‹ Voyage au pays des milliardsChapitre 26 sur 37 · Il vaut 1 fr. 25 c · texte numérisé non relu

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Liv. 98

« A l'extérieur, la politique du chancelier nJa guère été plus heureuse, et les faits donnent raison à ceux qui crient : « Casse-cou ! Changeons de « système, ou nous courons à notre perte. »

« Voilà quatre ans que M. de Bismarck n'a subi que des échecs. Après la capitulation de Paris, il a cru transporter à Berlin le point central de l'Europe. On ne devait plus penser, plus agir, plus rien faire avant que Berlin n'eût donné le signal ou son consentement. Mais la nouvelle machinerie politique, calquée sur l'ancien système français, laissa surprendre ses vices de construction, et la Russie fit immédiatement mouvoir une autre machinerie, dans un but de concurrence facile à comprendre. M. Joerg l'a déclaré au Reichstag : le centre de gravité de l'Europe est aujourd'hui à Saint-Pétersbourg. Premier échec.

« Les affaires d'Espagne surgissent. M. de Bismarck prend l'initiative pour reconnaître la République de M. Serrano; la Russie le laisse s'embourber et rend, par son attitude, une intervention prussienne impossible. Second échec.

a Au printemps dernier, M. de Bismarck avait décidé la guerre contre la France, <t pour en finir, » car chaque jour de trêve laissé à la France est, selon l'expression de M. de Moltke lui-même, un jour de perdu pour l'Allemagne. L'armée était à la veille d'être mobilisée ; les locomotives chauffaient déjà dans certaines gares... lorsque l'empereur de Russie est arrivé à Berlin, et la face des choses a subitement changé. L'empereur Guillaume y a sans doute contribué ', mais c'est à la Russie que revient l'honneur d'avoir arrêté de son épée le trop bouillant chancelier. Troisième échec".

« En Italie, la politique de M. de Bismarck n'a pas eu plus de chance. Malgré tous ses efforts, le kulturkampf est mollement mené, et Victor-Emmanuel s'obstine à rester « cagot ». Il n'y a rien à faire avec ces Italiens «superstitieux et ignares ». Le parti libéral italien donne bien des espérances à M. de Bismarck, mais comme le dit une gazette de Berlin, on ne vit pas d'espérances à son âge. Le pape est encore à Rome, le kulturkampf gagnerait à ce qu'il fût autre part.

« Les relations de l'Autriche et de la Prusse sont, dit-on, excellentes. M. Andrassy est l'âme damnée du chancelier prussien. L'Autriche n'a cependant pas voulu entrer dans l'arrangement commun que proposait M. de Bismarck pour l'élection du futur pape, et l'entrevue de Venise n'a pas été un baume pour la sciatique de l'ermite de Varzin; vous vous rappelez que l'on n'osa pas donner lecture des dépêches échangées à ce sujet et dont il fut

1. En voyant, deux mois plus tard, M. de Gontaut-Biron, l'empereur s'écria d'un ton bienveillant. « Eh bien! on a donc voulu nous brouiller? »

question dans le procès d'Arnim. « Il y va, a dit le président du tribunal, de « la sûreté et de la paix de l'État. » Il y allait, en effet, de la sûreté de la paix européenne. L'Autriche, l'Italie, l'Angleterre et peut-être la Russie ont refusé nettement de s'associer à un mouvement de l'Allemagne contre la papauté; voilà qui est parfaitement établi aujourd'hui.

« L'Angleterre ne brûle point d'un feu trop vif pour le chancelier impérial. Il a bien quelques très-chauds partisans, mais les meetings qu'ils organisent pour témoigner publiquement de leur sympathie envers le nouvel empire sont rassurants. Quelques-uns même ont été d'éclatants fiascos. Dans la question belge, John Bull est allé jusqu'à prendre l'attitude hérissée d'un matou qu'on agace. La question d'Orient le rend soupçonneux; mais comme John Bull est l'homme de la politique pratique, si la Russie faisait des misères à la Prusse, John Bull offrirait ses bons services au Hans Wurst prussien. C'est dans ce but qu'il fortifie ses côtes.

« Le roi de Suède, qui avait montré, lors de sa visite à Berlin, tant d'enthousiasme pour la lutte civilisatrice, le kulturkampf, s'est depuis lors complètement refroidi. Il n'a pas ordonné de fermer une seule église dans ses États, et il n'y a pas un prêtre suédois sous les verrous.

« Je ne parle pas des relations de la Prusse avec la France; on assure qu'elles sont meilleures; je le crois, et il faut y voir le résultat de cette série d'échecs, connus et avoués par les feuilles allemandes elles-mêmes. M. de Bismarck sent qu'il n'a plus le droit de le prendse de si haut avec sa voisine, et que le jour n'est peut-être pas éloigné où il faudra de nouveau compter avec les vaincus.

«La politique actuelle de M. de Bismarck est fatale au jeune empire; elle aura des conséquences irréparables. Il est donc du devoir des hommes d'État prussiens de terminer une lutte intérieure qui pousse de degré en degré l'empire à sa ruine. La Germania, organe central des catholiques allemands, s'écriait hier : Faites la paix à l'intérieur et n'attendez pas que les complications extérieures vous forcent à conclure avec les catholiques un compromis clans des conditions moins favorables!

— Cette paix peut-elle se conclure avec M. de Bismarck? demandai-je à mon interlocuteur.

— Pourquoi pas? me dit-il. Les catholiques en paraissent sincèrement convaincus ; et ils se montrent tout disposés à prendre le chancelier pour chef d'un grand parti conservateur qui inaugurerait une politique réparatrice, juste et équitable pour tous. M. de Bismarck ne reviendrait, après tout, qu'à ses premières amours. Son alliance avec le parti national-libéral n'a été qu'une alliance de nécessité. Comme chez lui le but est tout, et que, pour l'atteindre, tous les moyens sont bons, qu'y aurait-il de surprenant à ce qu'il

exécutât une subite volte-face? Il en a déjà tant fait dans sa vie ! Une de plus ou de moins, cela ne compte pas.

Charme et surpris de trouver dans un homme de Bourse tant de savoir et de bon sens, je lui demandai ce qu'il pensait de l'avenir :

— Il est incontestable, me répondit-il, que nous approchons d'une solution des questions pendantes depuis l'été. C'est à Varzin qu'il faut chercher celui qui a ourdi les troubles de l'Herzégovine. Sur les conseils de la Prusse, l'Angleterre aprisles devants : le pas qu'elle a fait vers l'Egypte est significatif et insolite : il peut être considéré comme le prélude d'autres surprises. Un journal caricaturiste de Berlin montrait il y a quelques jours John Bull emportant un panier rempli d'actions du canal de Suez, et disant à un Russe et à un Prussien qui le regardaient d'un air jaloux : « Moi, j'ai ma part; maintenant prenez la vôtre. »

« La situation de l'Europe n'a jamais été plus favorable à l'exécution des desseins que la Prusse nourrit, depuis 1866, à l'endroit de l'Autriche. Elle savait, après Sadowa, que la poire se détacherait d'elle-même de l'arbre. Voilà dix ans que M. de Bismarck travaille à attaquer sourdement les racines de la monarchie austro-hongroise. Toute la presse de Vienne dépend du fonds des reptiles, et ce sont des banquiers prussiens qui régnent sur les bords du Danube. Les « frères allemands» se tiennent continuellement aux écoutes du côté de Berlin; leurs aspirations prussiennes se manifestent publiquement, et aujourd'hui ils vont jusqu'à demander le désarmement de l'Autriche. Le jour où celle-ci obéira aux suggestions bismarckiennes et renforcera l'élément slave de la monarchie par l'annexion de l'Herzégovine, les « frères allemands » crieront à l'oppression, et se jetteront dans les bras de l'Allemagne; que pourra-t-on opposer à ces « aspirations légitimes »? Il y a quatre ans que les cartes murales en usage dans les écoles prussiennes étendent les limites de l'empire allemand, d'un côté, jusqu'à Zurich, de l'autre, en comprenant tout le Tyrol, jusqu'à Trieste et Pola1. La ligne de

1. « Quelles sont les frontières actuelles du royaume de Prusse? » demandait au mois de février 1876, la Gazette de Francfort. — « Les villes frontières de la Prusse sont, du côté du Danemark, Hadersleben, ce qui veut dire « ville de querelles » ; du côté de l'Autriche Greifenberg, c'est-à-dire « la montagne prenante» {geifen veut dire en allemand prendre, saisir); du côté de la Russie, Ninmersatt, c'est-à-dire « jamais rassasié », et Neidenburg, littéralement « château de l'envie ».

En 1870, parut aussi en Allemagne une parodie de la chanson patriotique : « Oh est la patrie allemande? » parodie dans laquelle se trouve ce couplet :

« Où est la patrie allemande? Partout où plane l'oiseau de proie; là où le fort peut écraser le faible, où le bec sanglant de la guerre peut déchirer le cœur de la liberté! Là, sovez-en sûrs, Prussiens allemands, là est votre pairie ! »

démarcation, d'un beau rouge couleur de sang, monte de là à Vienne, qu'elle enclave, et va jusqu'aux portes de Cracovie. »

Le Brémois continua avec feu :

— Et penser qu'on a si Jonglemps trompé le public avec celte prétendue alliance des trois empereurs! Elle n'existe pas, elle ne peut pas exister; il y a des divergences trop tranchées dans les sentiments des trois peuples, et leurs intérêts n'ont rien de commun. Le Slave est l'ennemi naturel du Germain. Qu'il y ait des sympathies personnelles entre les trois monarques, à la bonne heure ; mais une alliance durable, jamais! L'Autriche est menacée; la Russie se sent aussi menacée par le développement trop considérable que cherche à prendre l'empire d'Allemagne ; Sedan est pour la Russie ce que Sadowa a été pour la France.

Une cloche sonna et nous interrompit. C'était la fin de la Bourse; nous avions causé pendant deux heures.

Brcmerkaven et l'émigration allemande.

On descend de Brème à Bremerhaven en quatre ou cinq heures. Le trajet, sans être très-pittoresque, n'est pas ennuyeux. On arrive d'abord dans le joli port de Vegesak, coquet, mignon, qui semble fait pour abriter des bateaux aux voiles de satin, montés par des sylphes et remorqués par des cygnes. Des villas de toutes couleurs se cachent à demi, comme des dominos roses, gris et jaunes, derrière de grands éventailsde verdure. L'effet est fantastique et imprévu. A mesure que le vapeur avance, les rives s'élèvent et forment comme deux remparts. De temps en temps, il y a entre ces longues digues monotones un interstice à travers lequel on aperçoit de belles prairies qui déroulent leurs vagues vertes jusqu'au bord de l'horizon. Les paysans travaillent au milieu de leurs troupeaux. On entend les moulins qui babillent et battent joyeusement de l'aile sous le vent qui vient de la mer. Il y a de l'entrain dans ce paysage. On passe du pays des taupes dans celui des abeilles.

Les populations répandues sur les rives du Weser sont de race frisonne. Intelligentes, honnêtes, laborieuses et fières, elles ont le sentiment de leur supériorité morale, et méprisent les Prussiens, race hypocrite et rampante. Il y a dans ces vieux Frisons quelque chose de ces pâtres de la primitive Helvétie, habitués à lutter contre les hommes et contre les éléments. Les jeunes gens sont de belle venue, courageux et forts ; les vieillards encore verts. L'ancien district d'Owerstade, le pays de Vierland et de Wusten sont peu connus. Les voyageurs trouveraient cependant matière à d'utiles comparaisons, en parcourant ces marches hanovriennes qui ressemblent si peu aux saisonnières du Brandebourg. Le bien-être sourit sur le seuil hospitalier, tandis que là-bas, en Prusse, la misère vous épie de son regard farouche.

Des bancs de sable, des îles de roseaux surgissent du sein du fleuve et annoncent le voisinage delà mer. Bientôt apparaît une longue ligne de vagues grises, argentées d'écume. Les mouettes se balancent paresseusement au-dessus du flot, et les hirondelles forment dans le ciel comme une série de petits losanges noirs. Autour des bateaux, grand tumulte : ce sont des dauphins à la tête ronde comme celle du morse, qui ont l'habitude de se rassembler à l'embouchure du fleuve, et que notre vapeur trouble dans leurs ébats.

A droite, une tour massive, couleur chocolat, avec deux canons qui bâillent, s'élève au milieu d'un fouillis de maisons coiffées de toits rouges. C'est le fort Wilhelm, construit par le roi de Hanovre, et qui décore beaucoup mieux le paysage qu'il ne défend la côte.

Nous atteignons Geestemunde, à l'embouchure du Weser et de la Geste. C'est une station commerciale importante. De belles maisons s'alignent sur les quais, maisBremerhaven, sur la rive opposée, quoique d'origine plus récente, est plus riche et plus prospère.

Bremerhaven a la véritable physionomie du grand port de mer. Tout vit, tout s'agite dans ses rues, sur ses quais. En voyant cette foule de matelots bigarrés et de navires de tous pavillons, on passe en revue le monde entier. Les magasins de Bremerhaven n'ont rien à envier à ceux de Hambourg.

Pour qui marche le long de ces devantures où s'entassent les produits des deux mondes, et parcourt du regard ces enseignes en toutes langues, la flânerie acquiert l'intérêt d'une promenade dans un musée. Ici, ce sont des ananas, des noix de coco ; là, des coquillages, des coraux, des serpents conservés dans l'esprit-de-vin, des oiseaux et des crocodiles empaillés, des papillons merveilleux, des insectes étranges.

J'ai fait l'ascension du phare. La vue est immense. Quand la marée monte, on ouvre les portes de fer des bassins, les vaisseaux entrent, les portes se referment, l'eau s'écoule par des écluses, et les charpentiers font à pied seo le tour des navires, qui semblent échoués sur la plage. Les chantiers s'étendent à perte de vue. Les mâts des navires portugais, espagnols, hollandais, poussent dans les forêts tudesques ; les bâtiments de la marine marchande de ces trois nations sortent à peu près tous des chantiers de Bremerhaven. Sur les quais, il y a des entassements de tonnes, de caisses, de ballots, qui forment comme de petites montagnes qui se ramifient, qui s'élèvent et qui s'abaissent. Les quais de Wilhelmshaven furent primitivement construits avec des fascines. Les rats s'y trouvèrent tellement à l'aise et y prospérèrent sibien, qu'ils menacèrent d'envahir la ville, absolument comme s'ils étaient de race prussienne. Les autorités en référèrent au roi, et un jour on vit arriver un général avec une compagnie de soldats et deux canons, qui détruisirent les quais et mitraillèrent les fugitifs.

En se retournant, on a devant soi la mer, non pas la mer unie et calme comme une glace, mais la mer bruyante, encombrée, en fièvre de travail, exhalant une respiration puissante qui remplit l'espace d'un grand bruit. C'est un tableau imposant. Dans le lointain, les îles de Neuwerck et de Wangeroog apparaissent commes de grosses mouches vertes.

Comme je descendais du phare, un navire portant un pavillon rouge et jaune entra au port. Ce bâtiment venait de Carthagène chercher une livraison d'armes pour l'Espagne. La Prusse, qui a refusé jusqu'ici de revendre à la France les chassepots qu'elle lui a pris, les donne dans les prix doux au gouvernement de Madrid, bien sûr que celui-ci ne les emploiera jamais contre elle.

Les chemins de fer et les vapeurs du Weser amènent en moyenne chaque année cinquante à soixante mille émigrants à Bremerhaven. 250 navires du Nord-Deutsche-Lloyd sont exclusivement employés au service de l'émigration. En 1871, la statistique officielle constata que 5,348 individus émigrèrent de la province de Prusse proprement dite; 1,817 de celle de Brandebourg; 4,094 de celle de Poméranie ; 2,897 de celle de Posen; 1,694 de celle de Silésie; 979 de celle de Saxe; 8,510 de Hanovre, 2,181 de Westphalie ; 3,981 de la Hesse et du duché de Nassau; 2,944 de la province du Rhin. En tout, 38,000 émigrants, dont 26,000 sont partis avec une autorisation légale et les autres se sont enfuis. Le nombre des émigrants qui se sont embarqués en 1872 à Brème, Hambourg et Anvers, a été de 125,754; en 1873, il a été de 103,898. Dans ce dernier chiffre, la Prusse figure pour 67,574 émigrants; la Bavière en a fourni 9,591; la Saxe royale, 2,793; le Wurtemberg, 4,651; Bade, 4,372; la Hesse grand-ducale, 2,021; le Mecklembourg-Schwérin, 6,472 sur 500,000 habitants ; l'Oldenbourg, 1,139; l'État de Hambourg, 1.162; l'Alsace-Lorraine, 470.

Les chiffres de l'émigration totale pour 1874 viennent d'être publiés, et il en résulte que la Prusse seule a perdu cette année-là 27,772 habitants contre 48,757 en 1874. Il importe de remarquer que 17,662 émigrants sont partis sans permission. Voici comment le chiffre total des émigrants se répartit entre les diverses provinces : Prusse orientale, 4,392; Poméranie, 3,157; Brandebourg, 1,036; Posnanie, 2,316 ; Silésie, 2,238; Saxe, 835; Schleswig-Holstein, 2,764; Hanovre, 4,646; Westphalie, 991 ; Hesse-Nassau, 1,392; province du Rhin, 2,910, et Hohenzollern, 97. Dans la même année, 9,752 jeunes gens se sont soustraits au service militaire, mais les deux tiers au moins appartiennent à la réserve de la landwehr.

On compte que depuis cinquante-deux ans, il y a eu 2 millions et demi d'émigrants. En France, dans le même laps de temps, il n'y a euque250,000 individus qui ont quitté leur pays. Dans la province de Lauenbourg, en six mois

seulement, sur une population de cinquante mille habitants, il y en a eu quinze cents qui sont partis pour l'Amérique.

En 1850, le gouvernement brémois a fait construire à Bremerhaven, en face du port, un immense caravansérail pour les émigrants ; il renferme deux mille chambres qui se louent à peu près 80 centimes par jour. La cuisine se fait à la vapeur; on peut cuire 3,500 repas en même temps,

Je m'étais promené de longues heures sur les quais, et voulant jeter un dernier coup d'oeil sur tout ce que j'avais vu, je vins m'installer sur la terrasse de l'hôtel Winter. On domine de là les vastes bassins du port, et nulle part, dans toute l'étendue du nouvel empire, le café et les havanes ne sont plus parfumés. Depuis un instant, je remarquais un va-et-vient continuel et inusité entre Y Ausswanderhaus (la maison des émigrants) et un paquebot qui chauffait devant l'embarcadère,

— Encore des émigrants! s'écria tout à coup, à côté de moi, un capitaine de vaisseau en retraite, qui vient chaque jour chercher dans le spectacle du port un adoucissement à sa nostalgie de la mer. Les journaux annoncent que l'émigration diminue, mais moi qui vois encore clair, je ne m'en aperçois pas, me dit-il en se tournant vers moi. Voilà quatre ans que nous avons régulièrement deux départs d'émigrants par semaine. Savez- vous, monsieur, — et il tira son calepin, — combien il est arrivé d'Allemands aux États-Unis du 1845 à 1855? J'ai ici des chiffres officiels : 1,226,332. Après la guerre de Danemark, le nombre des émigrants partis de Brème et de Hambourg a été de 18,000; après la guerre d'Autriche, de 26,000; après la guerre de France, en 1871, de 38,000. Les avantages directs et indirects que les États-Unis retirent de cette émigration sont incalculables. On n'évalue pas à moins de 11 millions de dollars la somme importée d'Allemagne en Amérique tous les ans ; car ne croyez pas que les pauvres diables seuls s'en aillent. Il y a de riches familles qui vendent tout et qui s'en vont uniquement pour soustraire leurs enfants au service militaire. Outre l'argent qu'ils possèdent, les émigrants emportent avec eux en moyenne pour 150 dollars d'effets d'habillement, d'oulils et de bijoux.

«Les 250,000 qui sont arrivés à New-York en 1869 ont donc augmenté la richesse nationale de 37 millions 1/2 de dollars. Un immigrant apporte aussi dans le pays où il s'établit une valeur égale au produit moyen du travail d'un indigène. Cette valeur dépend de l'intelligence, des habitudes de vie et du caractère de l'immigrant. On a calculé qu'un colon ou un travailleur américain dépense, avant d'être capable de gagner sa vie, 1,500 dollars, et une femme 750 dollars. Les immigrants sont, pour un cinquième, âgés de moins de quinze ans; mais les quatre autres cinquièmes sont composés en majeure partie d'hommes dont l'éducation aurait occasionné une dépense

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de 1,500 dollars. En supposant que le nombre de femmes égale celui des hommes, chaque immigrant représente donc pour le pays où il s'établit une valeur de 1,125 dollars. Or, il est arrivé à New-York, du 5 mai 1847 au 1er janvier 1859, 4,038,991 personnes. Si l'on ajoute au capital de 1,125 dollars que représente chacune d'elles, les 150 dollars dont j'ai parlé, cela donne un total de 1,275 dollars ; et l'on trouve que la richesse nationale a dû s'accroître de 5,149,525 dollars. Une émigration de 300,000 âmes par an ferait donc profiter le pays de 882 millions, ou de plus d'un million de dollars par jour.

« En ne tenant pas compte des émigrés, la population des États-Unis s'accroît de 1,38 0/0 par an; avec les émigrants, l'accroissement a été de 35,17 0/0 de 1840 à 1850, et de 35,59 0/0 de 1850 à 1860. L'immigration a, par conséquent, avancé de quarante ans le développement de l'Amérique 1.

— Voilà des chiffres édifiants, capitaine, et une statistique pleine d'éloquence.

— Cela vous prouve, monsieur, que pour l'Allemagne la perte n'est pas seulement en hommes, mais aussi en argent. Quelle armée formidable on ferait avec tous les Allemands qui ont émigré aux États-Unis, et avec les capitaux qu'ils ont emportés, que d'industries on pourrait créer, que daméliorations on introduirait dans l'agriculture! Une fois en Amérique, le capital ne revient plus ; l'exportation, dans ce pays, est de beaucoup supérieure à l'importation. Les États-Unis se suffisent à eux-mêmes et tiennent l'Europe sous leur dépendance commerciale. Il est faux de dire que l'Allemagne retire des avantages de l'émigration, comme l'ont prétendu certains économistes. Quant aux liens de solidarité qui unissent les deux pays, je sais à quoi m'en tenir, moi qui ai parcouru pendant dix ans ces contrées. Les Allemands deviennent plus promptement Américains que les Anglais, et ils n'ont aucun désir de

1. « Vous vous figurez en France qu'il n'y a d'émigrants allemands pour l'Amérique que des laboureurs honnêtes, las de fouiller sans fruit le sol de leur patrie, ou bien des moiues et des religieuses à qui les lois de mai interdisent le séjour de l'Allemagne, écrivait-on de Berlin, au mois de décembre 1875, à l'Événement. Eh bien, d'après des conventions additionnelles entre l'Empire et les États-Unis, il appert qu'un certain nombre de prostituées, des Gretchen de ruisseau, prenaient annuHllement le chemiu de New-York pour y faire leur commerce dans de meilleures conditions qu'au pays natal. L'acte en question stipule, en effet, que l'introduction — je devrais dire l'importation — aux États- Unis de femmes allemandes dans un but de prostitution est désormais prohibée, et que tous les contrats conclus par rapport à cela sont de nulle valeur. Toute contravention, eu ce sens, est-il dit, constitue un délit punissable de 1 à 5 ans de prison et 100 à 5,000 dollars d'amende. Voilà qui est édifiant, et il a fallu que les couventions additionnelles ci-dessus fussent publiées pour que l'on connût que l'Allemagne payait un tribut de chair humaine à l'Amérique, celte terre de Chanaan de taut de citoyens de Cempire des bonnes mœurs et de la crainte de Dieu. »

revoir leur patrie. C'est tout le contraire chez les Français, qui ne partent pour les pays lointains qu'en vue d'y faire une fortune rapide et de revenir tranquillement passer leur vieillesse à l'ombre du clocher natal.

— Croyez-vous, capitaine, à l'efficacité des lois qu'on a élaborées pour s'opposera l'émigration?

— Non. Ces mesures blessent la liberté individuelle, voilà tout. Elles n'empêchent point ceux qui veulent émigrer. Depuis que des mesures de police sont prises, qu'arrive-t-il? Lesjeunes gens aptes au service militaire vont s'embarquer au Havre et rejoignent leurs parents en Angleterre. Il y en a aussi qui trompent la surveillance de l'autorité, en gagnant de nuit, des villages côtiers, les paquebots en partance pour le Nouveau -Monde.

« Depuis la dernière guerre, 16, 000 conscrits, enmoyenne, manquent chaque année ; et dans ce chiffre n'entrent pas seulement les émigrants, mais aussi les déserteurs. Car on déserte pour se soustraire aux rigueurs de la discipline prussienne. Du reste, l'entretien du soldat est insuffisant. Des plaintes générales s'élèvent à ce sujet. Ce n'est pas seulement dans le Nord, où la pauvreté est plus grande, que les jeunes gens émigrent, mais aussi dans le Sud. Lans le seul district de Bottweil, en Wurtemberg, il y a eu en six mois 143 jeunes gens qui ont été condamnés par contumace pour s'être soustraits au service militaire. Le tribunal de Cologne, en une semaine, a condamné par défaut 99 jeunes gens réfractaires, natifs de cette ville, qui faisaient partie du dernier contingent et qui, en passant à l'étranger, ont renoncé à cueillir de nouveaux lauriers. La Gazette de Magdebourg assurait qu'en haut lieu on se serait inquiété des proportions que prend le mouvement. Un employé supérieur du ministère de la guerre aurait dit récemment que. l'on pourrait former tout un corps d'armée avec les jeunes gens qui ont quitté le pays pour ne pas servir. »

Il était trois heures; le Moltke, qui appareillait, avait fixé son départ pour cinq heures, il me restait assez de temps pour visiter le navire. Je descendis au port, et après m'être muni au bureau d'un billet de visiteur, je montai sur le pont du transatlantique.

Ces paquebots du Nord-Deutsche-Lloyd sont de merveilleux bâtiments. On dirait de grands hôtels flottants. Les cabines des premières unissent le confort à l'élégance ; le salon et la salle à manger sont décorés avec un luxe oriental : des tapis, des divans de velours, des fleurs, des tableaux, chefs-d'œuvre de maîtres, un piano, tout ce qu'il faut pour distraire le regard et la pensée.

Mais quel contraste en passant de ces appartements princiers à l'entrepont, sombre, a peine éclairé, aux parois de bois brut, où les pauvres

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émigrants.

émigrants sont entassés par centaines sur la couverture ou le matelas qu'ils ont eu la prévoyance d'ajouter à leurs bagages. C'est sortir d'un palais pour entrer dans une cabane. Et quelle cabane !

Des améliorations considérables ont cependant été apportées dans le transport et le traitement des émigrés. Autrefois, ils n'étaient guère mieux traités que des animaux, et les navires allemands se distinguaient d'une manière toute spéciale dans cette abominable traite des blancs. Les émigrés devaient acquitter en travaillant le prix de leur passage, et jusqu'à ce qu'ils fussent libérés de leur dette, on pouvait les vendre comme esclaves. Pour la plus légère infraction aux règlements, on leur administrait la schlague. Des capitaines anglais, qui essayèrent d'introduire sur leurs navires cette coutume barbare, furent pendus par ordre du Parlement. Dans une seule traversée de Brème aux États-Unis, il périt 250 passagers.

Ceux du Moltke, au nombre de trois cents, appartenaient à la Hesse, aux provinces rhénanes et à la Westpbalie. Je descendis dans l'entre-pont. Les femmes rangeaient silencieusement leur literie, et à côté d'elles des nouveaunés dans leur berceau souriaient comme de petits Moïses. Les hommes cachaient leur émotion sous une activité fiévreuse.

— Ne regrettez-vous pas l'Allemagne? dis-je à des Rhénans.

— Nous regrettons la patrie, mais nous ne regrettons pas l'Empire; nous allons au pays de la liberté *.,

Ils rejoignirent leurs femmes, qui avaient tiré leur chapelet pour prier; je compris leur réponse.

Sur le pont, une belle jeune fille de vingt-deux ans, portant le pittoresque costume des Hessoises, plongeait une dernière fois son regard dans les brumes de l'horizon, du côté de la terre. Que regrettait-elle ? Un fiancé, sans doute, un ami d'enfance en ce moment sous les armes. Un léger tremblement agitait sa main ; sa figure triste et pâle eût ravi un peintre, elle me navra. J'avais récolté assez d'émotions comme cela ; je rentrai à l'hôtel.

Au coup de cinq heures, le navire leva l'ancre, les matelots poussèrent un hourra, des mouchoirs s'agitèrent, et toute cette cargaison humaine s'en alla à la garde de Dieu !

1. On lisait dans ie Vaterland bavarois du 18 septembre 1875 : « D'après des avis de Hambourg et de Brème, le mouvement d'émigration a été, cette année, beaucoup plus considérable que les feuilles libérales ne veulent le reconnaître. Naturellement ! L'exécuteur, le bâton du caporal, la triste situation politique, économique et sociale, et, brochant sur le tout, le grand combat civilisateur, sont de mauvais moyens de rendre à un homme sa patrie chère et précieuse. Parmi les émigrés on ne compte pas moins de 82,418 hommes placés sous le coup de la loi militaire. »

Oldenbourg. — Types frisons. — Le duc de Nassau. — Varel. — Wilhelmshaven. — Le port et les chantiers. — La marine allemande. — Son histoire et son avenir.

J'ai été aujourd'hui de Brème à Wilhelmshaven, le port d'armement et de construction le plus considérable du nouvel empire. Parti de Brème un peu avant le lever du soleil, me voici de retour deux heures après son coucher.

Si je n'avais eu que le Guide Joanne, j'aurais été passablement embarrassé de trouver mon chemin. Il est vrai que Wilhelmshaven n'existait pas encore en 1862, époque à laquelle parut la dernière édition de X Itinéraire de V Allemagne du Nord.

A neuf heures, j'arrivai à Oldenbourg, bien que le chemin de fer grandducal ne semble pas vouloir marcher avec le siècle de M. de Bismarck, et se montre quelque peu récalcitrant aux efforts de la vapeur. Oldenbourg est une petite ville paisible et sage comme son prince. En 1866, le grand-duc prétexta des rhumatismes, et, au lieu de se mettre en campagne, il envoya son humble soumission à Berlin. Le roi Guillaume le récompensa de cet acte de courage en lui laissant son duché, ce qui a été un remède souverain contre les rhumatismes de Son Altesse.

La gare d'Oldenbourg est un ignoble hangar. Au milieu, on voit un tonneau sur un chevalet, avec cette inscription : Trinkwasser (eau potable). Les voyageurs tournent le robinet et boivent à pleines gorgées. Les gens qui m'entourent ont le type frison dans toute son originalité : cheveux blond clair, grands yeux bleus et teint de lait. Les femmes sont fraîches, rondes et charnues comme les nymphes de Rubens. Leurs belles dents blanches semblent faites pour mordre au fruit défendu. A droite, dans un champ, des soldats prussiens, en costume de garçons pâtissiers, dressent des tentes. On dirait

que le petit camp qui se. forme près de la gare n'est là que pour le décor, tant il a l'aspect inoffensif. ....

Le duc de Nassau a obtenu la grâce de conserver quelques échantillons de son ancienne armée : ces honnêtes guerriers, dont l'ennemi n'a jamais vu, que les gros derrières, portent un uniforme varié de couleurs comme le plumage du perroquet; ils font la police de la gare, armes d'une longue

Pipe.

Enfin, après une demi-heure d'arrêt, le bon petit chemin de fer de Son Altesse se décide à continuer sa route. Des dames, avec des paniers de provisions, envahissent notre wagon. La bouteille de kirsch, qui aide à pousser les tranches de jambon de Hambourg, passe de bouche en bouche et cueille les plus doux baisers,. Ces scènes d'intérieur n'ont malheureusement plus beaucoup d'attrait pour moi; jçleur préfère le paysage. '

Jusqu'à Varel la contrée est riche et prospère. De beaux troupeaux de vaches tachetées de noir errent dans les pâturages verts. Les bois de chênes abritent des cerfs, des chevreuils; les chasseurs y font d'horribles Saint-Barthélémy de lièvres et de perdreaux. Les grands propriétaires possèdent la majeure partie du sol. On me montre, à l'extrémité d'une avenue superbe, le château seigneurial d'un Français, réfugié del'édit de Nantes, M. Decossaix, qui possède un domaine dans lequel un canton suisse tiendrait à l'aise tout entier.

Aux troupeaux de vaches succèdent des troupeaux de chevaux et de brebis, et aux prairies succèdent de vastes plaines de bruyères. Enfin des marais entrecoupés de flaques d'eau peuplées de canards sauvages et de mouettes, indiquent le voisinage de la mer. Bientôt des mâts de barques se montrent derrière les digues comme de grands roseaux mouvants.

A partir de Varel, on longe la mer. Quelle mer! C'est en vain que j'ai cherché à reconnaître, dans ses teintes ternes et boueuses, cette mer bleue des sagas du Nord, des poètes et des légendes. Si les belles Nixes se contentent de cette cuvette pour leurs « ébats voluptueux », il faut avouer que ces nymphes allemandes ne sont pas difficiles, ou que ceux qui les ont chantées n'ont jamais vu les flots qui leur servent de baignoire.

Une nouvelle déception m'attendait à Wilhelmshaven. La locomotive s'arrêta au milieu des sables, à cinq minutes de la petite ville; une pluie battante nous inonda à notre descente de wagon, et nous faillîmes être obligés de gagner notre hôtel à la nage.

Quand les nuées qui passent, chassées par un vent du sud-ouest, ont fini de vider leurs ondes, je m'empresse de me rendre à l'amirauté. C'est un immense édifice, au bout d'une immense place; u î immense drapeau flotte sur son faîte terminé en tour d'horloge. Des deux côtés, des avenues en foi ma-

tion : à travers les fenêtres ouvertes des rez-de-chaussée, j'aperçois des sabres, des pistolets accrochés aux murs, et des officiers de marine qui lisent, qui écrivent ou se font la barbe.

J'avais une lettre d'introduction auprès du secrétaire de l'amirauté; bien que l'accès des chantiers de Wilhelmshaven soit permis, je ne rencontrai pas moins de sérieuses difficultés. On conféra longtemps, on en référa à l'amiral qui avait autre chose à faire; enfin, après deux longues heures d'attente, un officier supérieur, portant un lorgnon sur ses lunettes, vint m'étudier sur toutes les coutures. A la question : « Quel est votre état? » je répondis : « Je suis étudiant en droit, » oubliant que les avocats s'étaient faits généraux après Sedan. Au besoin, j'aurais pu exhiber ma carte d'immatricuîation à l'université de Tubingue; mais l'officier envoyé pour m'inspecter n'avait heureusement jamais rencontré maître Laurier sur les champs de bataille. De guerre lasse, il se décida à prendre une feuille de papier, timbrée du sceau de l'amirauté, et me donna,' moyennant la modique somme de deux francs, la permission de visiter les chantiers, les ateliers et le port.

— Soyez tranquille, lui dis-je, je n'emporterai pas de frégate dans ma poche.

' Les chantiers 'de Wilhelmshaven, que des murs et de hautes palissades mettent à l'abri des regards indiscrets, et que des retranchements avancés protègent contre les boulets des flottes ennemies, n'ont pas moins de deux tieues de circonférence. Neuf portes, gardées par des matelots qui tiennent une grosse hache, y donnent accès. Les ateliers ont des proportions colossales. Plus de dix mille ouvriers y sont occupés à forger l'acier, à scier le bois ; des machines à vapeur perfectionnées travaillent avec une activité double et triple de l'activité humaine. Elles percent d'un coup de dent des blindages de fer épais de 34 centimètres. Cinquante forges, continuellement allumées, ouvrent leur gueule de feu. Le bruit est assourdissant. On se croirait sous l'Etna, chez les Cyclopes.

Deux grandes frégates cuirassées sont en ce moment en construction; une sentinelle m'empêche de m'en approcher. L'éperon de ces monitors est formidable, et percerait un rocher. L'une, le Grand- Électeur, porte déjà une cuirasse de 22 centimètres d'épaisseur, elle jauge 6.,700 tonnes, et la force de sa machine est de 5,400 chevaux. Son équipage sera de six cents hommes; le magasin aux provisions contiendra des vivres pour trois mois et de l'eau pour un mois. Cette frégate sera, en outre; pourvue d'un appareil destiné à la distillation de l'eau de mer.

Les chantiers de Wilhelmshaven passent pour les plus beaux et les plus complets du momde. Je n'aurai garde d'y contredire, ayant visité fort peu de ports militaires. Ce qui frappe avant tout ici, c'est la puissance de volonté

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qui a fait surgir les immenses constructions et toute cette ville d'une plage déserte et battue par les flots. Il y a dix ans, Wilhelmshaven n'était pas même un hameau de pêcheurs; son nom n'existait pas. Quand, en 1852, le rêve de créer une flotte allemande s'évanouit, à la suite de dissensions intestines, la Prusse résolut de se mettre seule à l'œuvre, malgré l'exiguïté de ses ressources et les difficultés qu'elle devait rencontrer. La plus grande était de trouver un port qui remplît toutes les conditions voulues. Un port militaire doit être assez profond pour permettre aux navires de toutes dimensions et de tous tonnages de mouiller par tous les temps; il doit, de plus, être à l'abri de la fureur des éléments, et par sa situation stratégique, permettre la construction de forts qui protègent les chantiers contre un bombardement. Les côtes de la mer Baltique n'offraient pas de point favorable. La Baltique est une mer encaissée, où les tempêtes sont d'une extrême violence. Le rivage est plat ou hérissé de rochers. Dans la mer du Nord, les embouchures de l'Elbe, du Weser, de la Jade et de l'Ems convenaient parfaitement à l'installation d'un port militaire. Mais les sentiments particularistes des petits États, surtout du Hanovre, empêchèrent le choix. Le duché d'Oldenbourg, seul, se montra disposé à seconder la Prusse dans ses efforts, et conclut avec elle, en 1853, une convention d'après laquelle elle lui cédait les côtes de l'embouchure de la Jade, moyennant une indemnité de 500,000 thalers. La Prusse s'engageait en outre à construire des routes et un chemin de fer. Trois années d'études, de sondages et de mesurages dans la baie de Jade donnèrent de bons résultats. Les travaux commencèrent en 1858. Mais l'année suivante un ouragan détruisit les digues construites à grands frais, et les chantiers furent inondés. Les travaux étaient à recommencer. Pour surcroît de malheur, la fièvre des marais décimait les travailleurs.

Ce qui frappe le plus en parcourant ces vastes chantiers, ces magasins d'approvisionnement et d'armement, c'est moins l'entassement de matériaux et de canons, de boulets et de torpilles, que la fiévreuse activité qui y règne. Je conseille à ceux qui rêvent de longues années de paix d'essayer une petite excursion à Wilhelmshaven et à Essen, ou seulement dans les forteresses de l'Ouest. Le peuple allemand, on ne peut le mettre en doute, désire la paix; mais si M. de Bismarck partageait ces sentiments, verrions-nous des milliers de bras occupés à construire des vaisseaux et à fondre des canons? Verraiton les dépôts d'armes se remplir, les fabriques de poudre et de conserves travailler jour et nuit, partout des fortifications nouvelles s'élever comme sous la baguette d'un diabolique enchanteur?

Il faut trois heures pour parcourir les chantiers de Wilhelmshaven. Le chemin de fer arrive jusqu'au port de guerre, intérieur (Kriegshafen), et le met en communication directe avec l'usine Krupp, qui fournit tous les

canons. On sait que M. Krupp est parvenu à fabriquer des blindages qui surpassent en solidité tous les blindages employés jusqu'ici. Quant aux canons monstres qui arment la flotte allemande, ils n'ont pas moins de trente centimètres et demi de diamètre ; leur charge de poudre est de 120 livres, et les projectiles qu'ils lancent pèsent de 300 à 305 kilogrammes. On fait continuellement des expériences sur d'énormes bouées qui représentent les meilleurs navires cuirassés de la flotte française.

Les deux môles qui protègent l'entrée du port de "Wilhelmshaven sont construits sur pilotis et en pierre. Ils ont 700 pieds de long et ils s'élèvent à 28 pieds au-dessus de la surface de la mer. L'avant-port, auquel conduisent les deux môles, a une longueur de 500 pieds sur 400 pieds de largeur ; sept ou huit grands vaisseaux cuirassés y tiennent à l'aise. L'avant-port peut se fermer à volonté par des portes de fer assez semblables à celles des écluses de nos canaux. Quand on pompe l'eau restée dans le bassin, le bâtiment est promptement à sec. Un canal de 3,600 pieds et large de 216 relie l'avantport au grand bassin et au port de guerre proprement dit. Le Kriegshafen (port de guerre) mesure 1,200 pieds de longueur sur 750 de largeur. Les deux grands docks qui sont attenants ont 440 pieds de long sur 84 pieds de large.

La création de ce port gigantesque avait déjà coûté, en 1869, 11 millions et demi de thalers. Depuis lors, et surtout depuis la dernière guerre, les travaux qu'on y a faits et que l'on continue ont englouti plusieurs millions. Quatre casernes neuves s'élèvent à gauche du port, ainsi qu'un lazaret, avec 600 lits, et une église fondée par feu la reine-mère. A vingt minutes se trouve la cité ouvrière de Belfort composée d'une cinquantaine de petites maisons, entourées d'un jardinet desséché par les vents.

Ce qui rend particulièrement coûteux l'entretien du port de Wilhelmshaven, c'est le curage des anses du littoral que le sable comble en s'amoncelant, ce qui recule la limite des eaux. Cependant l'inconvénient n'est pas si grand qu'on le prétend, et le danger d'un véritable ensablement n'est guère à redouter.

La marine allemande se compose actuellement de 11 vaisseaux cuirassés : Le Roi Guillaume, Frédéric-Charles, le Prince héritier, Y Empereur, Y Allemagne, le Grand- Electeur, Frédéric le Grand, la P?'usse; la corvette cuirassée Hansa, et les deux vaisseaux cuirassés Arminius et le Prince A dalbert.

Les corvettes sont au nombre de 13, et toutes de lro classe : Y Elisabeth, la Hertha, YArlkona, la Vineta, la Gazelle, YAugusta, la Victoria, la Méduse , la Nymphe,\eL Freya, la Thusnelda, Y Ariane et la Louise.

Il y a, à part les grandes canonnières Y Albatros et le Nautilus, 7 canonnières de lre classe et 10 canonnières de 2e classe ; 4 bateaux à vapeur, 2 bateaux de transport ; 1 bateau de ligne à voiles ; 2 frégates à voiles; 10 grands

Intérieur d'u;

4'éuiigrants.

et petits bateaux pour les torpilleurs et 2 bricks à voiles pour l'École des cadets et des mousses. En tout, 56 bâtiments, avec 420 canons.

Les navires cuirassés ont un tonnage qui varie entre 3,404 et 5,939 tonnes. La force des machines est de 3,500 à 8,000 chevaux. L'armement de ces navires se compose de 6 à 23 canons; l'équipage, de 500 à 700 hommes.

V Empereur Guillaume, qui passe pour un des navires cuirassés les plus formidables qu'on ait construits jusqu'ici, a été commandé par le gouvernement turc, en 1865, mais la Prusse, comme dit la Gazette de l'Allemagne du Nord, le « souffla au sultan » . Il sort des chantiers anglais. Son blindage ou sa cuirasse est d'une épaisseur de huit pouces et descend sept pieds au-dessous de l'eau. L'Empereur Guillaume, dont les machines sont de la force de 700 chevaux, est armé de 26 canons d'acier, qui lancent des projectiles de 300 livres et tirent deux coups à la minute ; la charge de ces canons est de 75 livres de poudre.

Le Kaiser, construit dans les célèbres chantiers des frères Samunda, à Londres, d'après les plans de feu le prince Adalbert et de l'amiral Jachmann, porte une cuirasse de 10 pouces d'épaisseur; il est muni d'une casemate cuirassée qui permet de tirer, dans toutes les directions, avec deux canons de fort calibre (26 centimètres).

Ce formidable navire jauge 7,400 tonneaux. Sa machine est d'une force nominale de 1,300 chevaux. Mais cette force peut être portée jusqu'à 8,000 chevaux. La longueur du navire est de 280 pieds anglais, sa largeur, de 62 pieds. Son tirant d'eau est de 24 à 26 pieds. Il est armé de 8 canons de 26 centimètres en batterie, plus un canon de 21 centimètres sur le pont. Les canons de 26 centimètres peuvent perforer une plaque de fer de 11 à 12 pouces, et l'on calcule qu'une seule bordée d'un des flancs du Kaiser suffirait pour détruire le blindage du plus puissant vaisseau cuirassé.

Le Kaiser porte à son bord un bataillon de marins de 800 hommes. Il file 14 nœuds à l'heure. Cette frégate a été lancée, il y a deux ans, à Poplar, sur les bords de la Tamise, en présence de l'ambassadeur d'Allemagne, le comte de Munster, de l'ambassadeur d'Autriche et de plusieurs personnages marquants de la diplomatie et de l'aristocratie anglaises. La comtesse de Munster, chargée de baptiser le monstre, a dit en l'arrosant de Champagne : « Puissent les vents favorables te pousser sur toutes les mers, et puisses-tu servir à protéger la grande patrie allemande, faire honneur à ton nom et à ta destination! » Le comte, au déjeuner, avec ce tact prussien si délicat qui le caractérise, n'a pas manqué de rappeler les succès de l'Allemagne, « succès qui lui ont donné la prépondérance sur toutes les autres nations ».

Une autre frégate cuirassée allemande, le Deutschland (l'Allemagne),

sera terminée cette année. Elle est exactement construite sur le même modèle que le Kaiser : ce sont les frères siamois de la marine allemande.

Le Kronprinz (Prince de la couronne) est également de construction britannique; il est armé de 14 canons d'acier, d'un calibre de 26 centimètres, et porte à l'arrière et à l'avant un canon mobile {pivot-canon) protégé par une paroi blindée. Le Kronprinz file 13 nœuds à l'heure; son bataillon de marine se compose de 500 hommes.

La construction des nouveaux cuirassés le Kaiser, le Preussen, le Friederich der Grosse et le Grosser Kurfurst, coûtait, à la fin de l'année dernière, 20,835,730 marcs (le marc d'argent vaut 1 fr. 25 c). Trois corvettes cuirassées sont revenues à -4,793,802 marcs, et quarante-huit autres navires à 52,863,291 marcs, en outre de 13,188,134 marcs affectés aux réparations. Un surplus de 16,459,500 marcs est affecté au département de la marine pour l'année 1876. Les fonds secrets à la disposition du ministre de la marine ont été augmentés de 9,000 marcs cette année, et cette augmentation fut expliquée au Parlement « par la nécessité où l'on est dètre bien informé de ce qui se passe dans les ports et les arsenaux de l'étranger » .

La première frégate cuirassée construite en Allemagne est sortie, en 1873, des grands ateliers du Vulcain, sur la rive gauche de l'Oder, vis-à-vis de Stettin; elle s'appelle la Prusse (Preussen), et a reçu le baptême des mains du prince royal. Il y a quelques jours, ces mêmes ateliers ont livré une nouvelle corvette qui, dans le principe, devait porter le nom de la veuve du vertueux Peau-Rouge Arminius, Mmo Thussielda. Mais, au dernier moment et comme on approche de l'anniversaire de la bataille de Leipsig, on a préféré lui donner le nom de cette bataille, qui abattit la puissance de Napoléon.

« L'empereur, a dit le général Stosch, chef de l'amirauté, l'empereur a voulu que le nom de ce navire rappelât le souvenir d'une grande bataille où un ennemi insolent fut vaincu, bataille qui fut pour nous le commencement de l'unité, aujourd'hui couronnée, de la patrie allemande. »

La marine, sur pied de paix, compte 350 officiers de tous grades, 5,660 matelots, 1,000 machinistes et chauffeurs, et 460 ouvriers. Les matelots forment deux divisions : l'une réside à Wilhelmshaven, l'autre à Kiel. Il y a en outre un bataillon d'infanterie de marine de la force d'un bataillon de troupes de terre, et une division d'artillerie, qui comprend 4 compagnies.

Les Allemands ont également créé, — comme ils ont créé les « bataillons de chemin de fer » , — des bataillons de torpilleurs, appelés « de marine » .

Ces derniers sont destinés à opérer de rapides descentes sur les côtes ennemies, — le temps d'incendier un village, de lever une contribution et de remonter à bord.

On doit porter l'effectif du bataillon maritime à 4 officiers d'état-major, 9 capitaines, 95 lieutenants et 1,500 soldats.

Pour mettre la flotte allemande actuelle sur un pied de guerre, il faudrait plus de 500 officiers, 400 officiers de bord, 10,000 matelots, 1.700 machinistes et chauffeurs, et 800 ouvriers de bord.

L'équipage est fourni en grande partie par les populations des bords de la Baltique et de la mer du Nord. Le recrutement annuel donne 1,300 matelots, 500 volontaires d'un an, 200 volontaires de 3 à 4 ans, 174 ouvriers, et 200 mécaniciens et chauffeurs. Cependant, l'année dernière, sur les 2,300 jeunes gens obligés d'entrer au service de la marine de l'État, 700 ont manqué à l'appel; ils ont émigré. Cela fait une diminution de 31 0/0. Les matelots engagés ne prolongent jamais leur temps de service. Il en résulte une véritable pénurie de bons sous-officiers. La discipline du bord est regardée comme beaucoup trop sévère, et les exercices comme trop fatigants, car le matelotest encore obligé de faire des manœuvres, et l'exercice avec le fusil Mauser. La solde est inférieure à celle des marins des autres nations. Un matelot ne reçoit que 18 à 20 thalers par mois sur un navire allemand, tandis qu'on lui en donne 24 à 25 sur un navire anglais, et 30 à 40 sur un navire américain. Pour remédier à cet inconvénient, on a fondé des compagnies de mousses, dans lesquelles peuvent entrer les jeunes garçons vigoureux de 14 à 15 ans. Ils sont vêtus, nourris, instruits, et passent un engagement de 12 ans. Parmi les 4,860 marins au service de la flotte allemande, il s'en trouvait, l'année dernière, 3,000 qui appartenaient aux populations des côtes, et 1,840 qui sortaient des compagnies de mousses. Les mousses sont recrutés dans toutes les grandes villes d'Allemagne, et particulièrement dans les orphelinats. Depuis la mort du prince Adalbert de Prusse, la marine allemande n'a pas d'amiral. On espère qu'un fils du prince héritier occupera plus tard ce haut grade.

La marine a un budget spécial qui n'est pas compris dans les 626 millions de francs affectés au budget militaire. Le budget de la marine de guerre représente, en dépenses ordinaires : 18,995,248 marcs; en dépenses extraordinaires : 13,709,706 marcs. Sur ce dernier chiffre, 9,437,706 marcs sont affectés à la construction de navires de guerre; 1,500,000 marcs à l'acquisition du matériel pour torpilles ; 633,333 marcs à l'achat de fusils Mauser pour les 1,032 hommes qui composent le bataillon maritime. Dans ce chiffre de dépenses ne sont pas compris l'achat et l'entretien des quinze canonnières qui défendent le Rhin.

En 1882, lorsque la flotte allemande sera au complet, c'est-à-dire lorsqu'elle sera forte de 103 bâtiments de guerre, dont 24 seront spécialement chargés de la défense des côtes de la mer du Nord et 24 autres de la défense

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(Usine Krupp.) Le marteau-pilon de cent mille quintaux

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de la mer Baltique, l'Allemagne établira trois stations maritimes en Asie et trois en Amérique. Ce sera l'escadre militante, toujours prête à partir en guerre et à apparaître, soit sur les côtes de Biscaye pour épouvanter les carlistes, soit sur les côtes de Madagascar pour y débarquer des orangs-outangs poméraniens et braadebourgeois.

Vingt-cinq bâtiments seront affectés en Europe à la garde de la mer du Nord; vingt-quatre navires, dont dix-huit canonnières, et dix- huit bateaux à torpilles défendront le littoral de la mer Baltique ; six corvettes cuirassées croiseront dans cette mer, à la barbe des Suédois et des Russes.

Vous savez que la fille du bourgmestre de Dantzig a déclaré, en 1873, en baptisant la corvette Hansa, « que l'empire de la Baltique appartenait à la flotte allemande. » La Russie et la Suède n'en sont peut-être pas bien convaincues, mais on ne leur demande pas leur avis.

Kiel et Dantzig ont pris un développement presque aussi considérable que Wilhelmshaven. A Dantzig, on a creusé des canaux, on a construit des ponts, on a construit des docks de fer. A Ellerbeck, près de Kiel, on a creusé deux grands bassins, et l'on vient d'achever trois docks.

Swindemunde, à quatre heures de Stettin, était, au temps de Frédéric, un pauvre pe.tit village de pêcheurs ; aujourd'hui, c'est un port fort beau qui compte plus de 8,000 habitants. C'est le pendant de Wilhelmshaven. Deux forts protègent la rade de Swindemunde, et deux môles empêchent qu'elle ne s'ensable. Swindemunde est en outre une station balnéaire très-fréquentée.

L'observatoire de marine dans l'île de Vangeroog est un bureau télégraphique. On a enfin formé une section spéciale de torpilleurs. Les expériences les plus curieuses ont été faites depuis deux ans avec les torpilles perfectionnées. La marine allemande est arrivée à pouvoir se servir des torpilles en pleine mer et comme projectiles offensifs (in offensiven sinri). C'est en vue de cette guerre (tropedokrieg) qu'on a construit une si grande quantité de bateaux à torpilles.

Les côtes de la mer Baltique- sont du reste protégées par des travaux de toute espèce. D'énormes canons, couchés sur le sable comme de fidèles chiens de garde, sont non-seulement chargés d'aboyer à la vue des flottes ennemies, mais de cracher contre elles de petites dragées de 500 livres. Des redoutes qui flanquent les embouchures des fleuves avertissent l'étranger qu'il faut parler au concierge; celui-ci a dans la main, en guise de cordon, les fils télégraphiques qui courent le long du littoral.

Kiel, cette capitale de la province prussifiée du Schleswig-Holstein, est la station habituelle de la plus grande partie de la flotte allemande. Le port de Kiel est très- vaste et très-beau ; on dirait le lae Léman, moins les mon-

tagnes. Les plus grands navires peuvent venir mouiller comme des bateaux de pêcheurs tout contre les maisons de la ville. A l'entrée du golfe, aune heure de la ville, s'élève la forteresse de Friedrischsort, défendue par d'autres forts, et à laquelle on travaille activement en ce moment. Pendant la guerre de 1870-71, Friedrichsort fut armé provisoirement de canons à longue portée. Un petit vaisseau, le Renold, était mouillé en avant du port, prêt à être coulé en travers de la passe, déjà si bien défendue par trois estacades enbois, plusieurs rangées de torpilles et des barrages formés avec de solides filets de pêche. Le vice-amiral Bouët-Willaumez ne tenta pas de forcer le passage pour arriver à Kiel. Il lui aurait fallu pour opérer avec succès beaucoup de choses qui lui manquaient : des chaloupes canonnières, des batteries flottantes, et surtout des troupes de débarquement. Pour arriver devant Kiel même, la flotte française aurait dû passer sous les feux plongeants des forts élevés le long du rivage, à plus de 30 mètres de hauteur.

Kiel est pourvu d'une excellente école de marine et d'une école pour les officiers de pont et les mécaniciens. Un décret du 5 mars 1872 a institué, en outre, à Kiel une Académie de marine pour les officiers.

La population de cette ville qui, en 1864, n'était que de 18,695 habitants, était, au 31 décembre 1871, de 32,899.

Kiel est destiné à devenir le port de guerre le plus important du nouvel empire. On a souvent parlé des secrètes convoitises que l'Allemagne nourrit au sujet du Danemark; mais attaquer le Danemark, ce serait probablement entrer en guerre avec la Russie, à moins que celle-ci ne reçoive des compensations d'un autre côté. Le Golos disait ce printemps, à l'occasion de la question du Schleswig :

« L'existence du Danemark, comme État indépendant, est indispensable au maintien de l'équilibre dans le Nord. Tant que l'entrée de la Baltique est aux mains du Danemark, cette mer reste une mer libre et ouverte, mais le jour où l'Allemagne commanderait le Sund, la Baltique deviendrait virtuellement propriété allemande, ce que l'Europe ne saurait tolérer. »

L'histoire de la marine allemande reste encore à faire. Quels en furent les commencements?

L'histoire en main, je vais vous l'apprendre. C'étaient tout simplement de gentils petits navires de corsaires, que Frédéric-Guillaume avait loués à un entrepreneur de piraterie, Hollandais de nationalité, nommé Benjamin Raule. Le Grand-Électeur lui avait octroyé des lettres de prise, et Raale fit d'excellentes affaires en poursuivant les vaisseaux suédois dans la Baltique et la" mer du Nord. Frédéric-Guillaume paya ses services, pour quatre mois, 135,000 florins. La Prusse contractait déjà l'habitude de prendre sur

mer et sur terre. Ce petit État n'avait alors que 1,500,000 habitants; il en a aujourd'hui 24,642,200.

Frédéric II créa, en 1758, une petite flotte pour protéger les îles d'Usedom et de Wollin contre les Suédois; mais sous ses successeurs la marine prussienne dépérit, faute d'argent. Ce ne fut qu'en 1848 qu'elle reçut une impulsion inattendue. On décréta la création d'une marine allemande nationale; on mit dans toutes les brasseries des troncs avec cette inscription : Pour la flotte allemande. On organisa des loteries, des tombolas. Les jeunes filles brodèrent beaucoup de pantoufles et les poètes firent beaucoup de vers. Des spéculateurs de Hambourg profitèrent de la bonne occasion pour vendre, sous le masque du patriotisme, à un prix fort élevé, deux grands vaisseaux à roues, en bois, complètement hors de service. On construisit aussi à la hâte, avec du bois vert, des bateaux de forme grossière, auxquels on donna le nom de chaloupes canonnières, et un grand navire de guerre qui fut baptisé Y Allemagne. La carrière de Y Allemagne fut peu glorieuse; ce navire, qui ne combattit jamais que contre les vagues de la mer du Nord, était d'une solidité si douteuse qu'on jugea prudent de le vendre aux enchères.

Lors de la guerre du Danemark, il suffit de quelques petites frégates à voiles, de quelques corvettes montées par des gens assemblés à la hâte et peu aguerris, pour chasser de la mer du Nord et de la mer Baltique toute la marine des États allemands. Cinq ou six croiseurs danois bloquèrent les côtes de Memel à Emden ; et le commerce maritime de Dantzig, Kœnigsberg, Stettin, Stralsund, Rostock, Lubeck, Kiel, Flensbourg, Hambourg, Altona, Brème fut interrompu pendant toute la durée de la guerre.

En 1864, la face des choses avait déjà changé. La flotte prussienne était assez forte pour empêcher les vaisseaux danois d'entreprendre le blocus des côtes.

Après la guerre de 1870-1871, on lui a reproché sa timidité. Elle se tint prudemment retranchée dans les ports de Wilhelmshaven et de Kiel, derrière une triple rangée de torpilles, et sous la protection des batteries de terre. Toutes les stations maritimes étaient reliées par des fils télégraphiques. Le rôle de la télégraphie a été considérable dans les dernières campagnes de la Prusse. L'unité de conduite n'a pu être maintenue que grâce au télégraphe. M. de Moltke dirigeait toute l'invasion comme un habile machiniste. « Si en 1813, a dit le major Blum en parlant de la télégraphie de campagne, Napoléon avait pu communiquer par le télégraphe avec Macdonald, Neyet Oudinot, et leur prescrire de cette façon ce qu'ils avaientà faire, il eût notablement retardé la victoire des puissances alliées. » Il est maintenant question de relier toutes les forteresses et les villes de l'empire par des fils télégraphiques

souterrains. Les Iravaux entre Berlin et Dresde sent déjà commencés. Les télégraphes fe trouveront ainsi à l'abri d'un ennemi qui envahirait le territoire. Enfin, le Militmr Wochenblatt vient de publier un article qui déclare urgente la construction de deux lignes ferrées directes, qui mettent en communication les principaux points de la mer Ealtique et de la mer du Nord avec la frontière orientale de l'Allemagne. En 1867, ce projet avait déjà été mis à l'étude1.

Le grand état-major a aussi décidé de relier entre elles les deux grandes places fortes de l'Allemagne du Sud, Ulm et Strasbourg, dont les forts sont terminés et complètement armés. En 1870, l'Allemagne concentra, en quatorze jours, sur la frontière orientale de la France, trois armées qui représentaient une force de 480,000 hommes. Il a été constaté toutefois que 40 à 50,000 hommes sont le maximum que l'on puisse commodément transporter à la fois à des distances qui ne soient pas trop considérables. Dès qu'il s'agit de masses plus fortes, le meilleur réseau de chemins de fer ne fonctionne que trèsimparfaitement.

Il m'a suffi de causer avec quelques officiers et sous-officiers de marine pour me convaincre combien la flotte allemande brûlait du désir de faire parler d'elle et de prendre sa revanche. Le capitaine Werner, qui envoya une douzaine d'obus sur les côtes d'Espagne, est adoré de toute la flotte. « C'est le premier qui a osé montrer ce que nous sommes ! » me disait un enseigne.

Un officier, qui se trouvait à table à côté de moi, me disait aussi : « Notre flotte, en tout ce qui concerne la construction, l'armement et l'équipage, ne laisse plus rien à désirer. Il y a vingt-cinq ans, elle était un objet de raillerie aux yeux de l'étranger ; aujourd'hui, elle ne redoute aucune flotte du continent. La Russie compte dans la Baltique 29 vaisseaux cuirassés, dont 12 corvettes cuirassées et 98 vaisseaux à vapeur simples, o vaisseaux de ligne, 5 frégates et 12 corvettes ; mais nous, nous possédons les 11 plus grands vaisseaux cuirassés qui existent. Nous en resterons probablement là, car ces monstres de fer, qui suppriment le courage, n'ont pas encore fait leurs preuves. On en reviendra, vous verrez, à des vaisseaux tout petits, légers et bons coureurs. »

Le même officier me racontait que pendant tout le temps que la flotte

1. Le Militser Wochenblatt contenait dernièrement des observations fort curieuses sur les services que les chemins de fer pourraient être appelés à rendre dans le cas où l'Allemagne serait obligée de lutter contre une coalition européenne. « Il faudrait à l'Allemagne un réseau de chemins de fer assez concentré pour que 100,000 hommes et au delà puissent être jetés en même temps d'une frontière allemande à l'autre, et ramenés au point de départ, suivant les exigences de la situation. »

française croisa devant la petite île de Wangeroog, le propriétaire du nouvel établissement de bains fit dresser chaque matin la table, avec une bouteille de Champagne pour chaque couvert : « Je connais les Français, disait cet hôtelier intelligent ; ce sont des gens qui aiment à bien boire et bien manger ; si je les reçois en amis, ils ne me feront pas de mal. »

Et c'est ainsi que la flotte française a manqué un bon dîner.

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