‹ Voyage au pays des paintres: Salon de 1876Chapitre 19 sur 20 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

SoiiMAiRB : Vieille France et vieille contradiction. — Pauvre Céramique I — Haute indulgence ou haute incompétence.

— Los pontifes de Sèvres. — Artiste industriel ou artiste et industriel. — René Ménard et la Gazette des Beaux-Arts, — La pléiade des émail leurs. — Où Ton voit qu'il y à Limousins et Limousins. — La rentrée de Témaillerie. — .Pourquoi pas le Luxembourg ? — M. Alfred Meyer et sa Cigale, — Les gentillesses d'outre-Rhin. — M^e de Cool et M. de Courcy.

— Genre miniature. -— MM. Penet, Nimmo, etc. -— Nos chères écoles. — Catéchisme et gravure sur bois. — Faïences sur cru. — M. Lepère et son plat. —{Gravure en médailles,

— Lequel des deux, vous le savez.

La contradiction a de temps immémorial élu domicile dans notre vieille France. Cela est légendaire, cela^est banal. Contradiction entre les faits et les idées^ entre le progrès continu des esprits et des masses et la routine stagnante des académies, commissions^ administrations et autres classes dirigeantes. On a beau le savoir et ne jamais s'en étonner, certaines anomalies, certaines inconséquences n'en demeurent pas moins outrageusement inexplicables.

Par exemple : l'abandon ridicule, le dédain maladroit que professent pour la Céramique les organisateurs des Salons officiels dans un pays qui doit à cet art tant de gloires, et de si considérables éléments de prospérité. .

On concède régulièrement à la Céramique la plus

sacrifiée des galeries où régulièrement des travailleurs que rien ne décourage exposent avec une inutile et touchante patience des spécimens souvent remarquables que rien n'encourage, parfois des chefsd'œuvre que rien ne récompense. Depuis dix ans, aucun d'eux n'a recueilli soit une citation à l'ordre du jour, soit une médaille de vingtiemeclasse.il n'est point pour eux de jury spécial. Annuelleitlôilt on les recommande à la haute indulgence de MM. les pelhtres et sculpteurs, de qui la haute incompétence les repasse annuellement à la compétence supposée de la Direction de Sèvres. Ai-je dit: supposée ? Peutêtre bien, mais je n'ai pas dit : démontrée. Car la déca- ' dence, pardon! l'absence de progrès de la célèbre mahufacture est trop visible, hélas ! pour qu'il nous soit possible d'admettre comme article de foi Tinfaillibilité de ses pontifes.

La morale de cette histoire est qu'en France, pour obtenir des grades et galons, il fait bon être artiste et industriel, mais artiste industriel non pas.

Ainsi le comprenait sans doute un écrivain d*uhe irrécusable autorité, M. René Ménard, alors que dans la Gazette des Beaux- Arts il écrivait, en date du 1®"^ octobre 1871, les lignes suivantes :

« Tandis que sur le continent nous posons toujours l'art et la science comme deux termes opposés qui n'ont rien à voir l'un avec l'autre ; tandis que, dans nos expositions de peinture, nous éliminons tout ce qui touche à l'industrie, sous prétexte de la dignité de l'art ; tandis que chez nous un peintre ou un sculpteur se considérerait comme humilié s'il avait à s'occuper d'un procédé de fabrication, les Anglais, dans leur enseignement comme dans leur exposition, qui n'est à leurs yeux qu'un moyen d'éducation pour

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'les masses, s'efforcent de démontrer le lien qui existe entre des choses que nous croyons si disparates. . . »

Nous avons, il est vrai, depuis quelque temps, des Expositions spéciales, très-brillantes, organisées par une Société des arts appliqués à l'indu^rie. Mais par la force même des choses, en dehors d'un petit nombre d'artistes qui les intéressent tout particulièrement, les actionnaires de cette puissante Société ne mettent volontiers en lumière que les lauréats du Salon.

L'art de remaillage, surtout, est essentiellement français. Du quinzième au dix-septième siècle, il florissait à Limoges, et plus d'une fois, en cette grande époque, les Raphaël et les Michel-Ange dessinèrent pour nos Limousins. Elle était nombreuse alors, la pléiade de nos émailleurs. Ils s'appelaient Pierre Pénicaud, Pierre Raymond, ïtexmoii, Pierre Courteys, Courtois, Jean Pénicaud, Nardon Pénicaud, Noël Laudin, Martial Raymond, Léonard Limosin, Joseph Limosin, Jean Laudin, Jean de Court dit Vigier, H. Poncet, Labaud, Jean-Baptiste Nouaillher, etc. Un beau jour advint cette jolie révocation de Tédit de Nantes, dictée par le Gesù au mari de la veuve Sca'rron, et tous s'en furent à Genève, dans la Rome protestante, où remaillage perdit rapidement son caractère artistique. Un seul resta, le dernier ddfe Nouaillher, dont il se retrouve quelque ti'acîè, entre 1750 et 1800, dans les fastes de la royale Manufacture de Sèvres.

L'art de l'émaillerie ât chez nous une fôhtrée tardive. Le journal La France (11 notèmbrë 1863), la salua en ces termes : c< Mme Âpoil, écrit M. lô comte

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« Horace de Vielcastel, appartient à Técole de « Sèvres, et M. Claudius Popelin,par sonmaître et son ce initiateur, M. Alfred Meyer, y appartient égale- « ment. C'est en suivant les conseils de M. Meyer, le « plus habile.de nos émailleurs, celui qui, peut-être, « a le mieux conservé le tradition des procédés des « grands artistes de Limoges que M. Claudius Popelin « s'est formé '»

« Comme son maître en émaillerie, il procède du « troisième des Pénicaud, grand artiste, dessinateur « plein d'esprit, coloriste rempli de ressources et qui « ne copiait personne... »

« La galerie d'Apollon, au musée du Louvre, garde « dans ses vitrinesles plus beaux émaux des siècles pasce ses. Il serait à désirer que les émaux de nos émailce leurs modernes, de nos émailleurs artistes, ceux de ce M. Alfred Meyer, de M. Claudius Popelin et de ce M™® Apoil fussent représentés au musée du Luxemcc bourg, consacré aux travaux des artistes vivants, ce L'émaillerie est de l'art au même titre que la <ï peinture et la sculpture. Léonard Limousin, Pénicc caud, Pierre Courteys et Pierre Raymond ont leur ce place au Louvre à côté de Raphaël, de Léonard de a Vinci, de Michel-Ange et de Jean Goujon. Pour- « quoi les artistes émailleurs seraient-ils exclus du ce musée du Luxembourg, d'où ils passeraient ensuite ce dans le musée du Louvre? Les émaux de M. Alfred ce Meyer, de M. Claudius Popelin et de M™* Apoil ce sont dignes, je ne dirai pas de cette faveur, mais ce de cette justice. »

ce L'émail est d'une pratique plus difficile que la a peinture, ses procédés exigent de l'artiste qui les ce emploie deux sortes de labeurs : celui de Touvrier ce et celui de l'homme d'art ; tout émailleur doit par-

La Cigale, émail, par H> Alfred Hitsct.

« tager son temps entre l'usine et Fatelier. Mai9, ce « n'est sans doute pas un tel motif qui fait retrancher « Témaillerie de la grande famille des beaux-arts. »

Dès 1867, M. Claudius Popelin n'a plus rien envoyé au Salon. M. Alfred Meyer, toujours inconnu au Luxembourg, très-connu en revanche dans les musées du Puy, de Beauvais, de Kesington, de Saint- Pétersbourg et autres, n'a point lâché prise.

Son œuvre de 1876 a eu parmi les connaisseurs une vogue singulière. C'était d'abord une Sainte Famille^ en émail coloré par des émaux translucides, avec un. fond de paysage en or gravé. Puis la Cigale^ émail grisaille, coloré par des superpositions d'émaux translucides, après esquisse à l'aquarelle et échantil-, lonnage au creuset. Jolie scène, pittoresque et spirituelle, vivement accusée par l'éclatant coloris de l'émail. Elle est Toeuvre originale de M. Alfred' Meyer. Divers petits sujets l'accompagnaient, émaillés sur or fin et destinés à des bijoux. Les grisailles sont appliquées à la façon du bas-relief, et les oppositions d'ombre et de lumière tiennent à des variations d'épaisseur dans l'émail. Ces émaux, inventioi^ de M. Alfred Meyer, jouent à s'y méprendre la pierre^ précieuse. Aussi ont-ils dans le commerce parisien un succès considérable, et nous ont-ils, dès 1871, débarrassé d'une invasion allemande de camées en pierre dure, sans goût et sans style, comme toutes les gentillesses d'outre-Rhin.

Après M. Alfred Meyer, il nous faut citer M"*' Delphine de Cool, dont le nom figure également au catalogue dePeinture. Son émail grisaille sur fondbleuâtre^ est d'un ton très-agréable. Il a pour sujet la Justice de Prudhon. Le dessin est excellent, mais M"*® de Cool

n*a SQ rendre qu'imparfaitement cet exquis modelé, Tune des qualités essentielles de l'original.

L'envoi de M. de Frédéric de Courcy, deux portraits en émail, n'est pas sans mérite. Ses envois précédents, copies de dessins ou aquarelles de Gustave Moreau, étaient beaucoup plus complets et surtout mieux dessinés.

Les émaux et porcelaines, genre miniature, ont aussi leur petit contingent d'œuvres distinguées.

Deux portraits bien dessinés, bien exécutés de M. Lucien Penet. Pourquoi leur auteur n'a-t-il pas continué les émaux limousins? Un Hercule enfant d'après Dyce, œuvre très-colorée de M. Jules Nimmo, De ravissants portraits de M. Feulàrd, de M™® Dômenica Monvoisin, née Festa. Le Rêve de bonheur d'à*' , près M^® Meyer, de M"® Gabrielle Krahnass. Ariadne abandonnée d'après Ehrmann de M"* Blanche Chaux : le torse de la femme surtout est d'un savant modelé.

M"' Louise Galichet a perdu beaucoup de talent à nous reproduire la Mort de Francesca de Rimini et de Paolo Malatesta^ d'après Cabanel. La peinture de cet honorable académicien ne relève que de la chromolithographie.

Un Paon dans un plat^ faïence décorative d^ M. Lambert, ne relèvera point la réputation compromise de notre Manufacture nationale. La Salomé d'après Régnault,deM"® Kron-Meni, eixxne Fausse liberté^ d'après Antigna, de M"*' Aline Le Coursonnois viennent à propos affirmer le très-sensible progrès de la peinture sur porcelaine dans nos chères Ecoles professionnelles de femmes de la société Lemonnier. On n'y apprend pas moins bien la gravure sur bois, tout aussi profitable que le catéchisme au salut et à la vertu des femmes, et les gravures de M^^» Augus-

I^B Bortla de USciuc, i Stint-Deiûe, Mtaet, p" U- AugMte i

iiiç^lfe CQursonnois comptent parmi les meilleures du Salon.

L'art industriel de la Faïence sur cru a pris ou plutôt a repris en France un développement extraordinaire, qu'il doit sans nul doute à l'esprit d'émulation intelligente et patriotique éveillé chez nos artistes libres et nos libres commerçants par la souveraine indifférence de l'État. x\ussi bien est-ce dans les collections particulières ou à l'étalage des grandes maisons que ce développement est surtout appréciable. On ne s'en douterait guère au Salon officiel, d'où un découragement, chaque année plus visible et plus justifiable, écarte nos meilleurs céramistes.

Une seule faïence sur cru mérite d'être signalée à l'exposition de 1876. C'est un plat d'assez grande dimension : les Bords de la Seine à Saint- Denis. Trèsbrillante, très-harxouieuse et non moins décorative qu'un bas-relief, cette faïence a pour auteur M. Lepère, peintre et graveur d'un talent reconnu. Par elle, il fait dans la céramique un début très-remarque. Tout neuf encore, le procédé de M. Lepère a déjà son histoire. Il a pris naissance chez M. Laurin, dans sa fabrique de Bourg-la-Reine, d'où il a émigré à la prospère fabrique du Point-du-Jour, créée et dirigée par l'éminent artiste qu'a su perdre la manufacture de Sèvres, M. Bracquemond. Il est très-simple, ce procédé. Un débutant chimiste se l'assimilerait et le perfectionnerait sans peine. Mais son résultat est victorieux. Il donne aux faïences la solidité et l'éclat, si longtemps recherchés, de la peinture à l'huile.

De la gravure en médailles, nous n'avons que deux mots à dire et deux noms à citer. Là, comme ailleurs, on retrouve, très-distincts, l'art officiel et l'art libre.

136 YOTAG^B AU PAYS DBS PEINTRES

L'an, iBage, froid, terne, fuindé, a pour parangon M. Oudiné. L'autre, vivant, hardi, mouvementé, chercheur, a pour maître M. Soldi.

Lequel des deux nous préférons, vous le savez.

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