CHAPITRE II
Sommaire ; Et Puvis de Chavaiines. . . — Décembre et Panthéon. — Nulle pourtraicture auguste. — Sire, faites grand!
— M. Benjamin Constant. — Oh! la triomphale marche !
Croissant contre croix. — Le vieil orme de l’Institut.
M. Firmin Girard et le baptême du petit Léon. — On demande une horloge. — Le chemin de Damas. — Les fleurs et M. Perrachon. — J’aime Protais. — La Question de M. Obvié et le Congrès catholique. — Simples ruffians.
— De Paal et Rousseau. — Pointelin et Melancholia.
Et Puvis de Chavannes monte, monte toujours à la porte du Salon son éternelle faction. Toujours, il vous accueille, grave et mystique, en haut de 1 escalier. Et toujours il a quelque pieuse histoire à vous conter.
L’an dernier, il nous apprit Sainte-Radegonde. Plus intéressant cette fois, car il y a dans ses trois grands cartons des choses exquises, des inspirations vraiment magistrales, il rappelle aux Parisiens leur bergère aimée, cette bonne Sainte-Geneviève à qui Trochu demanda de vaincre Bismarck comme elle avait convaincu Attila. Ces cartons annoncent des fresques. Tantôt vous les verrez dans ce Panthéon que jadis le prince de Décembre prit aux grands hommes qui le gênaient, sous prétexte de le rendre à Dieu avec qui il ne se gênait pas.
Turba rmt, et nous la suivons. D’un regard inquiet, nous interrogeons le salon carré. Mais en 1876,
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point de peinture officielle. Nulle pourtraicture auguste. Oh ! merci.
Contemplons donc tout à notre aise le Mohcmivncd de M. Benjamin Constant. A la place où se balançaient, il y a un, an, hauts dans l’espace, les sept pendus de M. Beckers, surgit une toile de dimensions plus gigantesques encore. Quelle tarentule a piqué nos artistes, et seraient-ils e^pris de « faire grand » comme le Sire de M. Clément Duvernois ? Pourquoi pas, après tout, si les grandes toiles sont grandement remplies? Nous en serons quittes pour surélever nos appartements. Ils en ont bien besoin.
Disons-le vite, si grande est la toile de M. Constant, grand fut son courage et grand fut son eifort.
« Mohammed] II [ayant appris que Constantinople « était au pouvoir de ses troupes, y fit son entrée « vers le milieu du jour par la porte Saint-Romain,
« entouré de ses vizirs, de ses pachas et de ses « gardes. Sa marche fut. triomphale. » Telle est la brève et significative légende tirée de VHistowe de l'empire ottoman, par Hammer, qu’on lit au bas du présent tableau.
L auteur, on se le rappelle, fut médaillé (de 3® classe) en 1875, pour son tableau des Prisonniers marocains,
« bien vu, bien pensé, très-habilement composé. » Epris de l’Orient, et je comprends cela, M. B. Constant y est resté, et 1 Orient, cette fois eucore, lui vaudra un succès. De l’anecdote, il s’est élevé d’un coup d aile à la plus haute histoire. Grâces lui en soient rendues 1 C est avec une joie réelle que nous accueillons les évidents symptômes d’une si désirable renaissance de la peinture historique. C’est par elle du reste que se distingue le Salon de 1876, et par le portrait, non par le paysage qui semble pâlir.
Triomphale est la Marche de Mohammed^ comme l’a si bien indiqué l’historien dans sa simplicité profonde, une vraie marche de conquérant religieux. Triomphale est la- litière de cadavres qui jonche la route de l’impérial cortège : cadavres d’enfants, de femmes, de chevaux, cadavres de soldats, de chevaliers, de prêtres dont les mains raidies serrent qui une épée, qui une châsse, qui un trésor . La mort n’a point assez travaillé, paraît-il, dans cette ville conquise? La revoici, impatiente et farouche, près du glorieux sultan, sous la forme d’un exécuteur noir, le cimeterre en main. Ainsi se traitent les empereurs, ainsi les croissants et les croix sur le dos de leurs sujets et croyants.
On retrouve dans le Mohammed \q style déjà puissant diOB Prisonniers marocains, avec ses imperfections, mais aussi avec ses qualités en progrès. L’empereur turc et son cortège ont quelque allure de cinquième acte d’opéra. Quoique très-réussi, le premier plan est un peu confus. Il manque de la perspective à cette vaste composition, qui ne gagne point à l’éloignement. Certains détails, comme le cheval gris perle de Mohammed, ont trop préoccupé l’artiste, et ils encombrent la scène. Très-juste et très-sobre, la couleur est toujours un peu dure, et nous croyons que M. Benjamin Constant fera bien d’étudier son modelé. Ces réserves une fois posées, l’on ne saurait nier la brillante imagination de l’auteur, la fermeté de son dessin, l’audace de sa conception, l’originalité de son œuvre.
En outre du résultat acquis, il y a dans ce talent de grosses promesses. M. B. Constant est jeune, et la voie est longue devant lui. Qu’il la poursuive résolûment et sagement, de ce pas sûr et hardi. Bien
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qu’élève de M. Cabanel, il deviendra , n’en doutez pas, l’un des maîtres qu’attend l’École française, depuis si longtemps, sous le vieil orme de l’Institut.
Fidèle à la loi des contrastes, l’administration a donné pour voisin de succès à ce grand Mohammed^ que nous signalons à la mélancolique admiration de M. l’ambassadeur de Turquie, le petit Marché aux fleurs, autrement nommé le Lot de cent mille francs. Car c’est là, nous dit-on, le prix qu’en réclame son heureux auteur, M. Firmin Girard.
Il a aussi sa légende, ce tableau. Tout Paris, au baptême du petit Léon, la cbanta :
(t Que c’est comm’ cent bouquets de fleurs ! »
Tout est fleur là-dedans. Les bouquetières font concurrence à leurs pivoines. Les belles dames qui achètent les belles fleurs et les beaux messieurs qui voudraient bien acheter les belles dames qui achètent les belles fleurs, sont des gravures de modes en pleine floraison. Sur l’impériale de l’omnibus qui passe on cueillerait des tulipes. Tout le monde flaire et s’extasie, subodore et se pâme. Seul, le Cal chas de la Belle Hélène s’enfuit épouvanté. On ne regrette qu’une chose dans cette bruyante efflorescence, c’est par un ingénieux mécanisme une vraie horloge, une horloge qui marche et qui sonne dans la tour du palais de justice, et sur la tour un drapeau qui flotte, et l’omnibus qui se dandine!
Y a-t-il du talent? Oui, et beaucoup. Du métier? Oh! certes, et du plus florissant. Il y a quelques années, s’il nous souvient, M. Firmin Girard eut en même temps une toile admise et une refusée. Celle-ci était une étude remarquable de femme nue, fort ap-
préciée à la contre-épreuve; celle-là était une Toilette japonaise. D’où le chemin de Damas (vieux style), qui a conduit M. Girard au Marché aux fleurs et à la fortune. C’est égal, nous voulons espérer encore qu’un jourM. Firmin Girard, élève de Gleyre, reprendra vertueusement la route qui lui fut naguère fermée par un inepte jury ?
Aimez-vous donc les fleurs ? Passons rapidement devant cette bonne marine de Poirson, un médaillé de 1875, et, dans la salle voisine que vous semble-til de ces roses si tendres et si délicates sur ce drap d’or si éblouissant ? La fraîche idée que voilà! Bizarre et adorable mélange, n’est-ce pas, que cet épanouissement de nuances dans ce pétillement d’étincelles? Un très-bon point à l’inventeur - de ce délicieux bouquet d’artifice, M. Perrachon, élève des Beaux-Arts de Lyon.
On s’arrête volontiers devant la Garde du Drapeau, {Souvenir de Metz). C’est du Protais du meilleur cru. C’est robuste et franc. La composition est simple, elle est émouvante. J’aime Protais. C’est un sincère, et combien supérieur à Pils, dont l’exposition récente n’a mis au jour qu’une honorable et laborieuse médiocrité !
Un peu plus loin, j’aime assez la Question, d’Olivié. Ce petit tableau, qui attire maint curieux, serait dans la salle du Congrès catholique un assez heureux pendant à celui de Steinheil, qui traita l’an dernier le même sujet avec un succès égal. C’est une peinture solide, étudiée, nette et précise. Les personnages sont bien groupés, les types bien compris. Tout ce monde, vulgaire et administratif, exerce sans trépider autre-
ment un métier quotidien. Les inquisiteurs n’affectent aucun air démoniaque. Ce ne sont que greffiers roides et rogues. Les aides-bourreaux ne sont que simples ruffians, aux faces épaisses, dont l’abrutissement, à certaines heures, doit s’étaler en jovialité paterne. Que si l’on nous accuse d’étre entraînés par le sujet, on demande à tous artistes et connaisseurs ce que, par exemple, ils pensent des raccourcis et du modelé de ce corps humain que fait valoir un pieux écartèlement.
Tout en cheminant, nous passbns entre deux bien jolis paysages.
L’un est la Mare aux Grenouilles, de M. Ladislas de Paal, un jeune artiste qui fut fort apprécié au Salon précédent. C’est un des peintres tenanciers de la foret de Fontainebleau. Sa manière est tout à la fois adroite et puissante. Elle rappelle de près Théodore Rousseau, de trop près peut-être. Son ciel est un peu chargé, un peu trop denses et noires sont ses hautes futaies. Mais l’impression est vive. M. de Paal est un poète.
L autre est d un débutant et d’un poète aussi , M. Pointelin. Il a réussi une œuvre deux fois difficile : une solitude monochrome. Sous un ciel gris d’automne aux perspectives profondes, un vaste plateau du Jura, tout gazonné de vert pâle. Il a bien froid là-haut, ce fin bouleau qui dessine sur l’horizon sa maigre silhouette dénudée. Le beau sonnet que làdessus vous feriez, messieurs de la lyre, et vous l’intituleriez, je gage : Melancholia.