‹ Voyage au pays des paintres: Salon de 1876Chapitre 14 sur 20 · VOTA^B · texte numérisé non relu

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créô par tant de chefs-d'œuvre, c'est dans la mater*nité que M. Paul Dubois a incarné la théologale vertu. Sa Charité, c'est une jeune paysanne angélique et charmante. Ses bras élégants et potelés s'arrondissent pour tenir dans le giron de sa jupe aux plis corrects et discrets deux petits, tout petits enfants tout nus. L'un d'eux boit la vie au sein ravissant qui sort d'un corsage chastement entr'ouvert. L'autre, un chérubin repu et délicieusement boufâ, est bien la plus adorable, la plus divine f gure du sommeil enfantin qu'un maître ait jamais rêvée. Elle est à elle seule un chef» d'oeuvre. Et la mère, la tête doucement inclinée, enveloppe ses nourrissons d'un regard ineffable où se concentrent et se lisent toutes les tendresses ardentes et craintives, toutes les émotions sévères dont est faite cette vertu aussi humaine que théologale : la Charité.

Ne cherchez pas un minime défaut dans l'exécution de ce groupe irréprochable. Le talent y atteint sa plus extrême limite, celle qui conûne au génie.

La seconde figure, le Courage militaire^ est d'un moins puissant essor. Le soldat en qui M. Paul Dubois a symbolisé la guerrière vertu rappelle un peu trop peut-être, par le costume et l'attitude, le Penstero de Michel-Ange. La tête porte un casque à longue visière, et sur le casque une Chimère déploie ses ailes. Il est vêtu à l'antique. Sa dextre se replie sur le genou, sa main gauche s'appuie sur une longue épée. Ses jambes sont nues et croisées, ses pieds chaussés de hauts brodequins. Le modelé du Courage milîUtire est aussi parfait que celui de la Charité ^ la correction aussi absolue, l'élégance aussi complète, l'ensemble presque aussi admirable. La figure pourtant, si belle d'expression, nous a paru trop jeune et point assez mâle. Et peut-être M. Paul Dubois aurait-il obtenu

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d'une conception plus moderne du Courtage mihtatre une manifjBstation aussi évidente de son pur et har^ monieux talent ?

£n sculpture comme en peinture, il n'a rien à re^ douter du voisinage de M. Falguière. Si l'auteur 'de Caïn portant Abel selon la Bible n'a point dëpissé rinsigniâance, le statuaire de Lamartine selon les racontars de nos grand'mères s'est imprudemment engagé dans le très-étroit sentier qui serpente entre le sublime et le ridicule.

Ce grand plâtre, dressé au centre du jardin, ne nous promet point une œuvre qui rehausse beaucoup dans l'admiration hésitante de la postérité le protégé du sieur Emile OUivier. Nous le regrettons fort, car notre génération, durement élevée à Técole de justice, et sachant^ par tant de leçons chèrement apprises, toute l'indulgence que méritent les gloires, oublie volontiers la un malheureuse de Lamartine, amnistiée d'avance par ses incontestables services et son merveilleux génie.

Non, ce héros de romans archibjronîens n^est point du tout rhomme que rêva notre enfance en 1848, ni même celui qu'entrevit notre jeunesse durant les premières années du très Bas-Empire. M. Falguière a méconnu ou ignoré le contempteur hautain de la tripoterie orléaniste, l'orateur magniâque, l'incomparable historien des Girondins^ le grand citoyen du 24 février.

Ce personnage cavalcadour, avec ses effets de bottes molles et de draperies au vent, n'est même pas le chantre d'Elvire. C'est Petrus Borel tout au plus. Ce stylet prétentieux, dans la main de ce mattre de danse, que va-t«il buriner sur ces feuilles agitées?

Les Méditations ? non pas, mais seulement les Aveti-^ tures de Mme Putiphar.

Et pourtant M. Falguière a du talent. La tête de son Lamartine est très-sérieuse, très-étudiée. C'est la tête de l'homme mûr. Pourquoi contraste-t-elle d^une si choquante façon avec ce costume et ces poses de jeune premier rôle d'il y a cinquante ans? Ce petit laurier enfin, si bizarrement placé, cet arbuste de gloire qui caresse les bottes de rimprovisateur, estce une ironie ? Chi lo sa ? dirait Graziella. Le Jooelyn en question, j'en suis tout contrit, ne m'a remémoré que cet appel irrévérencieux d'un titi aux musiciens de Torçhestre : « Messieurs les z'harpes, vous pouvez commencer! »

Si M. Falguière n'a point réussi la statue de Lamartine, il a pris quelque revanche par le buste en bronze de ^Carolus Duran. Il a on ne peut mieux saisi la physionomie expressive et mobile, la vie intense, rintelligente crânerie de l'original. C'est une œuvre finement et vigoureusement modelée, prestement enlevée.

Carolus Duran a pour voisine Mme Eugénie Doche, un buste très-élégant de l'élégante artiste, par M. Delaplanche. Le savant artiste a restauré avec une intuition rare et arrêté dans la mémoire des hommes l'athénienne et pensive beauté, naguère si célèbre, de la vraie, de l'unique Dame aux Camélias.

J'ai bien dit et je répète : le savant artiste. M. Delaplanche, si fermement moderne dans V Education maternelle y désormais fameuse, se confond quand il veut avec les maîtres les plus spiritualistes non du. moyen âge étique, mais de la bien portante Renaissance^ comme, par exemple, dans la Vterge en pierre qu'il destine à l'église parisienne de Saint-

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Joseph. Vocable excellent pour la nouvelle madone ; car la jeune fille très-nubile que voilà, attrayante et désirable sous sa longue robe aux plis sévères, c'est la fiancée dont Raphaël le divin nous retrace les saintes épousailles. Elle rêve, les yeux baissés sur une fleur de lys que tient sa main distraite, et son rêve extatique et chaste est bien de Tautre monde.

Quel fécond et souple talent que celui de M. Delàplanche 1 Comme les gardiens de la foi catholique doivent s'estimer heureux, trop heureux, de rencontrer encore dans Fart de la sculpture un aussi habile interprète, définitivement introuvable dans le commerce de la peinture !

. L'auteur du Gloria vtctïs ménage son temps et son nom. C'est qu'il nous prépare une surprise. La direction des Beaux-Arts, cette fois bien inspirée , lui a commandé un bas-relief : le Génie des arts conviant tous les artistes en son palais. Ce bas-relief remplacera sur la façade du Louvre, vis-à-vis le pont des Saints- Pères, l'aflfreux bonhomme en pain d'épices qui déshonora ce monument jusqu'au jour où son original. Napoléon III, eut cessé de déshonorer la France.

.Mais, pour n'avoir pas l'importance de l'œuvre considérable qui fit sa rapide fortune, l'envoi de M. Mercié n'en est pas moins digne de lui. La figurine de David s'apprêtant à lancer la fronde me plaît beaucoup. Le petit berger est bien campé, il a l'air enthousiaste et hardi. Il a pris pour ce lancement une corde de sa harpe rustique. Pourquoi pas ? C'est bien là, ce semble, une idée de gamin héroïque. Le petit berger n'était pas roi encore, et en attendant la majesté, il avait droit de montrer de l'esprit. Certains critiques, un peu chagrins, reprochent à M.- Mercié une préciosité qui me charme. Chez un grand et viril

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talent, ce a'est qu'un surcroît de grâce. Inséparable, de la manière de M. Mercié, elle est une part, non la moins bonne, de son originalité. Quant au ravissant buste de jeune et jolie femme, Fleurs de mai^ il n*a que des admirateurs.

. C'est l'épanouissement de la forme, c'est le chant, le triomphe du sourire. C'est Y Alléluia de la jeunesse.

Quelle immense, quelle insondable différence entre Fleurs de mai et la Jeune fille écoutant un premier ehànt d" amour ^àe M. Baujault! On ne dénicherait pas, je crois, dans tous les lycées de France un collégien assez peu difûcile ou assez impatient pour soupirer une déclaration quelconque à cette grande asperge montée, à cette reine du pajt des hérons. Longues jambes maigres, long corps maigre, seins petiots, long cou, maigre figure en lame de couteau dont le sourire avorte en laide grimace. C'est le poëme de la maigreur, cette pensionnaire déshabillée ! C'est la muse de Téquivoque, elle ressemble à M. Buffet. Elle est comme lui un déû au goût public. Après un aussi heureux Salon, en voilà un très-mauvais, M. Baujault. Attention!

: Tout autre est la grande statue si remarquable et si remarquée de M. Christophe. Élève chéri et même collaborateur de Rude, ce consciencieux et puissant artiste s'éloigna, il y a nombre d'années, des luttes publiques, amèrement froissé par l'insuccès immérité, mais si explicable en temps d'empire, de sa statue colossale de la Douleur. Le sujet qu'il a choisi pour 8-a rentrée tardive prouve surabondamment la constante, l'inébranlable volonté de M.Christophe. Aucun B^est plus hardi assurément, aucun ne semblait plus inabordable et plus étranger aux routines ordinaires

Flaan de Mai, pai AntOnin XiROii.

de la sculpture. Le Masque n'est pas, comme tant d'autres envois plus ou moins médaillés ou men^ tiennes, la mille et unième redite d'une banalité plus ou moins classique. C'est une audace, c'est la fixation dans le marbre éternel d'une idée haute et juste. Et par cette idée, comme par l'exécution si puissante et si voulue, le Masque n'est rien moins qu'une œuvre shakespearienne.

Une femme belle, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la santé, est comme foudroyée par une horrible angoisse, jalousie sans nom, mépris de l'être aimé, ou dégoût insurmontable des mensonges de la vie, que symbolise une vipère sifflante, étreignant son bras droit et la visant au cœur. Son corps, ployé par la douleur, se raidit contre elle en un suprême effort. La tête, que notre confrère Burtya si bien comparée à celle de V Esclave de Michel-Ange, se renverse en arrière, convulsée par un inexprimable sanglot. Soit! mais il faut rire, ma belle! Amants, amis ou indifférents n'ont que faire de votre angoisse. Tout ce monde est là qui vous regarde. Cachez-moi, je vous prie, ce corps qui frémit, cette tête qui pleure. Et le bras gauche de la désespérée ramène par-devant ce corps une draperie droite aux longs plis. Et parce que ce voile ne suffisait pas , la main gauche élève à hauteur du visage un masque au rire forcé, moulé en quelque sorte sur le masque même de la Comédie antique. Tournez donc, foule aimable, autour de la grande statue, que voyez-vous maintenant? Une rieuse impudique, une Laïs éhontée.

Avons-nous raison de dire qu'une telle idée n'est pas familière à tous nos talents rabâcheurs et copistes? M. Christophe n'a point rusé avec elle. Il l'a énergiquement rendue. Son esprit n'a pas biaisé^ sa main n'a pas faibli. Pas une bavure, pas une gentil-

lesse.Ni mièvrerie, ni conceEsion. Le sculpteur est demeuré entier dans son idée, impeccable dans l'étrange et harmonieuse vigueur de son exécution. Les prud'hommes, les boursouflés de la critique se sont agréablement gaussés des formes un peu plantureuses de ce très-beau corps féminin. Le tempérament de l'artiste n'est donc rien pour eux? Veulent-ils que M. Christophe voie comme M. Baujault? Et puis le désespoir n'est-il permis qu'aux maigres et aux graciles? Peut-éire suis-je fort bizarre, mais la douleur extraordinaire de cette Eve en pleine santé m'a infiniment plus frappé que n'eût fait le gémissement pointu d'une perche chlopotique.

C'est là une triomphante rentrée pour M. Christophe. Le Masque, à en croire les reporters, lui aurait coûté quinze ans. Non, puisque déjà l'on annonce du même artiste mainte surprise pour les prochains Salons. Le jury s'est avoué vaincu, mais de mauTaiae grâce. Pour une telle œuvre, qu'eat-ee qu'une médaille de 3° classe^ Le gouvernement a, dit-on, acheté le Masque. Il a tout simplement fait son devoir.

Passons d'un extrême à l'autre, cela nous économisera une transition. L'extrême opposé du Masque, c'est l'Adolescence de M. Albert Lefeuvre.

Debout, appuyée à un arbre, la tête penchée sur la main droite, nue comme l'ingénuité (un concettiste écrirait l'ingénudité), une fillette de douze àquinze ans regarde au loin, bien loin dans l'infini de son rêve qui pour elle est la vie.

En ces quelques mots, j'ai dit tout le sujet de M- Lefeuvre. Il est immense. S'il n'écrase pas l'artiste, il l'élève. Aux mains d'un médiocre, il produit une niaiserie. Nous n'avons sous les yeux qu'un plâ-

L'Adolescence, par AiaBir-LKFBijvRi.

tre : attendez le marbre, et vous verrez si l'auteur de cette Jeanne d*Arc enfant, un des grands succès de 1875, n'a point fait de V Adolescence un chef-d'œuvre. Elle n'a pas les formes plantureuses, celle-là I Les seins naissent à peine. Les courbes sont indécises, les bras fluets, les jambes rectilignes, les attaches incertaines. La douleur lui est inconnue, le masque lui est inutile, et veuille Vénus qu'elle n'en apprenne jamais l'usage ! C'est l'éveil, c'est l'innocence, c'est l'aurore du printemps, le commencement du commencement, c'est la virginité inconsciente. Elle promène sa main gauche sur son front, et repousse doucement ses cheveux comme pour fuir une pensée, ou mieux comprendre et mieux voir. Elle ne divague point, elle vague . Elle ne rit, ni ne sourit. Son créateur ne lui a point infligé cette coquetterie maladroite et agaçante sans laquelle, pour tant de sculpteurs, il n'est pas de tête enfantine. Elle n'est point laide... Sera-t-elle jolie ! on l'espère et on le souhaite. C'est l'adolescence.

Comme M. RoU parmi les peintres, M. Albert Lefeuvre est parmi tous les sculpteurs au Salon celui dont l'avenir est le plus chargé de promesses. L'ayant médaillé de 2° classé, il y a un an, le jury ne pouvait moins faire que de lui conférer la classe seconde. Il méritait mieux. C'est ce qu'ont pensé sans doute les dispensateurs du Grand Prix de Florence. Car il est désormais ches nous d'autres juges utiles et d'autres « entraîneurs » du talent que MM. les jurés du suffrage restreint. Les personnes de haut goût et de haute initiative, propriétaires du journal VArt^ ont institue, :;omme chacun sait, un prix de cinq mille francs « lequel sera, tous les deux ans, à. partir de « 1876, accordé aujeune artiste, peintre, sculpteur.

« architecte ou graveur qui, exposant au Salon de « Paris, y aura donné les preuves les plus sérieuses c< de talent et d'originalité. »

La liste de ces lauréats nouveaux aura pour premier nom celui de M. Albert Lefeuvre. « Ce qui a « décidé surtout la majorité du jury, écrit Téminent «. directeur du journal VArê^ c'est le caractère de^ « personnalité qui éclate particulièrement dans Tœu- « vre de M. Albert Lefeuvre. Le but des fondateurs ^< du Grand prix de Florence a été surtout de fournir (( un encouragement aux jeunes artistes que leur « tempérament individuel et leur originalité même (( pourraient exposer à obtenir difficilement des apte puis pour leurs premiers pas, tandis que ces appuis « ne font guère défaut à ceux dont le caractère plus « souple et plus malléable s'accomode aux leçons et a aux exemples qu'ils trouvent autour d'eux. Ils ont « voulu avant tout contribuer au développement de « Tart sincère et vrai, en favorisant l'éclosion des « talents que les nécessités de la vie et la tentation « des succès faciles pourraient faire avorter en les « détournant de leur direction naturelle au profit « d'un art factice et convenu. »

Tout commentaire est superflu à ces nettes et décisives paroles, signées d'un journaliste républicain, entre tous autorisé, M. Eugène Véron. Il ne nous reste qu'à féliciter au nom de l'art français les fondateurs du Grand prix de Florence, et de leur libre fondation, et du choix si libre et si heureux qu'ils ont su fixer sur la « personnalité » de leur premier lauréat, M. Albert Lefeuvre.

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