‹ Voyage au pays des peintres (volume 3)Chapitre 11 sur 15 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Sommaire : Florence est bien près de Rome. — M. Marqueste. — Un vieil incident et les poses plastiques. — Velleda me va mieux. — M. Coutan et ce grand gamin d Bros. — M. Idrac et ce petit polisson d’ Amour. — Œdipe, regarde ton sphinx 1 — M. Aizelin. — Orphée, candidat à l’Académié des enfers. — Et Injalbert? — M. Guillaume. — L’Amour lilliputien de M. Maillet. — M. Allar. — L’Amour en Lucifer et l'a montagnie Bréda. — Crauk et le maréchal Niel. — M. Leroux et la Mort. — M. Chatrousse récidiviste. — M. Gautherin. — A quoi bon ces dards d’opéra? — M. Cordonnier. — Pour faire un Salon, il faut des Charmeurs et des Baigneuses. — M. La Vingtrie. — M. Ferru. — Beaucoup de naïades appelées, trois d’élues. — M. Schœnewerk. — Un pèlerinage à genoux. — M. Noël et sa Baigneuse . — M"'* Léon Bertaux. — Oh! les coiffures à la petit chien. — M. Lemaire, son Bain et sa République. — M*'® Sarah Bernhardt. — Non omnis moriar.

Une simple observation, pourtant.

Florence est bien près de Rome. La création du Prix de Florence trahit donc la persistance, chez les particuliers aussi bien que dans les régions officielles, de ce préjugé latin qui a fait si longtemps considérer ntalie comme le conservatoire obligé de nos jeunes talents. Nous aimons con furore ITtalie que nous avons tant de fois parcourue et nous la croyons comprendre autant que personne, mais plus qu’elle nous aimons la liberté ! Quand donc, éclairés par tant d’expériences, laisserez-vous vos artistes pensionnés suivre dans telle contrée qu’il leur plaira 1 indication toujours juste de leur tempérament personnel ? Les aider est votre droit. Ne les point gêner est votre devoir. Ce monde étonnant, ce peuple innombrable de chefs-d’œuvre où vous les envoyez vivre, étudier,

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réfléchir, s’absorber, éteint peut-être plus d’originalités qu’il n’en développe. Les forts trop souvent en reviennent diminués, les médiocres presque toujours ahuris.

M. Marqueste, élève de Rome, a bien employé son temps. Il a fructueusement étudié les maîtres. Ou le voit de reste à son Persée vainqueur de la Gorgone. Ce groupe est d’une science parfaite, d’une aisance accomplie, Persée, un pied sur la Gorgone dont il s’apprête à couper la tête que sa main gauche tient par les serpents est superbe de désinvolture et d’audace. La Méduse se démène et se tord bien, rageuse et sifflante sous ce pied vainqueur. Elle est comme le Persée, bien posée, admirablement modelée, et on ne lui reproche guère qu’un hurlement effroyable et peu sculptural, qui défigure singulièrement sa beauté de monstre féminin. Mais malgré toutes les qualités qui ont valu au Persée une première médaille, ne nous enthousiasmons pas outre mesure. At-il si fort enthousiasmé son auteur ? Au milieu des retentissantes agitations de la grande vie moderne, après tant de Persées qui tuent des Gorgones dans tant de musées, il a fallu que M. Marqueste se montât bien courageusement 1 imagination pour s’intéresser quelque peu à ce vieil incident. La foi lui a

manqué. Et son héros et son héroïne ont moins l’air de personnes naturelles que d’acteurs répétant généralement des rôles, déjà très-bien appris, pour un théâtre de poses plastiques.

M en déplaise à M. Marqueste, nous le trouvons plus original dans la Velleda qu’il vient d’exposer aux Beaux-Arts, avec les envois de Rome. Velleda, cette poétique et légendaire incarnation de la patrie gauloise, semble l’avoir intéressé comme nous, bien

autrement que le tête-à-tête orageux de Persée avec sa Gorgone, car elle lui a inspiré une oeuvre beaucoup moins correcte, soit, mais combien plus chaude et plus saisissante !

Autre élève de Rome, autre médaillé de première classe, M. Coutan. A quel Temple d’amourest destiné cet Eros en goguette, agaçant du bout de son arc un couple de tourtereaux ? Le jardin Mabille lui conviendrait assez, caria danse qu’il ébauche a quelque frappante analogie avec le cavalier seul de cette chorégraphie qui amusait si fort le Prussien libéré, Henri Hème, et que sans autre périphrase on appelle le cancan. Ce n’est pas qu’il soit mal, cet Eros. Un fort beau garçon tout au contraire, et dont ces dames diraient bien sûr qu’il est fait au « moule, » tant son créateur a pour lui prodigué toutes les finesses du métier.

Les vicissitudes et gamineries d’Eros m’ont l’air de préoccuper excessivement les habitants de la villa Médicis. A l’exposition des Beaux-Arts, figurait à côté de la Velleda de M. Marqueste un Amow\ signé Idrac. Un petit polisson d’amour, tout piaullant et geigmant parce qu’une abeille l’a piqué au pied, alors qu’il s’amusait. Je brigand, à fouler des roses ! Serais-je donc encore très-ridicule en trouvant cela très-puéril? Peu m’importe, et je n’en désire pas moins que l’École de Rome subisse enfin l’examen attentif de nos commissions législatives.

A de M. Coutan je préfère son bas-relief

Œdipe interi'o géant le Sphinx. Il est un peu mou, c’est vrai, il manque de vigueur et de'perspective. Œdipe a le tort évident de tourner le dos au sphinx au lieu de lui fixer bravement les yeux sur les yeux, et l’on voit là plutôt une scène du Dépit amoureux que l’éternelle

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et redoutable légende. Mais l’ensemble est d’un style sévère et harmonieux dont il faut tenir grand compta à M. Coutan.

L’amour ! oh l’amour ! qu’on le voie ou qu’on ne le voie pas, il est donc toujours et partout, cet être-là ! C’est lui qui fait descendre aux enfers cet Orphée de M. Aizelin. Pas très-vite, j’en conviens. L’Orphée est lourd, massif, froid, correctement vêtu, correctement ému. Son Eurydice l’attire médiocrement, et je le soupçonne bien plutôt d'aller de ce pas mesuré briguer un fauteuil à l’Académie des enfers, si les enfers ontune Académie, comme il n’est que trop probable.

A propos d’Orphée, vous souvient-il de celui qui envoya, il y a deux ans, son auteur, M. Injalbert, à l’Ecole de Rome ? Il était inspiré, celui-là. Il nous a vraiment gâté, et beaucoup d’Orphées encore, j’en ai peur, solliciteront notre approbation sans la mériter.

1j' Amazone vaincue^ de M. Aizelin, vaut mieux que son poète. Un peu froide aussi, elle est plus élégante, plus légère. Elle s’appuie, découragée, sur l’autel de la patrie, et le tronçon de glaive que retient sa main atteste son effort suprême. Les traits sont beaux, et l’on n’imagine guère attitude plus noble et plus touchante.

Ici l’Amour impérieux et irrité s’apprête, ou le mouvement nous trompe fort, à percer de ses flèches aiguës les yeux d’une pauvre éplorée qui ne lui peut échapper, car c’est une déesse Terme. Ce motif un peu cherché, mais poétiquement rendu, est de M. Guillaume, directeur de l’école des Beaux-Arts. Nul ne songe à contester le remarquable talent de M. Guillaume, qui a toujours su penser en dehors etau-dessus de la doctrine confiée à sa garde vigilante.

Là, c’estl’amour lilliputien de‘M. Maillet. Il piétine sur un gros diable de satjre si abasourdi d’une telle insolence, qu’il en marche à quatres pattes, comme Henri IV portant son fils. Œuvre prétentieuse etmal venue. Mais vous êtes homme à prendre votre revanche, M. Maillet !

Un peu plus loin, revoici l’Amour en Lucifer, tentant la mère bien connue de toutes les filles d’Eve. Agenouillé derrière sa victime, il avance la tête pour la fasciner, et pour lui présenter la pomme obligatoire il tend un bras autour duquel se joue l’ophidien réglementaire. Le Paradis terrestre de celte Tentation là n’est pas bien loin de nous. Quoiqu’assez ignorant en géographie, comme tout bon Français, je ne crois pas errer en le plaçant sur la montagne Bréda. Il est fort, galant, le Satan de M. Allar, un jumeau, apparemment, du D table amoureux àe Cazotte. Elle aussi est fort galante, et ne demande qu’à perdre avec son innocence l’infortuné genre humain. Chacun après tout comprend à sa guise la Tentation^ ne sache pas qu il existe de ce drame célèbre un procès-verbal authentique et certifié conforme. La version de M. Allar est fort acceptable, servie surtout, comme elle l’est, par un talent souple armé d’un fin ciseau.

Mais tant d’amour nous fatigue, et une occasion s ofire pour le fuir un instant. A deux pas de la Tentation, des œuvres plus sérieuses nous appellent.

D’abord la grande statue de Crauk,le Maréchal Niel qu’attendla ville de Muret. Niel, en effet, méritait une statue. Seul, ou bien peu s’en faut, il aura entre tous les hommes dont le nom fut mêlé aux tragi-comédies du Bas-Empire le renom précieux, l’excuse rare d avoir aimé et compris la France. Quand sa haute in-

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telligence disparut emportée par l’aveugle mort, on se réjouit bruyamment au delà du Rhin. En deçà l’on frémit, et la guerre de 1870 arriva précipitamment qui donna raison aux grosses joies des Germains comme aux sinistres pressentiments des patriotes français. Le maréchal Niel ne pouvait rencontrer meilleur avocat au jugement suprême que l’auteur de la belle Victoire du square des Arts-et-métiers. Jamais le coulage et le génie guerriers unis en une même personne n’ont été plus dignement représentés. La tête, exactement ressemblante, est superbe de pensée, de tristesse prévoyante et d’implacable volonté. Jamais le grand costume militaire ne fut plus amplement et vigoureusement traité. Jamais main ne s’appuya d’un geste plus simple et plus viril sur la garde d’une épée. Ce « Courage militaire « n’aura de longtemps un autre rival dans l’admiration de tous que le Maréchal Ney^ du maître Rude.

Avec l’effigie du vaillant soldat, M. Crauk a exposé celle du pacifique et savant fondateur des écoles vétérinaires d’Alfort, Claude Bourgelat , Si différentes d’attitude, de costume et d’expression, toutes deux affirment la fécondité remarquable du talent de M. Crauk.

Claude Bourgelat nous amène tout naturellement à La Quintinye, le célèbre jardinier de Louis XIV. La statue que lui prépare M. Cougny pour l’Ecole d’horticulture est d’un naturel charmant, c’est l’œuvre d’un esprit vivant et juste. Ce plâtre n’a plus qu’à devenir marbre ou bronze. L’execution est achevée, le travail est parfait.

Aux pieds de la statue du maréchal Niel, une sculpture tumulaire nous attire, destinée au tombeau

de M'”'' C... Sur un lit, ou mieux sur un matelas étroit et dur, une femme qui fut jeune et belle est étendue enveloppée dans un long suaire, aux plis gracieux et séveres. Comment est-elle entrée, avec quelle résignation ou quel désespoir, dans cet indéfinissable sommeil de la mort dont pas un culte, pas une science, pas une philosophie ne peut se flatter encore d’avoir résolu par approximation le redoutable problème ? Son étrange et mjstique sourire ne nous le saurait apprendre. Le bras droit se dégage à demi du linceul et repose le long du corps, offrant aux regards une main fine et transparente. La main gauche appujée sur le cœur se dérobe sous la draperie mortuaire. Cette œuvre harmonieuse est d’une impression touchante. Elle éveille le sentiment, elle exalte la méditation.

Toutes les qualités de son auteur, M. Étienne Leroux, nous les retrouvons très-évidentes, mais poussées à l’exagération dans l’Amazone <5>/essée. Une flèche

empennée, qui n’est point celle de l’amour, a frappé la belle jeune femme au sein droit. Elle se renverse en une agonie charmante, trop charmante. La morbidesse des chairs, les frémissements douloureux de ce corps adorable sont rendus avec un extrême bonheur Pourquoi M. Etienne Leroux a-t-il commis cette faute inexplicable d’utiliser la moitié de flèche demeurée en dehors de la blessure profonde pour appuyer sur elle le bras droit de son héroïne en une courbe élégamment langoureuse? Ce concetto mortuaire et sculptural est un défi au paradoxe lui-même, i: Amazone de M. Leroux gardera-t-elle pieusement ce « trait » d’esprit en passant du plâtre au marbre ? Nous voulons espérer que

Mais, à voirie cas ordinaire

que font les artistes de

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la critique, nous n’oserions l’affirmer. On a, il nous en souvient, prodigué les observations elles remarques aux Crimes de la guerre que M. Chatrousse exposa en plâtre, il y a un an. Les Crimes nous reviennent en marbre aujourd’hui, aussi grotesques, aussi ridicules, et désormais immuables. Imagiers d’Epinal, illustrateurs d’almanachs Laensberg, peintres de toiles-affiches pour le théâtre Beaumarchais n’ont jamais rien imaginé de plus naïvement, de plus gaiement mélodramatique que ce vieillard en coup devent, bramant au milieu d’un pêle-mêle famiha quasiment burlesque. A son insuccès formidable, M. Chatrousse a pu s’apercevoir que la modestie ne serait pas toujours une si mauvaise conseillère du talent.

Cela m’étonnerait aussi que l’on n’eût pas signalé à M. Gautherin la trop extraordinaire élégance, jointe à une impassibilité vraiment trop héroïque, de son Saint- Sébastien en plâtre. Le délicieux martyr en changeant de matière n’a point change de mouvement. Le voilà en marbre, toujours aussi conscient des perfections qui lui ont valu tant d’e-

loges,et toujours aussi dédaigneusementinsensiblea la

douleur. C’est un cousin germain de V Amazone blessee. Les flèches sont impuissantes contre sa grâce. Ses bras, levés en l’air, ne sont point sans doute solidement noues à l’arbre, car nulle torsion n’en crispe le pur modèle, et le doux prisonnier étale avec une aisance parfaite ses mains irréprochables.

A quoi bon ces dards d’opéra? Retirez-les donc, M. Gautherin, et votre ravissante statue qui n y perdra rien deviendra celle d’un merveilleux éphèbe, un demi-dieu peut-être, qui s’est laissé attacher a un arbre

par de folles nymphes, curieuses d’admirer longuement son incomparable beauté.

Tout auprès du Saint-Sébastien^ une Médée en plâtre, de M. Cordonnier, médite le double infanticide qui la doit venger de Jason, et la rendre pour un nombre indéfini de siècles la chérie des tragédiens, la diva des artistes. L’illustre magicienne fait fureur à la villa Médicis. Les sculpteurs et les peintres se l’arrachent ou se la prêtent. Tandis que M. Morot adresse à l'Exposition des Beaux-Arts une Médée peinte, son confrère, M. Cordonnier, qui date fièrement de Roma tous ses envois, dépêche au palais de l’Industrie une Médée sculptée.

Toutes deux se ressemblent et se valent. Un modèle unique leur a servi. Toutes deux sont hommasses et leur démence tragique tourne au crime brutal. Chez M. Morot, les enfants sont plus intéressants et mieux groupés. M. Cordonnier, lillois, s’est trop et point assez ressouvenu de la Médée de Delacroix, cette perle du musée de Lille. Il en a vaguement copié le dessin, mais il ne s’est guère inspiré de sa conception grandiose. « Il y a là, disions-nous en 1875 à propos du Réveil qui fut médaillé de 3® classe, une intention dramatique, un efort vers l’énergie, mais aussi une exagération qu’il faudra calmer. » En 1876, «l’exagération » de M. Cordonnier ne s’est point calmée du tout : sa Médée, beaucoup moins originale que son Réveil^ est récompensée d’une promotion à la seconde classe. Vahene, va benone'- M. Cordonnier n’est-il pas un élève convaincu de l’école de Roma (Rome) ?

Point de Salon, cela se comprend, sans Charmeurs de serpents et sans Baigneuses.

Il y a pour le moins deux Charmeurs au Salon

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de 1876. Le plus ordinaire, celui de M. Ferru, a remporté une médaille de 3® classe que nous ne lui chicanerons pas.

Le meilleur, celui de M.La Vingtrie,a failli gagner le Prix de Florence. Le jury lui a décerné une médaille de classe tout à fait justifiable.

Ce Charmeur a pour instrument magique une flûte à double tuyau. L’idée de M. La Vingtrie, enroulant le sujet autour de l’un des tuyaux, a paru ingénieuse. Elle l’est au point de vue pittoresque et artistique. Serait-elle ratifiée sans discussion par les voyageurs et les savants? Je ne sais. Bien équilibré, bien campé, le corps du charmeur est d’un modelé presque parfait. La tête est d’une intelligence extrême, et si sa musique ne suffit pas, notre gaillard a pour y suppléer une paire d’yeux capables de fasciner le serpent à tête de femme de la chapelle Sixtine. M. La Vingtrie, en somme, a trouvé moyen de restituer quelque originalité à un thème rebattu. Médaille oblige, et nous attendons le Jeune sculpteur à son prochain Salon.

Les Naïades abondent. Beaucoup sont appelées ; nous en élirons trois.

'L'Hésitation de M. Schœnewerk, d’abord. Malgré quelques réminiscences inévitables en un pareil sujet, le brillant artiste a commis presque un chefd’œuvre. Et puis son marbre est si beau, si transparent, si fin, qu’il prête étrangement à l’illusion. N’était le respect humain, on ferait volontiers à genoux, à l’instar de certains pèlerins beaucoup moins excusables, le tour de cette divine personne. Avec quelle moue adorable elle hésite en regardant son image trembler dans l’eau claire et froide ! O le délicieux bras qu’un mouvement instinctif ramène sur l’épaule

ys

comme pour en écarter le frisson ! O le mignon petit pied qu’elle a hasardé, puis, soudain retiré ! Avec quelle coquetterie ces doigts se recourbent!

Il y a des défauts dans VHésitalion, c’est probable. Mais ils disparaissent si bien dans cette prestigieuse ondulation de formes, ils s’effacent si complaisamment dans un tel miracle d’élégance, de pudeur et de naïveté, qu’il nous eût fallu pour les découvrir une indifférence relative.

Celle que nous éprouvons pour la Baigneuse de M. Noël, quoique fort séduisante après tout. Moins sévère que d’autres, je ne proscris point avec une rigueur absolue ces polychromies discrètes qui se bornent à une teinte des cheveux et à une légère dorure de quelques accessoires, par exemple les sandales d'une baigneuse. Mais je dois convenir et je conviens facilement qu’on ne les rencontre guère qu’en des œuvres plus galantes que nobles, et plus distinguées que sincèrement belles. Tel est le cas de la statue de M. Noël. La figure est charmante, un peu courtisanesque. Le corps est d’un joli galbe, mais plus mou et moins pur que celui de V Hésitation. Le mouvement des bras relevés en anse pour tordre ou peigner la chevelure « humide des baisers de l’onde » n’est pas heureux. Je préfère néanmoins la Baigneuse de M. Noël au groupe de Roméo et Juliette qu’il exposa l’an dernier.

Notre dernière Baigneuse^ celle de Mme Léon Bertaux, n’est pas la moins réussie.

Elle est là, sous la feuillée,

Eveillée

Au moindre bruit de malheur ;

Et rouge, pour une mouche Qui la touche,

Comme une grenade en fleur.

9ti

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L’épigraphe est empruntée, on le voit , au irèsmoderne poète des Orientales. Moderne aussi est l’œuvre de Mme Bertaux. Que sa nymphe ravissante ait quelque parenté avec celles de Clodion, je n’y veux pas contredire. Mais du dix-huitième siècle au nôtre la distance est si faible, à tous points de vue, qu’elle explique et justifie bien des ressemblances autrement frappantes. Il n’y a pas dans cette manière très-vivante et originale, il n’y a pas 1 ombre d’une imitation. Cette jeune femme couchée dans les roseaux, livrant ses belles épaules tout frissonnantes des fraîcheurs du bain aux chaudes caresses de l’été, c’est bien une contemporaine, c’est même une Parisienne pur sang. A quoi bon pour elle un millésime? Seule, sa coiffure « à la petit chien » (oh ! la pire mode !), indiquée d’ailleurs par 1 artiste avec la modération du bon goût, la datera de 1876. Son joli corps, dont un fin ciseau a nuancé toutes les affriolantes délicatesses, se recourbe et se replie sur luimême avec une grâce exquise. Un insecte, ivre de soleil, est venu se poser, ébloui, sur cette rayonnante fleur de chair. Il n’est qu’une lemme pour rendre avec une telle coquetterie le mouvement de cette jolie tête athénienne regardant par-dessus l’épaule l’étrange venue de l’indiscret ailé. Simple mortel, je me garderais bien de toucher « à la mouche » du poète. Mais si j’étais faune, je ramperais parmi les roseaux pour saisir avec une joie d amoureux et d artiste ce papillon inutile comme une pointe d’esprit à la fin d’un beau sonnet.

Entre ces trois œuvres si légères et l’élucubration un peu lourde de M. Lemaire, le titre Bain est notre unique transition, dont je vous prie d’agréer toutes nos excuses.

AU PAÏS DES rEIxS'iRES.

Excité sans doute par le succès de l'Education maternelle de M. DeIaplanche,M. Lemaire nous a offert, en un groupe de grandeur naturelle, une jeune maman baignant son baby dans le traditionnel bassin de ménage. La mère est d’une naïveté correcte, l’enfant d’une grimacerie agaçante. L’auteur de ce Bain a décidément le mal du réalisme. On s’en aperçut en 1875 à ^2. République française anémique, chlorotique, aux pâles couleurs , beaucoup trop actuelle. C’est celle-là que nous subissons respectueuseçient. Ce n’est pas celle-là que nous voulons.

Et pour bien finir notre journée, suivons la foule vers le groupe en vedette de Mlle Sarah Bernhardt.

Apres la Tempête^ tel est son titre. Une aïeule bretonne ou napolitaine tenant entre ses bras le cadavre de son petit-fils noyé, tel est le sujet.

La renommée de l’actrice a-t-elle aidé au triomphe du sculpteur? Les applaudissements du Théâtre- Français ont-ils surpris une mention honorable à la galantise du jury? Non pas. Chaque exposition a révélé chez Mlle Sarah Bernhardt un travail incessant. un progrès continu. Apres la Tempête réalise les espérances que nous a données, il y a un an, le buste de Régina Bernhardt. Où l’on devine que le sculpteur est une actrice hors conconrs, c’est à l’entente dramatique de l’œuvre. Où l’on juge que l’actrice est un sculpteur déjà expert, c’est à la justesse du modelé, à l’habile arrangement des plis. Le corps chétif de l’enfant, ses bras pendants, tout crispés et raidis par la convulsion suprême, sont d’une exactitude émouvante. Hélas ! les amulettes au cou n’ont pu sauver le petit de la mort, ni la grand’mère du deuil irréparable. Le désespoir do la vieille est intraduisible. Toutes ses rides pleurent. Son œil cave

fixe le cadavre avec cette rage de l’être humain, pensant et bon, contre la mort féroce et stupide. Sa bouche est demeurée béante, comme attendant l’explosion de quelque malédiction effroyable , ou quelque hurlement inconnu.

Ily a dans cette vivante esquisse des imperfections, des tâtonnements, des exagérations de détail que la courageuse artiste corrigera aisément. Et quand ce plâtre deviendra marbre, cette mention deviendra médaille.

Désormais à salière devise : Quand mê me Sarah

Bernbardt a dix raisons pour une d’ajouter : Non omnis moriar.

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