‹ Voyage au pays des paintres: Salon de 1876Chapitre 7 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sommaire : Qui ne sut se borner. — M. de Vrïendt et M. Motte. — Gérome ou l'imagerie. — Plaignons M.Rixens.

— Derrière Tacite et Saint-Simon. — Les anecdotiers de l'histoire. — M. Luminais, n'oubliez pas les Gaulois ! — M. Girard, ne troublez point le sommeil de M. Adrien Moreaul — M. Jules Garnier. — Le moyen âge a la plaisanterie lourde. — Eve pudique et bel Adam. — Imprudent que nous sommes I — Cette chose est la morte. — Conservateurs et embaumeurs. — Un pavé de Tours à M. Wencker. — Le procédé Gannal-Bouguereau. — Heaner et Dehodencq.

— Ah! et Bonnat?... — Ce n'est pas de la chair, ça, c'est du quartz I — Grands de la critique et petits de l'art. — M. Gustave Doré, — Devenir élève pour rester maître. — M. Lematte et son Oreste. — M. Toudouze et son brigand calabrais. — Tandis que nous sommes dans les horreurs.

— M. Elle Delaunay, — Bien rugi, Ixion ! — Sonnez, clairons I élève RoU, approchez! — Notre Prix du Salon. — Chasseresse et charmeresse. — Son nom ? Panthéisme.

— Vous savez, le cœur y est.

Qui ne sut se borner ne sut jamais voyager, surtout au pays des peintres. Pour un peu, notre Salon tournerait à la chronologie universelle et comparée. Les jours se pressent^ et bien que nous soyons non pas résigné, mais fermement résolu à arriver dernier, il nous faut tout de même hâter le pas.

Encourageons donc en passant du geste amical et protecteur qui sied à un critique influent M. Julian de Vriendt, peintre belge, auteur de Za^t^s^/ce de Bau' douin à la hache^ et M. Motte dont leBaal dévorant les prisonniers de guerre à Babylone révèle de la science

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et de l'imagination gâtées par renseignement de rimagier, M. Gérome.

Encourageons encore, après hésitation, mais sans remords, M. Blanchon. Les vers superbes de Hugo sur la Mort de Mahomet lui ont tracé dans ses moindres détails la composition d'une œuvre à laquelle il ne manque, pour retenir victorieusement Tattention, qu'un peu plus d'ordre et de perspective. Si c'est un début, bravo ! M. Blanchon est un coloriste.

Plaignons M. Rixens, autre élève de ce maître qui ne fut jamais qu'un maître d'étude. Sa Mort de César est d'un poncif presque attendrissant. Il a confondu le vide et le désert. Là où il cherchait un foudroiement de terreur, il n'a obtenu qu'un déploiement d'architecture. Quant à son Uepentir de saint Pierre octroyé par la préfecture de la Seine à l'église d'Ivry, il provoquera, j'en ai peur, chez les paroissiens d'icelle un sentiment limitrophe de la douce gaieté.

Dans la langue peinte comme dans la langue écrite, l'histoire derrière ses Tacite et ses Saint-Simon, l'histoire a son défilé de gazetiers fort utiles et de chroniqueurs très-amusants. Ils étaient peu nombreux jadis, alors que la tradition classique, hiiut perchée sur ses dogmatiques échasses, gouvernait l'art. Ils abondent aujourd'hui. L'érudition moderne, infatigable et libre, en rétablissant les costumes, les coutumes, les armes , les engins , les édifices , les mœurs, la vie privée, la vie publique des civilisations passées leur a ouvert des champs inépuisables dans un monde sans bornes. Ils sont quelque peu dédaignés par leurs confrères, les peintres de la vie actuelle, les interprètes de l'éternelle nature. S'ils n'ont un mérite extrême, la critique les

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oublie, et volontiers on les accuse de confiner à Timagerie, ou comme on dit à rillustration. Mais le public leur vient, parce quUls font œuvre attrayante et profitable, vulgarisatrice et populaire. Nous, simple démocrate, satisfait d'appartenir à ce tout le monde que Voltaire déclarait avoir plus d'esprit que lui, nous les aimons quand ils ont du talent, c'est-àdire quand ils ont de Tesprit, de la verve, de Tima» gination d'une part, du dessin, de la perspective, de la couleur d'autre part. Et s'il leur plaît d'avoir du génie, nous n'y mettrons la moindre opposition.

N'est-ce pas un anecdotier de l'histoire en même temps qu'un artiste hor» pair, Luminais, le brillant évocateur de nos aïeux méconnus, les Gaulois? Il a là, pour parler familièrement, une fort belle veine. Son envoi de cette année, comme toujours, est remarquable.. Les suites d'un duel en 1625 lui ont inspiré une composition dramatique, émouvante, tout à fait dans le style de l'époque, où il a prodigué les ressources de sa prestigieuse palette. Mais,je le prie, qu'il n'abandonne pas les Gaulois !

Nous n'en finirions point, si nous voulions citer tous les peintres qui ont habillé leurs personnages au vestiaire ou emprunté leurs sujets au répertoire des siècles passés.

Quelques-uns sont très-habiles, comme M. Adrien Moreau, dont il est fortement question dans Landerneau. Son Repos à la Ferme et la Kermesse au moyen âge sont des peintures agréables, très-enlevées, vives de couleur et accusant une parfaite connaissance du métier. Un peu trop léchées peut-être, et trop préoc* cupées de l'accessoire. J'espère que les lauriers de

M. Firmin Oirard ne troubleront pas le sommeil de M. Adrien Moreau.

Beaucoup sont d\ine insignifiance , quelques-uns d'un grotesque lamentable. Il en est trop qui ne traitent la nature que comme le décor obligatoire, -mais secondaire, de pastorales comiques d'un goût plus ou moins douteux.

En somme, Tun des maîtres du genre est encore M. Jules Garnier. Après le Droit du Seigneur qui eut une telle vogue, après la Dîme, le Roi s'amuse et le Supplice de la truie, voici venir le Supplice des adultères. Le moyen âge, en eflPet, qui eut toujours la plaisanterie lourde et la justice toujours méchante, avait inventé pour le châtiment des couples adultères, puisque châtiment il y a, un raffinement de barbarie. Il saisissait les amoureux, et les fouaillait nus par la ville. Excentrique sujet, tout exprès fait pour la verve singulière de M. Garnier. Au milieu des costumes les plus éclatants et les plus bariolés, une double étude de nudité masculine et féminine^ quelle trouvaille ! Aussi, comme il s'en est donné! Ses amants sont très-jolis et très-appétissants. Ces scélérats d'amour ont la scélératesse contagieuse. On plaint de tout son cœur cette pauvre Eve blonde, ainsi prostituée aux quolibets de la publique lâcheté. Eve pudique cependant, puisqu'elle est amoureuse,- est bien peu répréhensible de s'être ainsi compromise pour un fort bel Adam!

M. Jules Garnier distribue bien ses masses, il imprime à ses badauds des physionomies très-variées, depuis l'instinct le plus vulgaire jusqu'au sentiment le plus délicat. Il est coloriste. Et si au Supplice des adultères nous ajoutons un gentil portrait de la gen-

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tille demoiselle Réjane, du Vaudeville, nous serons quitte envers Taimable envoi de M. Jules Gamier*-

Mais hélas ! imprudent nous sommes. Notre douce habitude était Terrante fantaisie, et pour Tavoir un instant oubliée, nous ne la pourrons reprendre de sitôt. Une classification en amène une autre , et même le Salon de 1876 s'y prête étonnamment. Il ressemble un peu moins que ses prédécesseurs à un Capharnaûm immense ou à un Louvre de bric à brac. On 7 devine des entraînements insolites, et il plane dans son atmosphère quelque chose comme des idées. On dirait qu'un mot d'ordre mystérieux a circulé dans le monde de Fart, et que Ton verra dans un avenir plus ou moins éloigné se dresser face à face, comme aux jours de renaissance, des écoles convaincues et rivales.

Acceptons-en Taugure, et mai]itenant que par-devant nous ont défilé la grande et la petite histoire, donnons audience aux mythologies.

L'art religieux est éternel. Mais cette chose qu'on appelle dans le jargon courant la peinture religieuse, à savoir la représentation plus ou moins officielle de cette croyance que le Gode en un certain article assigne pour religion à la majorité des Français, oh 1 cette chose-là est morte, il y a très-longtemps. Elle n'a guère vécu d'ailleurs qu'au temps des primitifs, car les glorieux artistes de la Renaissance, si bien nommée, n'ont été, je pense, que les interprètes d'un paganisme nouveau. Donc elle est morte, très-morte , et point enterrée. Le grand parti, qui si justement s'intitule conservateur, l'a embaumée.

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Ce n^est pas le jury qui la ressuscitera. Tons les ans, il est vrai, avec une persistance « digne d*éloges », iUmédaille une peinture religieuse quelconque. Il j a deux ans, celle de M. Lehoux qui» poui mieux prouver sa chrétienne aptitude, expose aujourd'hui « la Constellation du Bouvier». Son choix» en la présente année, s'est abattu sur M. Wencker, auteur d^une Lapidation de saint Etienne^ œuvre correcte et froide, estimable devoir d'un trop bon élève du pro* fesseur de rhétorique, Gérome. Arrachée, cela se voit, de la dextre même du lapideur en chef, cette sousmédaille (une mention honorable), entre nous n^est qu'un pavé de l'ours. Que M. Wencker s'en méfie et qu'il se dégage 1 II a de la valeur et fera mieux que cela.

Est-ce M. Bouguereau qui la ressuscitera? Jamais. La Pietà^ précisément, est un chef-d'œuvre du procédé Gannal. Il nous permettra même, le savant industriel, de lui signaler dans son travail une perfection : les deux larmes de la Vierge Marie. Combien de dames, et des plus élégantes, révent de s^en faire des pendants d'oreille !

Sera-ce M. Henner avec son Christ nabot en faux ivoire, sa Vierge au bleu de Prusse et sa Madeleine aux carottes? Quel dommage! lui qui « attrapait» si bien les portraits d'avoué !

Sera-ce M. Dehodencq, un coloriste pourtant, avec son Christ ressuscitant la fille de J aire y un beau tableau d^enseigne sur lequel on jurerait qu'il a plu trois hivers au moins?

L Ancien Testament devra-t-il à M. Bonnat une belle page de plus? Oh ! que non p.is, et Ton peut voir par la Lutte de Jacob combien nous avons eu raison naguère de montrer que celaient sans élévation tourne

au truc et se perd en habileté. Il n*est qu'an Delaoroix pour ces luttes épiques. Ici nous assistons à Tezercice prévu et réglé de deux gymnastes dont Tun, celai qui joue les habitants du céleste séjour, s'est attaché des ailes au dos et sur la tête une petite flamme de Bengale pour rire. Il se laisse tout d'abord complaisamment soulever de terre, ainsi qu'il est convenu. Mais patience! les deux bras dont il exhibe la forte musculature terrasseront le compère Jacob au moment prédéterminé. Nulle souplesse d'ailleurs, et nulle onctuosité dans cette peinture. Cela se tient debout comme la robe de Mme Pasca.Ce n'est pas de la chair cela, c'est du quartz ! chanterait la muse de cette lutte peu biblique, Mlle Thérésa.

Sans doute M. Bonnat eût mieux fait de n'exposer que son Barbier nègre à Suez, une agréable plaisanterie dont la maison Goupil saura tirer un fructueux parti.

M. Gustave Doré aura-t-il restauré le Nouveau Testament ? Aura-t-il ajouté un chef-d'œuvre à la longue liste des Entrées du Christ à Jérusalem? Point. Mais devant l'œuvre que signe un tel nom, vous souffrirez que je m'arrête. Il ne me plaît pas de donner raison aux sourires malins et aux superbes haussements d'épaules des grands de la critique et des petits de l'art. Je ne suis point un esprit fort, et il me paraît difficile, comme à un tas de braves gens, d'admettre a priori qu'un homme aussi puissamment doué se soit aussi étrangement fourvoyé. Parce que M. Doré, qui fut célèbre à l'âge où d'autres s'évertuent à copier des académies, a conquis une gloire sans égale dans un genre qu'il a en quelque sorte fait sien ; parce qu'il a iUustré, je veux dire traduit et interprété langue pour langue, âme pour âme, et de façon à décourager

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