CHAPITRE IV
Sommaire : Magister dixit.— Une histoire pharmaceutique. — M. Sylvestre. — Pour copie conforme. — Les esclaves intoxiqués. — Au boulevard du Crime. — Un César déclassé.
— Un cadavre naissant ou un Lazare qui s’étire?— M. Aublet.
— Une lionne de la Rome immonde et l’impérial histrion.
— M. J. -P. Laurens et le jury toujours malin. — Elle est là-dedans couchée. — Il gagna le sainteté. — Tout est dans la négation de tout. — M. Laurens par lui-même. — Tous violeurs ne tombeaux. — Un ambitieux qui m’effraye. — M. François Flameng. — Engeoleurs de l’histoire. — Charlemagne et Barberousse. — A quoi songe le Kaiser'? — Oh ! ces poètes! — Un évêque d’Espagne. — M. M aigu an. — Unguibus et rostro. — Une amende honorable comme on n’en voit plus. — M. Blanchon et la Mort de Mahomet.
Mais voici que dans le Salon, depuis dix jours ouvert, le triage habituel s’est produit. Il nous faut sous peine de passer pour un critique du Danube, suivre incontinent la foule vers ses « grandes attractions », vers les succès acquis ou surpris, vers les récompenses probables ou déjà certaines.
Or, la foule, emportée par le prince même de la critique {magister dixit), nous entraîne au tableau de M. Sylvestre.
C’est une chose point étrange, mais assurément notable, que cette tant vieille histoire pharmaceutique de Locuste et Néron ait empoigné cette année deux élèves de l’Ecole des Beaux-Arts, MM. Sylvestre et Aublet. N’y a-t-il donc pas pour les peintres d’histoire, dans les siècles récents, de plus émouvant.
plus inédit et plus glorieux sujet? Enfin, va pour la bonne dame et son illustre compère.
La chronique néronienne hante l’imagination de M. Sylvestre. L’an dernier, il nous offrait la Mort de Sénèque pour laquelle je fus sévère, non injuste. En 1876, il nous expose Locuste essayant avec Néron le poison préparé pour Britannicus. Mais en 1876 M. Sylvestre, pour parler franc, tient la corde, une vraie corde de pendu. Il a pour lui un public innombrable de hauts flatteurs, des Aristarques patentés. Son avenir est brillant, et hâtons-nous de le reconnaître, son talent est incontestable. Il sera, s’il le veut, un artiste puissant. Nous serons d’autant plus sévère à son égard, et d’autant plus aisément, qu’il n’en gardera le moindre souci.
M. Sylvestre, cette fois encore, est resté dans le théâtre. Il n’est pas entré dans l’histoire. Là où il cherchait l’émotion, il n’a trouvé que la mise en scène. Sa composition truculente n’a rien à démêler avec les tragiques récits de Tacite et de Suétone. Ni l’un ni l’autre ne fait mention d’esclaves empoisonnés pour la plus grande exactitude de l’impériale chimie. Néron, en son auguste qualité d’adroit et lâche criminel, rêvait pour son frère chéri un poison rapide comme le glaive, tam præcipiiem necem quàm si ferro urgeretur, une mort sans tergiversation mais sans tapage, foudroyante et non compromettante. Après quelques tâtonnements, un poison fut essayé sur un pourceau, animal plus résistant que l’homme. Il réussit, et il plut. Voilà toute l’histoire, certifiée pour copie conforme par deux génies contemporains. Parce qu’elle ne saurait fournir une toile à effet, MM. Sylvestre et Aublet lui ont préféré la grosse et absurde légende des esclaves intoxiqués. Soit ! Il fallait alors.
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messieurs, nous foudroyer. Vous avez seulement distrait notre curiosité.
Avec ses statues en niches, avec ses parois de marbre polychrome, le lieu de l’expérience chez M. Sylvestre ressemble à un décor rafraîchi du vieil Odéon ou à un foyer du nouvel Opéra. Si Locuste avait oncques visité mes songes, ce n’est point ainsi qu’elle me fût apparue, sous la forme d’une vieille horrible sorcière romantique, sale et repoussante, une doyenne du sabbat, près de laquelle on s’attend à voir Macbeth et non pas Néron. Son extrême familiarité avec le César est d’un invraisemblable enfantin. On a de ces énormes adresses-là au boulevard du Crime. Ce gros poussah farouche et anxieux, aux biceps tonitruants, est un César déclassé. Il sent son mélodrame à portée de chassepot.
Voyons, entre nous, le poison opère-t-il? L’expérience réussira-t-elle ? Oui. Eh bien alors, pourquoi ce visage renversé ? La satisfaction ne se traduit point ainsi. Quant au pauvre diable d’esclave qui se laisse faire de la sorte par ces deux troisièmesrôles, il s’agite convenablement, tropbien même, et sa mort n’est que d’un foudroiement relatif. Son sang se décompose selon les règles, et l’on ne doute pas que M, Sylvestre ait fréquenté Clamart. Mais bien plutôt qu’un antépénultième soupir, la contraction de sa face exprime un bâillement contagieux dont maint spectateur est gagné. Avons-nous sous les yeux un cadavre naissant ? Peut-être aussi un mort qui ressuscite, un Lazare qui s’étire.
Nous parlions tout à l’heure de la mise en scène. Avouons que M. Sylvestre en a soigné tous les détails, et le rouge péplum, et les sandales d’or du César, et le négligé de « l’affreuse compagnonne », et son
pliant tigré que nous recommandons aux industriels de la capitale, et la coupe fatale, et que sais-je encore ?
Sous ces petites réserves, nous proclamons volontiers que M. Sylvestre a une palette riche et savante, une facilité remarquable, un fond robuste, du métier à revendre, enfin du tempérament. Qu’une grande inspiration lui vienne, et il aura un grand talent.
Il y a dans la composition de M. Aublet certains détails heureux. La scène est à la fois plus vaste et plus simple. Une crypte quelconque du Palatin, sans décorations ni accessoires superflus. Le Néron est trop âgé, mais il rappelle assez bien avec sa perruque blonde retenue par une lame d’or l’échappé de Sodome et l’impérial histrion. Il ne trépide pas. Il affecte tout au moins l’indifférence d’un criminel tout-puissant qui n’a remords à combattre, ni danger à courir. La Locuste de ce Néron-là est vêtue selon la mode, comme il convient à une courtisane de palais. C’est une vieille jolie femme, c’est une célébrité de son temps, une lionne de la Rome immonde, multa scelerum fama^ comme dit le bref Tacite. Elle n’est point familière avec son digne maître. Elle attend debout, eiïe épie, respectueuse et obéissante, son auguste approbation. Le sujet aussi se comporte bien. Sa contorsion est effroyable, à force d’être grotesque. Pourquoi M. Aublet a-t-il gâté sa composition, jusque-là si simple, en chargeant Tarrière-plan de deux ou trois cadavres parfaitement inutiles?
Son œuvre, en un mot, a beaucoup de mérite et de distinction. Mieux’exposée, elle eût produit un plus considérable effet. Elle n’en est pas moins appréciée par les raffinés de Lart et de la pensée. La réputation de coloriste qu’ont value à M. Aublet ses brillants
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débuts, recevra du Salon de 1876 nn éclat nouveau, et l’audace de sa tentative l’a distrait de la peinture de genre où il courait risque de s’attarder. A lui comme à M. Sylvestre l’avenir appartient, et tous nos souhaits l’accompagnent.
Puisque aussi bien nous voilà engagé dans la peinture historique, allons voir de suite le tableau de M. Jean-Paul Laurens. Ici nous n’avons point affaire à un début plein de promesses, mais à l’une des plus hautes personnalités de la moderne école française. L’opinion publique, l’an passé, vota la médaille d’honneur au peintre de V Interdit^ sans quoi le jury, toujours malin, la lui eût peut-être accordée.
M. Laurens, appelé par ses derniers travaux, entre autres une admirable illustration de ce livre, pourtant si malsain et si ridicule, V Imitation de Jésus- Christ^ à fouiller les arcanes religieux, M. Laurens a puisé dans un ouvrage fort connu, les Vies des Saints, le très-difficile sujet de son oeuvre présente. Un seigneur marquant de la cour de Charles- Quint, François Borgia, conduit par ordre de son maître à Grenade le corps de sa souveraine défunte, l’impératrice Isabelle. Après la cérémonie des funérailles qui vient de s’accomplir dans la cathédrale, et dont l’on aperçoit encore par-dessus les bas-côtés du chœur les grands cierges allumés, il fait ouvrir, pour la formalité de la reconnaissance, le cercueil impérial.
Elle est là-dedans couchée, la très-noble, très-auguste et très-puissante dame , revêtue de sa robe d’atours, coiifée pour la fête éternelle de ses joyaux et pierreries. Son visage, qui fut beau, se détache livide, noir, hideux sur le flamboyant coussin de velours rouge. Ah! la mort n’a point chômé! Elle a
François de Borgia devant le cercueil d’Isabelle de Portugal, par Jean-Paul Laurens.
mené en conscience son ignoble besogne. A cette têtelà ce serait trop d’ironie, sans doute, que de conserver la couronne. Aussi a-t-on posé tout près du cercueil, sur un tabouret de velours écarlate, l’impérial fétiche. Devant cette morte qu’il honora , et que peut-être il aima, le jeune seigneur se découvre lentement, d’un geste fort|éloquent. Il a pour compagnons de méditation un évêque et une jeune fille. Derrière eux on entrevoit un cortège de moines. L’émotion de François Borgia fut si profonde qu’elle aboutit à ceci dans l’histoire : il se fit moine et gagna la sainteté. Or, cette émotion, disons-le vite et d’un mot, l’artiste l’a profondément rendue, et aussi celle de la blonde et gente dame qui contemple avec plus d’effroi que de respect cet horrible spectacle, assurément fort nouveau pour elle.
Très-difdcile, je le répète,, était un pareil sujet. Il ne pouvait séduire qu’une imagination puissante et austère. Il fallait pour le mener à bien un habile, un magistral talent. Il ne s’agissait plus, cette fois, comme dans Locuste et Néron, de sortir du théâtre pour entrer dans l’histoire. Ici le théâtre et 1 histoire ne font qu’un. Tout est pompe, tout est culte, tout est faste, étiquette, cérémonial. L’événement est grandiose, le lieu est auguste. Au milieu d’une cour brillante, la mort trône en royal manteau dans le palais de Dieu. Il n’est pas un accessoire qui n’ait sa haute signification, pas un qui ne soit un symbole. Et de toute cette mise en scène énorme, fulgurante, quasiment surhumaine, que doit-il ressortir? la négation même de la puissance suprême, du faste, de l’art, de la beauté devant le hideux néant, la prostration de la jeunesse devant la mort. Est-ce ainsi que parle l’œuvre de M. Laurens? Oui. A ce tableau
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si VOUS rêvez une légende, elle est quelque part dans Shakespeare, Corneille ou Hugo. Je n’ai rien à ajouter.
Rien, sinon que de vous convier à bien voir tout auprès ce remarquable portrait d’homme, l’un des plus remarquables du Salon. Cette tête énergique et simple, au regard doux et sûr, au front large, au nez fort, ce visage où tout est calme, sincérité, réflexion, bonhomie, ce portrait sans procédé bruyant, dont l’exactitude se devine à l’équilibration des valeurs comme à la vigueur du modelé , c’est celui de M. Paul Laurens par lui-même.
De François Borgia ouvrant le cercueil de sa reine à l’empereur Frédéric Barberousse assignant pardevant lui l’empereur Charlemagne, nous n’avons guère besoin de jeter une transition.
Le sombre, l’énorme, le lugubre, le fatal font rage décidément parmi nos peintres. Je veux dire nos peintres d’histoire. Ils ne rêvent qu’antiquité tragique, moyen âge funèbre. Ils élisent domicile dans les cryptes, ils campent dans les cimetières. Bien qu’ils soient presque tous gens aimables et de gai propos, le sacrilège est leur penchant mignon. Entre deux idylles, ils vous violent prestement un tombeau. Jeunes ou vieux, l’âge n’y fait. Quoique jeune encore, M. Laurens est à l’âge déjà mûr où l’on décore des Chancelleries et des Panthéons sur la voie sacrée de l’Institut. Que les songes d’éternité parfois le visitent, cela est au nombre des choses probables.
Mais M. François Flameng ! Il a cet âge heureux du portrait de maîtresse et des fritures au Bas- Meudon. Il est le flls d’un artiste célèbre et aimé.
Barberousse visite le Tombeau de Charlemagne, par François Flameno.
L’avenir est long, très-long devant lui, et à sa porte l’éternité peut attendre. Ah bien, oui ! Alors que son maître Laurens se contente d’une impératrice morte, il lui faut, à cet ambitieux qui m’etfraye, l’entrevue de deux Majestés. Et lesquelles, je vous prie ? Les deux plus épiques et les plus légendaires du monde, les enjôleurs de l’histoire, les accapareurs de la muse lyrique, Charlemagne et Frédéric Barberousse.
Tandis qu’il dort en son caveau d’Aix-la-Chapelle, cet empereur des empereurs, Barberousse le vient évoquer. Dans son cercueil tout debout dressé apparaît l’impériale momie. Sur sa tête, noircie comme un palimpseste pompéien, on voit sa fameuse couronne, rêve et palladium des conquérants. Sa barbe est fort longue, sa taille est très-haute. Son port est majestueux vraiment, car un habile ouvrier le lia pour des siècles en un rigide réseau de bandelettes dorées. Suivie d’un nombreux cortège d’évêques et seigoeurs,la main sur le glaive, diadème en tête, reconnaissable à cette barbe maîtresse qui plus tard, la légende aidant, fera sept fois le tour de la table de pierre, la majesté vivante contemple la majesté morte .
Avec une inénarrable émotion , sans, doute ? A quoi songe en cette grave occurrence Frédéric Barberousse ?
Celui qui subjugua l’Europe et fit renaître
L’Allemagne d’Othon, reineau regard serein.
A la fragilité extrême des empires, n’est-ce pas? Il roule en son impériale cervelle de sages réflexions sur le néant des toutes-puissances humaines ? Point. C’est un homme pratique, ce Kaiser germain. Il
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songe, et du haut des cieux, ta demeure dernière, Charlemagne, tu le verras tantôt, il songe qu’une momie en sa bière fermée, sous ces voûtes sépulcrales, n’a que faire d’une couronne à sa tête, ni de pierreries sur son manteau, ni de bagues à ses doigts. Et le lendemain, couronne, bagues et pierreries, ramassées par des serviteurs diligents, s’en iront à Rome orner la personne et le sacre de Barberousse.
Moi, Frédéric, seigneur du mont où je suis né.
Elu roi dfs Romains, empereur couronné.
Porte-glaive de Dieu, roi de Bourgogne et d’Arles,
J’ai violé la tombe où dormait le grand Charles.
J’en ai fait pénitence, et le genou plié.
J’ai, vingt ans au désert, pleuré, gémi, prié,
Vivant de l’eau du ciel et de l’herbe des roches.
Fantôme dont le pâtre abhorrait les approches.
Qui parle ainsi? le Barberousse des Burgraves. Oh! ces poètes! L’histoire nous apprend que le Porteglaive de Dieu paya sur la moins particulière de ses cassettes un lustre pour éclairer le caveau du grand Charles. Ce lustre, qu’est-il devenu ? Tant de souverains depuis ont visité Charlemagne !
Revenons à M. François Flameng de qui l’œuvre nous a, ce semble, quelque peu loin mené. C’est qu'aussi elle nous a révélé de sérieuses qualités. La composition est claire, juste, bien entendue. Tout l’intérêt de la scène est entre le haut personnage d’outretombe, réellement imposant, et son très-vivant confrère dont la sceptique attitude est on ne peut mieux comprise. M. François Flameng est un coloriste.
Et s’il vous en faut une autre preuve que Barberousse^ son autre œuvre vous la fournira. Un portrait en pied de je ne sais quel évêque espagnol, d’urne
AU PAYS DES PEINTRES, verve singulière, auquel on a fait les honneurs du grand salon.
Beaucoup moins triomphant nous retrouvons Barberousse dans le tableau de M. Albert Maignan.
Un jour en effet, au cours de ses longues et vaillantes luttes contre cet odieux despotisme des infaillibles de Rome, qui a si longtemps étouffé le génie humain etenrayé l’histoire, l’empereurfutabandonné par le prince de Bavière, Henri le Lion, battu à Lignano parles forces supérieures des Lombards et obligé de reconnaître comme seul valable le pape Alexandre, contre lequel il avait jusque-là, unguibus et rostro^ soutenu l’antipape Pascal III. Alexandre attendit sous le porche de Saint-Marc, à Venise, Frédéric P”’, et là il se donna le facile plaisir d’asséner sur son ennemi, prosterné et désarmé, cette phrase à effet : « Dieu a voulu qu’un vieillard et qu un pretre triom- « phâtd’un empereur puissant et terrible... »
On voit d’ici la mise en scène si connue de cette humiliation extrême que l’Eglise, savamment cruelle dans ses antiphrases, appelait amende honorable. Derrière le pape en grande tenue , gonflé de haine et d’orgueil, toute une cour de monsignors et camériers narquois , avec accompagnement de moines encapuchonnés, brandissant des cierges. Derrière l’empereur, tête nue, à genoux sur la place que lui assigne l’épée d’un garde insolent, ses proches serviteurs et barons, confus et frémissants, portant en cérémonie, comme pour un sacre, les insignes de l’empire.
Il y avait là de quoi séduire un peintre. M. Maignan a tiré de son sujet tout le parti désirable. Son œuvre, sobre et saisissante, estd un aspect har-
inonieux. Les valeurs sont observées, la, perspective aussi. L esprit n’y manque point, et c’est plaisir de deviner la fureur de César à ses poings convulsivement serrés. Cette petite parade, comme il était juste, coûta cher à la papauté.