CHAPITRE Vn
Sommaire : L*imparti alité, qu*est-ce que c'est que ça? — Le panache des éclectiques. — M. Carolus Duran. — Cette tète et ces mains. — Les Michelet de l'avenir. — Maître de conférences et grand-mai re. — Allez, sage Prudhomme ! — Terrains vagues et figures vagues. — MM. Détaille et Dupray. — A quand le mot d'ordre? — M. Paul Dubois. — Et à quand la brochette? — M. Falguière, vous trichez. — Une lampe Carcelqui charbonne. — M. Cabanel. — Un confrère en décadence. — M. Gérome. — Méchant^, que vous a fait rOrient? — M. Fromentin. — M. Guiilaumet. — Deux géants pour un joujou. — M. Clairin eiV Etrangère^ — Où Ton invoque la déesse Diva.
J^ai fait aujourd'hui au Salon une intéressante pro* menade, et vous en jugerez.
Carolus Duran, par qui j'ai débuté, m'a-t-il porté bonheur ? Je le veux croire.
D'aucuns ont accusé de partialité mon admiration pour ce jeune maître. Qu'ils le sachent donc, de tous les éloges le plus agréable, c'a toujours été pour moi le reproche de partialité . S'il est dans la iHUguo française un mot insipide et insapide, c'est l'adjectif impartial. De tout temps il fut la parure des neutres, le panache des éclectiques, l'excuse des impuîssantSy le ralliement des hypocrites. Maintenant plus que jamais, tout écrivain sérieux le doit rayer de son vocabulaire. Nous entrons dans une époque de luttes pacifiques et d'autant plus ardentes. Alors que la force est réduite au silence, les idées
Émila de Olrardin, par C&rolus Dur, an.
parlent haut et ferme. Entre le monde haïssable qui finit et le monde si chèrement acheté qui voudrait bien commencer, il n'y a guère de place pour la pàlo et craintive impartialité. Peut-être rencontrera-t-on encore, çà et là, un impartial dans quelque salon fané des vieilles classes dirigeantes ? Mais Tespèco est finie : la Revue de M. Buloz même n*en veut. déjà plus.
Qui pense franchement aujourd'hui doit écrire crûment. Or, je pense franchement que M. Carolus Duran est pour Theure, en France, le maître du portrait. Et sans revenir aux œuvres passées, je n'en voudrais pour preuve exacte et suffisante que son Portrait cT Emile de Girardin. On attendait à cette épreuve le merveilleux peintre de tant de beautés mondaines, le poëte des prestigieuses étoffes et des étincelantes pierreries. Ici, plus de chatoiements ni de miroitements vainqueurs. Point de féerie. Le sujet, c'est un monsieur décoré, assis à une table, écrivant, tout habillé de ce costume noir moderne, si simplement laid, auquel Théophile Gautier trouva pourtant un jour cette ingénieuse excuse, qu'il fait au mieux valoir la tête et les mains.
Ici, la tête et les mains sont celles de M. de Girardin. C'est avec un rare bonheur et une pénétration singulière que M. Carolus Duran a compris et mené son œuvre. Les artistes ont loué sans réserve le rendu si parfait des chairs, la transparence des mains, la vigueur du modelé. Tous ceux qui dans la vie publique ont souvent abordé M. de Girardin, tous ceux qui l'ont pu observer dans l'intimité de la conversation ont reconnu sans hésiter ce masque puissant, aux lèvres impérieuses, au regard mobile et droit, dont par moments une sorte de mé-
46 YOTAaS
lancolie fagitive vient atténuer la flamme. Ce n^est pas un mince triomphe pour Tartisto que d*avoir ainsi précisé la physionomie du polémiste. Il a travaillé pour les Michelet de l'avenir. Il a fait mieux qu*un beau portrait, il a dicté une brillante page d'histoire.
Et son voisin, M. Bastion Lepage a, lui aussi, mâché la besogne à quelque futur chroniqueur. Ceux-là qui voudront comprendre quelque chose à rétonnante Constitution du 25 février n'auront qu'à bien examiner- le Portrait de M. Wallon. Us s'apercevront que la République française , introduite dans le monde par ce mentor atone et paterne, n'avait de quoi effrayer ni les petits ni les grands enfants. Un caractère distinctif du talent de M. Bastion Lepage est une sincérité malicieuse. Il y a une bonne moitié d'ironie dans sa verve, et de la satire dans sa trèsvivante manière. Ou je me trompe fort, ou il ne sera jamais plus sincère.
Qui ne connaît pas M. Wallon le reconnaît. Tel on s'imagine le successeur immédiat de l'illustre M. Arthur de Cumont, l'honnête maître de conférences qui fut un instant grand-maître de TUniversité, le convenable historiographe de Jeanne d'Arc pour livre d'étrennes, le tiède défenseur des droits de l'Etat, Tami point compromettant de sainte Mère l'Eglise, l'homme enlin à qui tout un parti a pu dire : c( Allez, sage Prudhomme, et enfoncez-nous cette porte ouverte de. la République. Derrière vous, nous entrerons, et, s'il plaît à Dieu, la refermerons ». Et M. Wallon alla, candide et grave. Il y a des terrains vagues^ il y a des figures vagues. Sur ceux-là on bâtit ^ selon les besoins du quartier, un temple, une usine ou un cdfé-concert. Sur cellesci, on écrit suivant l'heure politique une Charte plus
OU moins libérale, nne République plus ou moins royale, une Constitution sans institutions. M.Wallon est une de ces figures. Et comme on le devine dans les exquises finesses de ce portrait-là 1
Autres pages pour Thistoire : la Reconnamance de M. Détaille, et le Régiment de hussards dépassant un convoi pour se porter en avant ^ de M. Dupray. Ce seront pour les générations prochaines deux marquants témoignages de cette si terrible guerre de 1870, trop négligée déjà par les artistes contemporains.
Il y a une vie exubérante dans rœuvre de M* Dupray. Son ciel et sa campagne vous assombrissent rame, ses cavaliers courent actifs etrésolus, son convoi grelotte, et Ton frissonne à regarder sa neige.
M. Détaille nous semble en très-sérieux progrès . Dans un village des environs de Paris où vient de se passer un engagement de cavalerie, un uhlan germain et son cheval sont restés morts sur la place. Un philosophe à cet aspect pourrait s'attendrir, mais non ces paysans qui entr'ouvrent encore effarés leurs volets, ou se hasardent hors de la maison pour secourir un gendarme blessé, ni cette avant-garde de chasseurs à pied précédant un fort bataillon qui débouche par les rues voisines. La mise en scène, comme toujours, est très-soignée. M. Détaille a bien campé, bien groupé tous les acteurs, militaires ou autres, de son drame. Ils sont un peu trop figés encore. Ils n'attendent qu'un mot d'ordre pour marcher. Ce mot d'ordre-là, M. Détaille seul peut le donner. Mais à son progrès même, on juge qu'il le donnera bientôt.
Et nous voici, tout en allant, devant le triompha-
48 VOYAOB
teur du Salon, M. Paul Dubois. Peste 1 la riche moisson 1 une Grande Médaille d'honneur pour la sculpture, une Première Médaille pour la peinture. Bravo ! à quand la brochette ? C'est affaire décidément à messieurs les sculpteurs d'aborder la peinture a^ec succès. Leur première toile est aussitôt classée dans le genre chef-d'œuvre.
Hier on couronna les Lutteurs de M. Falguière. Encouragé de la sorte, il nous expose cette anhée deux bonnes académies, l'une portant l'autre, Caïn enlevant sur ses épaules le cadavre d'Abel, comme il est écrit quelque part dans la Bible. Ainsi que les Lutteurs^ ces deux frères primitifs n'ont pas d'yeux. Abel, il est vrai, n'en a pas besoin, étant mort. Quant à Caïn, il nous les dérobe par un moyen bien simple, en les fixant à terre. M.Falguière, vous trichez.
Aujourd'hui, on couronne les Enfants de M. Paul Dubois. Ils ont des yeux, ceux-là, et de beaux yeux noirs, bien regardants, bien sérieux et éclairant de leur vif rayonnement deux têtes admirables. Ils sont charmants , ces deux sévères petits hommes I habillés avec goût, quoique d'étoffes un peu ternes et trop dissemblables. Un peu gauchement posés peutêtre, ajant l'air de dire : On nous demande, présents 1 Mais ils sont chaudement et finement peints I Les deux artistes qu'il y a en M. Dubois s'équilibrent et s'expliquent l'un l'autre. Le sculpteur est coloriste, et chez le peintre, conune aisément l'on entrevoit le sculpteur !
En face de cet astre qui monte, voyez- vous une lampe Carcel qui charbonne, un lumignon qui s'éteint? Yoyez-vous la Sulamite de M. Cabanel? Eh quoi, c'est pour « cette colombe-là o cette odalisque d'enseigne, sans chair ni souffle, que « le bien-
aimé accourt, bondissant sur les montagnes et fran^ chissant les collines ». Arrêtez, malheureux I on n*a ici d'autre philtre d'amour à vous verser qu'un affireux mélange de panade et de sirop de groseille. Quant au portrait de M"*^ de L..., nous n'en dirons rien, par égard pour M*^' la vicomtesse.
la navrante décadence d-une fausse grandeur l Et c*est là le peintre que le suffrage restreint des médaillés et des hors concours érige régulièrement et pieusement en Grand Juge.
Il vaut bien du reste son confrère en décadence et en Institut, M. Gérome, déjà plusieurs fois nommé. L'un brosse des papiers peints pour cafés de province, l'autre finiole des faïences pour appartements de Parisiens parvenus. On rira quelque temps, le temps de les oublier, du Santon de M. Gérome, grimaçant son légitime ennui de surveiller un lot de babouches entre deux courants d'air, à la porte d'une mosquée, et de ses grisettes Batignollaises déshabillées en baigneuses orientales avec accompagnement de négresse louée pour la circonstance.
Méchant, que vous a donc fait l'Orient pour le travestir ainsi ? Nous le raconter en vers, en prose ou en peinture est œuvre de poète, et votre petit métier n'y saurait suffire. Laissez-le donc à de bien autrement doués que vous.
A Fromentin par exemple, qui a retrouvé dans les Souvenirs d'Egypte la verve des bonnes années. Ses esclaves noires, de noir vêtues, assises ou couchées sur les bords du fleuve sacré, ont une étrange noblesse d'attitude. Elles vous saisissent par la profondeur morne et résignée de leur silencieuse rêverie. Tandis qu'on les regarde, on croit entendre quelqu*une de