TYPES, MŒURS ET CARACTÈRES
Les rues et les passants. — Véhicules et cochers. — Le Munichois. — La brasserie Royale. — Quelques types. — Le plus heureux des hommes. — La bière, les brasseurs et les buveurs. — Gambrinus et Bacchus.
Munich est trop grand pour le nombre relativement restreint de ses habitants. Ses vastes places, ses rues spacieuses sont la plupart du temps désertes. Aussi l'Athènes allemande est-elle ennuyeuse comme Télémaque traduit en allemand. Je préfère le village, petit, gai, coquet, à ces grandes capitales prétentieuses et froides. Berlin a l'air d'une vivandière qu'un général heureux a mise dans ses meubles ; Munich ressemble à une comédienne sur le retour qui joue, différemment grimée et costumée, dans une pièce à tiroirs.
La vivandière lasse jusqu'à ses amants, et la comédienne manque de spectateurs. Il n'y a que les sables du Sahara qui soient aussi dépeuplés que certaines rues de Munich. Quand on passe devant les statues qui ornent ces décors grecs, gothiques, byzantins, on est tenté de les prier de descendre de leur piédestal pour animer un peu la scène.
Les véhicules vont avec une telle lenteur qu'on se demande s'ils craignent de réveiller la cité endormie. Toutes les demi-heures, on voit s'avancer une grosse voiture jaune, sans impériale, traînée par deux chevaux poussifs; on dirait d'une diligence de campagne qui a pris sa retraite : c'est un omnibus. On ne peut rien imaginer de plus fripé, de plus sale, de plus délabré. Les hommes y fument et les dames y mangent. Quelquefois on passe la bouteille à la ronde.
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Les fiecres sont à si bon marché qu'on en prendrait du matin au soir, si l'on n'était pas pressé. Le cocher munichois, à force de passer sous les Propylées et de conduire des Anglais à la Pinacothèque, à la Glyptothêque, et d'entendre parler de la Grèce, d'Athènes, de Thésée, s'est incarné dans le malheureux Hippolyte sortant des portes de Trézène :
Sa main sur ses chevaux laisse flotter les rfinis ; Ses superbes coursiers qu'on voyait autrefois, Pleins d'une ardeur si noble, obéir à sa vois, L'œil morne maintenant et la tête baissée, Semblent se conformer à sa triste pensée...
J'aime cependant mieux cet air penché et mélancolique de l'automédon munichois que l'expression si profondément canaille du cocher de Berlin.
Quand un équipage traverse Munich, c'est un événement. Les marchands accourent sur le seuil de leurs boutiques, et l'on entend toutes les fenêtres s'ouvrir.
Les seuls véhicules qui se suivent et se succèdent presque sans interruption sont les chars de brasseurs et d'autres grands chars qui viennent de la gare, chargés de verres à bière, ce qui prouve que le nombre de bocks que les Munichois se cassent sur la tête n'a pas diminué.
Les constructions grecques, italiennes, byzantines qu'on rencontre à chaque pas cadrent mal avec le type et la structure des habitants. L'architecture grecque est imposante et harmonieuse ; l'architecture italienne, élégante, nerveuse, flexible. Or les Bavarois sont ronds : figurez- vous des tonneaux ornés de bras et de jambes. On dit en allemand du Munichois : C'est un Bierfass (tonneau à bière) quand il se lève, et un Fassbier (tonneau de bière) quand il se couche. La tête du Munichois a la forme d'un entonnoir, elle "est évasée par le haut. Un voyageur allemand, le baron Riesbeck, qui visita Munich au siècle dernier, a laissé du Bavarois un portrait qui n'a pas vieilli. Le baron Riesbeck était un observateur sincère, et les Allemands d'alors ne parlaient pas de « vertu allemande » , ni de « sincérité allemande » , ni de « courage allemand » ,- comme s'ils avaient demandé à leur « bon Dieu allemand » un brevet pour Texploitatation spéciale de ces vertus. Il est vrai que, dans ce temps-là, s'il y avait des premiers moutardiers, il n'y avait pas encore de grands pendulùrs.
« Ce qui distingue à l'œil un Bavarois, écrit le baron Riesbeck, c'est sa tête, son menton pointu et son gros ventre. Plusieurs ont l'air de véritables caricatures. Ils ont les pieds courts, les épaules étroites, la tête grosse et le cou ramassé. Us sont lourds dans leur démarche, et leurs petits yeux annon-
cent en eux un grand fonds de coquinerie. Les femmes, en général, sont les plus belles créatures qu'on puisse voir. Elles sont, à la vérité, un peu épaisses, mais leur carnation surpasse celle des plus belles peintures... Dans la capitale, les deux sexes s'habillent ou du moins croient s'habiller à la française, car les hommes sont toujours trop amateurs de l'or et des couleurs mélangées ; les gens de campagne se mettent absolument sans goût. Le principal ornement des hommes est une veste large et longue, étrangement brodée, au-dessous de laquelle pend fort bas une culotte fort ample, apparemment pour donner du jeu à leur ventre, qui est la partie principale d'un Bavarois. Les femmes se parent ou se déguisent avec une espèce de justaucorps qui leur couvre la poitrine et les épaules et leur cache toute la gorge ; cette cuirasse est couverte de grains et de chaînes d'argent. Dans plusieurs endroits, la maîtresse de la maison porte un trousseau de clefs et un couteau pendus à sa ceinture et qui touchent presque à terre. » Frédéric II a porté le jugement suivant sur ses compatriotes : « Les Allemands, en général, sont des lourdauds; les plus stupides, parmi eux, sont les Bavarois. Les plus souples sont encore les Prussiens. Les Poméraniens sont naturels et rudes ; mais les Berlinois et les Brandebourgeois ne valent absolument rien... »
M. de Bismarck, qui se flatte d'être le continuateur de Frédéric II, dont il a adopté la politique retorse, pleine de trappes et de mensonges, a dit du Bavarois : « Le Bavarois est quelque chose d'intermédiaire entre l'Autrichien et l'homme ».
Enfin le Suédois Oxenstiern a défini le Munichois par cette phrase : « C'est une créature qui boit plus qu'elle ne peut porter, un tonneau qui con tient plus qu'il ne paraît. »
L'excès de la nouriture et de la boisson déborde, chez ce peuple, sur tout le corps. Il est bâfreur, glouton, avale-royaume. Il déjeune jusqu'à midi et il dîne jusqu'au souper. L'apoplexie et l'indigestion le déciment. Aussi, quelle énorme chose qu'un Bavarois au repos, dormant, bien repu! Cela forme un vaste amas de chair; on a comme une idée de l'homme préhistorique, de l'homme mastodonte, d'une race toute matérielle qui devait vivre côte à côte avec les mammouths, les plésiosaures, les icthyosaures, en se traînant sur le ventre.
Les plus beaux exemplaires de ce type à peu près unique en Allemagne se rencontrent dans la brasserie Royale.
La brasserie Royale est une auge où toute la population munichoise est à l'engrais.
Il est impossible de décrire la malpropreté de cet établissement séculaires les générations qui y ont bu, mangé et dormi se comptent par les couchede crasse qu'elles y ont laissées. A plusieurs reprises, les princes de Bavière
ont essayé de faire comme Hercule et de prendre le balai, mais la populace s'est ameutée ; les Munichois ne veulent pas qu'on touche à cette brasserie sacro-sainte : elle est à eux, et le roi n'est ici qu'un simple cabaretier. L'étranger n'y trouve pas de place; on lui permet de boire un broc dans la cour, mais on ne le laissera jamais s'asseoir à ces larges tables de bois, toutes gluantes de bière répandue, et sur lesquelles sont entassés des débris de repas apportés dans un morceau de vieux journal par les consommateurs eux-mêmes.
Le cardinal du Perron, qui appelait les Allemands « la nation la plus brutale, ennemie de tous les étrangers, des esprits de bière et de poêle », disait qu'on reconnaissait immédiatement un Allemand devant un verre de vin ou de bière dans lequel une mouche est tombée. L'Italien renvoie le verre; le Français ôtela mouche; l'Allemand avale le verre avec la mouche.
— Mon Dieu, que c'est donc sale ici! s'écria un jour un Viennois qui entrait pour la première fois dans la brasserie royale.
— Oui, oui, répondit un buveur, c'est un peu simple, mais il faut que cela reste ainsi pour qu'on continue à nous servir de la bière royale. -
11 n'y a ni garçons ni biermamzel (demoiselles qui servent la bière). A la brasserie Royale, chacun doit se servir soi-même. Comme les brocs sont toujours en circulation, il faut d'abord se mettre à leur recherche. Le plus simple est de se placer derrière un buveur et d'attendre qu'il parte ou qu'il s'endorme. Mais quelquefois il se réveille en sursaut et il défend son broc comme un fils qui défend sa mère. Quand vous avez un broc, vous allez le rincera la fontaine, puis, après avoir eu soin de prendre son numéro, vous le placez sur le comptoir. Au bout d'une minute, les brocs vides reviennent pleins, et l'on se bouscule pour retrouver chacun le sien. Les marchandes de radis, les marchandes de petites saucisses et de morceaux de schwartzbrot (pain noir) viennent vous offrir leur mangeaille peu appétissante. A dix-huit ans, ces marchandes étaient les Athéniennes du quartier grec de Munich : aujourd'hui, chargées de misère et d'infirmités, elles vous disent comme la îorette vieillie de Gavarni : « Charitable môsieu, Dieu préserve vos fils de nos filles!» •
Mais laisser les gens se servir eux-mêmes, cela a son inconvénient. Je n'en veux pour preuve que l'avis suivant, que je trouve dans le numéro du 30 novembre 1875 de la Suddeutsche-Presse de Munich : « Ou sont les douches à bière? (Wo sind die Masskruger?) Dans la période des vingt-deux derniers jours du mois, 300 cruches à bière ont été enlevées de la brasserie Royale. M. Hartl prie ceux qui les ont de bien vouloir les lui revendre à 6 kreutzers pièce ; il promet de ne faire aucune question indiscrète sur la provenance de ces brocs. »
Les princes allemands déposent leurs hommages aux pieds du roi de Rome. (Épisode de la Danse des Morts de Kaulbach.)
C'est à la brasserie Royale qu'on trouve la collection la plus complète de Munichois de vieille souche, Urmùnchner. On rencontre à la même table le greffier du tribunal, avec sa calotte de drap, ses cheveux hérissés sur le front et sur la nuque, son binocle à cheval sur le bout du nez, sa bouche qui fait la moue et son menton en talon de galoche. De sa cravate de soie noire, roulée comme une corde autour du cou, jaillit un col à la pointe
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Ha! ha! ha!
0 Jérum, Jérum !
Jérum !
Jadis on promenait un bouc enrubanné dans les rues de Munich ; les étudiants qui le conduisaient tenaient des discours humoristiques à la foule, — puis passaient le plat.
Le salvatorbier est le précurseur du bockbier. On sert le salvator quinze jours avant le bock ; on l'appelle aussi Zacherloel (huile de Zacherl) ou Gott Vater Bier (bière Dieu le Père). Quand le couvent qui la brassait fut supprimé, le privilège de faire de la bière de salvator fut octroyé à un brasseur nommé Zacherl. Le bourgmestre de Munich vient en personne et à cheval boire le premier verre de salvator. Le dernier jour, quelques heures avant qu'on ne livre au public la dernière chope de salvatorbier, on voit arriver des bandes de musiciens armés de harpes, de violons et de clarinettes ; ils jouent la Salvatorwalzer que les buveurs dansent en hurlant :
Gut'n Morgen, Herr Fischer, Herr Fischer, gut'n Morgen.
la! ia! Hinum, herum, llinum, herum, hinum!
Jetz muss ma, jetz muss ma,
Jetz muss ma fort.
Au weh! au weh! jetz muss ma fort.
— Bonjour, monsieur Fischer, — Monsieur Fischer, bonjour. — Oui, oui, hinum, etc. — Maintenant il faut s'en aller. — Il faut s'en aller, ô douleur! ô malheur! etc.
En français, cela s'appelle d'un mot vulgaire, mais énergique, une scie.
Cette bière, que le Bavarois s'ingurgite du matin au soir, le rend gras, lourd, renfrogné et brutal. Dans les brasseries, les conversations roulent généralement sur la mangeaille, on y dévore et on y boit plus qu'on ne parle. C'est un jeu de mâchoires non interrompu ; on dirait qu'elles sont mises en mouvement par un moteur à vapeur. Il n'y a un peu d'animation que lorsqu'on parle de la France où l'on a vécu, en 1870-1871 « comme des dieux » . Quand il y a trop d'alcool dans la bière, l'étranger risque d'être insulté. Un de mes amis entra l'été dernier dans une brasserie où il s'avisa de parler français. Tout à coup un colosse de six pieds se lève, et s'approche de lui : « Je vous défends de parler français, » hurla-t-il. Une vive contestation s'engage ; le colosse déclare qu'il est officier, et menace le franzmann de le faire « empoigner» par la patrouille. Cette haine contre la France, que la Prusse entretient partout, de l'école jusque dans les brasseries, est, ainsi
qu'un écrivain le constate avec raison, le meilleur dérivatif aux fâcheuses velléités qu'ont les Allemands de s'occuper de leurs petites affaires intérieures et de critiquer leur gouvernement.
La vénération du Bavarois pour Gambrinus et Bacchus date de loin. La chronique de la petite ville bavaroise du Memmingen rapporte qu'en l'an 1448, les cabarets de la ville n'eurent plus de vin. Le Sénat envoya une députation solennelle chez les vignerons du Neckar pour se procurer à boire. A l'approche du chariot chargé de tonneaux, les citoyens se rendirent en procession au-devant de lui, avec des tambours et des drapeaux, et l'on alluma un grand feu de joie, autour duquel l'on dansa en faisant des libations.
L'Allemagne a-t-elle un caractère national? — Berlin et Munich. — La race du Nord et la race du Sud. — Antipathies entre les deux races. — Anecdotes. — Le langage des députés et de la presse avant et après la guerre.
L'Allemagne, quoique unifiée depuis quatre ans, n'a pas de caractère national proprement dit. Berlin s'est arrogé le titre de capitale de l'empire ; au fond, c'est encore la capitale de la Prusse. Munich est restée la capitale de la Bavière ; Dresde, la capitale de la Saxe ; Stuttgard, la capitale du Wurtemberg. Hambourg est une capitale décapitée par la Prusse, elle porte sa tête comme saint Denis, et cette tête pense et parle encore. Les caractères provinciaux ou particulaiistes, si l'on peut employer ce mot, se retrou vent partout. « Il est certain que l'Allemagne, pour diverses raisons, a dit l'auteur de V Allemagne politique, est difficile à connaître. D'abord c'est, avec la Suisse, le seul pays où l'esprit local, si puissant autrefois, subsiste dans toute sa force. Si l'on entend par capitale une ville petite ou grande où se concentre comme dans un foyer l'esprit général d'une société grande ou petite, l'Allemagne est le seul pays qui ait plusieurs capitales ; elle en a presque autant que de villes. Un poëte s'est demandé dans une chanson célèbre quelle était la patrie des Allemands ; il aurait dû répondre : La rue où il est né. L'Allemand est homme de clocher, et longtemps encore le bourgeois primera en lui le citoyen. C'est précisément pour cela qu'il est cosmopolite, qu'il se résout facilement aux lointaines migrations. Une fois sorti de l'ombre de ses murailles natales, peu lui importe où il va. Que le Francfortois s'établisse à Berlin ou au Brésil, il n'y sera pas chez lui. Telle cigogne badoise ou bavaroise s'en va passer ses hivers en Egypte ; ne détruisez pas le nid qu'elle s'est construit au sommet du clocher qu'elle aime ; ce nid, pour elle, c'est l'Allemagne, et, si elle ne le retrouve pas, elle
se croira toujours en Egypte. Dernièrement un journaliste prussien de méchante humeur reprochait aux bourgeois de Hambourg le peu d'enthousiasme que leur inspire la grande cause de l'unité nationale ; il ajoutait, non sans quelque dépit, que pour le Hambourgeois il n'y a que deux choses : Hambourg et le monde. A ce compte, toutes les villes allemandes sont des Hambourg : grand embarras pour l'étranger qui veut connaître l'esprit allemand, où ira-t-il l'étudier? A Francfort, à Dresde, à Munich ou à Stuttgard ? »
Le caractère prussien qui domine aujourd'hui dans la politique n'est pas le caractère allemand; car la Prusse n'est pas une nation, c'est un système. Le royaume de Prusse, a dit un Prussien, est une espèce d'horloge qui s'arrête dès qu'une roue est dérangée. Une fois le mécanisme détraqué, le caractère politique actuel disparaîtra. La situation présente des divers États de l'empire rappelle le petit Poucet et ses frères dans la maison de l'ogre.
Quand il s'agit des Allemands, il faut faire comme les médecins, il faut distinguer. Ce qui s'applique à telle province ne s'applique pas à telle autre ; l'individualisme n'est nulle part développé comme au delà du Rhin, et les efforts de M. de Bismarck et de ses fidèles nationaux-libéraux tendent précisément à détruire cet esprit local pour arriver à une unité de mœurs, d'idées et d'institutions dont Berlin seul réglerait la marche.
Entre les Allemands du Sud et les Allemands du Nord, la différence est presque aussi grande qu'entre les Italiens et les Anglais. Il y a contraste dans la nature et contraste dans les mœurs, contraste dans la religion , les idées et le caractère. Le Nord a d'autres origines, d'autres traditions, un autre tempérament. Aussi le mariage de la Bavière avec la Prusse, célébré à Versailles en 1871, est-il un mariage de convenances politiques fort mal assorti, et la Bavière, si elle l'osait, plaiderait en séparation.
Cassel qu'on peut prendre pour le point de limite entre les deux zones du Nord et du Sud, est une ville italienne; non-seulement Stuttgard est italien d'aspect, mais oriental, avec ses jardins merveilleux de la Wilhelma.
L'Allemagne du Nord, comme l'Angleterre, est un pays côtier. Les sables du Brandebourg ressemblent à une prolongation du rivage de la mer; et il y a du pirate dans le Prussien. Son pays est trop pauvre pour le nourrir; il doit forcément prendre ailleurs, envahir ou émigrer. La guerre est pour lui une industrie.
On sait comment il a traduit la devise : « Ora etlabora. Prie, travaille et prends. » Il a pris de tout temps, et il prendra encore beaucoup, jusqu'à ce qu'enfin l'Europe mette toute sa gendarmerie à ses trousses.
Dans le Sud, où le sol est fertile, où le vin est abondant, où le houblon
et la pomme de terre fleurissent, le peuple n'a pas ces instincts de rapine. Il boit, fume et s'engraisse sans souci. C'est le ventre. Le Nord, c'est la tête. Le paysan bavarois est un grand seigneur en comparaison des pauvres diables qui grattent le sable du Brandebourg. Il s'en va au marché en char attelé de deux chevaux, tandis qu'en Prusse , ce sont de malheureux chiens, mourants de faim, qui traînent à la ville les maigres produits d'une nature marâtre.
Dans le Nord, il n'y a pas de cathédrales, mais il y a des casernes et des arsenaux. Dans le Sud, la plus belle maison du village est l'auberge; dans le Nord, c'est l'école.
Et les sentiments religieux. Le protestant du Nord est sceptique ou rationaliste. Il considère la vie comme un accident, il en fait bon marché; la mort est pour lui une transformation plutôt qu'une transition. Sur le champ de combat, le soldat prussien ne connaît pas l'héroïsme ; il reste impassible et meurt dans le rang, comme si la bataille était une parade. Il sert l'État, il obéit; en mourant, il fait tout simplement son devoir. Les gens du Sud se démènent et crient; ils sont Italiens ou Espagnols sous ce rapport, et pour eux l'autre monde, le paradis, est un lieu où « l'on s'amuse d'une façon vraiment exquise, où l'on a tous les divertissements possibles; où l'on passe tous ses jours dans la joie et les plaisirs, absolument comme Dieu en France. On dîne du matin au soir; les volailles rôties volent çà et là, la saucière au bec, et se sentent très-flattées lorsqu'on veut bien les prendre ; des tourtes au beurre, dorées, poussent droites comme des tournesols; partout des ruisseaux de bouillon et de vin de Champagne ; partout des arbres auxquels flottent des serviettes; on mange, on s'essuie la bouche, et l'on mange de nouveau sans se fatiguer l'estomac1. » Le monde futur des hommes du Nord est tûut philosophique, c'est la fin des joies et des souffrances.
Attablez-vous dans une auberge de campagne, en Bavière, on vous servira des repas de prince. On trouve du bordeaux dans les hameaux les plus reculés de la monarchie, et l'aubergiste vous apporte, à la fin du dîner, un journal pour emporter les côtelettes, le jambon et le fromage que vous n'avez pas finis 2. Dans le Brandebourg, on fera bien de prendre des provisions de voyage avec soi.
Les Fligende Blxtter de Munich représentaient après la guerre un officier prussien, maigre et efflanqué, qui rencontre un capitaine bavarois dont le