‹ Voyage au pays des peintresChapitre 11 sur 44 · EMMANUEL LANSYER · texte numérisé non relu

EMMANUEL LANSYER

Landes Jieuries, côte de Douarnenez (Finistère).

que dans son œuvre un progrès, dans l’art moderne un élan, presqu’une révélation. Et voilà pourquoi furent médaillées d’honneur les Premières Funérailles de M. Barrias.

Ces terribles effets d’étoffe, personne ne leur sacrifie plus que M. Falguières, l’auteur du Lamartine en tourbillon. Il est, qu’Hippocrate et la langue française me pardonnent ! il est atteint de pliomanie. Jugez-en par son Corneille. Le pourpoint et le haut-de-chausses, vêtements bouffants et flottants, s’il en fut, et s’harmonisant si bien avec le monumental fauteuil de l’époque, ne lui suffirent point, et il lui fallut, pour assouvir sa passion fatale, embarrasser dans un manteau plus qu’inutile l’auteur du Cid, assis et écrivant. Si bien que tout cet étalage, savant à démonter un premier commis du Louvre, efface et rapetisse d’autant la tête du poète, déjà petite, un peu trop jeune, un peu trop maigre et plutôt égratignée que modelée. Et pourtant elle est belle, cette tête, et elle est inspirée. La pose et le geste sont naturels, simples, dégagés. Somme toute, ce Corneille, de fort grand air, fera sensation dans le milieu tempéré du Théâtre-Français. Le singulier talent, n’est-ce pas ? que celui de M. Falguières. On l’attaque, et on l’aime, du même cœur. On s’excite contre lui de toute la sympathie qu’on lui porte. L’on en veut d’autant plus à ses défauts qu’ils ne sont à vrai dire que les déviations et les minauderies de ses admirables qualités. Mais dans son œuvre l’on pressent une nature sincère, l’on devine un esprit libre, un caractère indépendant.

VOYAGE

Comme dans l’œuvre de Fremiet, ou je me trompe fort. L’auteur de la seule Jeanne d’Arc vraisemblable qui soit au [monde nous offre cette année deux statues remarquables : un Grégoire de Tours, et un Chevalier errant.

Destiné au Panthéon, le Grégoire de Tours aurait eu son meilleur effet sur la place de quelque vieille cité, au seuil d’une église romane. L’on n’avait vu jusqu’ici cet évêque-là que dans les compositions sévères et archaïques de Laurens. Dans ce rude pontife, se dresse tout entière la rude époque, et meme ne trouvez-vous point à Grégoire comme un faux air de l’homme préhistorique du même Fremiet? On se ressemble de plus loin, et la tendresse, au demeurant, n’est pas la dominante de ce talent, tout pétri d’intelligence et de volonté.

Son Chevalier errant nous en fournit une preuve nouvelle. A cette légende :

Farouches, ils étaient les chevaliers de Dieu.

nous reconnaissons que l’Eviradnus de la Légende des a inspiré cet artiste vaillant que toujours hantent de grandes visions. Mais a-t-il pleinement réussi? Nous ne le lui oserions affirmer. Certes, il y a dans ce fier personnage, à visière ouverte, tout armé, haut monté sur ce destrier immense tout bardé de fer, tenant haut levée dans sa dextre la main de justice, certes il y a beaucoup du chevalier errant. Mais n’y a-t-il point quelque chose aussi du redouté baron qui rentre, farouche, en son castel, au retour d’une fructueuse expédition. A ce casque pourquoi ce laurier? Les chevaliers errants, tout aussi congénères de

Don Quichotte que de Roland, cueillaient, et c^est là leur gloire, plus de horions que de lauriers. Cette tête de démon accrochée saignante à la selle du destrier, ces monstres enchaînés en croupe nous rassurent, il est vrai, sur les intentions probables et l’occupation présente de ce guerrier. Mais n’importe. Quand il retouchera son plâtre, pourquoi M. Fremiet ne feraitil pas son chevalier moins armé, moins lauré, moins en muscles, plus en nerfs, plus pensif, plus humain, plus doux, donc plus fort. Car précisément le chevalier errant ne fut-il point, aux heures barbares, le seul à proclamer et à prouver qu’il n’est au monde pour primer la force, que la force morale.

Vérité banale, lapalissade éternelle qu’il est toujours bon de se redire, réflexion toujours salutaire et toujours opportune que se fait,à n’en point douter, le Prisonnier de guerre de M. Chrétien. Œuvre virile dont nous avons très-suffisamment loué le plâtre, il y a deux ans. Mais le marbre nous la rend-t’il bien telle quelle, ou notre souvenir manque-t-il de précision?

L homme qui rive la chaîne au pied du vaincu était, ce nous semble, moins tranchant, moins grimaçant, et il ne portait pas, lui, esclave antique, cette coiffure de bourreau du Moyen-âge dont un oreillon, poussé par quelque brise opportune et chaste, s’en va servir de feuille de vigne au jeune et mâle prisonnier de guerre. Détail puéril et grotesque dont l’auteur responsable n’est point, j’imagine, M. Chrétien, mais cette administration, gardienne vigilante de toutes les pudeurs, l’administration impériale, toujours debout !

VOYAGE

En marbre aussi nous est revenu le Saint-Jean de M. Lafrance, ce petit bonhomme « remuant et frétillant comme diable en bénitier », cette araignée mue par un fil électrique dont personne ne réclamait le retour. A ce propos, saurons-nous jamais pourquoi M. Lafrance a remporté au Champ-de-Mars une première médaille, tandis que vingt autres, plus méritants, n^y ont remporté que des troisièmes médailles, ou rien du tout?

En marbre aussi nous est revenue la Méditation de M. Tony Noël, débarrassée de la tête de mort, lugubre impediinentum, qui gisait a ses pieds mignons, avec accompagnement d’une célèbre ritournelle philosophique de Ronsard. Excellente chose que le renvoi de ce crâne à la fosse commune! M, Tony Noël, mal conseillé d’abord par quelque ami lettré, aura compris sans doute que son facile et gracieux talent n a rien a démêler avec les mélancolies shakespeariennes. Il a, en revanche, ceint de volubilis et de vigne vierge le tronc d’arbre sur lequel s’appuie son aimable nymphe. Tout est rentré dans l’ordre. Sa Méditation, en pose d’atelier, point naturelle et mal équilibrée, ne médira nullement. Mais de ses deux prétentions, elle n en a gardé qu’une, celle d’être charrnante. Et celle-la, elle la justifie, de la tête aux pieds.

Tout comme la nymphe que M. Gaudez nous montre opérant, sur un avis exprès de l’Olympe, le mémorable sevrage de Jupiter. Rien n est plus frais, plus séduisant; rien aussi n’est mieux groupé au Salon, mieux mouvementé que cette adorable mythologie. La nymphe s’enfuit d’un pied léger, élevant en l’air,

sur ses deux petites mains, le futur maître des dieux et des hommes, un marmot éploré. La pauvre Amalthée se dresse vainement sur ses deux pattes de derrière pour rattraper son divin nourrisson. La folle, une exquise jeune femme, aux formes pures et ravissantes, lui rit à la barbe, d’un rire triomphant. Elle est bien heureuse, vraiment, que Jupin soit si petiot. Sans cela, combien vite les rôles changeraient !

Puisqu’ils aiment tant la. Mythologie, l’Etat et la Ville auraient mieux lait de se disputer Y Enfance de Jupiter y que le Ganymède de M. Turcan, médaillé de seconde classe. Il y a certes des morceaux louables, un mouvement assez compris dans ce groupe. L’aigle enlève bien, et fort galamment, sur ses ailes puissantes le joli garçon, qui n’est point trop joli. Mais je ne vois là, en somme, qu’une très-convenable redite. Et puis entre les mythologies, il serait bon de choisir, à la fin. Le Ganymède est-il encore de mise dans notre éducation moderne, si large et si peu prude qu’on la suppose. Et puisque l’œuvre de M. Turcan s’en va définitivement orner un des jardins de la Ville, qui donc se chargera de l’expliquer ingénieusement aux grands et petits enfants des deux sexes ?

Battu en cette bataille épique et mis en veine par son étonnant Mercure, l’Etat s’est rejeté sur le Jeune Athlète grec, de M. Màrquet-Vasselot. Est-ce la coiffure archaïque de l’athlète qui l’a séduit ? Mais elle est efféminée, mal séante au possible, et nos mercures de barrière se font friser de la sorte. Est-ce la composition, l’exécution, le geste.? Celui-ci est faux, celléslà sont insignifiantes. Il n’y a là ni intérêt d’art, ni intérêt de sujet; et cela se peut définir : « la médio-

critè dans toate sa beaaté. » Ce marbre gâché n’en aurait pas moins, nous dit-on, coûté à l’Etat 10,000 fr., soit dix mille entrées au Salon. Etat, ô Etat ! notre père et notre ami, il vous faudra pourvoir d’un conseil artistique, si vous ne préférez un conseil judiciaire. Car enfin, cette autre turlutaine : ce gamin sur uQ dauphin, h Départ pour Cythère^ combien l’avezvous acheté, vénérable galantin?

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