CHAPITRE IV
Sommaire : Les vessies de l’espérance et les lanternes de la
certitude. — Après le travail, de M. Albert-Lefeuvre.
Comment peut-on être persan ? — Où est le cœur ? — Courage, affreux démagogue ! — Dalila, de M. Lemaire. — C’est pour s’en faire un porte-bonheur. — Très-sainte et très-encombrante mère l’Eglise. — M. Beylard, — Pal-
marès ambo, MM. Delaplanche et Barrias, — Rose point mystique, ave! — Artiste-anthropophage. — M. Gautherin, et la cousine germaine de saint Sébastien. — Vrai! Parny n’est pas Milton. — M. Cugnot et son Mercure. — Vestris en goguette et bijoutier en bonne fortune. — M. Leroux et
son Dèmosthène . — Plaudite, cives, oratorem. M. Fal-
guières et son Corneille. — Qja’Hippocrate me pardonne!
Comme on l’aime, on l’attaque. — M. Frémiet et son Grégoire. — Chevalier errant ou baron rentrant? — M. Chrétien et son Prisonnier de guerre. — O le chaste oreillon et la plus chaste administration ! — M. Lafrance et son araignée électrique.— M. Tony Noël et sa Méditation. — Tout est rentré dans l’ordre. — M. Gaudez et VEnpance de Jupiter. — Elle est heureuse que jupin soit si petiot ! — Le Ganyrnède de M. Turcan. — Allons ! il n’est pas trop poli ! — M. Marquet-Vasselot et son Athlète grec. — Combien, vénérable galantin?
Aurions -nous pris naguère, comme dirait un bohème de Mürger, les vessies de notre espérance pour les lanternes de la certitude ? Ou bien faut-il décidément croire avec la sagesse des nations qu’à tout effort humain la fatigue est prompte ? Je ne sais. Mais dans ce « progrès sûr et continu » où nous voyons s’engager la sculpture française, il semble qu’il y ait comme une halte, et comme un découragement. Le Salon de sculpture, dont nous aurons vite fait le tour,
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est d’une moyenne assez inférieure à celle des dernières années. Les œuvres de marque y sont plus clairsemées encore qu’au Salon de peinture. Cinq ou six œuvres à part, il respire l’ennui, trahit la lassitude. La redite et la banalité l’encombrent. On y court après l’art, et l’on s’y heurte au métier.
L’Exposition et le Trocadéro ont, il est vrai, en cette année privilégiée, fort accaparé le temps et le talent de nos meilleurs artistes. Soit; mais au Champ de Mars où bientôt nous irons, trouverons-nous tant d’art? Non, mais beaucoup de métier, j’imagine.
Disons-le vite et sans phrases, parmi les quelques œuvres hors pair qui détonnent en cette médiocrité générale, il nous convient de citer, avant toutes, le groupe de M. Albert-Lefeuvre : Après le Travail. Par le sujet, comme par la composition, il est le pendant exact du tableau de M. Bastien-Lepage : les Foins. Et les réflexions que cette toile nous a suggérées, ce plâtre nous les ramène. Par ce sculpteur, comme par ce peintre, la révolution pénètre et s’affirme dans Part. Et peut-être même le jeune sculpteur a-t-il été plus téméraire que le jeune peintre, car le préjugé universel a, jusqu’ici, pesé plus lourd sur la sculpture, confinée, d’ailleurs, en un champ de représentation plus étroit.
Aussi bien le groupe a-t-il subi les mêmes colères que la toile, ou les mêmes silences calculés. Tandis qu’il séduisait le public, il effarouchait la Doctrine. L’art officiel tout d’abord lui a fait froide mine, et l’on a pu surprendre chez les critiques les plus clairvoyants des hésitations singulières. L’acquisition par l’Etat s’est longtemps fait attendre, et nous voulons
espérer qu’elle ne sera point pour cette oeuvre considérable un enterrement de première classe. Les greniers de l’Etat sont vastes, nous le savons, et ses musées de province fort nombreux. Mais sans marchander, nous demandons pour ce groupe l’un des squares de Paris. Il y fera tout aussi bonne figure que Y Education maternelle de M. Delaplanche, cette oeuvre de tendance analogue, et qui nous entraîna fort, mais beaucoup plus habile, en somme, et un peu moins sincère.
« Comment peut-on être persan ? » L’Académie devant le plâtre d’Albert-Lefeuvre nous a remis en mémoire ce mot célèbre. En sculpture, peut-on être persan ? s’exclamait la vénérable et grincheuse personne. Eh, mon Dieu, oui! les héros à qui notre généreux artiste prépare l’immortalité du marbre, ce sont deux simples enfants de campagne. Un garçonnet de seize ans, et une fillette du même âge. Après le travail, ils s’arrêtent au bord d’un ruisseau. Couché à plat ventre sur le sol, se retenant de ses deux bras tendus aux pierres du rivage, le petit moissonneur boit à même. Oui, à même, le scélérat, sans le moindre coco classique et sans coquille marine. D’un mouvement instinctif et charmant, sa jambe droite se relève en l’air tandis que la gauche presse fortement le sol. Sa chemise, aux trois-quarts rentrée dans le pantalon qui lui sert d’unique vêtement, nous laisse voir un torse jeune et gracieux, d’un très irréprochable modelé.
Debout, près de lui, la main droite sur la hanche, et s’appuyant de la gauche sur sa longue fourche de
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faneuse, vêtue d’une chemisette d’où s’échappent les bras nus, d’un corsage sous lequel on devine des formes à peine naissantes, et d’un jupon de bure à plis droits, chaussée de gros souliers, portant sur l’épaule son chapeau de paille rattaché par la mentonnière, la fillette attend, pour reprendre le chemin du village, que son camarade ait bu. Elle est gentille et chaste, comme la Jeanne d’ Arc et comme Y Ingénuité de M. Albert-Lefeuvre, ces deux créations exquises avec lesquelles son air de proche parenté nous semble un peu trop marqué peut-être.
Quelqu’un, enchanté de nos deux personnages, disait toutefois : « Ils ne font pas groupe. » Oh que si ! La jeune fille accompagne si bien le gamin, qu’un de ses pieds nous apparaît sous l’un des bras du buveur. Et ce qui vaut mieux encore, elle regarde bien son compagnon, elle lui sourit bien, et avec la moindre attention l’on pourrait entendre ses paroles :
Rien, encore une fois, rien de plus lumineux, rien de plus coloré que ce groupe. Il saisit le regard, il fixe la contemplation, il éveille le rêve. C’est un poème, c’est une idylle de la plus haute volée. « Quel dommage qu’ils ne soient pas virgiliens ! » disait un autre encore, à demi-convaincu. Eh ! messieurs, avez-vous donc jamais lu Virgile, ou le Théocrite traduit et commenté par le plus grand des hellénistes, notre Paul-Louis Courier, de qui l’artiste s’est directement inspiré ? Ils sont Italiens, tout au moins, nos deux petits paysans, car le groupe est daté de Florence où le journal lArt envoya, il y a deux ans, M. Albert- Lefeuvre.
Courage donc, afireux démagogue ! A vous comme
à Bastien-Lepage l’avenir appartient, devant vous la voie s’ouvre libre et large, audacieuse et féconde.
Et pas plus que M. Bastien-Lepage, vous n’aurez à regretter ce Prix du Salon qui vient de s’abattre avec une médaille de 2' classe sur la Dalila de M. Hector Lemaire. Grand bien fasse ce prix à cet artiste dont nous ne voulons aucunement troubler la joie. Ce groupe est dans son œuvre un progrès.
Samson et Dalila sont deux bonnes académies, fort savantes et correctes, et l’entrelacement des deux corps, vus de dos, est d’un assez bel effet. Il y a dans le regard de Dalila, très-attentive à ne pas réveiller son redoutable amant, une certaine ingéniosité piquante. Mais ne la trouvez-vous un peu gaillarde, cette bonne dame, et qu’en dit la Bible ?
Cela, je l’ignore, mais [d’ordinaire, avec tant d’autres, je me figure plus mignonnes, et partant plus terribles, les dompteuses de lions amoureux. Ronflant sur les genoux de Dalila, Samson nous semble un peu bien épais. Et dans ce groupe décidément banal, on voit, bien plutôt que les nobles personnes de la biblique anecdote, une dame de mœurs et de costume légers coupant pour la monter en porte-bonheur une mèche de cheveux à son chéri du jour, quelque hercule forain, ou quelque robuste Nemrod endormi sur elle après boire.
Après le Prix du Salon qui prend le chemin de Rome, voici son proche voisin, le Prix de Florence. Il n’a été comme l’on sait, décerné qu’une fois encore, il y a deux ans, et son premier titulaire fut M. Albert-
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Lefeuvre. Mais autani; le choix de l’auteur de Jeanne d'Arc enfant nous avait ravi, autant celui ^du nouveau titulaire, M. Beylard, nous étonne et nous ne le pouvons attribuer qu’à la dominante influence de M. Guillaume, président de la Commission d’examen, et fils notoirement dévot de notre très-sainte et très-encombrante mère, l’Eglise. Car ce personnage, dont la petite tête humble et insignifiante, se dresse au bout d’un long corps qu’allonge encore la soutane d’ignorantin, ce Frère Alphonse dont les doigts osseux tiennent si modestement le chapeau et si précieusement le chapelet, cette statue, enfin, d’un aspect si désagréable et d’un art quasiment enfantin, a-t-elle donc un autre mérite que de représenter dans sa plus formelle incarnation cette vertu d’un autre âge, l’humilité chrétienne? Amenl
Deux artistes ont cette année gravi l’estrade pour y recevoir de leurs maîtres attendris ce joujou, la médaille d’honneur, ex œquo. Ces deux palmarès, îeneri alumniy sont MM. Delaplanche et Bariias, déjà nommés.
Les devoirs couronnés de M. Delaplanche, ce sont la Vierge au lys et la Musique. La Vierge au lys, nous la vîmes en pierre, il y a deux ans, et nous en fîmes grand éloge. En marbre aujourd’hui, elle nous plait moins, comme vierge. Elle nous .plairait mieux, comme femme. La pierre, la bonne pierre de taille sans doute est matière plus rebelle et se prête moins aux minauderies que le marbre, et sans doute aussi l’édition nouvelle, revue, corrigée et augmentée de séductions nombreuses attend quelque destination
plus mondaine que le porche de Saint-Joseph. Mais quand même, M. Delaplanche aurait pu la fignoler un peu moins.
Là où nous avions une Vierge, nous retrouvons unjoconde. Ceci contredit cela : ce sourire contredit ce lys. Porte du Ciel, Tour d’ivoire. Consolation des affligés. Rose point mystique, Notre-Dame des Lorettes, Ave/ Sur la Musique de M. Delaplanche, nous n’avons qu’à souligner notre lyrisme admiratif de Pan dernier. Le marbre a tenu et au-delà les promesses du plâtre, et l’exécution nouvelle a victorieusement établi, n’en déplaise à tels docteurs, que le violon est un fort sculptural instrument, auquel se prêtent tout aussi bien les sévérités du marbre que les ingéniosités de la faïence.
Le devoir couronné de M. Barrias a nom : les Premières Funérailles. Vous voyez cela d’ici. Adam porte vers une sépulture prochaine Abel inanimé. Ève accompagne son époux en couvrant de baisers le cher cadavre. Les artistes, ces critiques d’ordinaire féroces, inventeurs pratiquants de l’anthropophagie mutuelle, iconoclastes des œuvres de leurs confrères, témoignent pour les Premières Funérailles un enthousiasme curieux, où nous lisons clairement combien peu les gêne la haute médiocrité de cette œuvre. Les qualités d’école y abondent, l’originalité en est rigousement absente.
Le groupe est bien ordonné, les attitudes et les modelés sont corrects, savants et souples. On saisit là plus d’un heureux détail, des morceaux presque superbes. Le corps d’Abel, surtout, est d’une beauté
presque parfaite. Mais Adam, cet Adam qu’on devrait figurer d’autant plus grand qu’il n’exista jamais, cet être légendaire en qui l’on symbolise toutes les joies et les douleurs mythiques de la première humanité, ne nous apparaît dans le groupe de M. Barrias ni comme le père des hommes, ni même comme le père d’Abel. Il semble bien plutôt un brave et solide marinier apportant avec un attendrissement convenable le corps d’un noyé, à qui? à sa mère non pas, mais à son amante ou à sa sœur. Car cette Ève là, touchante et gracieuse, nullement michelangesque, n’a certes point l’âge requis pour être la mère de ce jeune homme là.
Couronné par les professeurs, le groupe des Premières Funérailles, œuvre estimable, a remporté par devant le public un succès d’estime que confirmera son exposition permanente en quelque jardin de la capitale. Car notre Conseil, en un biblique élan, a décidé l’acquisition de ce groupe, et aussi du Paradis perdu de M. Gautlierin, autre œuvre estimable, mais beaucoup moins. Encore une fois puisque la pauvre imagination de nos artistes s’obstine à nous redire la tant vieille légende de je ne sais quel premier péché, ils nous la devraient bien un peu rajeunir par quelque conception grandiose, quelque originalité inattendue. Mais que signifie ce groupe .? Cet Adam assis n’est, comme celui de M. Barrias ou le Samson de M, Lemaire, qu’un homme bien musclé, un gymnaste au repos. Il n’a point l’air foudroyé, mais seulement abruti. L’Ève couchée à ses pieds, appuyant sur le genou d’Adam ses jolis bras qui se rejoignent comme pour prier, est une fort aimable personne sans contredit, la
cousine germaine du galant éphèbe que nous présenta naguère M. Gautherin, sous le nom et dans l’attitude vraisemblable de Saint-Sébastien martyr. Elle est même très-séduisante, cette jeune dame, plus étonnée que désespérée; mais son type nous rappelle trop la manière Dubois, fort à la mode. Un peu mièvre et pastichiale d’ailleurs par son type, je veux dire son visage, car certaines formes, très-étalées, très-accusées, nous reportent aux écoles de la décadence. Ces formes-là, point mièvres du tout, ne sont pas d’une faillie : elles sont d’une impure. Que M. Gautherin y prenne garde, on n’écrit point avqc le style de Parny l’épopée de Milton.
Et maintenant si la ville de Paris n’est pas damnable pour avoir acheté le Paradis perdu de M. Gautherin, quel maître avocat ne faudrait-il point à l’Etat pour nous expliquer son acquisition du Messager d’amour de M. Cugnot ?
De quel carnaval mythologique s’est -il donc échappé, ce Mercure équilibriste, et de quel magasin d’accessoires ce petit escalier de nuages aux lignes absurdes qui sert de tremplin au dieu et d’embuscade à ce polisson d’amour, spécialement préposé à la pluie d’or? Danaé, une positive personne, rirabien, je gage, quand elle verra se dresser devant elle ce Vestris en goguette, lui offrant ce miroir, et ces colliers et ces bracelets^ avec l’irrésistible sourire d’un bijoutier en bonne fortune. Mais, par exemple, devant cette feuille de vigne formée de feuilles de rose, et devant cette marguerite au nombril, étrange et fade rébus, Armande et Trissotin se pâmeront. L’État, je le répété, avait-il le droit de se pâmer ?
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Grosse, énorme fut son erreur, et pour nous plaider la circonstance atténuante, il ne lui faudrait rien moins que la maîtresse parole d’un Démosthène, celui de M. Etienne Leroux, par exemple. Œuvre unique, celle-là, et bien étonnante, et bien tranchante en ce froid Salon de 1878. Œuvre d’audace et de claire-vue, en rupture ouverte de routine, qui montre combien est compatible le sens moderne de la vie avec les règles les plus immuables de l’art. Alors qu’autour d’elle toutes les statues, et les meilleures, semblent autant de pétrifications, celle-ci se meut, et nous émeut. De loin elle nous attire, et puis elle nous retient, et elle nous subjugue. Oui, c’est bien ainsi, c’est absolument ainsi que dut apparaître à ses contemporains Démosthène sur le rivage, marchant pour ainsi dire contre la^mer, exerçant sa voix et entraînant son âme, se préparant au bruit des hommes par le bruit des flots. Son visage, très-ressemblant d’ailleurs, car on connaît la figure de Démosthène, est tout animé d’un enthousiasme extraordinaire. Ses yeux fulminent, ses lèvres tonnent. Son bras droit en l’air, son bras gauche tendu, sa main gauche serrant un papyrus qu’il semble lire, essaient des gestes heureux. La tunique elle-même est de la partie. De complicité avec le vent, Démosthène s’est en elle fort dramatiquement drapé. Ce marbre s’enlève, ce marbre flotte. Théâtrals parce qu’ils doivent l’être, ces plis-là nous convainquent, nous qu’irritent les impertinents effets de linge auxquels s’adonnent nos sculpteurs. Et pour finir, aux pieds de Démosthène, n’entendez-vous point gronder la mer? Plaudite, cives, oratorem. Et nous, par trois fois applaudissons M. Leroux. Cette statue mar-