VIII
INTRODUCTION
•et beaucoup moins vaillante que la légion célèbre des Cavaliers de Chanzy, s’essoufflent contre les forces immenses, inéluctables de l’avenir, où tous les intérêts moraux et matériels, économiques et intellectuels, la dignité, le génie, l’être delà France sont en jeu. Cette lutte, à chaque instant, à chaque date, retentit dans cette œuvre, ou plutôt cette œuvre est de tout son effort, de toute sa poussée dans la lutte même.
Bien plus encore que ses aînés, ce livre est un livre de combat. Contre les personnes, non pas. Mais contre les systèmes, les servitudes, les égoïsmes, les ignorances, les pédantismes, les paresses, les convoitises, les fourberies dont est pétrie cette monstruosité qui s’est, d’elle-même et sans qu’on la priât, trouvé cette appellation d’antiphrase exquise : l’Ordre Moral.
Quand on l’aura délogé de la politique, cet Ordre qui est le désordre, il aura un dernier refuge : l’Art.
« L’art et l’industrie, écrivions-nous il y a un « an, au lendemain de la dernière Exposition de « l’Union centrale (1), ont en effet, comme la «. politique, leurs classes dirigeantes, aveugles,
(1) A travers l'Union centrale , brochure, chez Henri Vaton .
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« séniles, dévoyées, se cramponnant, se débattant,
« contrariant, énervant, enrayant de toutes leurs « forces réunies le mouvement général, jetant à « défaut de roches des bâtonnets dans les roues « de ce fameux char de l’État, qui si impertinem- « ment échappe à leur impuissante conduite. Et « même l’on peut dire que, chaque jour de plus « en plus dépossédées de la politique, les classes « dirigeantes se maintiennent et se serrent dans « l’art et dans l’art industriel, comme en des camps « retranchés, mieux encore comme en des refuges « inviolables ou leur domination perpétuelle r aurait pour sûrs garants la routine spécialiste,
« la vaniteuse ignorance, l’extrême division des « artistes, jusqu’aujourd’hui rebelles à toute « propagande de résistance et d association. »
Ce qui n’était pas niable, il y a un an, est criant aujourd’hui. Qui dirige les classes dirigeantes? Tous, en France, le savent dorénavant. On sait de reste comme les cléricaux, depuis des années, ont envahi la politique. Le Panthéon par ses peintures murales, le Salon de 1877 avec son encombrement d’imageries néo-catholiques, commandées, recommandées, acquises ou récompensées officiellement, ont montre aux moins clairvoyants l’envahissement par le cléricalisme de l’Art français.
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Cet envahissement, prodrome de décadence, est dans la logique des choses. L’Art français n’a jamais été libre, même depuis la Révolution. Il s est toujours traîné de scolastiques en scolastiques, de servitudes en servitudes, soigneusement entretenues par tous les régimes sans exception, acceptées par le fétichisme des artistes, ces collégiens à perpétuité qui s'en vont, jusqu'à cinquante ans et par delà, recevoir sur une estrade des médailles, des rubans, des prix et autres honorables mentions.
Cette invasion, toutefois, ne nous effraie guère.
IJ y a longtemps qu’à tout retour offensif du passé on peut répondre le fameux : « Trop tard ! » Partout et quand même a pénétré, partout et quand même souffle l’Esprit maudit. Dans l’Art, comme dans toutes les manifestations de l’activité française, comme dans tous les groupements de notre société, l’on peut observer la lutte ouverte, à armes plus ou moins courtoises, entre le passé qui murmure et 1 avenir qui gronde, entre le monde qui vient et celui qui voudrait ne pas s’en aller.
De cette lutte l’issue n’est pas douteuse. Déjà un art nouveau s’élève, moderne, démocratique, jeune dans sa forme, libre dans sa pensée. Au
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cours de ce livre, nous le saluons, fort de grands noms, riche de grands avenirs. lit c’est à cet Art que va le public, comme la nation à la Liberté. Devant lui les Jurys se déroutent, les Instituts fléchissent, les Doctrines disparaîtront. La Vie aura raison de la Mort, la Révolution aura raison de la Décadence.
Ce qui s’en va, c’est l’obéissance à la routine, rattachement au préjugé, l’admiration des phrases creuses, le respect des fausses grandeurs et des solennités niaises, la foi dans les fausses et tyranniques protections. Ce qui vient, dans l'art comme dans la politique, c’est le self government , c’est l’émancipation des individus par le concert des volontés, par l’association des intérêts. L’Association, tandis que nous l’évoquions, il y a deux ans, dans notre premier Voyage au pays des peintres , de toute la force de nos poumons, des artistes la tentaient. Leur effort a prospéré, il a rencontré dans l’art de viriles sympathies, et dans la politique de hauts appuis. La joie que nous en ressentons, ce livre vous la redira.
En même temps que notre espoir, il vous redira nos impatiences contre les conventions, les intrigues, les camaraderies, les impuissances coalisées, toutes les impuissances, d’où qu’elles arrivent, les
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Classiques d’en haut, les Impressionnistes d’en bas.
Dans ce livre aussi vous rencontrerez, avec la dissertation du jour, des pages d’histoire. Tout est dans tout. Le Salon, comme la Comédie, comme le Roman même, est-il donc autre chose qu’une manifestation de la vie , de la foi moderne ? Deux œuvres, entre autres, nous ont dicté ces pages. La Mort de Marceau nous désignait tant de glorieux souvenirs à réveiller, le Dix thermidor tant de préjugés à combattre !
Une question encore s’est présentée à nous, urgente, nationale. Nous ne l’avons point évitée. L’Assemblée à qui Ton a improvisé des vacances, Deus nobis hœc otia fecit , se proposait d’examiner le Budget des Beaux-Arts. Hier, on devait lire à la tribune le rapport éloquent de M. Tirard. A la tribune on le lira demain. Ensemble, dans notre Voyage, nous le lirons aujourd’hui.
Et maintenant vous ne nous demanderez point une esthétique nouvelle. Des esthétiques? il y en a désormais autant que de personnes. Ce que Ton appelle la critique d’art n’est plus, ne saurait plus être. En politique, il n’est plus qu’une diplomatie : la franchise. En art, une seule habileté subsiste : la sincérité.
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Et pour nous résumer enfin, ce divorce entre la forme, indifférente ou timide, et l’idée émancipée parfois jusqu’àla chimère, ce divorceprolongé par des protectorats ineptes ou despotiques, il faut qu’il cesse, et il cessera !
Un dernier mot. Des artistes, tels que M. Laurens en tête, ont bien voulu prêter à la première, la deuxième, la troisième année du Voyage au pays des peintres, le fidèle et si précieux concours de leurs dessins autographes. Leur haute adhésion fait notre force et notre orgueil. A nos amis, à nos auxiliaires de la première, de la deuxième ou de la troisième heure, nous devons un remerciement énergique.
Sans phrases, le voilà!
Paris, 20 août 1877.
Mario PROTH