‹ Voyage au pays des peintresChapitre 26 sur 44 · FÉLIX RÉGAMEY · texte numérisé non relu

FÉLIX RÉGAMEY

Prêtre bouddhique

En tenue de cérémonie, se rendant à un des temples de Nikko (Japon),

dons et la mort dans l’exil, on avait admis de notre très -grand peintre Courbet, et seulement après les protestations de toute la presse indignée, une seule toile : la Vague, ce chef-d’œuvre entre les chefsd’œuvre. Les Daubigny, les Corot, ces maîtres morts de la veille, étaient insuffisamment r^résentés, relégués dans des coins. On avait profité, pour leur faire la niche, de leur trop prompte sortie. Qui va à la chasse, dit le proverbe, perd sa place. Nombre d’artistes supérieurs, irrités de tant d’intrigue, se butèrent, se rebutèrent, et finalement tournèrent le dos à l’Exposition, En revanche, au lieu de ces jeunesses impatientes, on y vit figurer des vieillesses. . . oubliées , M. Signol , par exemple , prix de Rome contemporain des trois Glorieuses que sincèrement nous croyions mort il y a une trentaine d’années, et dont la vieille peinture nous attendrit jusqu’aux larmes. En revanche, on encombra notre Salon de saintetés ridicules et de piétés à la toise, commandes éhontées de nos directions cléricales, par où il contrastafort avec les Salons étrangers. En revanche, les Bouguereau, les Cabanel et amis remplirent de leurs nullités de distinction des murailles entières, devant lesquelles s’attristaient les Français, riaient les étrangers. « Ce sera une bataille de généraux! » s’était écrié un académicien prépondérant. Parole très-nette, où se résume tout l’ostracisme préconçu de la Com- :mission. Et l’événement la vérifia. Ce fut, en effet, mne bataille de généraux, mais de généraux à la mode iimpériale, toujours battant en retraite, tout au plus Ibons désormais pour le service des places ou le (Cadre de réserve, et si l’auteur du mot, qui est, d’ail-

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leurs, un peintre de grandissime petit talent, n’eût point de sa personne couvert la retraite, elle ne se fût guère, je pense, effectuée en bon ordre.

Nos vaincus toutefois, maîtres du champ de bataille, ne manquèrent pas de se partager les lauriers. Membres du jury international, et juges dans leur propre cause, ils ne se retirèrent point du concours, à l’exemple des jurés étrangers, et bravement, a la face de l’Europe stupéfaite et railleuse, ils ceignirent de leurs propres mains leurs nobles fronts des couronnes qu’ils n’avaient point gagnées. Ce fut contre nous un scandale de plus, et pour notre caractère national un échec formidable, dont nous relevèrent à temps les protestations éclatantes de MM. Baudry, Donnât, Jules Breton, Henner, Laurens.

A temps, dis-je, ils se retirèrent eux-mêmes du concours sans quitter leur poste de jurés. A temps pour notre honneur, et la France les applaudit. Et l’histoire leur en tiendra compte. A temps pour leur gloire, qui en reçut une consécration nouvelle et décisive. L’attention publique se concentra sur leurs oeuvres, et tout un chacun reconnut aisément qu’en leurs personnes s’unissaient aux plus fiers caractères les plus fiers talents. Mais ce que nous pensons de leurs oeuvres, on le sait de reste, et nous n’avons nulle envie de recommencer les caractéristiques classifications et propositions établies déjà par les trois premiers volumes de notre Voyage.. Établies, non, mais seulement esquissées au fusain, car le pédantisme, ni mêmelapédagogie, nefutoncques notre affaire. «Vous ne nous demanderez point, » dîmes-nous dans la préface

de 1877, et nous le répétons volontiers dans la péroraison de 1878, « vous ne nous demanderez point une esthétique nouvelle. Dçs esthétiques ? Il y en a désormais autant que de personnes. Ce que l’on appelle la critique d’art n’est plus, ne saurait plus être. En politique, il n’est plus qu’une diplomatie : la franchise. En art, une seule habileté subsiste : la sincérité. »

Devons-nous donc affirmer la décadence de notre art? Non, mais plutôt son assoupissement. Les génies s’en sont allés, mais de grands talents nous restent, et de grandes espérances nous viennent, dans l’histoire surtout, et le portrait, et le pa}^sage. Non dans la myt hologie catholique, Dieu merci. L’imagerie religieuse continue, l’art religieux est fini, c’est-à-dire l’art clérical, qui ne retrouvera même plus un Flandrin. Dans l’histoire, nous avons Laurens, et Mélinguenous vient. Le bataillon des anecdotiers de l’histoire, nous l’avons dénombré souvent. Dans le portrait, nous avons les Carolus Duran, les Donnât, les Ribot, et les Bastien-Lepage, et les Roll nous sont venus. A Roll aussi le nu appartient, et à Henner. Dans le genre, nous avons quelques maîtres assez grands, pas mal de maîtres petits, et beaucoup de petits-maîtres. Dans le paysage, oh! nous avons les Jules Breton, les Harpignies, les Dupré, les Hanoteau, et les Bastien-Lepage nous viennent, et les Lhermitte, et les Rapin, et tant ^’autres..Dans la peinture militaire, nous avions Guillaume Régamey, mort tout jeune, dont une exhibition très-prochaine mettra l’œuvre très-considérable à sa vraie place, la plus haute, et d’autres viendront. Mais encore une fois laissons là ces récapitulations

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ennuyeuses et fausses, où toujours Ton oublie vingt noms, et des meilleurs. Et résumons-nous.

Nous n’avons pas, dans la rigueur du terme, une école française, et c’est tant mieux pour nous. École et discipline sont synonymes, et jamais nos artistes ne furent moins disciplinés. Ils s’en vont chacun de son côté, la plupart s’éloignant de l’art officiel, presque tous rebelles aux systèmes, d’où qu’ils viennent. On ne leur peut nier des instincts de liberté, des velléités d’indépendance, dont malheureusement ils s’effrayent trop vite.

Mais nous avons, en sculpture comme en peinture, un art bien français, accusant les qualités et les défauts, les ardeurs et les tergiversations de notre race. Il a, comme l’industrie française, des supériorités évidentes, le goût, la clarté, la facilité, l’harmonie, la fécondité, la mesure. Il est équilibré, trop équilibré ; il est habile, trop habile. Sa moyenne s’est élevée, son élan suprême a faibli. Son champ s’est étendu, son vol a baissé. Ses talents sont chaque jour plus précoces et plus nombreux, son génie se fait plus lent et plus rare. Il a de la facture et du métier à revendre; mais son inspiration visiblement diminue. Il y a chez nos artistes plus de concurrence que naguère et beaucoup moins d’émulation, et les luttes d’ateliers, fécondes et généreuses, s’en vont en querelles de boutiques, stériles et âpres.

Tout cela sans doute n’est que transition. En plein écœurement du Seize-Mai, nous espérions déjà. Notre préface de 1877 vous le redit encore : « Partout et quand même a pénétré, partout et quand même

souffle l’esprit maudit. Dans l’art, comme dans toutes les manifestations de l’activité française, on peut observer la lutte ouverte, à armes plus ou moins courtoises, entre le passé qui murmure et l’avenir qui gronde, entre le monde qui vient et celui qui voudrait ne pas s’en aller. De cette lutte l’issue n’est pas douteuse. Déjà un art nouveau s’élève, moderne, démocratique, jeune dans sa forme, libre dans sa pensée. Et c’est à cet art que va le public, comme la nation à la liberté. Devant lui les Jurys se déroutent, les Instituts fléchissent, les Doctrines disparaîtront. La vie aura raison de la mort, la Révolution aura raison de la décadence. Ce qui s’en va, c’est l’obéissance à la routine, le respect des fausses grandeurs et des solennités niaises, la foi dans les fausses et tyranniques protections. Ce qui vient, dans l’art comme dans la politique, c’est le self government, c’est l’émancipation des individus par le concert des volontés, par l’association des intérêts »

Ces lignes sont datées du 20 août 1877. Depuis, que d’ éclatantes confirmations la France du 14 octobre 1877, la France du 5 janvier 1879, et l’Europe même, accourue en masse à la première invitation de notre République, n’ont-elles pas données à nos bien faciles et point malignes prophéties? Oui, la vie aura raison de la mort, et la Révolution de la décadence. La Révolution, elle est en tout et partout. « La science, s’écriait l’autre jour un savant illustre, souffre 'de l’oppression de l’Académie. » A cet appel a répondu un formidable écho. Et la science, qui sans cela ne serait point la science, saura bien s’émanciper toute seule, ainsi que l’ont fait, il y a longtemps, la littéra-

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ture et la philosophie, ces initiatrices de la Révolution. L’art s’émancipera plus lentement, et point tout seul. Mais voici qu’enfin on l’y aide. L’État semble vouloir relâcher les liens si durs de son affection si tendre, et desserrer la vis de sa protection. Noas en avons pour garants les premiers efforts de la Direction nouvelle, confiée à l’intelligente et républicaine vaillance de l’honorable M. Turquet, par le politique éminent et viril auquel fut dédiée, pendant le Seize-Mai, alors qu’il n’était point ministre, la Troisième année de cette œuvre de combat; et déjà les nouvelles commandes préparées par le nouveau régime ont de quoi nous rassurer. La petiote, toute petiote France cléricale, a eu sa débauche. La grande France laïque aura. sa part abondante et légitime.

De fait, c’est par la commande seule que l’État peut efficacement protéger les artistes. A une conoition expresse toutefois, et jusqu’ici non remplie encore. C’est que l’État ne dévore pas ses enfants, à la façon trèsconnue du célèbre Ugolin, sous le prétexte de leur conserver un père trop souvent inutile, et presque toujours gênant. C’est que, rémunérant leur travail, il respecte leur intelligence. C’est qu’il leur indique la muraille à peindre, l’édifice à décorer, mais non l’idée à traduire. C’est qu’enfin, préalablement renseigné sur leiïrs aptitudes et mérites divers, il laisse à leur initiative, non pas le choix définitif, mais tout au moins la proposition du sujet. La gloire de Marie de Médicis, et celle aussi de sainte Pétronille ou du frère Alphonse, pâtiront de cet arrangement nouveau. C’est probable, et vous m’en verrez désespéré. Mais il relèvera le génie français, et j e ne vous en pourrai cacher mon ravissement.

Un conseil encore, ou, pour mieux parler, une pétition dernière à notre seigneur l’État. Cest qu’il prodigue, ou au besoin qu’il impose à nos artistes tous les enseignements avec une libéralité sans frein, sauf l’enseignement artistique ; qu’il se préoccupe un peu moins de guider leur mairt et beaucoup plus de meubler leur cerveau. Sa malice, comme son devoir, serait de faire des hommes, et de laisser se faire des artistes. A l’École des beaux-arts, les cours les plus attrayants, et non les moins indispensables, ceux d’histoire et de sciences naturelles, sont les plus désertés.

Nos artistes manquent d’instruction. Eux-mêmes l’avouent avec une sincérité de bon augure. Et ils n’en sont pas plus forts, ni plus artistes p’our cela. Ils sont rebelles au mouvement moderne, et cette rébellion, très-inintelligente, ne profite ni à leur talent, ni à leur considération. Et parce que l’instruction leur manque, ils sont divisés, méfiants et jaloux à l’extrême, d’autant plus faciles à tromper. L’idée la plus simple les épouvante, et toute action commune leur répugne. Durant l’Exposition universelle, alors que se réunissaient à Paris tous les Congrès internationaux imaginables, y compris celui du Droit des femmes, alors que les écrivains de toute langue, fraternellement assemblés, jetèrent enfin les bases de cette Association littéraire internationale qui dominera quelque jour le monde, et fut le desideratum ardent de nos jeunes années, l’on s’épuisa en vains efforts pour obtenir de nos peintres la convocation d’un Congrès artistique international. N’était-ce donc rien pour eux que de s’aboucher avec les artistes étrangers, la plupart si éclairés, et d’apprendre leurs tendances, leurs espé-

rances, leurs groupements libres et forts? Parmi les nôtres, des orateurs auraient surgi, des administrateurs peut-être, et nul doute que de faciles et sympathiques pourparlers n’eussent abouti à cette autre association non moins désirable, l’Association artistique internationale, dont l’urgence fut proclamée par les artistes officiels eux-mêmes, dans un petit congrès spécial, visant la reproduction des œuvres d’art? Les plus illustres et les plus aimés avaient compris l’excellence d’un vaste congrès international, les Laurens, les Breton, les Henner, et autour d’eux se ralliaient les plus vaillants de la génération nouvelle. Mais la masse, indifférente ou hostile, ne suivit pas, et la bonne idée s’en alla, comme toujours, en découragements et regrets.

Ont-ils bien compris encore, nos artistes, la grande leçon qui leur vint de l’Exposition universelle? Nous le souhaitons, et nous le croyons même. L’illusion, d’ailleurs, ne leur est plus permise. Il reste à notre art, dans une certaine mesure, la supériorité du métier. Déjà il n’a plus celle de la passion, du sentiment, de la « foi profonde » , âme de la Renaissance évoquée par son incomparable historien, Michelet.

Pour parler enfin le moderne idiome, nous avons gagné la course au Champ-de-Mars d’une longueur de tête, mais l’étranger nous serre de près. Hip ! hip ! hurrah ! Gare, Messieurs, au prochain Derby !

TABLE DES CHAPITRES

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