L USINE KRUPP
Essen à cinq heures du matin. — Les ouvriers de M. Krupp. — Son véritable secret. — Le district ouvrier de Dortmund. — La crise industrielle.
On m'avait dit : « Partez le soir pour arriver à Essen au point du jour ; vous assisterez à un spectacle qui vous intéressera. » J'ai suivi ce conseil et j'ai surpris la petite ville au moment où elle s'éveillait. Les portes et les magasins s'ouvraient simultanément, et les rues offraient le pittoresque aspect d'un camp après que la diane a battu. Des hommes débouchaient de tous côtés et semblaient sortir de terre. Tout ce noir fourmillement marchait dans la direction de l'ouest, où d'innombrables cheminées se dressaient dans les brumes du matin.
Pas un cri, à peine un chuchotement dans le défilé de cette caravane dont les pas résonnaient presque en cadence sur le pavé.
C'étaient les ouvriers de M. Krupp qui se rendaient au travail.
Je fus pris dans le tourbillon et entraîné, malgré moi, jusque sur le seuil de l'usine. Là les pompiers à casquette rouge qui font sentinelle, et dont l'œil est habitué à la plus active vigilance, m'arrêtèrent et me dirigèrent vers la loge du portier, oùj'attendis que le flot eût passé.
Chaque ouvrier décroche en entrant, d'une immense table noire, un jeton de métal qui porte son numéro. Il remet ce jeton au chef d'atelier, le reprend en sortant le soir, pour le jeter dans une boîte qui a la forme d'une grande boîte aux lettres, et le retrouve le lendemain à son ancienne place. De cette façon, nul n'échappe au contrôle.
Les ouvriers de l'usine Krupp sont soumis à une discipline toute militaire. On les divise par escouades qu'un sous-chef commande ; on les réunit aussi sous la conduite d'un seul contre-maître, et les ateliers sont autant de camps retranchés où le voisin ignore ce qui se passe. Il n'y a pas d'ouvrier qui ait visité en entier l'usine dans laquelle il travaille.
M. Krupp a si peur qu'on surprenne le secret de sa fabrication qu'il a entouré ses États d'une véritable muraille de la Chine sur laquelle on lit, partout répétée, cette inscription en trois langues : Le public est avisé qu'en demandant à voir rétablissement il s'expose à un refus.
Le secret de M. Krupp est cependant plus ou moins connu. On sait que si son acier fondu est supérieur aux autres aciers, c'est aux puissants engins qui le façonnent, aux soins extrêmes qui président à sa fabrication, à des expériences sans cesse renouvelées, à une longue suite de préparations coûteuses et patientes, surtout à son élite de contre-maîtres, de chimistes et d'ingénieurs, qu'il le doit. Un Autrichien, le général Uchatius, vient défaire à Vienne des canons en acier fondu, système Krupp, qui, dit-on, peuvent rivaliseravec ceuxde l'usine d'Essen, ce qui montre qu'on arrivera sinon à fabriquer mieux, du moins tout aussi bien. Je parle, bien entendu, des pièces de campagne; car il n'y a que les marteaux-pilons de M. Krupp qui soient capables de forger des canons de siège comme celui dont on s'est moqué à l'Exposition de 1867.
On m'avait donné une lettre très-chaleureuse pour un jeune homme sorti l'an dernier de l'Ecole polytechnique de Zurich , et que le « roi du fer » a attaché à la section scientifique.
— A quelle heure pourrai-je voir M. X...? demandai-je au portier.
— A neuf heures.
Il était six heures et demie; je rentrai en ville.
Essen n'est pas joli. Toutes les façades des maisons sont sales et enfumées, et je ne sais rien de plus triste que les nouveaux boulevards, sans animation, sans passants. La vie tout entière est concentré dans l'usine.
La petite cité qui fait surtout parler d'elle sur les champs de bataille appartenait autrefois à une riche abbesse ; la Prusse chassa l'abbesse et prit la ville en 1815, mais la population est restée foncièrement catholique. On ne voit, aux vitrines des papetiers, que des porlraits de Pie IX , des images de saints et des brochures contre la politique religieuse de M. de Bismarck. J'ai remarqué beaucoup de magasins de chapelets, de cierges, de petits anges de porcelaine en extase, de religieuses cloîtrées dans des coquilles, de moutons tout constellés d'étoiles d'or, etc. La cathédrale est digne de ses sœurs des bords du Rhin et remonte à l'an 998. Elle a été restaurée en 1855.
Les dix mille ouvriers que l'appât d'un meilleur salaire a attirés de
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toutes les parties de l'Allemagne vivent à Essen complètement en dehors des querelles religieuses et politiques. L'an dernier, quelques meneurs nationaux-libéraux ayant cherché à expulser l'élément catholique de l'usine, M. Krupp rassembla ses sujets et leur tint ce discours : « Je neveux pas que les discordes religieuses pénètrent chez moi; il n'y a pas ici d'autre religion que celle de l'honnêteté et du travail. Voilà, du reste, quarante-huit ans que je suis à la tête de cet établissement, et je dois avouer, quoique protestant, que j'ai toujours eu plus d'ouvriers catholiques ; je n'ai pas remarqué de différence entre eux et les autres sous le rapport de la conscience et des aptitudes; je dirai même que c'est à leur persévérance que je dois une partie du succès de mon entreprise. »
M. Krupp a raison; ce n'est pas l'ouvrier sincèrement religieux qui organise les grèves et fomente les troubles.
Essen' n'est en réalité qu'un quartier de cette immense cité ouvrière qui couvre tout le bassin houiller de Dusseldorf à Dortmund, et qui compte 30,000 habitants par lieue carrée. Avant la guerre, et immédiatement après la rosée des milliards, plus de cent train de marchandises sillonnaient chaque jour les voies ferrées qui réunissent Dusseldorf, Essen, Elberfeld, Duisbourg, Mulheim, Solingen, Oberhausen; aujourd'hui, après une orgie de production folle et de spéculations insensées, la plupart des fabriques et des établissements manufacturiers de ce grand district ont subi le contrecoup de la crise berlinoise, et Krupp lui-même a dû, le 1er janvier 1875, réduire de 16,000 à 8,000 le nombre de ses ouvriers.
Dans le district de Dortmund, en particulier, la Compagnie pour la construction des ponts a congédié 350 ouvriers, l'Association minière 165, et la Compagnie Schwerk-Menden a réduit les salaires. Les hauts- fourneaux de la Compagnie New Schottland sont éteints, et, comme conséquence, les ouvriers des mines de Stockte et Scheerenberg sont congédiés ; de même, la Compagnie minière d'Eirenstein a suspendu son exploitation. La fabrique de wagons la Westphalia, les ateliers de lainage de Funke et Elbert, la Compagnie par actions pour la construction du matériel des chemins de fer, les ateliers de fonte d'acier de Hagen et les forges de Hagen-Grùnthal n'ont presque plus de travaux. La Russie, qui achetait beaucoup en Allemagne, se fournit maintenant en France et en Angleterre, où les matières premières et la main-d'œuvre sont à meilleur marché. A Berlin, l'usine Wœhlert qui occupait, après la guerre, 1,300 ouvriers, n'en occupe aujourd'hui que 300; il y en avait 2,140 dans l'usine Pflug; ce chiffre est descendu à 600. Dans la grande usine métallurgique de Bœrzig, on ne travaille plus que de huit heures et demie du matin à quatre heures du soir. Enfin on estime que les usines de
Vue de l'usine
>p, à Eàaen.
Berlin ont congédié plus de 7,000 ouvriers cette année. Voilà des faits contre lesquels l'éloquence de M. de Bismarck ne pourra rien.
Jamais la grande foire des laines qui se tient à Berlin n'a été aussi peu animée que cette année. Et cependant ce marché passe pour le plus considérable de l'Allemagne. C'est par caravanes qu'arrivaient autrefois les marchands; les petites hôtelleries étaient pleines, on y faisait grasse lie, on chantait, on buvait, on mangeait, c'était une semaine bénie et attendue avec impatience par toutes les Belle-Hélène de la capitale de « la crainte de Dieu et des bonnes mœurs ». Aujourd'hui, plus de rires, plus de chansons, plus de fêtes mythologiques, plus d'écus !
Au lieu de 64,,000 quintaux de laines, — chiffre habituel, — il n'en est arrivé que 40,000 à Berlin.
La pénurie est si grande et si générale qu'une souscription en faveur des inondés de Naumbourg, en Saxe, n'a donné qu'une somme dérisoire, quelques centaines de francs à peine. Ajoutez à tous ces embarras la perspective d'une crise monétaire. L'or devient introuvable. Les billets montent comme une marée. L'or et les billets français font prime.
Dans le rapport de la chambre de commerce de Dusseldorf pour 1874, on trouve cet aveu, qu'il est superflu de commenter : « L'année 1873 avait déjà été excessivement funeste à notre industrie et à notre commerce; et, dans notre précédent rapport, nous exprimions la crainte qu'une amélioration de notre situation ne fût pas possible de longtemps. Or nous sommes obligés d'avouer que 1874 a justifié nos appréhensions. Les pertes subies par la fortunenationale sont énormes ; elles doivent dépasser lemontant de cinq milliards, que la France a payés comme indemnité de guerre. »
Elberfeld, ainsi que Dusseldorf, faisait jusqu'à ces deux dernières années une concurrence fort préjudiciable aux fabriques de soieries et de velours de Saint- Etienne et de Lyon. Ce printemps, les fabricants d'Elberfeld furent si convaincus que la guerre allait de nouveau éclater entre l'Allemagne et la France, qu'ils refusèrent une commande anglaise de 25 millions, dans la crainte de ne pouvoir tenir leur engagement; l'Angleterre s'adressa alors à Lyon.
La plupart de ces industries de la province rhénane sont d'origine française; elles ont été créées par des Bouennais, victimes de la révocation de l'éditde Nantes.
Solingen complète Essen : on y fabrique les armes blanches, les casques, les cuirasses. Les meilleures lames de Tolède sortent des ateliers de Solingen ; et c'est à Solingen que les pachas commandent ces superbes cimeterres damasquinés, ornés de pierres précieuses, avec lesquels ils tranchent la tête des sultanes infidèles, sans avoir toutefois jamais pu trancher la question
d'Orient. Si l'usine Krupp fond sans se presser 100 canons par semaine, et en livre au moins 5,200 par an, les ateliers de Solingen fabriquent chaque année 800,000 sabres et baïonnettes. Des commissaires spéciaux sont chargés par le gouvernement impérial d'éprouver la solidité et l'élasticité de chaque lame qui sort de la fabrique.
De quelque côté qu'on tourne ses regards, on n'aperçoit que de lourdes locomotives qui viennent, partent ou se croisent; çà et là s'élèvent des collines toutes noires, formées par la houille amoncelée ; et puis partout des cheminées, hautes et droites comme des obélisques, montent dans une atmosphère grise, pleine d'un brouillard de suie. A gauche, couvrant un espace de quarante hectares, une agglomération de constructions babyloniennes, des tours énormes comme celles de Nuremberg, et une muraille plus élevée et aussi épaisse qu'un rempart. C'est la sombre résidence du « roi du fer », M. Krupp, le collaborateur de M. de Moltke et le grand pourvoyeur de la mort.
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VOYAGE AU PAYS DES MILLIARDS itt
Conment j'ai pénétré dans l'usine. — Détails techniques. — La coulée. — La tour à eau. — L'usine à vol d'oiseau. — Le marteau-pilon de cent mille quintaux. — M. Krupp. — Comment la Prusse consolide la paix.
Le portier de l'usine m'avait dit : « Revenez à neuf heures. »
Je fus ponctuel comme un soldat.
Ma lettre fut transmise par un garçon de service à M.***; dix minutes" après, il arrivait lui-même et, me prenant par le bras, car nous sommes du même âge, il m'entraînait dans la cour.
■*- J'ai le droit, me dit-il, de vous introduire dans ma section, où vous ne verrez rien; cependant nous obtiendrons peut-être l'autorisation démonter èUrla tour à eau, du sommet de laquelle on embrasse la fabrique entière. C'est tout ce que je puis faire : à vous de bien regarder en passant, car nous allons longer la halle où se font les grandes coulées, Le nombre des creusets est porté aujourd'hui à 1,500, etl'usine fabrique 130 millions de livres d'acier par an. On débite une quantité de fables sur les moyens employés pour obtenir cet acier, dont la dernière guerre a établi la supériorité incontestable. Tout le secret consiste dans le choix des matières premières et le coupage des minerais qui donnent la fonte. M. Krupp a acquis en Espagne les meilleures mines de l'Europe : il en transporte le minerai sur ses propres navires, et les wagons de l'usine le conduisent jusqu'aux fours à puddler. C'est par une décarburation graduelle et méthodique de la fonte, et en la retirant du feu encore chaude pour la soumettre au martelage et au laminage, qu'on obtient l'acier. Ces deux opérations en expriment le laitier, et, en rapprochant les molécules, donnent à l'acier une homogénéité qui empêche les éclatements. Notre acier est très-pur, il est uni, serré, d'un beau grain, il n'a
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pas de paille, et sa force de résistance dépasse celle des aciers de Sheffield et de Bessemer. Quand nous avons obtenu l'acier puddlé, nous ajoutons dans le creuset, pour créer l'acier fondu, des morceaux d'un fer spécial provenant d'un minerai particulier et qui se carbure lui-même; le fer, si infusible quand il est seul, se fond parconséquentavec l'acier et s'y mêle intimement. Nous avons alors cet acier fondu qui a fait la réputation de M. Krupp, et celle de ses canons. Cet acier spécial permet de couler d'une seule pièce les plus gros canons. L'Angleterre, au contraire, fabrique ses pièces monstres en soudant ensemble plusieurs rouleaux ou cylindres de fer forgé; le système anglais ne connaît pas de limite dans les dimensions, mais il n'offre pas la même solidité.
Nous étions arrivés, en traversant un préau sillonné de rails, encombré d'engins et de débris, plein de barres d'acier et de machines, tout près de la halle des grands coulages. Le long des murs s'ouvrent les fours incandescents dans lesquels reposent les creusets. Des cyclopes à demi nus, le corps protégé par un tablier de cuir, constataient, à l'aide de longues tiges de fer, l'état de liquidité du métal. La réverbération est si forte que, même à la distance où nous étions, nous portâmes involontairement la main devant nos yeux.
— Arrêtons-nous un instant et faisons semblant de causer, me dit mon introducteur; la coulée est prête. Pour qu'elle soit bonne, il faut que le ruisseau d'acier fondu arrive assez chaud et sans arrêt dans le moule, afin qu'il s'y solidifie d'une manière homogène.
Nous entendîmes un coup de sifflet.
— C'est le signal. Regardez.
Je vis tous les ouvriers à leur poste ; ils étaient environ 800. Les uns se tenaient près des fours comme des artilleurs à leurs pièces; les autres, divisés par escouades, étaient armés de pinces.
Nous entendîmes un commandement qui fut répété, dans toute la halle, par les contre-maîtres.
Aussitôt, les fours sont découverts; l'ouvrier conducteur de la fusion saisit le creusetavec une pince, dont il accroche la tige recourbée à une barre de fer que lui présentent deux ouvriers qui la portent sur leurs épaules. Ceuxci déposent le creuset à quelques pas derrière eux. D'autres ouvriers , marchant militairement, deux par deux, l'enlèvent, au moyen d'une pince double, et versent le creuset, retenu par sa ceinture de fer, dans un des canaux qui leur est assigné. Le métal brûlant s'écoule vers la cuvette, en passant par le récipient qui en régularise la descente.
Les ouvriers jettent alors leur creuset vide dans les caves, par un entonnoir; ils trempent dans l'eau leurs instruments et les longues manches de
Manœuvre c
toile avec lesquelles ils se garantissent les mains et les bras ; puis ils vont se remettre en rang, à la file les uns des autres.
Toutes ces manœuvres, qui demandent infiniment de précautions et surtout du sang-froid, se font avec une précision admirable et au milieu du silence le plus complet. On n'entend que les commandements et les cris d'appel poussés par l'équipe pour avertir les chauffeurs, qui se tiennent dans la galerie souterraine, de découvrir les creusets.
— Dans deux heures, me dit mon guide en me conduisant plus loin, le liquide sera condensé. On attachera le bloc avec des chaînes, on l'enlèvera avec une grue, et la grue, placée sur des rails, l'apportera dans l'atelier spécial où il doit être travaillé. Les lingots qui ne sont pas destinés à être immédiatement martelés sont placés dans la vaste halle que vous voyez làbas ; on ne les laisse pas entièrement se refroidir, et, pour leur conserver le calorique nécessaire jusqu'au moment de leur emploi, on les couvre avec du frasil, dont la combustion très-lente les conserve comme dans une espèce de bain- marie.
— Quelle est la dimension ordinaire des lingots?
— Elle varie entre 60 et 37,000 kilogrammes... Mais nous voici à la tour; attendez-moi, je vais parler au gardien.
En ce moment — il était dix heures — je remarquai un grand va-et-vient de gens qui portaient de grands brocs de café fumant. C'est la boisson favorite des fondeurs et des forgerons d'Essen, et celle qui les soutient le mieux dans l'atmosphère torride où ils vivent. Ils en boivent trois ou quatre fois par jour, à des heures réglées. Mon introducteur revint et m'annonça du geste que nous pouvions monter.
La tour à eau est une construction octogone de soixante mètres de hauteur; elle renferme à son sommet un réservoir de cent cinquante tonnes. L'eau, qui est amenée au pied de la tour par des canaux de six kilomètres, provient des grands lacs artificiels formés par l'épuisement des mines de houille. Des pompes à vapeur font monter cette eau dans la tour, et, une fois dans le réservoir, elle est chassée par son propre poids dans toutes les directions de l'usine.
J'ai compté 180 marches jusqu'à la lanterne de la tour. On se croirait au haut d'un phare. L'horizon est brumeux comme celui de la mer; les pentes sombres et boisées des Fichtengebirge présentent l'aspect sauvage d'un pays inexploré; la plaine, qui se déroule terne et noire, ressemble au bassin d'un immense lac subitement desséché. A distance, on prendrait les usines qui fument çà et là pour des paquebots échoués , et ces longs trains qui se déroulent en ondoyant pour des serpents monstrueux.
Mais l'intérêt n'est pas au loin, il n'est pas même devant vous, il est tout
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à vos pieds. Yous n'avez qu'à baisser la tête pour embrasser d'un seul coup d'œil cette vaste usine, d'où l'empire allemand est sorti, en 1870, comme d'une caverne infernale. Ce n'est pas au général Werder que Strasbourg s'est rendu, c'est à M. Krupp; et c'est M. Krupp encore, roi du fer et robuste, meneur de canons, qui a obligé Paris à capituler. Toutes les victoires prussiennes ont été forgées par ses marteaux , et ses cyclopes ont plus travaillé pour l'unité de l'Allemagne que M. de Bismarck lui-même. La suprématie militaire de l'empire n'est pas à Berlin , elle est à Essen.Le jouroù la France aura son usine Krupp, l'Alsace et la Lorraine ne seront plus captives des pirates du Rhin.
Ce qui frappe avant tout, c'est le chemin de fer de ceinture : il trace comme un cercle magique autour de la cité mystérieuse ; il jette de tous côtés de grands rayonnements de rails. Et quel tohu-bohu de locomotives, de wagons, de machines qui roulent, qui apparaissent et disparaissent sur ces lignes ferrées aussi emmêlées que des écheveaux. On a le vertige,
— Les bâtiments qui s'étendent du côté de la ville, me dit mon guide Sont les ateliers pour la fabrication des canons. Tournez-vous, et écoutez...
<— Des coups de canon!... On fait des essais?
— Non ; c'est le gros marteau de cinquante mille kilogrammes qui fonctionne. C'est le plus grand du monde; il a coûté deux millions et demi. Celui du Creusot n'est que de douze mille kilogrammes, et les Anglais n'en ont pas qui dépassent vingt mille. Il est soutenu par trois fondations gigantesques : une en maçonnerie, une en troncs de chêne venant de la forêt de Teutoburg, et une autre en bronze, formée de cylindres solidement reliés entre eux. Il est mis en mouvement par des machines à vapeur et forge des blocs de 400 quintaux. Les lingots d'acier que les grues apportent dans leur bec des halles où se font les coulées sont de nouveau chauffés dans un four ad hoc, puis jetés sur l'enclume. A un signal du contre-maître, le gros marteau descend doucement, comme pour marquer la place où il va frapper; il remonte, se laisse brusquement tomber ; on dirait que la foudre éclate de" vant vous, et de loin on entend ce grondement que vous avez pris pour celui du canon ; les étincelles jaillissent comme un immense feu d'artifice; l'acier est broyé, réduit en pâte; enfin, cette masse informe prend peu à peu un corps. Elle s'allonge, elle s'arrondit; le marteau la frappe encore, et il en naît un canon. On couche le nouveau-né dans un berceau de cendres, où il se refroidit graduellement; il ne reste plus qu'à l'inscrire sur le registre de l'état civil de l'usine, à le fourbir et essayer sa puissance de dévastation.
— C'est-à-dire, m'écriai-je, il faut que M. Krupp puisse dire aux pieux pasteurs de peuples qui lui demandent des chiens de garde :
« — Prenez celui-ci, il a une gueulo à mettre du premier coup en pièce
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les remparts les plus solides; prenez celui-là, il fait, montre en main, cent veuves et cent orphelins à la minute ; en voilà d'autres qui crachent l'incendie, détruisent les temples et les églises, dévorent les bibliothèques et les hôpitaux !
« Avouez qu'il y a plus de barbarie que de grandeur à travailler ainsi, à tête reposée, à la destruction du genre humain.
— Nous sommes ici sur un mauvais terrain pour une discussion philosophique ou sentimentale ; nous la reprendrons, si vous voulez, ce soir à la brasserie, car nous en aurons au moins pour une heure. Tant que l'abîme de haine qui sépare l'Allemagne de la France ne sera pas comblé, on restera, des deux côtés, armé jusqu'aux dents.
Nous avions fait le tour de la galerie qui sert de balcon à la lanterne de la tour.
— Cette jolie maison, qui ressemble aune brebis égarée dans l'antre d'un dragon, et que vous apercevez à droite, c'est l'hôtel de la fabrique. C'est là que M. Krupp loge ses amis et qu'il reçoit ses hôtes couronnés. L'empereur Guillaume y vient souvent passer un jour ou deux dans le plus strict incognito. On expérimente alors devant lui, dans le polygone qui est caché par ces toits et qui s'étend presque jusqu'à l'horizon, les nouvelles pièces, dont l'existence est tenue secrète. Nous avons deux places de tir; vous savez qu'il y a une douzaine d'officiers d'artillerie et d'attachés militaires qui logent et travaillent toute l'année dans l'usine. On a aussi fait chez nous quelques essais pour l'emploi des ballons en temps de guerre. On s'en occupe beaucoup au grand état-major.
— A quoi servent ces immenses bâtiments qui ressemblent à des casernes? demandai-je en étendant le bras à gauche.
— Ce sont, comme vous l'avez dit, des casernes. On leur adonné ce nom parce que quinze cents ouvriers y sont logés et nourris à raison d'un franc par jour.
— Quel est le salaire ordinaire de l'ouvrier?
— Trois à quatre francs. On a dû l'abaisser le 1er janvier; mais l'ouvrier a une prime sur les bénéfices de l'usine, et il peut se regarder en quelque sorte comme un associé; en cas de maladie, c'est la caisse d'assurances de l'usine qui paye le médecin et les médicaments, et, en cas de mort, c'est elle encore qui sert des pensions aux veuves. Au bout de seize ans, l'ouvrier reçoit de la caisse de retraite une allocation qui va en augmentant, et au bout de vingt ans il a droit à la pension de retraite. M. Krupp a, de plus, fondé, plusieurs écoles et un hôpital. Il n'oublie pas qu'il a été lui-même simple et pauvre ouvrier, et qu'il a travaillé longtemps aux côtés de son père, dans cette petite forge que vous remarquez près de la porte d'entrée principale, et qu'il a voulu
conserver comme pour montrer où mènent le travail et la volonté. Le père^ Krupp n'avait, à cette époque, qu'un ouvrier, et il allait vendre lui-même aux environs les divers petits objets qu'il fabriquait. Quand on mesure aujourd'hui la distance parcourue, on reste émerveillé d'une telle transformation. ?
Nous redescendîmes. Mon conducteur m'avait montré tout ce qu'il lui était permis de me laisser voir. Il m'accompagna jusqu'à la porte et me donna encore quelques renseignements curieux. L'usine fabrique en ce moment une centaine de pièces de campagne pour le compte du vice-roi d'Egypte. Elle exécute aussi des commandes considérables pour l'Italie, et quelques petites commandes pour l'Espagne. La Roumanie fait commande sur commande. M. Krupp lui a déjà livré 48 canons du dernier modèle. L'usine a reçu également de la Sublime-Porte une commande de 100 canons de gros calibre. M. Krupp, qui a été dernièrement décoré de l'ordre du Medjidiéde deuxième classe, a fait présent au sultan d'un canon qui vaut 25,000 livres sterling. La Chine elle-même se fournit maintenant à Essen. Malgré ses engagements avec cette clientèle étrangère, M, Krupp n'a pas livré moins de cent pièces de canon par semaine, du 1er mai 1875 jusqu'au 1er janvier 1876, aux différents dépôts de l'artillerie allemande. On sait que l'artillerie de campagne allemande compte déjà 300 batteries avec 1,800 canons, un personnel de 45,000 hommes et 28,000 chevaux. L'usine a fondu, en outre, des pièces monstrueuses pour armer les nouvelles frégates cuirassées du port de Wilhelmshaven. Le gros canon qu'on a vu à Paris en 1867 défend depuis six ans les côtes de la mer du Nord. La Russie en a commandé un du même calibre pour servir à la défense du port de Gronstadt.
Le gouvernement allemand, qui ne veut pas rester en arrière, vient d'ordonner à M. Krupp de procéder à la fabrication d'un autre canon de 37 centimètres; il lancera des projectiles de 296 à 303 livres, et perforera une plaque de fer massif de 20 à 24 pouces d'épaisseur. Il n'y aura pas de vaisseau blindé qui puisse résister à ses projectiles.
L'artillerie allemande a été aussi augmentée de deux régiments par chaque corps d'armée. Dans la guerre de 1870-1871, l'artillerie prussienne comptait, y compris l'artillerie badoise, 79 batteries d'artillerie légère, 78 batteries de grosse artillerie et 38 batteries d'artillerie à cheval, ce qui faisait, en comptant l'artillerie de réserve, un effectif de 1,344 pièces de canons. La Semaine militaire de Berlin a calculé que le total des coups tirés s'éleva à 337,237, qui se répartissent ainsi : grosse artillerie de campagne, 146,144 coups; artillerie légère de campagne, 123,804 coups; artillerie à cheval, 49,934 coups ; artillerie de réserve, 22,116; shrapnels et bombes explosibles, 4,890. Dans la campagne de 1813-1814, l'artillerie prussienne a tiré 73,881
coups; en 1815, 18,086 coups; dans la guerre de Danemark, 41,247 coups; dans celle d'Autriche, 31,188 coups.
Avant de m'éloigner, je jetai un dernier regard de tristesse et d'effroi sur cette vaste usine de dévastation, dans cette caverne aux profondeurs insondables, où la Prusse renouvelle sans cesse son arsenal et où elle forge les chaînes de ses futures conquêtes.
En entrant dans une brasserie voisine, je demandai un journal, et voici ce que j'y lus : « La pièce principale destinée à représenter l'industrie allemande à l'Exposition de Philadelphie sera un canon monstre de l'usine Krupp, de 150 tonnes et 18 pouces et demi de calibre, pour le transport duquel on devra construire un navire spécial. » Le canon géant de Woolwicb, qui était resté jusqu'icPsans rival, n'est que de 81 tonnes.
Et voilà comment l'empire allemand travaille à la consolidation de la paix ! Ce canon estle point d'exclamation qui manquait à la fin du dernier discours « pacifique » de celui que les Allemands appellent eux-mêmes « le prince de fer et de sang », M. de Bismarck.