‹ Voyage au pays des peintres (volume 3)Chapitre 12 sur 15 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Si j’étais seigneur et maître. — Auguste Préaultetson Ophelia.

— Anglais et Gaulois. — Au-dessus à'Ophelia je rêve le Silence. — Celui qui lutte auprès de celui qui a lutté. — M. Henry Gros. — Si l’habit ne fait pas le moine, la récompense ne fait l’artiste. — Je vous ai déjà raconté M. Gros. — Entrez, Washington, saviez, Bérénice ! — Ne fait pas qui veut le buste colossal. — Une chevelure d’étoiles.— Le Parent réglementaire.— Nous, opportuniste à nos heures. — M Chrétien et son Prisonnier de guerre. — M. Auhé et sa Galatée.

— M. Peiffer et ses Hirondelles. — MM. Ponsin-Andary et Allouard. — Un pince-nez au Conteur arale, et des lunettes à Ossian. — MM. Paris, Hoursolle, Hugoulin, Tournoux, Chervet et Henry Boisseau. — La sculpture dite religieuse.

— L’ordre moral a passé par là ! — MM. Marque! de Vasselot, Sanson et Lafrance. — M. Moulin. — Le sculpteur des dieux et le sculpteur des lions. — Le Dumas de Michelet, par Ghapu. — M. Degeorge et Henri ^Régnault. — D’Echérac et Léon Cladel. — A quand le bronze? — Astruc et Barbey.

— Une taille de guêpe ! — Ross et Valade. — Un Persan? oui.— Elle devait être bien originale. — Amy et son provençal chapelet. — Le sculpteur Taluet et le sénateur Tolain.

— MM. Hébert, Marcello, de Vigne, Drouet, Houssin. — Droit au cœur ou droit au rire ? — Barye est mort, vive Caïn !

— Et puis Isidore Bonheur. — Et puis Dubucand. — Encore les Italiens marbriers! — Tutti quanti e tutte 'fruttù — Co7icetti e confetti. — M. Caggiano. — Un crescendo e furioso tricot. — Voilà qui est artiste et français.

Dans cette vaste symphonie sculpturale nous avons rencontré déjà bien des espérances et de mûrs talents, dont quelques-uns ont l’accent magistral. Mais la note dominante du génie, un seul artiste nous la fait entendre. C’est Préault.

VOYAGE

Si j’avais, seigneur et maître, à choisir entre tant de merveilles, le bas-relief di'Ophelia s’en irait sur l’heure orner ma chambre d’études, dans le castel, si plein déjà, que je possède en Espagne. Je n’ai pas le goût modeste, c’est vrai, mais je n’en rougis point. Ce bas-relief est un chef-d’œuvre. Date-t-il d’hier ou d’avant-hier? peu m’importe. Il a l’éternité.

Ceci n’est pas une traduction, c’est une équivalence. Telle l’Anglais Shakespeare a conçu la divine Ophelia, telle le Gaulois Préault l’a écrite dans le bronze.

... L’eau trempait sa robe,

Et la pauvP3 petite au ciel bleu se dérobe,

Et la vague éteignant sa vie et son accord,

De sa douce chanson l’entraîne dans la mort !

Oh ! oui, c’est bien cela !

... Ses habits étalés etüottants.

La soutiennent sur l’eau pendant quelques instants.

Mais Ophelia vient de mourir. De ses lèvres encore entr’ouvertes la chanson de la Saint-Valentin s’envole à peine. Et les ondulations de sa robe, et les lignes exquises de sa virginale beauté, et le dessin de sa longue chevelure se confondenten quelque sorte et s’harmonisent avec les ondulations de la vague. Et ces fleurs que retient encore sa main, ces fleurs que, peur les suspendre au saule, elle tressait en a biza,rres couronnes. » il semble que la capricieuse vague, maîtresse d’Ophelia, les éploie en couronne funèbre ?

Ce bas-relief en appelle un autre. Au-dessus de la pauvre morte en son ondoyant linceul, si l’on écoutait ma fantaisie, je rêve cet étonnant symbole qu’on admire au Père-Lachaise, cette flgure extrahumaine en son suaire, avec un doigt sur la bouche.

Au-dessus à'Ophelia^ je placerais le Silence d’Auguste Préault !

Allons, si l’essor souverain de la pensée, si l’intuition supérieure des plus hautes inspirations de la poésie, si la hardiesse de la conception, et si enfin la maëstria de l’exécution ne suffisent point à dégager un génie, Préault décidément, je le confesse, n’a jamais rencontré le génie !

Aux côtés de cet homme qui est un maître et qui a si longtemps lutté, il nous convient de signaler un jeune talent, qui a déjà bien lutté, lui aussi, M. Henry Gros.

Les décorations unies ou omnicolores, les commandes à gros orchestre, les grands et moyens prix, les médailles et mentions, tant honorables qu’elles soient, ne nous attendrissent guère. Pas plus que l’habit ne fait le moine, pour nous la récompense ne fait l’artiste. Il y a, quoi qu’en aient les classes dirigeantes de l’Institut, il y a parmi les sculpteurs français peu de personnalités aussi nettement appréciables que M. Henry Gros. Il n’en est pas que l’indifférence ou la superbe du jury ait jusqu’à ce jour autant méconnues.

Pourquoi ? nous le pourrions peut-être, mais nous ne le voulons approfondir. Nous parlons en notre nom, et sans délégation aucune. Nous ne cherchons point « du tapage, » les causes justes n’en ont pas besoin. Et nous aimons croire à l’aveuglement des juges plutôt qu’à leur parti pris. Mais qu’ils le sachent bien, d’autres pensent comme nous, et nous avons motif d’affirmer que si Garpeaux, le maître Garpeaux vivait, il n’eût point manqué de manifester l’estime toute particulière où il tenait le talent de M. Henry

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Gros. Je cite Carpeaux, et j’en pourrais citer bien d’autres.

Mais n’insistons pas outre mesure. Nous avons esquissé dans notre premier volume l’histoire artistique de ce Jeune sculpteur, et nous ne la recommencerons pas. Nous avons raconté comme il fut amené, par la protection bénévole et éclairée d’un des hommes les plus éminents de notre époque, à « restaurer chez nous l’art si charmant et si décoratif de la cire coloriée. »

Nous avonsrappelé ses premiers succès en ce genre, dont un, le Price du Tournoi, lui valut une acquisition de l’Etat.

Nous avons montré « cet esprit chercheur et volontaire, cet érudit enthousiaste, ce laborieux que rien n’étonne, » cherchant et retrouvant, la chose est désormais certaine, le procédé de peinture à la cire des anciens. Pour la sculpture à la cire, M. Gros a eu des imitateurs qui l’égaleront difficilement. Il en a pour la peinture aussi, on les a vus. En bronze, en marbre, l’auteur de la Chevauchée, du Voltaire commandé par l’École normale et de bien d’autres œuvres dispersées chez des connaisseurs qui se soucient du jury et de ses récompenses comme d’un assignat de l’an m, n’en est plus à fournir ses preuves d’originalité.

Gette fois, des deux envois de M. Gros l’un a été admis, le buste de Washington, l’autre a été refusé, le plâtre d’une statue de Bérénice consacrant sa chevelure à Vénus. L’effigie du héros américain a été l’une des œuvres les plus remarquées du Salon de 1876. Il n’est pas donné à tous les sculpteurs, même aux plus éminents, de réussir un buste de dimensions

colossales. L’écueil est double en pareil cas: ou l’exagération, ou l’insignifiance. M. Gros s’est fort adroitement garé de l’une et de l’autre. Tell’liistoire contée ou dessinée nous a légué le grand homme, tel l’artiste nous l’a rendu. Il a on ne peut mieux compris et modelé le caractère complexe de cette illustre physionomie. Il lui a restitué non-seulement la ressemblance matérielle établie par des documents authentiques, mais encore la ressemblance morale, historique, idéale. Son Washington a le regard clair et perçant, le faciès mathématique et décidé du stratège, la tension réfléchie du diplomate, et cette loyauté proverbiale qui demeurera in sœcula sœculorum l’exemple si glorieux et si peu suivi des chefs de révolution et des fondateurs d’Etats.

Nos lecteurs trouveront dans ce volume un dessin autographe de la Bérénice. Il ne leur apprendra pas grand’ chose, j’en conviens. Il faut avoir vu le plâtre de M. Henry Gros pour bien apprécier la forme exquise et pure en laquelle il s’est efforcé d’incarner la poétique légende de la Gonstellation de Bérénice. Il y avait dans l’esquisse de M. Gros des imperfections, soit. Il y avait aussi d’irrécusables beautés, car l’exclusion n’a été votée qu’à la pluralité des voix, et parmi les voix favorables ne figuraient pas celles des moins compétents et des moins sages. Pourquoi donc cette exclusion ? L’esquisse n’a-t-elle point paru assez finie ? On poursuit volontiers M. Gros, et quelques autres, de cette ritournelle. Le mouvement des bras, s’arrondissant et se rejoignant pour soulever en guise d’offrande l’épaisse chevelure, provoque d’abord un certain étonnement. On s’y habitue vite et l’on admire sincèrement cette tête mystique et charmante, l’élégance de l’attitude, la délicatesse du modelé. Quoi qu’il en soit, et dans un état de choses où le rè-

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glementdes « hors concours » consacre des exLibitioiiS littéralement affligeantes, par exemple telle Fortune, dont je ne veux pas citer l’auteur, on devrait montrer plus d’indulgence pour les originaux qui ne sont pas des ignorants et les fantaisistes qui ne sont point des maladroits. Il en est parmi eux que leur valeur bien reconnue devrait mettre pour jamais à l’abri du chagrin et de l'humiliation d’un refus. Quelque jour, espérons-le, \dt. Bérénice plus « flnie » obtiendra son indispensable pareat ! et nous ne nous repentirons point alors d’avoir dès maintenant appelé sur elle l’attention de cet unique et souverain juge, le public.

Est-ce à dire que nous voulions faire à MM. les honorables du jury, élus du suffrage restreint, sénateurs de l’art, une opposition résolûment systématique ? Loin de là, En art comme en politique, nous demeurerons, dans la stricte mesure du possible, opportuniste et modéré.

Quand ils récompenseront des œuvres telles que le P7'isonnier de guerre, de M. Chrétien, nous applaudirons joyeusement. Nous avons rarement vu exprimer avec une plus simple énergie une idie plus virile. Ce prisonnier nu, qu^un manœuvre ferre au pied, cet homme jeune etrobuste, sans exagération musculaire, dont la mâle prestance et le mâle visage trahissent assez la digne colère et la rage contenue, c’est un cousin germain du Gloria victis. Il a sa place marquée dans un de nos jardins publics, à Sedan par exemple. Mais quel écrasant voisinage pour ce trio bouffe de M. Chatrousse : les Crimes de la guerre!

Comme le P^nsonnier de M. Chrétien, la Gatatée de M. Aubé a obtenu un rappel de médaille. C’est

bien, ce rappel, et ce n’est point assez. Que Pygmalion tombe amoureux de cette Galatée-là, rien déplus juste, car nulle ne fut plus adorable. Aussi, voyez comme elle s’apprête à passer femme pour le malheur du genre humain ! Il y a dans l’animation graduelle de ce bea,u corps, il y a dans cet indicible saisissement de la vie naissante quelque chose de plus qu’un tour de force. L’inspiration véritable a parfois de ces trompe-l’œil de bon aloi. Pour un peu l’on frapperait du doigt sur le plâtre, afin de se rassurer ! Et de fait voilà un miracle autrement acceptable et dangereux que ceux de Lourdes, la Salette et autres maladreries.

Lisez ces vers aimables :

Vous qui portez bonheur, mes jolies hirondelles!

Ne craignez pas de m’approcher ;

Car, plus que vous/j’ai peur. Voyez, mes toutes belles!

J’ai peur de vous effaroucher.

Plus aimable qu’eux cent fois est la virginale statue de jeune fille qu’ils ont inspirée à M. Peiffer. Encore une mention honorable que nous ne contesterons pas.

Non plus que la troisième médaille de M. Ponsin- Andary. La toulousaine patrie de M. J. -P. Laurens a l’enfantement heureux. C’est une œuvre très-pittoresque et spirituelle que le Conteur arabe, de M. Ponsin. Il m’amuse beaucoup, ce vagabond nu et accroupi, avec son geste de conférencier parisien, avec sa barbe en pointe et sa figure de dandy sous un fez de paille ! Il est presque élégant, ce rhapsode des Mille et une nuits. C’est plus fort que moi, mais je lui vote un pince-nez.

Et une paire de lunettes à ce lamentable et sciant Ossian de M. Allouard, médaillé pourtant, que récu-

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serait assurément le plus Baour de tous les Lormian.

Que de statues encore nous appellent ! Une ving* taine peut-être mériteraient ou une admonestation sévère, ou un compliment motivé. Citons au galop de la plume VAdo7iis expirant, de M. Paris ; Cet âge est sans pitié, de M. Hoursolle; le vigoureux Caïn, de M. Caillé ; YOi^este i^éfugié près de l'autel de Pallas, de M. Hugoulin ; le Mercure nouant ses talonnières, de M. Tournoux, excellentes études qui nous révèlent des élèves maîtres ; le Buveur à la conque, trèsvivant, de M. Chervet. Enfin, juré libre et supplémentaire, mentionnons très-Iionorablement VAdolescence, un gracieux marbre où M. Henrj Boisseau a dépensé tout son correct et fin savoir.

Arrêtons-nous un instant devant la sculpture dite religieuse. L’ordre moral et ses cléricales commandes ont passé par là. On le juge de reste à l’insolite abondance des saintetés. Une seule entre toutes nous a semblé remarquable, et nous avons déjà sur elle épuisé toute notre provision d’éloges. C’est, il vous en souvient, la Vierge nubile de M. Belaplanche. Quant à la triste et froide Pietà de M. Sanson, elle peut aller rejoindre, dans une composite église de fabrication récente, la froide et triste, Pietà de M. Bouguereau. Ce sont deux insignifiances jumelles. Meilleur, mais point étonnant, est le Christ au tombeau ào M. Marquet de Vasselot. L’entente du corps humain, la science du modelé sont choses familières à cet artiste ; oui, mais son Christ en bronze panaché d’une draperie de marbre noir est d’un vulgaire effet. On a médaillé de première classe cette rhétorique funèbre : en quoi l’on a pieusement agi. Elle figurerait au mieux avec

le petit remuant et frétillant comme diable en

bénitier, de M. Lafrance,dans un de ces temples somptueux oùlesjésuites accumulent toutes les richissimes pauvretés artistiques d’une incontestable décadence.

La liste est longue des bons bustes, plus longue que celle des bons portraits. Là encore nos sculpteurs gardent un sérieux avantage. Aux noms que nous avons cités déjà, ceux de MM. Falguière Mercié, Delaplanche, Gros, nous en ajouterons quelquesuns, des plus importants.

L’auteur du Secret d'en haut, M. Moulin n’a point exposé de statue cette année, mais en revanche deux admirables bustes, tels qu’on les pouvait attendre du viril talent qui a signé la plus merveilleuse de toutes les effigies de la Liberté. Ces bustes sont ceux de Michel-Ange et de Barje. Étrange coïncidence qui nous met sous les yeux tout ensemble en une étude comparative et l’immense interprète des dieux, des prophètes et des héros, et l’inimitable sculpteur des lions. A chacun la féconde souplesse de M. Moulin a donné sa vivante ressemblance et sa place exacte. Un mot de plus gâterait notre éloge.

Que de bustes ont été faits de cet étonnant génie qui a nom : Alexandre Dumas père. -Pas un jusqu’ici n’avait eu l’heur de nous contenter. Parmi tant d’ébauches lourdes ou prétentieuses, nous n’en trouvâmes jamais une qui nous rappelât de loin celui dont Michelet a écrit « Voyez-vous la race africaine, si gaie, « si bonne et si aimante ? Dujour de sa résurrection, « à ce premier contact d’amour qu’elle eut avec la « race blanche, elle fournit à celle-ci un accord « extraordinaire des facultés qui font la force, un

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(' homme d’intarissable sève, un homme ? non, un « élément comme un volcan inextinguible , ou « un grand fleuve d’Amérique. Jusqu’où n’eùt-il « pas été sans l’orgie d’improvisation qu’il fait depuis (( cinquante ans ?N’importe, il n’en reste pas moins et le (( plus puissant machiniste et le plus vivant drama- « turge qui ait été depuis Shakespeare. » Ce jugement si célèbre^ quelqu’un enfin l’a traduit en un marbre inspiré, c’est l’auteur du monument de Henri Régnault, M. Chapu.

Henri Régnault ! il a lui aussi, son buste au Salon, le même, s’il nous souvient bien, que l’on vit à l’exposition des œuvres du peintre si regretté ! O le caractéristique et vaillant visage où tout est intelligence, décision, sacrifice, génie ! Mourir jeune en cette double apothéose, imposer à l’Art et à la Patrie un deuil égal, c’est une rare fortune. Régnault sera plus qu’une gloire, plus qu’un exemple: il sera une légende. Ses traits seront mille fois reproduits, mais jamais mieux que dans l’œuvre si fière et si précise de son ami M. Degeorge.

Et de même le triomphant auteur de la Fé,'e votive et des V a-nu- pieds ^héoxi Cladel^ne vivra jamais mieux que dans le buste de M. d’Échérac. Elle n’était point commode à rendre, cette physionomie étrange, si particulièrement expressive qu’illumine à tout instant un regard vif, aux lueurs mordorées, cette figure presque plane, un peu dolente et penchée, quasiment orientale, ayant un air de parenté prochaine avec le Christ humain de Bida. C’est affaire à M. d’Échérac d’en avoir si bien traduit la mystique finesse et l’ondoyante poésie. Un coup d’ébauchoir encore, et il n’y manquera rien. Ceci est le plâtre. A quand le bronze ?

Si dissemblables par l’idée, Léon Cladel et Barbey d’Aurevilly se donnent la main du bout des doigts dans le monde de la forme. L’auteur de V Ensorcelée a pour sculpteur ordinaire et extraordinaire cet Avatar du seizième siècle, dont notre plume a si souvent tracé le nom, Zacharie Astruc. Hier il nous crayonnait d’Aurevilly en un bas relief d’une familiarité bizarre. Aujourd’hui c’est son buste en bronze qu’il nous offre. Un buste vivant d’une vie intense, bravement campé, historiquement et littérairement exact. Mais notre « ancien » en critique d’art, Zacharie Astruc, l’auteur de ces Quatorze stations du Salon que George Sand honora d’une préface, nous permettra une double observation. Pourquoi avoir ainsi tranché par des sections droites les deux bras de son modèle à hauteur du coude, et le corps audessous des hanches ? Voulût-il même nous faire apprécier la taille de guêpe du fashionable Barbey, l’innovation n’est pas heureuse, et une statue en pied aurait plus sûrement atteint ce but délicat. Pourquoi aussicette cravate auxnœuds dorés, jurant surce marbre noir ? Tout Barbey est là, nous diront les experts. Peut-être, mais les malices de la polychromie sculpturale, alors qu’il ne s’agit point d’une Baigneuse^xiou^ laissent froid.

Encore un poète ou trois, et profane téméraire, nous fuirons les sommets vertigineux du Parnasse. M. Valade est un de nos plus tins poètes, un coloriste à la Watteau, un satiri([ue humoriste à nous légué par le dix-huitième siècle, qu’il habita dans une de ses existences antérieures. Quelqu’un le baptisait Persan. Pourquoi pas? 11 a, quand iH veut, 1 esprit des Lettres persanes. Aussi fin est le pcoète, aussi fin est son médaillon signé : Ross. Maisqu(e nous dit-on?

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le jury aurait trouvé moyen de refuser une statue de M. Ross, l’auteur de ce Bohémien si remarquable, si pensé, si vrai, qui fit sensation l’an dernier. Elle devait être bien originale !

L’interprète juré des Félïbre$^ le provençal Amy, nous égrène son intéressant chapelet des Muses méridionales. Après les vivants, très-vivants Mistral, Aubanel et Roumanille , voici venir, redîvivus, dans un excellent bas-relief en bronze, l’auteur de la Némésis^ le romancier d'Héva, Méry, et pour lui tenir compagnie, un buste en bronze très-mouvementé du prêtre Saboly, poète avignonnais du xvii® siècle, un des saints les plus fêtés de l'Armana provençau.

Il n’y a point que des poètes de par le monde. On y rencontre aussi parfois des hommes politiques. Parmi ceux-là, l’un des plus typiques, l’un des plus modernes, dans la plus large acception du terme, est sans contredit cet ouvrier de Paris dont Paris a fait un sénateur, M. Tolain. Studieux, volontaire, rigide et correct, tel il est, tel il nous apparaît dans le bronze très étudié d’un artiste entre tous libre et fidèle, M. Taluet.

« On lui rendit les honneurs divins sous la forme d’une colombe.» A qui? à Sémiramis, reine d’Assyrie, c’est là ce que nous apprend ou nous rappelle un buste symbolique, en marbre blanc, de M. Hébert, très-enlevé, très-habile, un peu trop joli peut-être. Ce buste et celui de M. Alexandre Tessier, propagateur du mouton mérinos^ destiné à un édifice d’Angerville (Seine-et-Oise), montrent en M. Hébert un artiste solide et consciencieux, cherchenr et très-sûr de sa main.

La femme de talent qui a rendu célèbre déjà le nom de Marcello a plus que mérité sa mention honorable, récompense timide et aussi tardive que désormais superflue. Son Portrait de la baronne de K... est un des plus flers et des plus inspirés du Salon. Le progrès de Marcello est très-sensible. Chaque année sa manière s’épure, et son style s’accentue.

Nous avons remarqué encore de M. de Vigne une tête charmante de Pompéienne, et aussi une statue, Poverella, d’une sentimentalité flne et réelle, sans mièvrerie. Et une Femme de Capri, gracieux bronze d’une parfaite couleur locale, dont l’auteur, M. Drouet, a exposé à la Peinture une fort crâne étude de condottiere blessé.

Enfln, si l’auguste aréopage avait un tant soit peu daigné prêter l’oreille au bruissement de l’opinion, il aurait, par un choix bien applaudi, mentionné ou médaillé le buste de M. P. V..., par M. Houssin. Peut-être est-ce dans cette belle tête de jeune cuirassier, dans ce visage imberbe, si doux et si énergique, tout caractérisé en décision et en dévouement, que l’on trouverait la meilleure et la plus sympathique incarnation du courage militaire ? Pour bien comprendre la distance de l’art au métier, il n’est besoin que de regarder en face de cette tête, simple et précise, cette manière de vieux brave intitulée : Un héros obscur, souvenir de Reischoffen. L’une va droit au cœur, et l’autre droit au rire.

Pour la double et plus grande joie de l’art et de la science, ils continuent à se distinguer, nos animaliers. Voyagez, et vous jugerez vite qu’ils sont les premiers du monde. Leur nombre augmente chaque année, et aussi la moyenne de leur talent.

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C"est maintenant Caïn — encore unélève de Rude — qui tient la tête. Barye est mort, vive Caïn ! Elle a fait fureur, sa Famille de tigres! Bientôt vous la reverrez sur la terrasse du bord de l’eau. Elle est fort bien, cette dame tigresse, revenant du marché et rapportant dans sa gueule de mère à ses deux gentils petits, pour le matinal déjeuner, ce grand pauvre diable de paon dont l’éventail aux mille yeux, inutile désormais, balaie consciencieusement et piteusement la route.

Après Caïn, hors ligne, arrive Isidore Bonheur, bon premier avec son beau lion et sa magnifique chienne d’arrêt, Cora.

Que d’œuvres encore nous voudrions citer! J’ai vu bien du talent dépensé dans la sculpture d’étagère. Je me souviens par exemple d’un délicieux groupe en cire rouge, l'Anier du Caire^ signé Dubucand, et de ceci, et de cela, et de tant d’autres choses !

Mais avant de remonter aux régions solitaires de l’Architecture et de l’Aquarelle, avant de quitter les Phidias pour les Vitruve, je veux renouveler, plus convaincue, s’il est possible, et pluspressante qu’hier, ma patriotique protestation contre l’envahissement graduel de nos Salons par l’industrielle armée des Italiens marbriers ! Et je ne suis pas seul cette fois à jeter le cri d’alarme. Le danger est devenu si clair que la presse, en partie, s’est émue.

L’invasion, en effet, a pris d’alarmantes proportions. Elle n’avait jusqu’ici que poussé des reconnaissances. Elle opère maintenant par bataillons serrés. MM. Bernasconi , Borghi , Malfatti , Fantachiotti e tutti quanti ont encombré le salon de leurs imageries en pierre, de leurs Désillusions, Distractions ^ Surprise

ii:j

amusante, Girovaghi, confetti, concetti, e tutti frutti. L’exaltation a grandi chez les mères de famille et leurs demoiselles. On s’étouifait autour de la Réprimande pour contempler le petit doigt dont la mère menace son hambino, et le génie de l’artiste qui avait donné à l’enfant un pied déchaussé, et l’autre nu. Bien plus, l’invasion a été bénie et consacrée par le jury. Pain et travail a remporté une mention, lahore e pane : une fausse Jenny l’ouvrière, mal peignée, déshabillée d’un jupon et d’une chemise tombante, point jolie et sordide, mais absorbée par un crescendo e furiosoivicoi . Près d’elle, parterre, une moitié de petit pain, très-ressemblante, dans uue corbeille bien faite, attend que la vertueuse fanciulla ait fini sa chaussette !

« Il y a là, disions-nous en 1875, il y a là un « réel danger pour notre goût public si indécis (I encore, et l’on applaudirait volontiers un jury moins « sévère pour les artistes français, moins indulgent « pour les Italiens marbriers. »

Eh bien ! mais ils en prennent la tournure, nos jurys, qu’en dites- vous ? Refuser Henry Gros et mentionner M. Caggiano, voilà qui est artistique, et voilà qui est français !

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