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CHAPITRE III

Sommaire : M. Tony Robert-Fleury et le régisseur de l’Ambigu. — A propos, et Amand Gautier? — Où l’on retrouve M. Rapin. — MM. Rozier, Paris et Ruben. — M. Renard.

— Ceci n’est pas un cliché. — Ribot Ribeira. — Livret indiscret. — Je parie pour l’incendie de l’Opéra. — Courons la lande avec M. Ségé. — M. Thirion et sa Jeanne d'Arc.

— Lescapitans delà gloire. — La grande paysanne. — Assez de Madeleines. — Sainte Bellone. — J’en suis marri pour M. Dupanloup.

Dans la salle prochaine, le public s’amasse par devant une toile in-folio de M. Tony Robert-Fleury.

Il s’agit d’une visite du docteur Pinel, aliéniste célèbre, à ses ouailles de la Salpêtrière en 1795. Il y a bien du mélodrame en cette affaire, et la complète indication d’une mise en scène que je recommande à M. le régisseur de l’Ambigu. Les femmes sensibles s’entêtent à contempler ces choses « qui font mal à voir. » La doctrine froide et prétentieuse des Delaroche et des Cogniet a soufflé par là. On retrouve dans cette composition de la science, de l’étude, de l’imagination, de sérieuses qualités de peintre, mais M. Tony Robert-Fleury a fait mieux.

Et devant son oeuvre, un autre nom se lève dans notre mémoire, celui d’Amand Gautier. Vous souvient-il pas de ses Folles de la Salpêtrière^ dont l’éclatant succès alla jusqu’à la popularité ? Sur une petite toile, avec

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cinq OU six personnages, sans décors, sans costumes ni épisodes excentriques, il a réalisé par l’extrême simplicité l’émotion extrême. Il a eu son heure de génie. Il aura la postérité.

N’est-il dans cette petite salle que cette grande toile pour fixer la foule ? Non pas ! et l’on y découvre plus d’une peinture fort intéressante.

Il y a d’abord deux ravissants paysages de Rapin. Déjà en 1875, bien avant que le jury l’eût signalé par une médaille de 3® classe, nous avions remarqué de ce jeune artiste un très-joli Effet de rosée bleue sur des feuilles vertes. Il lui donne aujourd’hui pour pendant une Matinée d'hiver dans le bois de Cernay, où il a prodigué d’une main légère et sûre la gamme si riche des gracieux tons de novembre. J’aime fort aussi son Moulin de la Loue dans une vallée du Doubs. C’est calme, égal, plantureux ; et, lâchons notre grand mot, la nature n’est pas plus sincère.

Il y a une Galatée bien modelée , chaudement peinte, à la manière italienne, de M. Parrot. Elle est fort supérieure à son autre envoi : le Portrait de Madame Cette femme écourtée, en costume de

simili-odalisque, dans une attitude de sphinx tireur de cartes, cette beauté mûre, très-mûre, ne me séduit point. Est-ce une personne vivante, quelque Circé d’occasion, quelque Arachné de boudoir international, ou une fantaisie à effet? Je l’ignore. Mais rêve ou réalité, l’excentrique dame n’a inspiré à un artiste de talent qu’une peinture vulgaire et frelatée.

Il y a un paysage de grande allure, un Temple de J^eptune dans le Latium., de M. Paris ; le Portrait de la marquise de *'* et la Colombe, deux peintures trop

sages de M. Richomme, mais où l’on reconnaît à la pureté des lignes l’éminent professeur de dessin ; deux Vues de Venise, de M. Amédée Rozier, fort soignées, dont une toutefois ressemble à un abat-jour de lampe. Il y aies Fabricants de chapelets à Venise, une solide étude qui dénote chez M. Ruben un vif sentiment de la réalité.

Il y a surtout une œuvre dont il faut que je parle bien vite, bien vite, pour n’être pas distancé par le succès à triple galop de son auteur, M. Renard, qui avait exposé l’an dernier un charmant sous-bois, est entré cette fois pac le Portrait de la grand’mère dans le chemin qui mène droit à la maîtrise. Rien n’est plus difficile à rendre qu’une tète d’aïeule, à moins que ce ne soit trop facile. H y a dans le long catalogue des siècles écoulés toute une série de clichés qu’il est aisé de copier. En sculptant avec sa cruauté patiente et stupide les rides de l’argile humaine, en multipliant les angles et les saillies, la nature a créé aux exécutants superficiels un modèle banal et commode auquel ne s’arrêtent pas des talents originaux, tels que celui de M. Renard, Sans doute l’affection a guidé sa main, mais aussi une notion exacte et claire de l’idéal poursuivi. Il n’a point exagéré et comme souligné l’odieux travail du temps. La couleur est sobre, le dessin est ferme. Ce qui apparaît dans cette harmonie parfaite à laquelle concourt l’humilité du sombre vêtement, ce n’est pas la vieille femme, c’est une femme âgée. Sous ces rides concises et serrées, dans ce regard à la fois tendre et sévère permane l’éternel féminin. Ni sorcière, ni douairière, matrone de la peine et du labeur, la Grand' mère sera le porte-bonheur de son filial artiste. La médaille est-elle gagnée? On le

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saura. Mais, d’un coup, la. réputation est con(5[uise(l).

Et maintenant, pour varier vos plaisirs, à deux pas du talent qui commence, voulez-vous voir un talent qui finit? Contemplez l’envoi de Ribot. Un instant ce peintre s est imposé. Les artistes, l’Etat lui-même ont salué en lui quelque chose comme un Ribeira français. Le public 1 a subi. Il a eu des badauds en nombre, des admirateurs aussi, quelques fanatiques peut-être. S’il en bat le rappel après le Salon de 1876, qui lui répondra? Ni vous, ni moi, ni les autres.

Devant ces choses informes et funèbres, les artistes s’attristent, la critique s’irrite et le public s’esbaudit.

Qu est-ce que fait là cette grosse poupée de Nuremberg, mal bâtie, aux bras mécaniques, sur les joues de laquelle un fabricant maladroit a collé toute sa boutique de vermillon ? Le livret indiscret nous assure que M. Ribot a voulu représenter la célèbre cantatrice, Mme Gueymard-Lauters. Mais alors pourquoi lui avoir si méchamment infligé la lourde atmosphère d une tabagie noire ? On fume donc à outrance dans 1 atelier de M. Ribot? Ou bien faut-il, s’en rapportant au geste que 1 on distingue vaguement à travers 1 épais brouillard, admettre que Mme Gueymard, à demi sufibquée déjà par la fumée qui lui attire violemment le sang au visage, est en train de sauver ses bijoux le jour de l’incendie de l’Opéra? Mystère et procédé ! Quel mortel hardi sondera jamais vos profondeurs et analysera vos décadences?

Heureusement, pour échapper à ces troublantes visions, il est un moyen charmant et simple, c’est de courir la lande au printemps, avecM. Ségé, un aimable

(l)Un bon point au jury, il a médaillé M. Renard

et fort expert compagnon. Rien ne nous semblait intraduisible comme ces forêts à perte de vue et à hauteur de genou, ces immenses et éclatantes moissons d’ajoncs dorés. Nous attendions leur peintre, le voilà. Moins grandiose que sa sœur du Finistère et du Morbihan, la Bretagne des Côtes-du-Nord a de vastes aspects, à la fois mélancoliques et prospères, dont M Ségé nous redit avec une poétique justesse les séduisantes austérités.

Tout à côté de son paysage, une Jeanne d' Arc de M. Thirion fixe un temps notre étude. Cette œuvre, fière et forte, mérite à notre avis une très-honorable mention.

L’effondrement de 1870, si terrible, mais point irréparable, a eu cette conséquence heureuse de raviver non-seulement, mais aussi d’éclairer le patriotisme français. Il a ébranlé, sinon renversé les autels du chauvinisme. Il a épuré l’histoire. Il a déconsidéré les faux vainqueurs, les capitans de la gloire. Il a repris aux aventuriers des places trop longtemps usurpées pour les rendre aux héros de la patrie. Tandis qu’il réduisait par un inévitable jugement d’appel à ses exactes proportions le tragédien Bonaparte, il évoquait en sa vraie lumière la grande paysanne de Vaucouleurs. Aussi n’a-t-elle jamais été tant fêtée, racontée, peinte et sculptée que depuis que les Teutons, par la grâce de leur ami Bazaine, campent à Metz. Nous ne nous en plaindrons guère, et il nous plaît de voir les artistes désormais s’essayer à cette merveilleuse figure, de préférence aux grandeurs des petites dames ou aux douleurs hypothétiques des Madeleines dans le désert.

Or, parmi tant de Jeanne d’Arc, celle de M. Thi-

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rion a un mérite singulier ; elle est réelle. Ce n est point chez M. Wallon et autres pieux narrateurs de la Pacelle que M. Thirion a cherché son inspiration.

Il l’a demandée au maître de l’histoire, à Michelet, dont la citation suivante sert de légende au tableau :

« Une autre fois elle entendit encore la voix, vit la « clarté, mais dans cette clarté, des nobles figures « dont l’une avait des ailes et semblait un « sage prud’homme. Il lui dit : Jeanne, vas au se- (( cours du roi de France, et tu lui rendras son « royaume. » Pas plus dans la citation que sur la toile, nous ne rencontrons archange ni chérubin. Suivie d’une légion de combattants, cette noble et virile figure, si hardiment dessinée, si bien enlevée dans l’espace, ce sage prud’homme dont le bras tendu montre de la pointe d’un glaive à la bonne Lorraine le chemin de la victoire et du sacrifice, est-il autre que le génie de la France guerrière et indomptée ? Et cette Jeanne que brûleront, sur l’ordre de l’ennemi, des prélats français, fut-elle une dévote illuminée ? Etaient-ce bien des oraisons qu’elle entendit bourdonner à ses oreilles dans les solitudes de Vaucouleurs ? L’histoire, interrogée par l’esprit moderne, dit que non. Et non aussi, répond l’oeuvre de M. Thirion. Regardez-moi cette fille robuste et bien campée, taillée en pleine chair pour la marche et la bataille!. Que lisez-vous sur son rüde visage dont les yeux tout grands ouverts lancent de fauves éclairs? Une extase céleste? Oh ! que nenni ! Je vois là, résolùment exprimé, quelque chose comme l’envahissement d’une furia belliqueuse. Un vent de colère enthousiaste souffle sur elle et la soulève. Elle va crier : Mon doux Jésus ? Non, mais : Guerre ! guerre ! En avant ! — Es-tu sainte Jeanne ? Non, sainte Bel- . — Comment s’appelle ta vision? La Patrie.

AU PAYS DES PEINTRES. i9

En résumé, par cette composition très-étudiée, vigoureuse, sans fracas, M. Thirion a nettement rompu avec les traditions catéchismales. Que m’importe cette auréole supplémentaire, invisible au premier coup d’œil, inutile joujou que l’artiste n’a point su laisser au magasin ? Il est entré de plainpied, malgré lui peut-être, dans la réalité philosophique de l’histoire. J’en suis tout marri pourM. Dupanloup, ce canonisateur éperdu de Jeanne d’Arc, mais j’en félicite vivement M. Thirion et l’art fran-

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