rançon. Chaque fois que le philosophe Schopenhauer était obligé d'y descendre, il plaçait une belle pièce d'or devant son couvert, et, enselcvant de table, il la remettait soigneusement dans son porte-monnaie. Des officiers qui avaient observé ce petit manège trois jours de suite voulurent en avoir l'explication : « Que voulez-vous? leur répondit-il, je suis un philosophe à la manière de Diogène, et j'ai fait vœu de donner cette pièce d'or à un pauvre, le jour où vous et vos collègues cesserez de parler de femmes et de chevaux; voilà dix ans que j'attends. »
Descendez, par contre, dans un modeste hôtel de second ou de troisième ordre, vous vous y trouverez au milieu de bourgeois, de philistins, d'industriels, de commis-voyageurs, de petits rentiers, de professeurs qui discutent leurs intérêts, parlent de la grandeur de l'Allemagne et du prix trop élevé de la choucroute, de l'abaissement de la France, des escargots, des Jésuites, des tourne-broches mécaniques, de Richard Wagner, des îles Frij, de l'immortalité de l'âme, du ballet de l'Opéra de Berlin; ils commentent les journaux et se déboutonnent sans gêne > jusqu'à ces deux derniers boutons auxquels on ne touche pas impunément : l'empereur Guillaume et M. le prince Otto de Bismarck. Le soir, les bons pères de famille de la ville, les conseillers auliques et secrets, les conseillers de légation et de rélégation viennent se régaler tout seuls dans le petit hôtel, tandis que leurs femmes et leurs enfants, laissés pieusement au logis, boivent du café de gland et mangent des pommes de terre. C'est ce que la vertueuse Allemagne appelle la «vie de famille ». Le Germain n'a pas encore compris qu'une femme est une compagne, une amie, et non une domestique et une esclave. Allez dans le Sud* allez dans le Nord, partout cette condition basse et cruelle
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faite à la femme vous frappe et vous révolte. A elle les durs labeurs. Elle se lève la première et se couche la dernière. C'est l'ancienne bête de somme, c'est la machine à laver, à coudre et à perpétuer l'espèce. Rien de plus. Dans les champs, les femmes travaillent nu-pieds ; dans les villes elles sont employées aux constructions et portent le mortier et les pierres. L'autorité de l'homme est ainsi agrandie, j'en conviens ; et le père est tout à la fois le chef et le juge. Aussi, il faut voir comme elles sont humbles, soumises, tremblantes, ces pauvres et douces créatures. Mais pour les enfants cette oppression du père est l'école du respect; un peu de schlague est toujours nécessaire à la race chez laquelle la force prime le droit.
On commence à vendre quelques journaux dans les gares allemandes ; le choix n'est pas grand ; on vous offre la Gazette de Cologne ou la Gazette de Francfort, — la première officieuse, la seconde démocratique. 11 y avait une quarantaine de personnes qui attendaient comme moi à la gare de Kaiserslautern l'arrivée du train, mais je fus seul à acheter un journal. On dit que les Allemands lisent beaucoup, c'est une erreur. En voyage ils dorment ou ils mangent, et chez eux, leur bibliothèque se compose en général des œuvres de Schiller et de Gœthe, et de quelques traductions de romans de Paul de Kock, d'après lesquels ils jugent toute la littérature française, ancienne et moderne. Je parle, bien entendu, de la classe bourgeoise, et non de cette caste de professeurs et de philologues, pour qui les presses d'Allemagne gémissent jour et nuit. Condamnés à lire eux-mêmes leurs propres ouvrages, ces malheureux deviennent chauves en quelques mois et meurent de bonne heure. Il est cependant une justice qu'il faut rendre aux Allemands : ils savent, comme les Anglais, organiser d'excellents cabinets de lecture, où les ouvrages les plus sérieux, l'histoire, la philosophie, la politique, ont une place presque aussi grande que la littérature d'imagination. Si les jeunes filles roucoulent des poésies langoureuses et des ballades aux étoiles à leur sortie du berceau, une fois cadenassées dans leur maison de détention domestique, elles acceptent courageusement la réalité, et ne cherchent pas à s'échapper avec des héros imaginaires. Elles lisent peu de romans, mettent la folle du logis au maigre, et se fortifient l'âme et le cœur par des lectures saines et consolantes.
Dès que je fus installé dans mon wagon de troisièmes je me disposai à lire la Gazette de Cologne avec toute l'attention que mérite un journal qui sert souvent de langea la pensée de M. de Bismarck. La Gazette de Cologne, propriété de la famille Dumont, dont l'origine française se perd dans les brumes du Rhin, est, depuis la guerre, le premier journal de Berlin. Mais jugez de ma déception ! on m'avait vendu un numéro vieux de quinze jours, et le train partait. Ces jolis traits de probité germanique se renouvellent
à chaque instant; l'an dernier, on m'avait glissé à Mayence, le 15 juillet, un Gaulois du 11 avril, et quatre jours après on me présentait, à Francfort, un Figaro du 21 juin. . -
— On vend sans doute, dans les gares, dis-je à mon voisin, les numéros de journaux que les voyageurs oublient dans les wagons...
Il me répondit par un sourire, tout en s'essuyant le front avec sa manche. Des mèches de cheveux rouges se dressaient comme deux cornes de chaque côté de ses tempes. Il portait un gilet à fleurs et une chaîne de montre à laquelle était suspendu un casque à pointe. Ses yeux étaient bleus comme les pervenches, ses joues roses et fleuries; il avait l'air de me dire : « Vous lirez quand même des choses très-intéressantes dans ce numéro trop âgé. »
Comme je ne me hâtais pas de comprendre, il ouvrit la bouche, une belle grande bouche comme celle d'un canon Krupp :
— Ce numéro est à garder, monsieur, me dit-il; il renferme le compte rendu de l'inauguration du monument d'Arminius.
— Quelle fête ! oh ! quelle fête ! exclama une voix de basse.
Et une grosse tête carrée, au nez épaté, aux sourcils touffus comme des buissons, se tourna vers nous. Je reconnus le type légendaire du patriote germain, que Heine a décrit tant de fois : « Il appartenait encore à ces temps patriotiques où la vermine vivait à souhait et où les coiffeurs couraient risque de mourir de faim : il portait une longue chevelure tombante, la barette d'un écuyer du moyen âge, un habit noir teutonique, une chemise sale qui servait également de gilet, et par-dessus un médaillon contenant quelques crins blancs du cheval de Blucher. »
— Vous avez été à Teutobourg? lui demanda mon voisin.
— Naturellement! Je fais partie de l'Association des guerriers de Bonn; nous y étions tous. Mille deux cents obus! ah! mes amis, quelle journée! Nous sommes arrivés à Detmold la veille, musique en tête, drapeaux déployés, en criant : « A. bas les Romains ! vive Hermann ! » Mais figurezvous que toutes les auberges étaient pleines; nous dûmes camper dans la rue. On nous envoya des tonneaux de bière, on nous apporta du bois, nous fîmes du feu, et nous dansâmes autour en chantant :
Was kraucbt da in dem Busch herum ?
Icli glaub, es ist Napolium.
Was hat er rum zu Krauchen dort ?
Drauf Kamraden, jagt ilia fort !
Napolium, Napolium,
Mit deiner Sache geth es Krumm!
Mit Gott drauf los, dann ist's vorbei Mit Seiner ganzea Kaiserei l.
« Napoléon, continua-t-il après avoir fredonné cette chanson si populaire au delà du Rhin, Napoléon, comme Varus, rôdait derrière le buisson, mais l'Hermann moderne, l'empereur Guillaume, a foncé sur lui et lui a tordu le cou. En entrant dans la forêt de Teutobourg, nous passâmes sous des arcs de triomphe dont les niches étaient ornées de soldats vivants, dans la pose immobile de statues de cire. Il y en avait qui chargeaient à la baïonnette, d'autres qui avaient l'arme au pied, ou qui assistaient, en tombant à genoux, au réveil de Barbarossa. On avait loué les arbres qui entourent le monument; il y avait des patriotes grimpeurs jusqu'au sommet des sapins. Enfin, l'empereur parut, il y eut un hoch qui dut faire tressaillir les ossements des Romains ; puis on joua la Wacht am Rhein, on chanta le Psaume d'Hermann, et l'on cria de nouveau : « Vive Arminius! Vive Guillaume! » C'était du délire. Et les télégrammes arrivaient à la file, de toutes les parties du monde. Les Allemands dispersés, se sont, ce jour-là, donné rendez-vous par la pensée sur le Grottenberg. Un télégramme de Richmond, en Amérique, était ainsi conçu : « Nos félicitations pour le 16 août. C'est aux Germains qu'appartient la puissance et la domination du monde. A notre valeureux ancêtre Arminius, le premier triomphateur de l'esclavage romain, trois fois hoch! » Un autre télégramme des Allemands qui résident à Rome portait : « Arminius expulsa les Romains du territoire germanique; aujourd'hui les Allemands réunis à Rome saluent Arminius. Les noires légions romaines marchent de nouveau contre l'Allemagne, mais nous avons notre Hermann qui prépare aussi auxcalotins leur forêt de Teutobourg. » Les voiles qui cachaient la statue tombèrent, et un hourra formidable sortit de cent mille poitrines allemandes. Arminius était là, devant nous, regardant du côté de Rome et de la France. L'empereur embrassa le vieux sculpteur Brandel et le ramena à Detmold dans sa voiture. Tenez, le voici, le sauveur de notre existence nationale ! »
Et l'homme à la longue chevelure détacha d'un cordon la médaille commémorative de la journée du 16 août.
Le Tropmann de la forêt de Teutobourg est coiffé d'un bonnet en peau d'ours, avec deux ailes de corbeau qui ressemblent à deux oreilles d'âne. On
1. « Qui rôde derrière le buisson? — Je crois que c'est Napoléon. — Qu'a-t-il donc à rôder par là? — Sus, camarades, tombez sur lui. — Napoléon I Napoléon ! le diable est dans tes affaires. — Tombez sur lui, Dieu est avec nous ! — Le voilà qui se sauve avec tout son Empire.
Une conversation dans la rue, à Worms.
lit la menace dans son regard farouche. Les lèvres sont cruelles comme celles du tigre; la barbe est inculte et crépue.
L'expression de cette tête, qui ne mesure pas moins de quinze pieds, du cou à l'extrémité de la coiffure, est un mélange d'insolence et de perfidie. On reconnaît bien là l'espion allemand, le traître qui a attiré ses anciens compagnons d'armes dans un guet-apens. C'est en vain que l'artiste a voulu donner un air de fierté courageuse à son héros, la nature a eu le dessus.
Une jaquette aux manches garnies de fourrure, des culottes en peau de daim et des bottes de hussard complètent le costume du « Libérateur » . Sa main gauche est posée sur un bouclier pesant vingt-trois quintaux, et il foule à ses pieds les aigles romaines et les faisceaux des licteurs.
La conversation fut ramenée sur la fête.
— On buvait, ce jour-là, nous dit le Teutoman, trois sortes de bière : la bière d'Arminius, la bière de Guillame et celle de Brandel. On avait élevé des tentes, et les oies rôtissaient en plein air ; le soir, on illumina la forêt avec des feux de Bengale et des lanternes vénitiennes, et les demoiselles des cafés-chantants de Berlin, venues en trains express, tinrent tous les échos éveillés par leurs couplets patriotiques... Il y avait du reste beaucoup de demoiselles de Berlin... Elles sont gentilles les Berlinoises... ah! ah!.«. Mais suffit, il y a des dames M...
« Nous, nous sommes rentrés à minuit à Detmold en chantant :
Was kraucht deim da im Busck herum?
Ich glaub, es ist Napolium !
Napo-po-po-lium !
Napolium !
Il battait la mesure sur ses cuisses.
A ce moment le train s'arrêta et les conducteurs crièrent : « Monsheim ! » C'est une petite station entre Worms et Hochspeier.
La porte de notre wagon s'ouvrit, et un superbe tireur tyrolien, monta en gloussant un joyeux jodel. Il portait un chapeau pointu bariolé de plumes, do fleurs et de cartes roses et blanches ; sa ceinture de cuir, avec son nom brodé, lui remontait jusqu'au milieu de l'estomac, et par respect de la couleur locale, il exhibait des jambes à moitié nues. Quand il eut pris place, les
1. Quelques jours après la fête, on lisait dans la Gazette populaire de Berlin: « Lis Louis, — à Paris, on dit les Alphonse, — avaient dirigé sur la forêt de Teutobourg des wagont remplis d'esclaves blanches; ces beautés peu sauvages, qui donnent une si haute idée de la hultur prussienne, chantaient et dansaient sous des tentes, au pied du monument d'Hermann. »
citoyens de Monsheim qui l'accompagnaient lui tendirent sa carabine, son sac, et un perroquet.
L'oiseau grimpa sur son épaule, et prenant l'attitude solennelle d'un pasteur berlinois en chaire, il ouvrit un large bec et se mit à crier : « Bismarck ! Bismarck ! »
— Bravo ! bravo ! exclama l'homme aux longs cheveux. Et une dame tira de sa poche un morceau de sucre qu'elle offrit au perroquet patriote.
Le Tyrolien, fier de l'effet produit par son oiseau, nous dit alors en le caressant :
— Ce sont les Allemands de Montevideo qui l'ont envoyé à Stuttgard pour être donné en prix aux tireurs. Il est bien intelligent, et il faut l'entendre crier : « Bismarck ! Bismarck ! » chaque fois que passe un pi"être. Il ne m'a manqué que deux cartons pour que je gagnasse aussi le chien « du pays ' » envoyé par la ville de Léonberg. Ah ! il y avait des prix bien curieux. Kréfeld a donné un manteau de velours rouge et une robe de soie ; Heidelberg un service à café; Strasbourg un bloc de chocolat pesant deux cent vingt livres ; Stuttgard une grande coupe en savon; Philadelphie un billet d'aller et retour pour F Exposition universelle; l'empereur, un bocal valant bien 15 thalers; M. de Bismarck un panier à dessert; le roi de Wurtemberg un service à café; la grande-duchesse Véra un gobelet qui a la forme d'une tête de cochon. Mais on ne peut pas tout avoir; nous étions sept mille tireurs ; il y avait sur le champ de tir cinquante cibles à cent soixante-quinze pieds de distance et cinquante-six cibles de campagne à mille cinquante pieds.
— On a dit que le cortège historique était très-beau, fit mon voisin.
— Il était superbe. La bannière de l'association des tireurs était portée sur un char de triomphe que traînaient quatre chevaux et que précédait un héraut d'armes ; quand elle a été remise au prince Eugène de Wurtemberg, et confiée a sa garde jusqu'au prochain tir, il a dit : « Je promets, au nom de la Souabe, de veiller sur l'honneur de ce drapeau. De même que nous nous rangeons aujourd'hui autour de lui, nous nous rangerons aussi autour du drapeau de la patrie, lorsqu'elle convoquera ses enfants pour une lutte sérieuse, et nous prouverons par nos actes que nous sommes un peuple uni, un peuple de frères. » Voilà un langage vigoureux. On aime à entendre de telles paroles sortir de la bouche des princes.
Le perroquet, qui s'était perché sur le chapeau du tireur, interrompit brusquement, en criant : « Ane-mann! Ane-mann! »
— Voyez la haute intelligence de cet oiseau, dit le Tyrolien; il a entendu le discours de M. Hanemann, au banquet qui a eu lieu le soir dans la « basi-