CHAPITRE PREMIER
Sommaire : Ce que nous fîmes, il y a un siècle. — Un drôle de pays. — Une drôle de République. — Japonisme et colorisme. — Notre plume de Juif-Errrant. — Une grosse nouvelle. — A qui le premier pas ? — Les manitous de Ibébertisme.— Rassurez-vous! — Le monstre est serviable.
De^petits pelotons sans officiers. — Les vacuités inénarrables. — Il s’agit de s’entraîner. — Gare au réveil !
Il y a tantôt un siècle — un siècle de douze mois — ■ assez lég’ep d illusions et plus encore de préjugés, très-largement pourvu de bonne volonté, nous entreprîmes un premier voyage au pays des Peintres.
Etrange voyage, fort intéressant sur ma foi, mais autrement malaisé ç[u on ne pense, dans un étrange pays. La population en est nombreuse, et les statisticiens assurent meme qu’elle prend chaque année un accroissement notable, sinon inquiétant. Les naturels, de prime abord, ont l’air séduisant et pittoresque, voire truculent, comme l’on disait aux heures déjà lointaines du romantisme. Leur religion, une religion d’Etat, plus apparente que réelle, mal définie,
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confusément formulée et tiraillée en maintes sectes rivales, a pour nom générique : l’Art. Une sorte de mythologie composite, un « arlequin » de croyances et de traditions multicolores, racoolées en tous temps et toutes contrées, où semblent très-particulièrement vénérés des dieux correspondant à ceux que l’antiquité appelait Mercure et Plutus.
Ils sont en général assez chauvins, c’est-à-dire trèsfiers de leur pays qui est fort beau d’ailleurs et qu’ils considèrent comme le plus beau du monde, si bien qu’ils négligent volontiers de connaître les autres. Rarement ils s’expatrient pour visiter la littérature, la philosophie, la science.
Ils accueillent les étrangers en raison de l’enthousiasme qu’ils professent et surtout qu’ils réalisent pour lesproduitsindigènes. Leurs habitudes sont régulières, leurs mœurs bourgeoises. Ils sont travailleurs et industrieux. On compte parmi eux beaucoup d’habües artisans, et ils ont pour le commerce un goût très- vif, justifié par de remarquables aptitudes.
Leur constitution intérieure ou, pour mieux dire, leur façon de vivre ressemble vaguement à une espèce de république très-oligarchique, même féodale, menée cavalièrement par quelques bonzes qu’on nomme académiciens, et de gros seigneurs financiers qui tiennent boutiques de tableaux. Bien que leur civilisation soit en somme très-avancée, ils n’ont qu’une médiocre appétence pour la liberté. Quand ils la pratiquent, c’est sans le savoir et sous forme d’excentricité. L’égalité conviendrait mieux à leur penchant naturel vers la jalousie. Quant a la fraternité, elle n a fait encore dans leur pays que de rapides apparitions. Leurs partis se divisent et s’agitent en des querelles byzantines sur l’être et le non-être, le moi et le non-moi, sur le naturisme et le colorisme, le
réalisme etTimpressionnisme, le japonisme et le classicisme, et autres joyeusetés non moins • transcendantes.
A.U demeurant les meilleurs fils du monde. Et l’on ne s’étonne pas de rencontrer chez eux plus d’un esprit supérieur, plus d’un cœur généreux, avant-garde évidente d’une révolution peut-être prochaine.
Résolument donc, allègrement même, nous avons repris notre plume de Juif-Errant. Aussi bien le pays des peintres nous a laissé une indéniable curiosité, de charmants souvenirs et de précieuses relations. Quelques touristes en outre, des étrangers récidivistes, de simples gens de public enfin, comme votre serviteur, nous ont bien voulu donner rendez-vous pour le présent pèlerinage qui promet, le bruit en a couru, divertissements, émerveillements, surprises et méprises de toute sorte. C’est en leur courtoise et fidèle compagnie que, modeste narrateur de notre impression personnelle, nous espérons accomplir désormais, quand le cœur nous en dira, un annuel Voyage au pays des peintres.
Tout d’abord, profitons de l’exceptionnel et fugitif moment de l’Exposition pour remplir un élémentaire devoir. Apportons à ce pays aimable, quoique fermé, une grosse nouvelle, dont il n’a certes qu’un minime soupçon et pas le moindre souci : la République française est définivement fondée.
C’est pour lui un fait plus considérable qu’il ne se l’imagine. Sa petite manière de république, à lui, est enclavée dans cette grande-là plus étroitement que n’est celle de Saint-Marin dans la quasi-répii-
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blique appelée encore le royaume d’Italie. La petite est tributaire, sujette, ou mieux citoyenne de la grande qui doit en revanche à la petite toutes les protections, tous les encouragements inspirés par la plus maternelle des sollicitudes.
Mais le premier pas, nous l’écrivions il y a un an, nous le répétons aujourd’hui et nous y reviendrons demain avec uné croissante insistance, le premier pas à faire est du côté de MM. les peintres et consorts. Français, ils ne sauraient renier leur patrie, la plus féconde et la plus libérale des patries artistiques du globe. Artistes, c’est-à-dire privilégiés de l’intelligence et de la faveur publique, ils ne pourront, sous peine de ridicule déchéance, plus longtemps s’isoler du mouvement irrésistible de ladémocratie moderne. Leur demande-t-on pour cela de vaguer par les rues en braillant : la liberté ou la mort ! Ils n’aboutiraient qu’au plus prochain poste pour y cuver tranquillement leur anachronisme. Exige-t-on d’eux qu’ils sacrifient sur l’autel en simili-marbre de l’intransigeance aux manitous de l’hébertisme, qu’ils pénètrent à main armée dans les temples des faux dieux pour y briser les idoles, qu’ils exécutent avec accompagnement de danses pyrrhiques et des brandissements de tomawaks une hécatombe vertigineuse desNestorsde l’Institut? Exige-t-on d’eux enfin qu’ils n’exposent désormais à l’admiration de leurs concitoyens que des portraits ressemblants de l’Ami du Peuple ou la promenade authentique de la déesse Eaison?
Qu’ils Se rassurent! On ne leur demande rien de pareil, non plus que de briguer le consulat ou la magistrature suprême de leur hameau natal.
Beaucoup inüins dangereuse est leur tâche, infini-
ment plus facile et plus profitable. Ce qu’on leur souhaite dans leur intérêt le mieux entendu, c’est qu’ils relèguent pour toujours dans la fameuse armoire aux vieilles lunes cette indifférence superbe pour la politique par eux professée jusqu’ici, à fort peu de génies près.
La politique, en effet, la politique républicaine et nationale n’est plus affaire de lutte ardente ou d’escarmouches quotidiennes. C’est une science de paix économique et sociale, une encyclopédie agissante et sereine, une satisfaction progressive des intérêts supérieurs du travail dans tous ses modes, de rintelligence sous toutes ses formes.
Que les artistes daignent donc se familiariser avec le monstre ! Indulgent et serviable à tous, il n’est terrible pour personne. Qu’ils entrent gaiement dans la vie générale, qu’ils apprennent l’idée moderne par la fréquentation des profanes, par la pratique constante, si aisée, de leurs devoirs et l’exercice, si peu ardu, de leurs droits de citoyens ! Qu’ils retrempent leur imagination épuisée, très-épuisée, dans la contemplation du présent, et dans l’étude sévère du passé! Tous deux, le passé incommensurable, le présent immense, n’ouvrent-ils pas l’infini aux talents vigoureux ?
Qu’ils observent enfin de près, de très-près, qu’ils comprennent et puis qu’ils essayent, timidement d’abord, par petits pelotons sans officiers, après une petite, toute petite abjuration de leurs rivalités et rancunes, cette force irrévocablement victorieuse, absolument toute-puissante, l’association libre des efforts et des sacrifices, des intelligences et des volontés, qui est à la fois tout le secret de la République et tout l’avenir des générations nouvelles.
Bien d’autres travailleurs, tout aussi sympathiques et nobles que les artistes, l’ont comprise avant eux, cette force, et elle leur a dispensé déjà dans une large mesure ses deux inséparables bienfaits : l’émancipation et le progrès.
Par elle ils se dégageront lentement peut-être, mais sûrement, de toutes ces domesticités mercantiles, de toutes ces attaches industrielles qui rabaissent infailliblement l’art sans jamais grandir l’artiste. Ils secoueront l’un après l’autre tous ces protectorats officieux, legs humiliant des époques disparues. Ils répudieront toutes ces fausses doctrines d’obédience irréfléchie aux inénarrables vacuités de l’enseignement officiel. Ils s’entraîneront, et avec eux le public si docile et si maniable, prompt à comprendre et à encourager les entreprises jeunes et viriles. Et avec le public ils entraîneront l’Etat lui-même, dont l’aide leur sera d’autant plus utile et honorable qu’il se confondra de plus en plus, par la force républicaine des choses, avec la nation elle-même.
Et, pour tout résumer, ils aborderont une prospérité normale et rationnelle, si préférable à tous ces engouements factices, à ces hausses malsaines dont les pourrait bien désabuser tôt ou tard quelque formidable réveil.