CHAPITRE PREMIER
Sommaire ; S’en vont en guerre. — Avele, morituri. — - Ce sera, formidable. — Il pleuvra des palmes et des croix. — Ce sera grandiose. — L’art et son marasme. — Petits peintres, grands hôtels. — Condamnés au brouet. — Horreur! — Cette galeuse, cette pelée. — Ce sera touchant. — Nostradamus l’a dit. — En avant l’Association! — Marchands et marchés. — Qui trop monte, trop tombe. — Française aujourd’hui, internationale demain. — Trésor de guerre, conquête de paix.
I"1' mai 1877.
A l’heure où exact, grave et pénétré de l’importance du mandat que personne ne nous a confié, nous prenons, pour la troisième fois (vous m’entendez, pour la troisième), l’omnibus du Voyage au pays des peintres , des empereurs s’en vont en guerre. Point seuls, hélas ! A vrai dire même, ils n’iront peut-être pas du tout. Mais ils dépêchent l’un contre l’autre leurs immenses peuples, affolés. Avete , morituri, Cæsar vos salutat. Les empereurs prieront pour leurs peuples.
VOYAGE
Et déjà le brutal, pourquoi pas l’idiot? gronde en Europe, en Asie bientôt. On assure que ce sera formidable, et je le croirais volontiers. On prétend que dans la Danse macabre, nous autres, gens de France, qui ne sommes plus sujets pourtant, pas même à caution, on prétend que nous y entrerons aussi, et cela ne m’étonnerait point.
On va se détruire à outrance. Il y aura des milliers et des milliers d’hommes tués, des milliers et des milliers de veuves et d’orphelins, des pays saccagés, des ruines amoncelées. Ce sera pittoresque et intéressant. Les journaux se vendront bien , les bourgeois auront de quoi lire et de quoi pérorer. On chantera des Te Deum. Ce sera charmant, et les peintres de l’avenir, qu’il ne faut pas toujours confondre avec les peintres d’avenir, auront des batailles superbes à brosser, des allégories magnifiques à composer, qui leur vaudront de l’argent , des palmes et des croix. Ce sera grandiose.
En attendant, l’art, pour parler argot d’atelier, l’art est dans le marasme. Les acheteurs n apparaissent un instant que pour fuir, nébuleuses rares, vers des horizons vagues. Les hôtels commencés, car il n’est de nos jours si petit grand peintre qui ne veuille avoir son grand petit hôtel, sont arrêtés à l’entre-sol ou au premier étage, faute d’économies ou de confiance. Horreur! messieurs les peintres peutêtre vont-ils être condamnés à ne point gagner en •quelques heures d’une occupation aimable le prix que n’ose pas toujours assigner à son labeur d’une année le simple homme de lettres , s’il est républicain surtout. Peut-être le Salon, cette année, aura-t-il moins de visiteurs cossus? Quelques étrangers de distinction,
des princes russes par exemple, des magyars, une demi-douzaine de pachas , des mylords et baronnets manqueront à l’appel.
Devant l’orage qui s’amasse, effroyable et stupide, les cœurs se serrent, et les bourses aussi. Adieu les' spéculations fantastiques, les tableautins couverts d’or, les hausses effrénées ! Plus d’argent, partant plus de joie. Il y aura dans l’Israël pictural, il y aura des pleurs et des grincements de dents. Citoyens éclairés, politiques profonds, nos artistes maudiront les dieux, les demi-dieux, Voltaire et Rousseau, le siècle ingrat, le Grand-Turc et tout naturellement la République, cette galeuse, cette pelée qui, comme chacun sait, est cause de tout le mal... Ce sera touchant.
La belle occasion, pourtant, que voilà de réfléchir beaucoup et de comprendre un peu ! Cette crise que la guerre accentuera ne date point d’hier. Tant de folies, de vanités et d’imprévoyances l’ont amenée. Elle ne sera pas la dernière, tant s’en faut. Bien des secousses encore, Nostradamus l’affirme, jusqu’au siècle vingtième remueront étrangement la monarchique Europe. Souriant avenir auquel il serait bon de se préparer. Comment? messieurs les peintres nous traiteront à leur guise de rabâcheur insupportable. Mais pour la troisième et non dernière fois nous répondrons, nous crierons : par l’Association.
Eh! oui! par la seule Association, libre, morale et commerciale des artistes. Elle seule, sagement et mûrement organisée, vous débarrassera des jurys pédants, des protecteurs ambitieux, des spéculateurs éhontés, des agiotages ridicules qui donnent pour épilogues aux ascensions injustifiables les dégringolades vertigineuses, des critiques solennels, des intri-
gants de toute allure et de tout langage; Elle seule vous mettra en un rapport immédiat et perpétuel avec le public, votre unique et souverain juge. Elle seule, vous facilitera l’établissement d’un marché sûr, régulier, normal, également à l’abri des excès de fortune et des accès de misère. Par-dessus tout, prévoyante et soucieuse de l’épargne, elle vous fera traverser sans trop souffrir les révolutions toujours possibles, les catastrophes européennes trop probables. Yous aussi, ni plus ni moins que tel mo: narque, vous aurez votre Trésor de guerre.
Qui sait? Française aujourd’hui (pour l’heure on ne vous demande rien de plus), elle sera peut-être internationale demain. « Ah! si les écrivains, tous les écrivains du monde s’entendaient ! « Il y a quinze ans, nous rêvions cela tout haut, et nous le rêvons encore, et, plus que jamais nous le voulons. Pourquoi un beau jour, les artistes, tous les artistes du monde ne s’entendraient-ils pas, eux aussi? Pourquoi toutes les forces enfin ne se ligueraient-elles pas contre la Force? Nous verrions bien alors s’il lui serait possible de primer longtemps et souvent ce droit imprescriptible de l’intelligence universelle, la Paix.