‹ Voyage au pays du pétroleChapitre 4 sur 5 · GRAND COLLÈGE · texte numérisé non relu

GRAND COLLÈGE

Troisième classe.

La lin de Virgile. — Discours choisis de Cicéron. — Histoire moderne. — Géométrie. — Philosophie morale. — Lectures critiques des poëtes. — Cours de perspective. — Rhétorique. — Logique. — Composition. — Musique vocale.

Seconde classe.

Tite-Live. — Horace (Odes). — Théologie naturelle.

— Abrégé d'histoire ecclésiastique. — Biographie des femmes. — Algèbre. — Philosophie naturelle (mécanique, hydrostatique, pneumatique, acoustique). — Philosophie intellectuelle. — Preuves du christianisme.

— Composition. — Musique vocale.

Première classe.

Fin d'Horace. — Tacite. — Philosophie naturelle (électricité, optique, magnétisme, galvanisme, astronomie, chimie, minéralogie, géologie). — Compendium d'économie politique, — Composition. — Musique vocale.

(Le français, l'espagnol, l'italien et le grec s'apprennent dans touti^ les classes.)

Kn parcouranl ce prospectus, je me rappelai un grand nombre de mes condisciples de Louis-le-Grand qu'une telle somme de connaissances \ ariées eû1 épouvanté.

Ajouterai-je que le mari de cette dame, négociant

^adroit, très-audacieux el fcrès-intelligent, était ab-

solumenl incapable de tenir ou de comprendre une

conversation quelconque en dehors des choses de son commerce particulier : les grains?

J'aurais pu, de ce fait, tirer des conséquences fort importantes relatives à l'avenir de la république américaine, « la grande expérience », selon le mot de Joseph de Maistre : il y avait là matière à longues méditations philosophiques et politiques ; mais de graves soucis étaient venus m'assaillir, et j'étais loin d'être assez calme pour m'abandonner à des réflexions intellectuelles et morales, quelque intéressantes qu'elles pussent être.

Ma situation vis-à-vis de miss Eva était devenue excessivement délicate. Les nombreuses heures de solitude à deux, passées au chevet de M. Crooksmann, avaient établi entre nous des habitudes de familiarité respectueuse, mais qui, peu à peu, avaient excité des confidences, avaient provoqué des épanchements, nous avaient réunis par un lien de sympathie profonde avaient amené quelques-unes de ces minutes fatales pendant lesquelles, avec des larmes ou des sourires, un cœur s'ouvre forcément, verse et dans un autre cœur les douleurs, les joies ou les espoirs dont il est plein...

Je lui avais raconté mon histoire, et, — je ne sais comment cela se put faire, — à la fin de l'entretien, nwt main était entre ses mains, des larmes coulaient de ses yeux, et elle m'avait dit :

— Espérez en Dieu ! . . .

Miss Eva était excessivement pieuse, comme le sont généralement les Américaines. Sa piété m'effrayait, et je ressentais une émotion pénible quand je la voyais plongée dans la lecture de la Bible, — une Bible augmentée d'innombrables commentaires, — et que, fermant le livre sur mon invitation, elle s'écriait :

— Là est la parole de Dieu!... Bienheureux ceux qui savent l'entendre?

Nous avions visité ensemble toutes les chapelles élevées déjà à Oil-City ; car, dans cette ville à peine bâtie, dans ce1 empire de l'huile, les nombreuses sectes religieuses, qui se partagent l'Amérique, avaient déjà planté leurs tentes; ej au milieu des senteurs pénétrantes du pétrole, malgré la lièvre industrielle et exclusive des habitants, en dépit de la boue des rues, bravant les dangers des explosions, la cherté des vivres, le contact d - aventuriers de toute sorte qui grouillent là, les prèl res d \ tontes les communions se disputaient les fidèles, s'arrachaient les prosélytes, donnaient, en un mot, des exemples de charité évangélique, comme dans les pays les plus civilisés d'Europe.

C'est surtout dans les églises et les chapelles, remarque mistress Trollope (1), qu'on peut voir les dames américaines dans tonte leur élégance. Il ne se passe pas de soirée dans la semaine où il n'y ait foule dans les chapelles : les plus jeunes et les plus belles s'y rendent vêtues avec goût, et souvent mèmeaveede grandes prêtent ions: c'est là où l'on montre toute son élégance, où l'un cherche à se distinguer. Les hommes y vont assez rarement, excepté le dimanche; mais souvent, comme

doit bien le penser, cette profusion de rubans et de boucles de cheveux est destinée à charmer les yeux des jeunes ecclésiastiques. Si ce n'était pour les églises, je crois que les femmes pourraient faire un feu de joie de leurs chapeaux, comme étant entièrement inutiles.

Les femmes sont trop occupées dans l'intérieur de leurs maisons pour se mettre complètement sons les armes dans les visites du matin: il n'y a ni jardin public, ni magasin où l'on puisse se montrer; et sans la religion et le th '■. les dames d'Oil-City courraient risque de devenir exclusivement d'épouvantables pétroleuses.

(i) Murniss Tbollopb. — Mœurs domestiques des Américains.

17 'i VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE.

L'influence que les ministres des innombrables sectes religieuses, répandues en Amérique, exercenl sur les. femmes de leurs congrégations resp actives peut se com] >arer à celle que les prêtres ont sur elles en Espagne, e1 aussi en France. Les causes de cette influence sont Cacilesà démêler. Là ou l'égalité des conditions est humblement reconnue par le riche et orgueilleusement réclamée par le pauvre, il ne reste de distinction que pour le clergé, et de prééminence que la sienne; cela lui donne une haute importance aux yeux des femmes. D'une autre part, les Américains s'occupent si peu des femmes, qu'elles ne reçoivent guère que du clergé ce (te espèce d'attention qui est partout si précieuse à leur vanité. Cette importance qu'on leur accorde en Europe dans les derniers rangs de la société, excepté peut-être dans le plus bas, elles ne l'ont guère en Amérique qu'aux yeux des prêtres, et, en échange, elles remettent à leur garde et leur cœur et leur âme. Je ne sache pas un pays au monde où la religion ait tant d'empire sur les femmes et si peu sur les hommes.

Je ne veux pas conclure de là que je n'ai jamais rencontré d'hommes qui aient une religion sincère, ni de femmes qui n'en aient point du tout. Mais j'ai parlé vrai en général.

Il y eut à Oil-City un Revival... M. Crooksmann allait un peu mieux ; il me pria d'y accompagner miss Eva qui voulait y assister; pendant ce temps-ià. une domestique de l'hôtel le veillerait. 'J'obéis et j'assistai, avec stupéfaction, à cette séance de piété.

Tous les ans, à des époques fixes, les membres les plus ardents du clergé américain, principalement de la secte protestante méthodiste ou des catholiques se mettent en route pour ranimer le zèle de leurs partisans, disséminés sur l'immense territoire de l'Union. Ou voit ces missionnaires arriver dans les bourgs ou dans

VOYAGE M PAYS DU PÉTROLE. 17-'i

les villes par douzaines ou par vingtaines, selon l'importance du lieu, et y piauler leurs tentes, tantôt pour huit .jours, tantôt pour quinze, et quelquefois même, si la population esl considérable, pour un mois. Durant cel intervalle, les journées tout entières, et souvent la plus grande partie des nuits, sont consacrées à des prédications et à des prières dans les différentes églises et chapelles du lieu. C'est ce qu'on appelle un /.'< vival.

Ces prêt i'es ambulants appartiennent à toutes les croyances, excepté à celles des unitairiens, des épiscopaux et des quakers. Presbytériens de toutes les espèces, baptistes de toutes les variétés, méthodistes de toutes les dénominations participent à cet usage. Ces missionnaires visitent successivement toutes les cités. tous les bourgs, tous les villages. Ils logent, en général, dans la maison de leurs coreligionnaires, et tant que dure leur station dans un lieu, toutes les soirées quine sont pas employées dans les églises et maisons publiques d'assemblées, ils les consacrent à des réunions particulières pour la prière (prayer-meetings), réunions qui comblent de joie et d'orgueil l'heureuse fidèle dans la demeure de laquelle elles se tiennent.

Miss Bva nie conduisit dans une grande baraque en planches, qui ressemblait à la gare de la ville débarrassée des tonnes de pétrole, mais en ayant conservé très fortement l'écœurani parfum. C'était la chapelle de icte où se tenait le Revival.

Le service ne devait pas commencer avant la nuit. Le temple était bien éclairé; majs quand nous y entrâmes il \ avait un concours de monde «à n'y pas tenir. is aperçûmes, en entrant, trois prêtres debout el rangés côjie à côte dans mi*- espèce de tribune, élevée à l'endroil où se trouve ordinairement l'autel ; cette tribune était ornée de draperies cramoisies; miss Eva prit

place sur un banc qui se trouvait tout auprès de la balustrade qui l'entourait.

Le prêtre qui était au milieu priait; la prière était d'une extravagante véhémence et d'une familiarité d'expressions incroyable. Après la prière, il chanta une hymne, et ensuite un autre prêtre se mit au milieu et commença à prêcher. Il déploya dans son sermon une éloquence rare. Il décrivit avec une excessive minutie les derniers et tristes moments de la vie humaine ; ensuite il peignit les changements affreux que le corps subit après la mort, et il arriva au tableau de la décomposition. Tout à coup le ton de son discours changea ; il fit entendre une voix aigre et perçante, et, penchant la tète en avant, comme pour fixer ses regards sur un objet qui se trouvait au-dessous de la tribune, il fît connaître ce qu'il apercevait dans les profondeurs qui semblaient ouvertes devant lui : c'était, comme on le voit, une heureuse invention pour frapper les esprits par la description de l'enfer. De toutes les images que peuvent fournir le feu, la flamme, le soufre, le plomb fondu, les fourches rougies faisant palpiter des nerfs, des membres, des chairs, aucune ne fut oubliée par l'éloquent prédicateur. Il suait à grosses gouttes; ses yeux roulaient avec horreur, ses lèvres étaient couvertes d'écume, et chacun de ses traits exprimait la profonde terreur qu'il aurait ressentie, s'il eût été réellement témoin de la scène qu'il décrivait. Enfin il jeta sur ses deux assistants, à droite et à gauche, un regard languissant où se peignait sa faiblesse : il s'assit et essuya la sueur qui inondait son visage.

En ce moment les deux autres prêtres entonnèrent une seconde hymne. Tous les assistants, le visage pâle, étaient frappés de stupeur, et ce ne fut que quelques instants après qu'ils purent unir leurs voix à celles des prêtres. Lorsque les chants eurent cessé, un autre prêtre

VOYAGE Al PAYS DU PÉTROLE. 177

occupa La place du milieu, et, d'une voix douce et pleine d'affection, il demanda aux iidèles si ce qu'avait dit son frère étail arrivé jusqu'à leur cœur, s'ils désiraient éviter L'enfer qu'il Leur avait fait voir.

— S'il en esl ainsi, venez! continua-t-il en étendant les bras vers les assistants; venez à nous, et nous vous montrerons Jésus, le doux et bien-aimé Jésus, qui vous délivrera de L'enfer. Mais il faut que vous veniez à lui ! vous ne devez point avoir honte de venir 1 Cette nuit vous direz au doux Jésus que vous ne rougissez pas de lui. Ni )i is a 1 Ions vous ouvrir le chemin. Les bancs destinés aux pécheurs inquiets vont vous être ouverts! Venez donc! venez vous asseoir sur le banc d'anxiété (anxiousbench), et nous vous ferons voir Jésus! Venez, venez,

Venez!

On entonna encore une hymne, tandis qu'un- des prêtres faisail évacuer un ou deux bancs qui longeaient la balustrade, et renvoyait au fond de l'église ceux qui y éi aient assis. Les chants ayant cessé, un des trois prêtres exhorta de nouveau les assistants à venir prendre place au banc d'anxiété et à reposer leurs tètes sur

i sein.

Les chants reprirent.

Alors, dans toutes les parties du temple, il se fit un mon veinent. Léger d'abord, mais qui prit par degrés un < aracl 3re plus décidé, Des jeunes tilles se levèrent, s'assirent, se Levèrent de nouveau. Puis les portes des bancs s'ouvrirent, et l'on vit s'avancer en chancelant plusieurs jeunes Ailes, La tête penchée sur la poitrine el tremblant «le tous leurs membres. Ces pauvres créatures approchèrent des bancs, et leurs sanglots et leurs gémissements commencèrent à s.- faire entendre. Elles s'assirent sur les bancs d'anxiété, les hymnes furent suspendues, el deux prêtres, descendant de la tribune, s'avancèrent l'un à droite, l'autre â gauche du banc, et

I7S VOYAGE Al! PAYS DO PETROLB.

murmurèrent des paroles à l'oreille des jeunes ûlles qui

tremblaient toujours. Ces paroles n'arrivaient point jusqu'à moi; mais, en ce moment, les cris el les sanglota s'accrurent d'une manière horrible. Ces faibles créatures, les traits altérés et couverts de pâleur, tombèrent à genoux sur les dalles, et bientôt leur visage alla frapper la terre. Des cris et des gémissements extraordinaires se faisaient entendre, et de temps en temps une voix s'écriait avec des accents convulsifs :

— Oh! Jésus! Jésus, mon Sauveur! venez à mon secours !

Cependant les deux prêtres continuaient à parler bas aux jeunes filles ; de temps en temps ils montaient sur les bancs, et ils annonçaient à l'auditoire, de foute la force de leurs poumons, que l'opération du salut s'accomplissait, et alors de toutes les parties de l'église s'élevaient ces cris brefs et perçants: Amen! Gloire ! Amen! pendant que les pénitentes, presque étendues sur le pavé, continuaient à recevoir des exhortations murmurées à leurs oreilles, et les caresses mystiques des prêtres...

Est-il nécessaire de dire que des femmes seules obéirent à l'appel des prêtres et vinrent s'asseoir sur les bancs d'anxiété?

Une incroyable inquiétude s'était emparée de moi pendant ces scènes ridicules et scandaleuses : j'éprouvais un sentiment cruel de terreur en pensant que miss Eva pourrait aller aussi au banc d'anxiété. Les hommes étant séparés des femmes, j'étais resté dans le fond de la chapelle ; mais je la distinguais au milieu de la foule. Je l'avais vue, à plusieurs reprises, se lever, comme pour obéir à l'appel du prêtre; et, sans m'expliquer la raison de cette douleur, mon cœur s'était serré à chaque fois, comme sous l'empire d'une indicible jalousie, comme si ces paroles murmurées par les prêtres à

voyage ai Pays di pétrcIê. iT'.i

L'oreille des pénitentes, ces attouchements pieux eussent été un vol d'une partie de mes droits à m oimême.

Heureusement la cérémonie prit fin. Après le chant de quelques hymmes encore, et une quête qui me parut fiructuei - prêtres se retirèrent, et chacun s'en alla.

En rentrant à l'hôtel, missEva, tout occupée de trouver mi gué à travers la boue, ne me parla point, et moiinêmeje ae trouvai rien à lui dire. Mais, rentré dans in;i chambre, je vis la fenêtre de la jeune fille longtemps éclairée, etje distinguai son ombre à travers les rideaux. Elle lisait : et, je n'en doutai pas, c'était dans la Bible aux innombrables commentaires qu'elle plongeait son esprit.

Je restai longtemps à regarder cette fenêtre éclairée... Et, au milieu de la nuit silencieuse, je pensai de bien douces, de bien tristes, de bien folles choses.

Je me reportai dans le passé, dans un passé peu lointain cependant, où j'avais goûté les douces et ineffables joies d'un amour partagé, où j'avais, avec une superbe assurance souri à l'avenir et défié le destin... Quelques jours plus tard, et tout cet édifice de bonheur était une ■ hideuse!... A la place de l'amour, la honte; à la place de l'espoir en l'avenir, le désespoir, les soupçons que rien ne peut détruire, la crainte de l'assassinat, l'horreur...

Mais vraiment sons ces décombres ne restait-il donc pas encore quelque reste d'amour, sous ces cendres n'\ avait-il plus une étincelle?

Et mon cœur interrogé répondait :

— oui, tu aimes encore celle que tu aimas autrefois^ que tu pris jeune fille et qui se donna tout entière à toi. chastement, neréservanl aucune pensée de son âme, aucun rêve de son cœur, n'en doute pas!... Tu l'aimes encore!... El c'est pour cela <il|r '" rs- el pour toujours

180 VOYAGE AI PATS DU PKTAOLE.

inévitablement, fatalement misérable!... Tu ne peux espérer l'oubli, tune peux attendre une consolation, lu ne peux essayer d'effacer ce qui est, ni de recommence^ une autre vie!... Tu aimes celle qui, là-bas, eu France, courbée sous le mépris, pleure ton abandon, et qui, tu lésais, n'élève même pas la voix pour t'accuser, ne proteste pas contre les épouvantables soupçons nés, maigre ta volonté, en ton cerveau, celle qui supporte héroïquement les coups de fouet répétés dont la frappe une implacable fatalité, dont torture son innocence un horrible destin!...

Malgré ces cris de mon cœur, je voulais nier ces liens puissants qui me rattachaient à la France; je songeais à une délivrance possible, je combinais mille plans insensés pour me refaire une nouvelle existence. La jeunesse qui bouillonnait en moi refusait de croire à la possibilité d'une renonciation forcée et éternelle à cette part de bonheur, à laquelle tout homme semble avoir droit ici-bas.

Et tous ces tableaux d'avenir qu'évoquait mon imagination exaltée, étaient traversés par l'image gracieuse de miss Eva, dont la silhouette se détachait sur les rideaux de sa fenêtre éclairée...

M. Crooksmann ne fut pas longtemps malade. Dans une nature aussi énergique, la guérison, réclamée par une volonté puissante, devait venir bientôt. Aussi le calme dont je jouissais, ou plutôt l'oubli de l'affreuse condition par laquelle je payais ma misérable vie, ne fut pas de longue durée1.

L'ivresse quotidienne, exigée par M. Crooksmann, reprit. Je dis un éternel adieu aux folles rêveries qui pendant quelques jours avaient bercé mon âme...( îependant, du fond de l'abîme où j'étais, je sentais le regard de miss Eva me suivre, et verser sur moi d'ineffables consolations.

Déjà M. Crooksmann errait dans le pays à la recherche d'un endroit qui lui parût favorable; déjà il avait décidéde procédera une prochaine expérience de magnétisme, pour être éclairé sur le choix des terrains à exploiter; déjà il s'était procuré tous les instruments nécessaires pour le forage des puits et pour rétablissement du premier derrick.

On appelle de ce nom une construction grossière de charpentes, que l'on élève à l'endroit où Ton suppose un (orage fructueux. Cet édifice tire son nom, parait-il, d'un bourreau célèbre et consommé dans son art qui florissait jadis en Pensylvanie. C'est un échafaudage en pyramide, haut d'une quinzaine de mètres, ayant à peu près trois mètres carrés à sa base, un mètre vingt centimètres à son sommet, et ressemblant beaucoup, en réalité, aux échafaudages servant à bâtir les hautes cheminées des fabriques, ou à la carcasse de bois d'un petit clocher de village.

Au sommet du derrick est une poulie munie d'une corde, au bout de laquelle est fixée la lourde sonde d'acier servant à forer un trou de quinze centimètres de diamètre, pénétrant à la hauteur voulue pour atteindre l'huile, c'est-à-dire généralement à cent cinquante ou cent quatre-vingts mètres.

La profondeur à laquelle on rencontre l'huile, a fort bien dit le célèbrejvulgarisateur, M. Figuier, varie de dix à cent vingt mètres. A quelques pas du derrick est une baraque qui renferme une machine à vapeur do la force de huit à dix chevaux, et qui, au moyen d'une courroie, met en mouvement une grande roue de bois placée sous le derrick, laquelle, à son tour, fait mouvoir une solide charpente de cinq mètres «1»' long, suspendue connu*' un fléau de balance. Ce levier mobile élève e1 abaisse alternativement la corde à laquelle sont Axés 1 s outils de forage Quand on arrive à la nappe d'huile,

si le précieux Liquide ne jaïllil pas, c'esl en mouvemenl qui serl à le pomper.

Naturellement, à mesure que Le I r<>u s.- creuse et qu'on retire Le foret, ongainit Le premier d'un tubage m fer pour empêcher L'invasion de l'eau salée; et pour que cette même eau ne monte pas par l'orifice intérieur du tube, on introduit dans celui-ci un sachet de cuir plein de graine de lin. Le contenu du sachet se gonfle à un point extrême et bouche hermétiquementcetoriiicc.

Impossible de rien imaginer de plus primitif, et en même temps de plus efficace, que tout cet appareil. Sauf la machine, tout vient de la foret voisine. Quand on a ajouté au derrick une petite rangée de cuves de bois, noires et graisseuses, larges comme de petits gazomètn s, l'attirail est complet pour ces puits dont le produit esA si considérable.

Il y a des sources qui fournissent jusqu'à 5,000 hectolitres par jour. Dans plusieurs occasions, le jet d'huile s'est montré si violent qu'il a fallu employer les moyens les plus énergiques pour s'en rendre maître.

On comprend aisément de quelles précautions il faut user pour extraire, manipuler, transvaser, un liquide aussi inflammable que le pétrole, tel qu'il sort de la terre, chargé de produits bitumeux et carbures.

Mais nous étions en Amérique, le pays où l'on sait le moins ce que c'est que d'avoir des précautions,

M. Crooksmann avait acheté tout le matériel d'un puits abandonné: roues, machines, courroies, tout était là, immobile, comme si le propriétaire était parti pour quelques jours seulement; mais l'huile, la boue et la suie avaient placé sur chacun de ces objets une couche solide d'une épaisseur inouïe.

Il ne pensait pas devoir creuser de nouveau et plus profondémenl Le puits abandonné; il avait l'intention seulement d'en arracher les matériaux pour lui servir

i l'endroit qu'une seconde vue somnambulique devait lui faire trouver.

C'était vraiment chose curieuse à voir que ces rues de hautes tours de bois devenues tout à coup solitaires; que ces puits paralysés, d'où l'eau s'échappait par intervalles, poussée par le dégagement du gaz; que toutes ces enseignes mentionnant le nom du puits et portant cette recommandation :

« On ne fume pas ici ! »

Recommandation vraiment superflue,— semblerait-il,

— en un lieu où les marais et les fossés sont pleins de pétrole, où le gaz qui s'échappe du puits et du sol empoisonne l'air.

Et pourtant, — si, à la vérité, l'on ne fumait pas,

— les précautions les plus simples n'étaient même pas rigoureusement prises.

Tandis que M. Crooksmann s'avançait auprès du derrick, juste à l'orifice du puits dans lequel il jetait un regard curieux, quelques allumettes qu'il avait dans s,i poche s'en échappent, tombent à terre sans qu'il s'en aperçoive, et s'enflamment...

Une effroyable détonation retentit... Une lueur prodigieuse éclaire l'horizon... Le feu prend instantanément à tous les coins du derrick, et, comme les ondes impétueuses d'un fleuve débordé, de toutes parts la flamme a gagné, irrésistible, tous ces matériaux imbibés d'huile de pétrole, secs, gras, parfaits pour l'incendie.

De toutes parts on accourt. Il ne s'agit point d'essayer d'éteindre ce feu inextinguible, mais seulement d'en arrêter les progrès. Une lutte courageuse de L'homme contre la flamme s'engage: il faut endiguer les flots (le cette mer de feu.

Plusque tout autre peuple au monde, l'Américain ( <\ doué (Tiiii merveilleux sang-froid en lace du danger : mieux que qui que ce soit, il sait organiser les moyen-

mécaniques pour augmenter la force humaine; il a recours aux machines pour atteindre une puissance capable de vaincre la force terrible des éléments; et surtout, beaucoup mieux que les Européens, il fait vile et volontiers, les sacrifices pécuniaires nécessaires pour l'acquisition et l'installation des appareils qu'il a déchirés utiles ou nécessaires. Ainsi, à Oil-City, dans cette ville à peine bâtie, où l'on n'avait point encore eu le temps de songer à construire des rues, ni à rien de ce qui constitue le confort nécessaire à l'homme civilisé, le service des pompes à incendie était parfaitement pourvu de tout et admirablement organisé. Pompes à vapeur, attelages rapides pour amener de prompts secours, télégraphe électrique pour avertir les citoyens qui composent la compagnie des pompiers volontaires, haches, échelles, grappins, réservoirs d'eau tout préparés pour un cas de sinistre, hommes désignés d'avance pour occuper tel ou tel poste; tout était disposé, combiné. En voyant la rapidité des manœuvres, l'agencement admirable des machines, je songeai, malgré moi, que Paris même, la capitale du monde civilisé, avait, sur cet objet, à envier une bourgade du fond des États-Un is.

On fit la part du feu ; on enterra sous de monstrueux amas de terre, on noya sous des flots d'eau la flamme du pétrole. Au bout de trois jours, quelques débris seuls fumaient encore; on recommençait le travail comme s'il ne se fût rien passé; on déblayait les décombres; les pompes à pétrole se reprenaient à marcher, les derricks à se relever, l'huile à couler à /lois.

On ne pensait plus guère aux nombreuses victimes de l'accident, que l'on avait enterrées, musique en tète, bannières déployées, à la mode américaine. Parmi ces victimes était M. Crooksmann, dont les restes carbonisés avaient été retrouvés auprès du puits où avait éclaté le sinistre.

VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE. 18o

Cette victime, toutefois, avait le privilège d'occuper encore, au bout de huit jours, l'esprit d'un grand nombre de gens, et très-probablement, longtemps après, d'honorable gentlemen, alors que leurs cheveux seront devenus blancs, diront:

— C'était du temps de l'affaire Crooksmann !

Ces gens-là sont les agents des diverses compagnies d'assurances auxquelles étaient assurés les propriétaires de la plupart des puits incendiés, les sollicitors, qui lurent chargés des innombrables et interminables procès, auxquels donnèrent lieu les réclamations des sinistrés, les juges et les jurés chargés d'examiner les ]» rétentions soulevées par les uns et les autres, et de prononcer sur les demandes de chacun d'eux.

J'ajouterai, puisque l'occasion s'en présente, que justice fut admirablement et très-équitablement rendue. Le hasard me plaça dans la suite en face de plusieurs des plaideurs d'Oil-City, et tous furent unanimes à se déclarer satisfaits des jugements qui étaient intervenus.

Dirai-je que le caractère particulier des légistes américains, conséquence des lois politiques, et l'institution du jury, même en matière civile, me semblent la raison de la bonne administration de la justice aux États-Unis. Je ne parle, bien entendu, ici que de la justice civile, ri tranchant seulement les différends entre Américains.

Chez le Légiste américain, a dit très -justement M. de Tocqueville, le goût et le respect de ce qui est <ri il, de la loi, de ce qui est ancien, se joint toujours à L'amour de ce qui est régulier et Légal. Il recherche ce qui a été l'ait précédemment; le légiste français, ce qu'on a «lu vouloir faire ; L'un veut des arrêts, l'autiv des raisons.

Lorsque vous écoutez un Légiste américain, vous êtes surpris de lui voir citer si souvent l'opinion des autres,

et de L'entendre si peu parler de la sienne propre, tandis que le contraire arrive parmi nous. Il n'est pas de si petite affaire que l'avocat français ne consente à traiter sans y introduire un système d'idées qui lui appartienne, et il discutera jusqu'aux principes constitutifs des lois, à cette lin qu'il plaise au tribunal de reculer d'une toise la borne d'un héritage contesté.

Cette sorte d'abnégation que fait le légiste américain de son propre sens, pour s'en rapporter au sens de ses pères; cette espèce de servitude dans laquelle il est obligé de maintenir sa pensée, donne à son esprit des habitudes plus timides, mais plus capables d'inspirer du respect. De plus, nos lois écrites sont souvent difficiles à comprendre, mais chacun peut y lire; il n'y a rien, au contraire, de plus obscur pour le vulgaire, et de moins à sa portée, qu'une législation fondée sur des précédents. Ce besoin qu'on a du légiste aux États-Unis, cette haute idée qu'on a de ses lumières, le place dans une classe à part. Le légiste français n'est qu'un savant; mais l'homme de loi américain ressemble en quelque sorte aux prêtres de l'Egypte; comme eux, il est l'unique interprète d'une loi occulte.

Aussi les légistes, formant la seule classe éclairée dont le peuple ne se défie point, sont naturellement appelés à occuper la plupart des fonctions publiques, et l'esprit légiste s'étend partout.

Il n'est presque pas de question politique, aux États- Unis, qui ne se résolve tôt ou tard en question judiciaire. De là l'obligation où se trouvent les partis, dans leur polémique journalière, d'emprunter à la justice ses idées et son langage. La plupart des hommes publics étant, ou ayant d'ailleurs été légistes, font passer dans le maniement des affaires les usages et le tour d'idées qui leur sont propres, et la langue judiciaire devient ainsi, en quelque sorte, la langue vulgaire;

son aspril s'infiltre dans foule la société. Le jury achève d'y familiariser toutes les classes.

Quant au jury considéré comme moyen judiciaire, il faut en dire deux mots.

Lorsque les Anglais ont adopté l'Institution du jury, ils formaient un peuple à demi barbare; ils sont devenus, depuis, Tune des nations les plus éclairées du globe, el leur attachement pour le jury a paru croître avec leurs lumières. Ils sont sortis de leur territoire, et on les a vus se répandre dans tout l'univers: les uns ont formé des colonies, les autres des États indépendant: le corps de la nation a gardé un roi; plusieurs desémigrànts ont fondé de puissantes républiques; mais partout les Anglais ont également préconisé l'institution du jury. Ils l'ont établie partout, ou se sont hâtés de le rétablir. Une institution judiciaire «pli obtient ainsi les suffrages d'un grand peuple, durant une longue suite de siècles, qu'on reproduit avec zèle à toutes les époques de la civilisation, dans tous les climats et sous toutes les formes de gouvernement, ne saurait être contraire à l'esprit de la justice.

C'est en effet le jury dans les matières civiles qui a réellement sauvé les libertés de l'Angleterre.

Le jury sert à donner à l'esprit de tous les citoyens une partie des habitudes de l'esprit du juge; et ces habitudes sont précisément celles qui préparent le peuple à être libre. Il répand dans toutes les classes le respect pour la chose jugée et l'idée du droit. Otez ces deux choses. e1 l'amour de l'indépendance ne sera plus qu'une passion destructive. Il enseigne aux hommes la pratique de l'équité. Chacun, en jugeant son voisin, pense qu'il pourra être jugé à son tour. Cela est vrai surtout du jury en matière civile: il n'est presque personne qui craigne d'être un jour l'objet d'une poursuite

criminelle; mais tout le monde peut avoir un procès. Le jury apprend à chaque homme à ne pas reculer devant la responsabilité de ses propres actes ; disposition virile, sans laquelle il n'y a pas de vertu politique. Il revêt chaque citoyen d'une sorte de magistrature ; il fait sentir à tous qu'ils ont des devoirs à remplir envers la société, et qu'ils entrent dans son gouvernement. En forçant les hommes à s'occuper d'autre chose que de leurs propres affaires, il combat l'égoïsme individuel, qui est comme la rouille de la société.

Le jury sert incroyablement à former le jugement et à augmenter les lumières naturelles du peuple. C'est là, à mon avis, son plus grand avantage. On doit le considérer comme une école gratuite et toujours ouverte, où chaque juré vient s'instruire de ses droits, où il entre en communication journalière avec les membres les plus instruits et les plus éclairés des classes élevées, où les lois lui sont enseignées d'une manière pratique, et sont mises à la portée de son intelligence par les efforts des avocats, les avis des juges et les passions mêmes des parties. Je pense qu'il faut principalement attribuer l'intelligence pratique et le bon sens politique des Américains au long usage qu'ils ont fait du jury en matière civile.

Faut-il dire enfin pourquoi je me sens peu ému des arguments tirés de l'incapacité des jurés en matière civile ?

D'abord, dans les procès civils, toutes les fois du moins qu'il ne s'agit pas de questions de fait, le jury n'a que l'apparence d'un corps judiciaire. Les jurés prononcent l'arrêt que le juge a rendu. Ils prêtentàcet arrêt l'autorité de la société qu'ils représentent, et lui, celle de la raison et de la loi.

En second lieu, jamais, je le répète, je n'ai entendu un Américain, perdant un procès, accuser les jurés ou

le juge d'incapacité ou de mauvaise volonté, ni regretter l'institution du jury en matière civile.

Enfin, comme juge des juges et des jurés, il y a en Amérique une autorité redoutée devant laquelle tout le monde s'incline: l'opinion publique, représentée par les journaux. Chaque journal a individuellement peu rie pouvoir: mais la presse périodique est encore, après le peuple, la première des puissances.

Aux États-Unis, il n'y a pas de patentes pour les imprimeurs, de timbre ni d'enregistrement pour les journaux ; enfin la règle des cautionnements est inconnue. Il résulte de là que la création d'un journal est une entreprise simple et facile ; peu d'abonnés suffisent pour que le journaliste puisse couvrir ses frais; aussi le nombre des écrits périodiques, aux États-Unis, dépasse-t-il toute croyance. Il n'y a presque pas de bourgade qui n'ait son journal, On conçoit sans peine que, parmi tant de combattants, on ne peut établir ni discipline, ni unité d'action; aussi voit-on chacun lever sa bannière. C'est pourquoi les vues politiques des journalistes ne sont, pour ainsi dire, d'aucun poids aux yeux des lecteurs. Ce qu'ils cherchent dans un journal, c'est la connaissance des faits; ce n'est qu'en altérant ou en dénaturant ces faits que le journaliste peut acquérir à son opinion quelque influence. Mais lorsqu'un grand nombre des organes de la presse parvient à marcher dans la même voie, leur influence devient presque irrésistible, et l'opinion publique, frappée toujours du même côté, finit par céder sous leurs coups.

C'est pourquoi le reporter est le personnage important d'il ti journal américain. Tout le monde sait les véritables prodiges exécutés par ces reporters à seule lin d'avoir les nouvelles les plus promptes et les plus sûres d'un événement intéressant. Sans hésiter, ils

l'.'U VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE.

font un voyage <l<i '2.000 lieues pour assister à une inauguration ou pour pouvoir rendre compte, de visu, d'une séance parlementaire importante Les frais de déplacement et de dépêches n'existent que pour mémoire. On cite le journal le New- York Herald, dépensant 200,000 francs pour avoir des nouvelles du Dr Livingstone, qu'on supposait mort, et renseigner ses abonnés sur ce point: un reporter, M. Stanley, fut envoyé dans l'Afrique centrale, et après quelques mois de recherches, Livingstone était retrouvé. Chacun des télégrammes envoyés par M. Stanley revenait à près de 40,000 francs.

Le sinistre arrivé à Oil-City devait donc amener en Pétrolie des nuées de reporters, avides d'avoir les renseignements les plus précis et les plus circonstanciés sur les causes et les conséquences de l'incendie. Dès le lendemain de l'accident, miss Eva avait été véritablement assiégée par une armée d'invidus poussant la curiosité jusqu'à la plus insoutenable indiscrétion. Le reportage ne recule devant rien : la douleur d'une orpheline, la désolation d'une jeune fille perdant son père tout à coup et dans des circonstances aussi dramatiques, ne pouvaient les arrêter. La nécessité d'un article passait avant tout, et miss Eva fut obligée de s'enfermer afin d'éviter leurs cruelles obsessions.

Désigné comme le secrétaire de M. Crooksmann, la foule se rejeta sur moi, et je fus, pendant quelques jours, véritablement harcelé, et forcé de recommencer vingt fois, non le récit vrai des événements qui nous avaient amenés à Oil-City, mais une petite histoire trèssimple, présentant le malheureux spéculateur comme étant venu tenter la fortune, tout bonnement, comme les autres aventuriers.

Cependant M. Crooksmann était riche, fort riche, appris-je alors, et beaucoup s'étonnèrent qu'il eût eu

l'idée d'accroître encore sa fortune dans une opération très-pénible, et qui exige un détachement complet de

toutes les choses de la \ Le civilisée. Pourtant ce désir continuel d'ajouter des millions aux millions déjà acquis est caractéristique des Américains. En France, nous souhaitons acquérir une fortune pour en jouir, et nous reposer après le travail; l'Américain, en général, no désire un million qu'afin d'avoir entre les mains des moyens plus puissants pour en acquérir d'autres.

Un des reporters, appartenant à un journal de Montréal, était porteur d'une physionomie qui me devint immédiatement sympathique. Seul au milieu de tous ces Américains brusques, peu polis, indiscrets, il avait montré une certaine délicatesse. Probablement aussi, sa qualité de Canadien, c'est-à-dire de descendant de Français, m'avait-elle obligé à le regarder avec plus d'indulgence. Peut-être enfin, ce besoin qu'éprouve tout malheureux à faire confidence de ses chagrins à un autre homme me poussa-t-il à le choisir, entre les autres, pour lui raconter les douloureuses préoccupations qui m'assiégeaient. Quoi qu'il en soit, je lui donuni, à lui seul, le détail des circonstances à la suite «lesquelles nous étions en Pétrolie. Je lui dis les derniers événements de ma vie; les douleurs qui, en France, avaient brisé mon existence heureuse, ma rencontre avec M. Crooksmann; les projets fantastiques de celui-ci et ce vol de mes dernières ressources qui m'avait forcé à accepter ses propositions. Je lui dis enfin singuliers sentiments que m'inspirait miss Eva, et la sympathie pour moi que j'avais cru lire dans les yeux de la jeune tille.

Un Français seul est ainsi bavard, et sait aussi peu garder a *a secrets dans son cœur.

Le Canadien, malgré L'Anglais el malgré les Américain-, a beaucoup conservé du caractère français. Mon

lU-2 VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE.

reporter me plaignit beaucoup, me consola, me réconforta. Nous étions devenus presque de vieux amis. Ce fut en souriant que, le soir, je lui disais:

— Je réunis en moi, maintenant, le type de deux ouvrages français bien connus. La mort de M. Crooksmann me rend un Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale, et, parmi toutes ces républiques américaines, je vais, comme le même Jérôme Paturot, me mettre à la recherche de la meilleure des républiques.

— Pourquoi n'épousez-vous pas miss Eva? reprit étourdiment mon reporter.

— Ne suis-je pas marié? répondis-je. Et puis je ne sais si miss Eva..,

Je sentis que je rougissais beaucoup en prononçant ces mots. Je m'arrêtai, et, comme mon nouvel ami, s'éloignant de ce sujet de conversation, me conseillait de partir avec lui, et d'aller à Montréal, me vantant les charmes et les ressources de son \ ays, je ne l'écoutai plus guère, et, silencieux, je me laissai emporter par une de ces rêveries vagues qui m'étaient habituelles.

Le lendemain matin, le jeune Canadien était reparti pour Montréal, où déjà il avait envoyé pour son journal de nombreux télégrammes. Plus tard, j'appris qu'il avait, dès son arrivée, écrit un très-long article sur l'événement d'Oil-City, et qu'il avait dramatiquement raconté mes aventures, à la grande satisfaction de ses sentimentales lectrices.

Ce récit d'un journal de Montréal eut, plus tard, comme on le verra, une grande influence sur ma vie. Est-ce cela, ou la raison, qui me rendit un enthousiaste partisan de la liberté de la presse? L'esprit du journaliste, en Amérique, est de s'attaquer grossièrement, sans esprit et sans art, aux passions de ceux auxquels il s'adresse ; de laisser là les principes pour saisir les hommes ; de suivre ceux-ci dans leur vie privée, et de

mettre à nu leurs faiblesses et leurs vices. Il serait trop long de donner les motifs qui me font non-seulement excuser, mais approuver toute attaque à des fonctionnaires publics, applaudir à toute publicité donnée aux actes de la vie privée, même de celle de simples particuliers. Je m'abstiens.

Depuis le cruel événement qui l'avait rendue orpheline, j'avais à peine entrevu miss Eva. Des parents étaient accourus de tous les coins du globe, apporter le concours de leur expérience et de leur dévouement à la riche héritière. Il y avait, parmi eux, de jeunes et de beaux garçons, de fort bons partis. Pour sauvegarder ses intérêts, pour sauver sa fortune consciencieusement attaquée par les Compagnies d'assurances, par les victimes de l'incendie, qui déclaraient unanimement son père défunt coupable du sinistre, et le voulaient rendre responsable des dommages immenses dont il avait été sinon la cause, du moins l'occasion, il était nécessaire ou utile que des Américains éclairés, et bien au courant des lois et de tous les subterfuges des lois américaines, l'entourassent. Comment, en ces conjonctures, eût-elle pu s'occuper du pauvre garçon, ramassé par son père dans une boue de misère, comparable seulement à la boue d'Oil-City?

Pourtant, dès l'arrivée des reporters, dès l'arrivée des hommes de loi, elle m'avait prié de la remplacer et elle m'avait donné plein pouvoir de traiter et déparier pour elle. Mais mon incapacité en matière contentieuse avait éclaté dès mes premières conférences avec messieurs les légistes : j'avais dû décliner cette tâche que d'ailleurs des parents avaient aussitôt remplie. Je l'avais débarrassée des journalistes; mais elle avait eu à peine le temps de me remercier, en termes brefs, de mon intervention entre elle et eux.

Le jour même du départ du reporter canadien, et

lorsque je songeai à ce que j'- devais faire, lin Américain fori gros, de haute taille, au visage brun e1 renfrogné, entra <l;<ns ma chambre, gardant sur sa tète son chapeau à Larges bords. Avant qu'il eût parlé, son costume sombre, sa longue redingote noire sans boutons, ki coupe de ses cheveux, toute sa tournure qui me rappelait les gravures de Johannot, illustrant un roman du temps de Cromwell, m'avaient fait reconnaître un quaker.

Je le saluai fort poliment, en lui offrant un siège.

— Vis en espérance, me répondit-il, Jésus est là!

D'un air grave, il était entré jusqu'au milieu de ma chambre; il avait pris la chaise, mais il ne s'était pas assis; il en avait tourné le dos vers lui, il y avait posé les mains, et, après avoir posé sur le coin de la cheminée une assez grosse pelote de tabac mâché, il avait commencé à me réciter un sermon sur ce texte : Dieu n'abandonne jamais les siens...

Franklin raconte dans ses Mémoires qu'étant entré pour la première fois dans une assemblée de quakers, et que, ne les entendant rien dire, il avait fini par succomber au sommeil, de sorte qu'on avait été forcé de le réveiller de son somme à la fin de l'assemblée. Je me rappelais ce passage, et j'enviais le sort du célèbre Américain en cette circonstance

Fondée en 1647 par George Fox, cordonnier de Leicester, la secte des Quakers, ou Trembleurs,oxx Société chrétienne des amis, eut, comme toutes les sectes qui sont en opposition avec les idées reçues, ou plutôt avec les intérêts égoïstes des rois, à subir d'horribles persécutions, en Angleterre, où elle était née. L'acte de tolérance de 1689 permit enfin à ses adeptes de vivre à leur guise. Ils s'étaient déjà répandus sur le continent : en 1658 ils avaient fondé en Hollande des établissements qui subsistent encore; mais ce fut aux États-

Unis que leur secte, qu'y transporta If célèbre Griiiklaume Penn, esl devenue florissante.

Ce Guillaume Penn, né à Londres en 1644, était fils désir William Penn, amiral, qui rendit de grands services aux Stuarts. 11 lit de nombreux voyages en France et dans les Pays-Bas, et, à son retour, étant devenu quaker, il fut, pour ce fait, emprisonné en Irlande, et chassé par son père de la maison paternelle. Néanmoins i 1 se mit à écrire et à prêcher en faveur de la nouvelle secte, ce qui le fit deux fois enfermera la Tour de Londres. Ayant hérité de près de quarante mille livres de rente et d'une créance de quatre cent mille livres sur la couronne, il reçut, en échange de cette dernière, la propriété et la souveraineté du pays situé à l'ouest de la Delaware, et il y fonda, en 1681, La belle colonie qui prit de lui le nom de Pensylvanie. .le me rappelais, tout en écoutant le quaker parlant toujours, les divers incidents de la vie de l'énergumène qui implanta la secte sur le sol américain; je me souvenais qu'il ouvrit un asile aux sectaires de toutes les communions pour peupler sa colonie; qu'il fit avec 1rs sauvages des traités auxquels, quoique de race anglaise. Ll obéit scrupuleusement; qu'il donna aux colons u nt ' constitution en 24 articles qui fut la hase de celle des États-Unis, .le me souvenais encore qu'il bâtit Philadelphie; qu'il retourna en Angleterre pendant quelque temps et qu'il obtint la faveur du roi Jacques II, ad majorera Pensylvaniœ gloriam; qu'il l'ut de nouveau persécuté par Guillaume, le successeur de Jacques II, dépouillé de son gouvernement, mais qu'il l<' recouvra deux ans après, et qu'enfin il mourut, pouvanl admirer les immenses progrès de la religion dont il était, avec Samuel Fisher el Robert Barclay, 1<' plus ardenl propagateur.

Je ne réfléchissais pas, en ce moment-là, sur le plus

ou moins de vérité que pouvait renfermer leur doctrine, ni sur les singularités qu'eux-mêmes affectaient ; ni sur les raisons qui les portaient à n'admettre aucun culte extérieur, à rejeter toute hiérarchie ecclésiastique, à croire que tout homme peut être inspiré de l'esprit divin, à se réunir dans une grande salle nue et à y attendre avec recueillement que l'inspiration, annoncée par un tremblement, vint à l'un d'eux, et que le Saint- Esprit parlât par sa bouche. Je ne réfléchissais pas non plus sur la fermeté qu'ils ont dû déployer pour forcer le monde à accepter leurs coutumes : ne jamais prêter serment, même devant un tribunal ; condamner la guerre et n'y prendre jamais part, quelque juste qu'elle leur paraisse, sauf dans le cas de légitime défense; s'abstenir scrupuleusement de spectacles, de jeux, de chasse; tutoyer tout le monde; ne se découvrir la tète devant personne, pas même devant un magistrat ou un roi ; et surtout obtenir des quakeresses de porter continuellement, quelles que fussent les modes, une robe brune, une mantille noire et un tablier vert.

Je ne réfléchissais pas à tout cela ; mais de tout mon cœur je maudissais George Fox et Guillaume Penn, dont les prédications avaient formé un quaker aussi ennuyeux que le gros homme qui me faisait un interminable sermon sur le texte: Dieu n'abandonne jamais les siens ! sermon que je ne pouvais interrompre, que j'entendais même tout au long, car le prédicateur était un oncle de miss Eva, et il m'avait été envoyé par elle pour m'annoncer une séparation nécessaire et immédiate.

— Conclus, mon ami, dit-il en terminant, conclus! Dieu n'abandonne jamais les siens! Si tu es chrétien, Dieu ne t'abandonnera pas. La mort a rompu le traité que tu avais fait avec M. Crooksmann. Tu as touché déjà cent dollars ; miss Eva veut que l'on te donne en-

core comme indemnité — et j'approuve cette pensée de ma nièce — cinq cents dollars. — Tu as donc entre les mains un petit capital que tu peux, avec de Tordre et de l'économie, faire fructifier... Va donc et que Dieu te conduise! Dieu n'abandonne jamais les siens/...

Je voulus parler, le remercier de ce que miss Eva croyait devoir faire pour moi, refuser même une indemnité qui me semblait une sorte d'aumône ; mais Tinflexible et bavard quaker ne me permit pas de placer une parole. Il avait, sur un coin de la table, déposé la somme qui m'était accordée, et il se retira, en me disant :

— N'oublie jamais cela, mon ami : Dieu n'abandonne jamais les siens!...

Il allait franchir le seuil de la porte... il revint tout à coup sur ses pas...

— Peut-être, dit-il, un conseil sera-t-il précieux pour toi, et le Saint Livre nous dit : « Aidez-vous les tins les autres. » Je dois donc t'aider par un conseil. Le train part d'Oil-City à dix heures ce soir : prends-le. Rejoins à Salamanca le chemin de fer du New-York and Erie, monte dans ce train et dirige-toi vers l'Ouest. Va à Chicago : dans quelques jours j'y serai: car je suis habitant de cette ville. Si tu aimes Dieu et le travail ; si tu sais, réconforté par la prière, ce que ton titre d'ingénieur français indique que tu dois savoir ; si tu veux vivre en travaillant, et subir courageusement les douleurs de ton passage en ce basmonde, certes je m'occuperai de toi à mon retour, et je pourrai t'aider à gagner ton pain à la sueur de ton front, selon les paroles de la Sainte Écriture. Va donc réïléehir, et que la droite du Seigneur s'étende miséricordieuse sur toi...

De quelque formule dévote qu'il ait été entouré, c'était un congé, un congé définitif que je venais de rece-

voir ; c'était un ordre de partir immédiatement. Je devais m'y attendre... Qu'aurais-je fait là?... Pourquoi donc avais-je le cœur brisé? pourquoi donc pleurais-je comme un enfant, en enfouissant dans mon sac de nuit mes quelques effets et mon linge?...

Il y avait encore quelques heures avant qu'il fût temps d'aller à la gare : je sortis de l'hôtel et je me mis à errer dans les rues, ou plutôt à travers les boues d'Oil- City. J'allai, et j'éprouvai une indicible et absurde émotion à regarder toutes ces euves défoncées, tous ces tonneaux vides ou pleins, tous ces darricks noircis par le dernier incendie, ou tout rapiécés de bois neuf; j'aspirais à pleins poumons l'air gras, écœurant et fétide qui constitue l'atmosphère du pays, et je restai longtemps en admiration devant la plaine hérissée de grues, de pompes, de moufles ou de cheminées.

J'avais fait de si beaux rêves là!...

Je revis la grande baraque en planches qui servait de chapelle aux prêtres méthodistes, au Revival desquels j'avais assisté avec miss Eva; la porte n'était pas fermée; j'entrai et je fis une prière... J'allai au cimetière et sur la tombe de M. Crooksmann je m'agenouillai, et je priai encore...

Partirai-je donc sans l'avoir revue?...

Je rentrai à l'hôtel pour prendre mon sac de nuit. La nuit était venue. Comme je me disposais à faire demander à miss Eva la permission de lui présenter mes adieux, avant de la quitter pour toujours, ellemême me fit prier de venir lui parler.

Elle m'attendait dans le parloir, à peine éclairé, de l'hôtel.

Quand j'entrai, je ressentis, affluant en mon cœur, comme une bouffée de joie, et aussi de tristesse... Je ne pus parler... Elle était en grand deuil, très-émue, très-agitée; et, comme je restais sur le seuil, trem-

Liant, elle s'avança bravement vers moi, me prit par la main, e1 me lit asseoir, auprès d'elle, sur le canapé...

Nous étions seuls. Je vis de grosses larmes dans ses yeux.

— Henri, me dit-elle brusquement, vous m'aimez, ei j»1 nous aime!... Je vous aime!... Je sais pourtant ((ii«' vous êtes marié eu France... Mais je vous aime depuis le premier jour où je vous ai vu... Il est impossible en ce moment que nous nous unissions; mais Dieu n'abandonne jamais les siens! Dieu ne permettra pas que nous, qui sommes chrétiens, nous restions toujours malheureux!... Allez à Chicago, entrez chez mon oncle, comme il vous a proposé de le faire... Plus tard... l'avenir.. ..Je ne puis en ce moment vous en dire davantage... Partez!... Adieu!...

J'étais tombé à ses genoux, et je couvrais de baisers la main qu'elle m'avait abandonnée... Alors je sentis sur mon Iront le contact de ses lèvres... Je relevai la tête, je la vis disparaître en courant

Une heure après, j'étais dans le train, en route pour Chicago.

Chicago.

Les Américains et les indigènes. — Les Peaux Rouges actuels. — Chicago. — Causes de la prospérité de cette ville. — La prairie. — Je suis employé dans une industrie américaine. — Le commerce des bestiaux à Chicago. — Comment on abat, on découpe, on sale, on encaque et on expédie un cochon en trente secondes. — Expédition de viandes fraîches en Europe. — De l'influence du cochon salé et du bœuf glacé sur le sort des populations européennes. — Les Quakers.

On ne connaît en Europe, remarque Chateaubriand, que cette grande guerre de l'Amérique qui a donné au monde un peuple libre. On ignore que le sang a coulé pour les chétifs intérêts de quelques marchands foureurs. La Compagnie de la baie d'Hudson vendit, en 1811, à lord Selkirk, un grand-terrain sur le bord de la rivière Rouge; l'établissement se fit en 1812. La Compagnie du Nord-Ouest en prit ombrage : les deux Compagnies, alliées à diverses tribus indiennes, et secondées par celle des Bois- brûlés, en vinrent aux mains. Cette petite guerre domestique, qui fut horrible, avait lieu dans les déserts glacés de la baie d'Hudson la colonie de lord Selkirk fut détruite au mois dé juin 1815, précisément au moment où se donnait la bataille de Waterloo. Sur ces deux théâtres, si différents par l'éclat et par l'obscurité, les malheurs de l'espèce humaine étaient les mêmes. Les deux Compagnies épuisées sentirent qu'il valait mieux s'unir que de se déchirer: elles poussent aujourd'hui de concert leurs

opérations jusque sur les fleuves qui se jettent dans Ja mer Polaire.

De même, en 1813 et en 1811, des sauvages, les Creeks, combattirent vaillamment les Américains. Les généraux Jackson, White, Clayborne, Floyd, leur firent éprouver de grandes pertes à Talladéga, Hillabes, Autossée, Bacanachaca, et surtout à Entonopeka, tous noms de batailles célèbres là-bas, inconnus en Europe, Les sauvages avaient alors fait de rapides progrès dans la civilisation, et surtout dans l'art de la guerre, employant et dirigeant très-bien l'artillerie. Un jour ils avaient jugé et mis à mort un de leurs Mico ou rois, pour avoir vendu des terres aux blancs, sans la participation du Conseil national.

Les Américains, qui convoitaient le riche territoire où vivaient les Muscogulges et les Siminoles, ont voulu les forcer à le leur céder pour une somme d'argent, leur proposant de les transporter ensuite à l'Occident du Missouri ; ils refusèrent, mais, serrés entre les populations blanches du Mississipi, du Tennessee, de r Alabama et de la Géorgie, ils ont tous été obligés de subir l'exil ou l'extermination, Creeks, Chéroquois, Chicassais aussi bien que ceux qui habitaient les bords du Mississipi jusqu'au confluent de l'Ohio, les Biloxis, i«>s Torimas; les Kappas, les Sotouïs, les Bayagoulas, Les Colapissas, les Tansas, les Natchez, les Yazous, etc.

Dans la vallée de l'Ohio, les nations qui erraient encore le long de cette rivière et de ses affluents se soulevèrenl en 1810 contre les Américains. Elles avaient misa leur tête an jongleur ou prophète, qui annonçait La victoire, tandis que son frère, le fameux Thécums.'li combattait; trois mille sauvages se trouvèrent réunis pour recouvrer Leur indépendance. Le général américain Barrison marcha contre eux avec un corps de troupes: il les rencontra, le (5 novembre 181

au confluent du Tippacanôé e1 du Wabash. Les indiens montrèrent le plus grand courage, et Leur chef Thécumseh déploya une habileté extraordinaire: il fut pourtant vaincu.

La guerre de 1812, entre les Américains et les Anglais, renouvela les hostilités sur les frontières du désert ; les sauvages se rangèrent presque tous du parti des Anglais; Thécumseh était passé à leur service; le colonel anglais Proctor dirigeait les opérations. Des scènes de barbarie eurent lieu, à Chicago et aux forts Meigs et Milden: le cœur du capitaine Wells fut dévoré dans un repas de chair humaine, Le générai Harisson accourut encore, et battit les sauvages à l'affaire du Thames. Thécumseh y fut tué; le colonel Proctor dut son salut à la vitesse de son cheval.

La paix ayant été conclue entre les États-Unis et l'Angleterre en 1814, les limites des deux empires furent définitivement réglées. Les Américains ont assuré, par une chaîne de postes militaires, leur domination sur les sauvages.

C'est un de ces postes militaires qui est devenu aujourd'hui une des villes les plus peuplées des États- Unis, une des villes les plus commerçantes du monde, la Marseille des Grands-Lacs, la célèbre Chicago.

Quant aux sauvages, ils ont fini par croire qu'ils ne sont pas les véritables possesseurs de la terre, dont on a disposé sans leur aveu; ils se sont accoutumés à se regarder comme d'une espèce inférieure aux blancs ; ils ont consenti à recevoir des ordres, à chasser, à combattre pour des maîtres. La civilisation, en entrant par le commerce dans les tribus, les a abrutis. Ils sont devenus perfides, intéressés, menteurs, dissolus, ivrognes, joueurs : leurs cabanes sont des réceptacles d'immondices et d'ordures. Quand ils étaient couverts de peaux de bêtes, ils avaient quelque chose de fier et

de grand; aujourd'hui des haillons européens attestent seulement leur misère ; ce sont des mendiants à la porte « 1 * 1 1 ii comptoir, ce ne sont plus (1rs sauvages dans leurs forcis. Philippe, successeur d'Alexandre, mourut greffier à Rome; un Iroquois chante et danse pour quelque pièce de monnaie dans les rues de Chicago.

Un de nos plus spirituels écrivains éprouvait, dit-il, un malin plaisir à remarquer, à la confusion du droit divin, que tous ces monarques sauvages — (qu'on ae peut pas précisément qualifier de rois détrônés, puisqu'ils avaient pour trône leurs talons, sur lesquels ils s'asseyent encore) — ont échangé leur sceptre contre la besace du mendiant. A une des stations où le train s'arrêta, j'affectai, comme l'humoristique voyageur, de me servir, pour interpeller un de ces monarques, qui me tendait la main, des termes de sire, roi, vie. Sa satisfaction était sans mélange. Sur ma demande, ce descendant des familles régnantes se livra sur L'asphalte du quai à d'interminables tours d'équilibre et nous assistâmes à une véritable séance de dislocation. Quand je crus avoir suffisamment humilié la monarchie en sa personne, je lui donnai quelques sous.

BosSuet eût probablement tiré de cette misère (}(■>■ effets magnifiques, surtout en voyant, quoique le train -.ini arrêté un quart d'heure à peine à La station, I» IVau-Rouge ivre-mort siir un talus de la voie. Cela était loin des poèmes de Chateaubriand et des fiers habitants de lu Rivière Rouge, qui luttaient d'audace avec l«'s visages pâles et qui, après avoir jeté un collier bleu dans le Conseil, entraient d'un pas sur dans le Bent ter de la guerre.

Il y ;i peu de temps, dit le même écrivain, que les Indiens sont sortis pour nous du domaine du roman. Des romanciers, dont I»1 moindre défaut était de ne les avoir jamais vus, leur avaient prêté un langage <i pit-

toresque et des caractères si cornéliens que nous ne comprenions guère comment des hommes aussi admirablement doués sous le rapport de la force physique, de l'intelligence et du courage, s'étaient si facilement laissés refouler par de vulgaires Européens. Nous avions peine à extirper de nos cerveaux prévenus cette idée qu'un Mohican ou un Iroquois est un géant bariolé qui, assis sous l'arbre traditionnel, écoute la voix du Grand Esprit passer dans les rafales de la bise.

Nous nous le représentions avec délices sous ses tatouages, le calumet de paix à la bouche, sa carabine de chasse ou son scalpel à la main. L'imagination des Français, plus vagabonde qu'eux-mêmes, qui voyagent le moins possible, a créé un romancero américain dont chaque personnage est un héros dans le genre du Cid de Bivar ou de Renaud de Montauban.

Le positivisme des Yankees ne s'égare pas dans ces rêveries solennelles. Pour eux, l'Indien est, à peu de chose près, ce que le nègre est pour nos colons de la Martinique ou du Sénégal. Il est juste de reconnaître cependant, qu'il possède ce que le nègre, dompté depuis longtemps, n'a jamais pu acquérir, une civilisation qui lui est propre, des arts particuliers, avec cette faculté de pouvoir retourner à ses déserts sans perdre ce qu'il a gagné en intelligence dans le frottement de la civilisation.

Il n'y a pas d'exemple qu'une race humaine ait chassé une autre race sans rencontrer sur les lieux récemment conquis un génie local qui finit par influer sur la politique et même sur les mœurs des conquérants. Aux abords des villes, les Indiens se sont américanisés, et les Américains, campés dans les savanes, ont fini par se façonner à la vie indienne. Les squatters des prairies qui étaient d'abord bergers, sont peu à peu devenus brigands, et les Peaux-Rouges, voisins des grandes

villes, après avoir bu l'eau des sources dans le creux de leur main, en sont maintenant à absorber avec frénésie des petits verres sur le comptoir. En échangeant leur barbarie contre notre civilisation, c'est encore eux peut-être qui ont fait la plus mauvaise affaire.

Ajoutons tout de suite, d'ailleurs, que le choix de cet échange ne fut guère laissé à leur seule volonté.

En 1830 Chicago n'était, comme je l'ai dit, qu'un campement militaire dont les postes étaient chargés de tenir en respect les Indiens, et de protéger les négociants américains qui échangeaient avec eux des verroteries et des armes contre des fourrures. Un fort de bois abritait une garnison de deux ou trois cents hommes. Il y avait en tout douze habitations, dont une agence pour le commerce des fourrures, et trois tavernes hantées par les Indiens ivrognes et fainéants qui apportaient des peaux de bètes, et ne quittaient la place qu'après avoir bu le produit de leurs marchés. Seules, quatre familles blanches habitaient là. En 1835, la population de la ville était déjà de 4,000 âmes.

Aujourd'hui elle a atteint 335,000 âmes.

La cause de cette incroyable prospérité est due à sa sil nation exceptionnellement avantageuse. Placée à L'extrémité du lac Michigan, elle a naturellement une large part dans le commerce de tous les lacs; de plus, elle se trouv-e aux confins des grandes savanes américaines, qu'elle relie à La grande civilisation moderne. - prairù i longtemps inappréciéès sonl justement l,-i pari Le de La surface terrestre où La nal ure ;i accumulé La plus grande variété et la plus grande quantité d'objets el «le matières, dont L'homme ait besoin pour soutenir et embellir son existence. C'est La région où l'on peut tracer an sillon profond à travers les sols les plus riches, pendant 10 kilomètres et plus, sans rencontrer une racine, sans se heurter à un caillou, et sous presque

tous Les points «I»' laquelle se trouve un minéral utile à l'homme, argile, houille, pierre, plomb, fer. Outre qu'elle est arrosée par de nombreux cours d'eau, nulle part il n'est plus facile de créer des routes, des chemins de fer et des canaux. Le climat, comme tous Les climats, a ses inconvénients, mais, en somme, il n'en est pas de meilleur.

L& prairie ne présente pas de grandes étendues de surface unie ; elle a des ondulations assez accentuées pour réjouir l'œil. Le spectacle qu'offre une prairie américaine par un ciel clair, dans la saison de l'année où l'herbe est verte, a quelque chose d'enchanteur. L'absence de tout objet à lignes arrêtées, tels que bois, chemins, rochers, collines, murs ou haies, fait que le visiteur s'imagine ne s'être jamais, jusque-là, trouvé véritablement en rase campagne. C'est une sensation délicieuse, quand vous demandez votre chemin pour vous rendre à 15 kilomètres du point où vous êtes, que de vous voir montrer le but dans la distance, et d'avoir à l'atteindre en foulant sur tout le parcours un tapis de verdure élastique qu'aucune route ne vient couper. Le paysage aussi a un aspect si net, si soigné, qu'on a peine à ne pas se croire au milieu d'un parc immense. Une colonisation de plusieurs années ne fait d'ailleurs pas perdre au pays cet aspect de parc ; il semble seulement que le maître du lieu a jeté bas les murailles, et invité ses voisins à venir s'établir ça et là sur le domaine.

Mais je n'étais pas venu à Chicago pour admirer les sites, ni pour chercher des émotions poétiques. A Chicago, le travail est une loi à laquelle se soumettent tous les habitants, pauvres ou riches : je travaillais ardemment, de toutes mes forces, de tout mon cœur, de toute mon àme. Et ce labeur acharné de chaque jour avait chassé de mon esprit toutes les pensées tristes ou gaies

qui l'avaienl si Longtemps troublé, avait banni do mon cerveau Les hallucinations désolantes ou pleines de douceur qui l'avaienl hanté. Je ne songeai plus qu'à une chose : le travail, un travail incessant...

Il y avait six mois déjà que j'étais devenu le principal employé de la maison Adam Bush, Saloon and C°, Slaughter and Pork-packing house (maison d'abattage et d'expédition du porc,) et j'avais véritablement pris goût au métier que l'oncle quaker de miss Eva, M. Adam Bush, m'avait fait prendre. D'ailleurs, il f.iuî dire qu'à Chicago, ce genre d'industrie qui atteint .les proportions colossales, car plus de trois cent mille bœufs et un million cinq cent mille cochons, moutons et veaux y sont chaque année amenés, tués, découpés, salés et expédiés, ce genre d'industrie, dis-je, est exécuté d'une manière exquise.

Avouons-le, les personnes romanesques ne comprendront guère les beautés de ce genre de commerce. Les cochons surtout, que l'on élève en troupes immenses dans Les environs de la ville, avant de les livrer gras ;iu\ négociants, ont toute leur antipathie. Une certaine Anglaise écrivit en termes violents sur ce sujet. « Nous ne pouvions aller nous promener, dit -elle, <;nis être caressés par quelque groin, fraîchement sorti du ruisseau. Lorsque nous avions réuni tout notre courage pour aller dans la campagne chercher un air plus pur, nous trouvions le ruisseau que nous étions obligés de traverser, rougi par le courant qui s'échappait d'une maison où l'on égorgeait les porcs; tandis que notre odorat, loin d'être flatté par « le thym qui aime la verdure des solitudes, » était salué par des parfums que je n'essaierai pas dedécrire. Nos pieds «pli. en quittant la ville, avaient espéré fouler un sol fleuri, trouvaient toutes les peines «lu monde à se débarrasser de queues et de mâchoires! i

.Mais que sont ces incommodités en comparaison des bénéfices «''normes que donnent ces chers animaux !

A quelques kilomètres de Chicago, dans la prairie, verte et fleurie, se trouvent des étables splendides que l'on peut appeler la grande cité bovine et porcine du monde. Quatre millions ont été dépensés à la construction de ce marché à bestiaux. La Compagnie propriétaire possède maintenant un immense terrain dont 138 hectares sont convertis en parcs à bestiaux, Les uns à ciel ouvert, les autres baraqués. On y voit des parcs pour 20,000 tètes de gros bétail, 7o, 000 cochons et 20,000 moutons, ceux des cochons et des moutons garnis d'abris. Cette cité bovine et porcine, comme toutes les autres cités de la prairie, est divisée en rues et en allées qui se coupent à angles droits. Elle a 1600 mètres de long sur 2o de large, et est séparée en trois voies par une légère palissade, qui permet aux troupeaux de circuler, sans se mêler, tout en laissant un chemin libre aux conducteurs. Neuf chemins de fer ont construit des embranchements pour communiquer avec le marché en question, et un canal le met en communication avec un des bras de la rivière de Chicago.

Un train de bestiaux amenés des États des prairies Texas, Missouri, Kansas, Illinois, Jowa, Winconsin, Minnesota arrive-t-il? il s'arrête le long du parc; l'un des côtés de chaque wagon est enlevé, et, par un plan incliné, la cargaison vivante descend dans un enclos propre, planchéié, pourvu, par un bout d'une longue auge qu'un tour de robinet remplit d'eau, et par l'autre, d'un râtelier ou d'une autre auge immédiatement garnie de nourriture.

Tandis que les animaux fatigués et affamés jouissent de ce moment de répit, leur propriétaire ou son agent un cattleman, se rend à la Bourse pour les bestiaux,

édifice spacieux et élégant de pierre jaune, où il cherche acheteur. Un télégraphe apporte d'instant en instant le cours des bestiaux sur les marchés des deux hémisphères, et transmet à ceux-ci la cote du marché de Chicago.

L'achat terminé, les bètes sont poussées, par de larges portes et de larges rues, vers les cours confinant aux Lignes de chemins de fer qui les doivent emmener. Sur leur trajet à ces cours, ils sont pesés, à raison de trente par minute, au moyen d'un simple temps d'arrêt sur une bascule qui occupe la voie.

Ceux qui étaient achetés par la maison Adam Bush, Saloon and C°, arrivaient en wagons, jusque dans les vastes cours de rétablissement, où immédiatement il était procédé à leur métamorphose en viande salée et encaquée, de la manière suivante.

Des cours, un plan incliné va rejoindre le troisième étage de la maison; du matin au soir, une procession de porcs y monte lentement, et, il faut l'avouer, protestant de toute la force de leurs poumons contre le sort fatal qui les attend et qu'ils semblent deviner. Arrivés au terme de leur ascension, les quinze premiers porcs qui se trouvent en tète sont entassés dans une sorte de parc, où ils sont forcés de se tenir sur leurs pieds, faute de place pour se coucher. Il y a deux «le ces parcs; de sorte qu'un parc n'est pas plus toi vide, que l'autre est déjà plein; et le travail marche ainsi sans interruption. Les quinze animaux qui se tiennent ainsi pressés les uns contre les autres, la tète en l'air, en attendant le coup fatal, expriment leurs émotions d'une façon éloquente : c'est le chant du cygne. En effet, un exécuteur, armé d'un marteau à long inanche, et debout sur la barrière, les jambes écartées, assomme, l'une après l'autre, ces créatures plaintives. L'animal ne tombe pas; il ne le peut pas,

tenu qu'il est par ses voisins; seulement son regard devient fi\<>ct il se fcail subitement...

Quand les quinze porcs ne sont pins que des cadavres, une porte s'ouvre, et les corps des \ Ictimes, placés sur un plan incliné, glissent jusqu'à un réservoir plein d'eau chaude, tandis que quinze autres malheureux les remplacent. Les corps inanimés trouvent, au bas de leur descente, le sticher, qui, à l'aide d'un couteau mince et pointu, s'avance vrers L'animal le plus proche de la cuve fumante, lui lève légèrement la patte de devant, et lui porte avec grâce et délicatesse un coup dans la gorge. Il le passe à son acolyte, un des grands artistes de la troupe, le head scalder (l'échaudeur) à qui revient la tâche la plus difficile de toutes.

Échaudez un porc dix secondes de trop ou dans de l'eau de vingt degrés trop chaude, il en sort aussi rouge qu'un homard; que l'eau soit trop froide, ou que l'animal y reste trop peu de temps, le travail du raclage est triplé. Les porcs doivent être trempés dans l'eau chaude à des intervalles de vingt secondes : le head scalder se tient debout, suivant de l'œil l'aiguille d'un chronomètre, et essayant de temps en temps avec son doigt la température de l'eau ou l'adhérence des soies sur la bête. 11 donne un signal : la bête traitée est retournée, à l'aide de machines, sur une grande table déclive, où il est étendu tout fumant. Aussitôt deux hommes arrachent celles de ses soies qui sont de quelque valeur et les mettent dans un baril, tandis que deux autres le raclent d'un côté avec des racloirs. Au bout de quelques secondes, l'animal est retourné et passé à deux autres racleurs, qui, après avoir opéré sur l'autre face, l'envoient glisser jusqu'entre les mains de quatre autres ouvriers chargés de parfaire l'œuvre jusqu'à ce qu'il ne reste plus un poil sur le corps lisse et tremblant de la bête. Puis elle passe aux mains des gam-

blemên, qui lui fixent an bâton outre les jambes de

derrière pour les tenir écartées, et qui, à l'aide d'une machine, le pendenl la tète en bas.

En cet état, l'animal est livré au grand artiste, au premier rôle par excellence, au gutter (l'homme aux boyaux), personnage important, précieux, indispensable, et qui ue peut être remplacé par aucun, car, si l'on peul devenir sticker, gamblemen,et,ii la rigueur, à force de travail head scalder il faut naître gutter.

« C'est on vain, qu'un téméraire auteur...

« S'il n'a senti du ciel l'influence secrète

a Si son astre en naissant ne Ta créé... gutter!...

< el artiste, avec une rapidité véritablement admirable, et une sûreté de main, une précision que lui envieraient bien des chirurgiens, pratique une incision dans toute la longueur de la bête, pendue comme nous l'avons dit ci-dessus, puis deux ou trois sections à l'intérieur, et l'appareil respiratoire et digestif tout entier esl posé lu niant sur une table, sous la main d'hommes qui, en vingt secondes, en retirent toute la graisse.

La longue salle dans laquelle se font toutes ces opérations présente, il faut le dire, une scène horrible de massacre et de sang, d'eau bouillante et de chairs fiasques, nues, frissonnantes, d'hommes en vêtements de toile cirée tout luisants d'humidité et de graisse. Mais le reste de l'établissement est parfaitement propre, je dirai même, agréable à l'œil. Au moment ou l<i corps de l'animal est vidé, un jeune garçon l'inonde sous le jel d'un tuyau de pompe, un autre le fait glisser sur la tringle de fer à laquelle il esl pendu par une poulie et il le range à sa place dans l,i salle à refroidir où il reste accroché toute la nuit.

Cette salle â refroidir offre un curieux spectacle. Bile renferme deux régiments de porcs pendus, dispo-

•21-2 \mVAGE AU PAYS DU PETROLE.

ses en longues files régulières : l'un est le résultat des opérations du jour; l'autre des opérations de la veille. Le dépeçage de ces énormes carcasses s'accomplit avec la même facilité et la même rapidité merveilleuse. L'opération prend un tiers de minute.

Deux hommes jettent le porc sur un chariot et le roulent jusqu'à la balance, où le poids est instantanément constaté et enregistré. Tout près est la table à découper, sur laquelle il est aussitôt étendu. Deux coups simultanés de couperet lui séparent la tète et le train de derrière du tronc, et la subdivision de ces morceaux s'opère en trois ou quatre coups bien assénés du même instrument. Près de la table s'ouvrent les orifices d'autant de gros tuyaux de bois qu'il y a d'espèces de morceaux dans le porc: ces tuyaux conduisent aux diverses salles d'en bas, où les diverses parties de l'animal doivent être traitées. Les jambons glissent par leur tuyau, bien graissé, au département de la fumerie ; les morceaux à saler descendent à la cave ; les feuilles de lard se rendent au contrôle ; les rognures de jambon disparaissent silencieusement pour se retrouver à la salle de la charcuterie ; la langue, les pieds et chaque atome de viande vont aboutir à leur destination (1).

C'est ainsi qu'en trente secondes un porc de 270 kilogrammes est coupé en morceaux et distribué dans toutes les cours de l'établissement.

Il y a loin de ce tableau réel à la fantaisie d'un joyeux journaliste parisien, qui, malgré l'extrême rapidité de ce travail, supposait, comme le croient d'ailleurs un grand nombre de Français, qu'il est encore plus rapide, grâce à l'emploi de machines spéciales à vapeur.

Le journaliste mettait même en scène une famille

(1) 0. Sachot. Le Grand-Ouest américain.

assistant à ce désossement d'un porc livré vivant à la consommation. Jaloux d'étudier de près ce curieux mécanisme, le père de famille se penchait imprudemment sur l'engrenage. Il était happé, entraîné, désarticulé, et, après avoir subi toutes les modifications ordinairement réservées aux sangliers apprivoisés, il ressortait à l'état de galantine aux yeux de sa femme, qui s'arrachait les cheveux de désespoir, et de ses enfants, stupéfaits en songeant qu'ils devaient le jour à un morceau de galantine.

Afin de dramatiser plus complètement l'aventure, il avait supposé que le plus jeune fils de cette victime du progrès, sans se rendre compte de l'affreux tableau qui venait de se dérouler à ses regards, et, sentant la faim le talonner, était allé subreptivement couper, à l'aide de son couteau, une tranche de cette charcuterie inattendue. Il n'avait fallu rien moins que l'énergie de la malheureuse veuve pour mettre fin au spectacle odieux d'un lils étalant son père sur du pain.

Aon! on n'est pas encore parvenu à accomplir à la vapeur ces opérations multiples; mais la division du travail les a rendues d'une rapidité extrême et surtout h ura enlevé presque tout ce qu'elles ont de répugnant.

L'Anglaise romanesque dont je parlais tout à l'heure rapporte avec indignation qu'un jour elle aperçoit exécuter, dans un champ contigu au jardin de la maison qu'elle habitait, des travaux ,qui l'inquiétèrent d'abord. Elle s'informe quel est le bâtiment qu'on avait l'intention de construire.

— C'est un abattoir pour les cochons, lui répondit-on.

Comme il y avait plusieurs familles distinguées dans le voisinage, elle demanda si elles ne s'y opposeraient pour cause d'incommodité.

— Pour cause de quoi? reprit un ouvrier.

— D'incommodité, répéta-irelle, et elle expliqua qu'elle voulait dire.

— Non, non, madame; ce serait bon dans un paya de tyrannie comme L'Angleterre, où l'on pense plus au nez d'un riche qu'à L'estomac d'un pauvre; mais Les cochons sont ici d'un hou produit, ei nous sommes trop libres pour des lois de cette espèce.

Je le dis avec un certain orgueil, auprès de la maison Adam Bush, Saloon and C°, le nez de cette Anglaise n'aurait point eu à souffrir de mauvaises odeurs, ni ses oreilles de cris discordants. Tout s'y passait admirablement, sans tapage et sans autres désagréments.

D'ailleurs, je le répète, j'avais pris goût au travail. C'était moi, qui, en qualité d'ingénieur, étais chargé des soins à donner aux appareils de l'usine et aux voies ferrées qui, d'un bout à l'antre des immenses bâtiments, conduisaient les marchandises vivantes ou emballées ; moi qui devais m'occuper de l'installation des bel leur départ du parc de la prairie, après leur achat, et surtout de leur expédition dans les divers ports de L'Atlantique ou du Pacifique; car, outre nos porcs, nous envoyions aussi d'importantes cargaisons de viandes fraîches en Europe, et principalement en Angleterre, et nous avions à New-York une maison spéciale d'exportation de viandes fraîches.

Dans notre établissement de New-York, l'abatta d'énormes troupeaux de bœufs avait lieu, non avec une masse de fer, opération dangereuse, cruelle, qui est cause que les tendons et les muscles de la bèt déchirent et que la viande perd en qualité et se conserve mal : nous ne poignardions pas non plus le bœuf derrière la nuque, comme on le fait à l'abattoir de la Villette ; nous ne les saignions pas comme la viande destinée en France à la consommation israélite; mais on les tuait au moyen de la dynamique, à l'aide d'un

procédé très-ingénieux. La mort était instantanée. La viande abattue es1 alorsabandonnéeà elle-même pendant trois ou quatre heures pour qu'elle prenne la température ambiante. Eli esl alors divisée en morceaux, soigneusement enveloppée dans de fortes toiles, et descendue, en attendant l'embarquement, dans des mag sins où la température est maintenue continuellement à \ degrés au-dessus de zéro du thermomètre centigrade. Lorsque le paquebot est prêt à partir, on y transporte rapidement la viande et on la place dans des chambres refroidi»-, spécialement disposées pour cet usage.

L'étage inférieur du paquebot., au-dessus du fond de cale. est. en conséquence, réservé pour l'emmagasinage de la viande. Cet étage est formé par deux rangs de chambres indépendantes, séparées par un corridor. Chacune des chambres est enveloppée en tous sens d'un matelas de matières non conductrices de la chaleur: Les portes sont capitonnées de même et disposées de manière à intercepter complètement l'entrée et la sortie de l'air. Les viandes sont suspendues isolément dans Les chambres en rang s filières, [et, dans les intervalles, elles sont maintenues par des traverses et des cales, de manière que les mouvements du navire ne } dissent occasionner aucun contact ou aucun choc entre elles. Dans le corridor intermédiaire est pL une machin.' aspirante et soufflante, qui puise de l'air froid dans un magasin hermétiquement fermé, contenant une provision de glace et qui refoule cet air glacé dan- Les chambres à viande. Cet air y arrive par la partie supérieure et sort par le plan inférieur, pour retourner à la glacier \ que le même air

circule continuellement dans les div< »mparti-

sments, en passant à chaque tour dans la chambre à glace, où il se refroidit avant de rentrer dans les coin-

partimenlsâ viande. La capacité de cette glacière estd'un quart à un cinquième de celle des chambres à refroidir.

Des thermomètres, placés en divers points de ces chambres et disposés de manière que leur tige graduée sorte à L'extérieur, sont constamment surveillés, et on règle la marche du ventilateur de manière que la température intérieure ne descende jamais au-dessous de 2 degrés 8 dixièmes centigrades, et ne s'élève jamais au-dessus de 4° 4. La viande n'est donc pas en contact avec la glace; elle n'est pas gelée et elle est plongée dans un air froid dont la tension de vapeur est constamment ramenée à zéro, c'est-à-dire que cet air est sec par rapport à la viande, qui a ainsi une tendance à se dessécher un peu.

Telles sont les conditions à remplir pour que la viande se conserve bien et arrive en Europe dans un état et un aspect complètement satisfaisants. Dès qu'un bateau chargé de nos viandes quittait l'Amérique, nous prévenions nos correspondants d'Europe, et, pendant que le navire traversait l'Océan, le placement se faisait par nos agents. Au début de l'exploitation, me dit M. Adam Bush, la nécessité de débiter à l'arrivée une grande quantité de viande fraîche obligeait à la céder à un prix trop bas pour être rémunérateur. Aujourd'hui on a construit à Liverpool, entre autres pays, des magasins frais où la température est maintenue au degré convenable par des machines frigorifiques, surtout par celles d'un de vos confrères l<-s plus célèbres, M. P. Giffard. La capacité d'un de ces magasins esl *!<• près de 6,000 mètres cubes; elle correspond à L'approvisionnement d'une grande ville [tendant plusieurs jours. On expédie de là la viande jusqu'à Londres, par des wagons spéciaux, rafraîchis par des procédés analogues à ceux qu'on emploie à bord des bateaux.

Je ne saurais trop répéter combien je m'intéressais à

VOYAGE AU PAYS DU l'ÉTROLE. 217

ces expéditions, avec quel zèle je m'acquittais des devoirs qui m'incombaient, avec quel soin je surveillais toutes les opérations, l'embarquement et l'installation de nos produits. Dirais-je queje voyais là un immense progrès philanthropique, que j'étais fier de contribuer à voir la consommation de viande s'accroître forcémenl ainsi, et l'introduction dans tous les ménages de la i poule au pot ». non cette fois d'une manière platonique, comme le désirait ce farceur de Henri IV, mais réellement, par l'abaissement forcé de son prix? Dirais-je que j'éprouvais un véritable bonheur à céder à ce l'ail nouveau, L'alimentation du vieux monde par (h>± contrées lointaines, parce que j'en tirais des conséquences philosophiques, sociales et politiques immenses; et que, prévoyant les progrès de cette source encore jeune de richesses, à mesure que les distances iront de plus en plus disparaissant, par l'emploi de plus en plus perfectionné de la vapeur, et à mesure que la science fera de son côté de nouvelles découvertes, je voulais compter parmi les bienfaiteurs anonymes de l'humanité en général, et de la France en particulier.

Que l'on ne crie pas au paradoxe! L'effet du bienêtre matériel, qui augmente de plus en plus, surtout parmi les classes travailleuses, a en politique un contre-coup des plus heureux. Si, depuis 1871, la France jouit, à l'intérieur, d'une tranquillité qui étonne tout le monde: si l'ouvrier est moins facile à entraîner que par le passé; s'il cède moins àdes suggestions perfides, c'est un peu parce que <;i position sociale s'est améliorée étonnamment. C'est parce qu'il est maintenant tout à l'ail, sur du lendemain, parce (pie le pays est désormais à l'abri desdisettes, des lamines, et que même la cherté inattendue des subsistances n'est plusâ redouter, par suite précisémenl de la concurrence universelle qui partout s'établit, que l'homme des classes

inférieures, Le paria ignorant de jadis, peul assurer son bien-être intellectuel et moral, peut s'élever par l'intelligence el par le cœur.

Pensais-je vraiment à toul cela, en pesant nos bœufs, nos moutons et nos porcs, en les embarquant, en les ouatant de glace, en les dorlotant? Pensais-je vraiment cela, en inventant des appareils pour transporter nos bêtes d'un bout à l'autre de l'usine plus rapidement, pour diminuer par l'emploi d'une machine, à la place d'un homme, la main-d'œuvre de nos produits ?

Je veux parler franchement : ces idées me venaient seulement lorsque, pris de désespoir et de dégoût, je maudissais la vie, et que je m'efforçais de poétiser, d'ennoblir à mes yeux la tâche que j'accomplissais, el pour laquelle, en vérité, je n'avais point été créé.

M. Adam Bush et son associé, M. Saloon, étaient l'un et l'autre des quakers pleins de bienveillance à mon égard, et leurs femmes me tutoyaient aussi fraternellement que si moi-même j'eusse été de la « Société des amis. » Avec la passion de prosélytisme qui caractérise généralement les dames américaines arrivées à un certain âge, elles voulaient me convertir et me faire embrasser le quakerisme orthodoxe, car il y a des subdivisions de cette secte, celle des Nicolites, ou nouveaux quakers et celle des Kicksites. Elles ne négligeaient rien pour m'amener à leur opinion, et, chaque dimanche, elles déployaient une incroyable diplomatie pour m'entraîner à l'église de leur société.

Le repos dominical est observé aussi scrupuleusement à Chicago qu'à Boston et à Philadelphie, les deux villes les plus dévotes de l'Union. On sait comment se passe en réalité ce jour consacré au Seigneur. Pas nn mouvement dans les rues. De loin en loin, seulement, quelque étranger intrépide, quelque citadin forcé de sortir, et qui rase les murailles, comme une

VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE» c2l(.l

ombre plaintive. On dirait d'une ville dévastée par la peste, ou plongée, par quelque sortilège, dans le sommeil des Sep1 donnants. A l'intérieur dos maisons. même silence et même immobilité. Le piano est fermé, la musique interdite. Il est bon, il est louable, d'aller an temple s'associer au chaut des psaumes; mais, l'oftice fini, personne n'oserait, sans causer un grandscandale, entonner chez lui une hymne religieuse. Étrange despotisme du peuple qui se proclame le peuple le pins libre du monde! Étrange déviation des enseignements de la Bible, où il prétend puiser sa règle de conduite ! La Bible nous montre à tout instant les Israélites, les prophètes, les rois élevant leurs voix vers Dieu, soit pour chanter ses bienfaits, soit pour implorer sa miséricorde. Elle ne dit pas qu'à tel moment seulement on célébrera sa grandeur et que le reste du temps il sera défendu de toucher à la cymbale et au psaltérion. Les protestants ont jugé plus sage d'ouvrir leurs temples une fois dans la semaine, et d'employer les autres jours à leurs affaires.

Vous croyez peut-être qu'en se condamnant à ce mutisme général, à cette inaction, à cette pénitence du dimanche, les Américains ont voulu, comme les tètes rondos du xvir siècle, comme les puritains de Crom- \\e||. se livrer sans trouble à leurs méditai ions, s'absorber dans l'étude des livres saints; détrompez-vous. Il est des familles, en effet, comme celle de MM. Adam linsh, Salonn and C°, qui suivent cette pratique, qui font de pieuses lectures, accompagnées d'austères commentaires. Mais celui-là se tromperail grandemenl qui ne verrait dans la loi du dimanche que l'impérieuse expression d'un Sentiment religieux. C'est un calcul matériel qui l'a dictée. Plusieurs Américains me Tout eux-mêmes avoué :

— Nous sommes, me disaient-ils si occupés peu-

-'-il VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE.

danl six jours, qu'il en faut un pour nous reposer, el nous ne nous reposerions pas. convenablement, si en fermanl notre comptoir, notre atelier, nous voyions fonctionner celui de notre voisin. Pourne pas être inquiétés par L'aspect d'une concurrence en action, nous obligeons chacun à suspendre pendant vingt-quatre heures ses travaux. Qu'il soit juif ou mahométan, déiste ou athée, n'importe. La question n'est pas là. Elle repose essentiellemeni sur Le désir que nous avons de ne pas travailler pendant un jour, avec la consolante pensée qu'aucun de nos rivaux en industrie ne travaille < I ne nous enlèvera par là une partie des bénélices que nous aurions pu faire. »

Pour moi, très-volontiers, le dimanche, je suivais au temple les bonnes dames qui voulaient me quakeriser, ou bien j'allais dans quelque autre église « chercher la voie qui devait me conduire au Seigneur, » selon l'hypocrite formule dont je me servais pour expliquer ma conduite à ces dames, désolées de me voir entrer dans le temple d'une autre communion ; car les quakers, comme les adeptes de toutes les religions d'ailleurs, sont persuadés que le commencement de la sagesse est la haine des dévots des autres sectes que la leur.

Chicago est admirablement organisé pour satisfaire aux aspirations religieuses : la ville compte plus de cent cinquante églises, dont neuf églises baptistes, six congréganistcs, onze épiscopaliennes, dix luthériennes, dix-huit méthodistes, seize presbytériennes, deux hollandaises réformées, trois quakériennes, quinze catholiques, deux swedenborgiennes, deux unitariennes, deux universalistes, quatre synagogues, et le reste pour les divisions et subdivisions des sectes ci-dessus.

Les édifices religieux sont, en quelque sorte, le centre de la vie sociale de la population. Les superbes

VOYAGE M PAYS Dl PETROLE. 221

églises de Wasbash Avenue ne sont pas seulement faites pour recevoir, Le dimanche, on certain nombre de fidèles de La même croyance; ce sont plutôt des cercles religieux; quelques-unes même sont pourvues de cuisines et de mobiliers de restaurant, avec une série nombreuse de salons où, de temps en temps, les dames donnent des soirées à la congrégation; il y en a où se dresse un théâtre sur lequel on joue des tragédies bibliques, comme Esther ou Athalie, ou des vaudevilles pieux et des opérettes dévotes. J'ai assisté à une représentation de la Mère Angot, modifiée quelque peu, expurgée, et présentant une haute leçon de morale religieuse.

Chez les quakers, on ne cherche pas ainsi les moyens de conversion ou d'édification. Le bâtiment où nous allions était une immense salle, sans le moindre ornement artistique, et les hommes et les femmes étaient séparés par une balustrade, divisant le local en deuxparties égales. La réunion était toujours très-nombreuse des deux côtés. Tandis que les deux sexes entraient par leurs différentes portes, je remarquais qu'il ne manquait pas de jolis minois sous les bonnets à la prude des quakeresses. Les hommes s'asseyaient, couverts de leurs chapeaux à larges bords ; et, petits bonnets et grands chapeaux se rangeaient en longues files. La tranquillité était Longtemps si profonde que je pouvais à peine me persuader que ces êtres-là étaient vivants. Enfin un homme se levait, ôtaitson immense castor, et, après un autre intervalle de silence solennel, il poussait un profond soupir, et prononçait, comme par suite d'un grand effort, quelque citation de l'Évangile, présentant souvent le sens Le plus baroque, comme : « Prends garde à ton pied! » (Ecclésiaste, IV, 17), ou: c Mange le miel parce qu'il est bon! » (Proverbe, XXIV, 13), ou :« N'allume pas le charbon. » (Ecclésiastique, VIII, 13.) L'orateur

gardai! ensuite le silence pendant plusieurs minutes, puis, toui tremblant, continuait à prononcer quelques

mots à la ibis, mais à un long intervalle les uns des autres; alors, il se rasseyait, el lesilence recommençail jusqu'à ce qu'un autre quaker éprouvât, sous l'influence du Saint-Esprit, le besoin de dire quelque chose. Cela durait ainsi une heure ou deux : enfin, à un signal, toute la congrégation se levail el se retirait en silence

C'est, il faut l'avouer, un drôle de culte, si l'on peut l'appeler culte, puisque toute prière est défendue. Cependant il me parut que sa tranquillité décente était infiniment préférable à ce que je voyais dans les chapelles des presbytériens et des méthodistes. Puis ce silence me convenait fort, parce qu'il me permettait de m'entretenir avec moi-même.

Il y avait un an déjà que j'avais fui la France, il y avait six mois queje n'avaisentenduparlerdemissÉr a : et, si mon corps jouissait de tout le bien-être désirable, mon cœur et mon esprit ne se trouvaient point satisfaits de la vie végétative que je menais. J'en étais peu à peu arrivé presque à regretter les émotions violentes de mes journées affreuses avec M. Crooksmann; j'en étais arrivé à regretter les douleurs charmantes de la présence de miss Éva; et aussi j'en étais arrivé à regretter d'avoir quitté la France, de ne pas avoir eu la force de vaincre de sinistres et folles pensées, de ne pas avoir eu le courage de lutter contre une réprobation imméritée, d'avoir été assez lâche pour préférer une fuite, qui aboutissait à un état de calme pire que la mort, à une lutte dans laquelle m'auraient soutenu et ma conscience et l'amour.

Jamais MM. Adam Bush, Saloon and C° ne m'avaient dit un mot de miss Éva. Les épouses de ces messieurs, lorsque je leur en avais parlé, à plusieurs reprises,

avaient roulé des yeux épouvantés, et m'avaient jeté à la figure des citations terribles de la Bible, d'où j'avais conclu que la jeune fille avait refusé d'entrer dans la Société des am in. Je connaissais la vivacité de ses sentiments religieux : je supposai qu'elle appartenait à une des sectes les plus hostiles au quakérisme, et j'avais compris que je ne devais pas insister dans mes demandes de renseignements sur la jeune fille, sous peine de m'aliéner les quakeresses et de m'en faire de cruelles ennemies. M. Adam Bush m'avait dit un jour, en parlant de sa nièce :

« Elle a des yeux et elle ne voit pas ; elle a des mains et elle ne palpe pas, comme dit la Sainte Écriture (Psaume CXIII, v. 13, 14, 15) ; c'est pourquoi, selon le précepte du Livre, je répète : Heureux l'homme qui ne s'est point laissé aller dans le chemin des impies (Psaume I, v. 1). »

Cela voulait dire :

« Ma nièce n'a point voulu m'écou ter et suivre mes conseils : c'est pourquoi elle ne touchera pas des compagnies d'assurances ce qu'elle aurait pu toucher en obéissant à mes avis ; ensuite elle m'a fâché en dédaignant mes exhortations pieuses, en restant rebelle à mes exhortations, elle n'a pas voulu être quakeresse. Je l'ai abandonnée à Satan ! »

Cela voulait dire encore :

« Ne me parlez plus d'elle! »

C'est pourquoi, me taisant, je pensais continuellement à elle. Au bout de six mois, et le premier feu de mon apprentissage commercial étant passé, y y pensaismême trop souvent. C'était elle dont l'image, presque toujours animail mes Longues heures silencieuses dans les assemblées dominicales des quakers ; elle à qui je songeais au milieu des plus dégoûtantes besognes ; elle que je vo} ais comme une espérance dans mon avenir, comme

un phare dans la nui) noire. Elle m'avait dit, lorsque je partais d'Oil-Oih :

— Dieu n'abandonne jamais les siens!... pins tard !.. L'avenir!...

C'était une promesse, on quoique sorte, do u<* \>a< m'oublier... J'attendais...

Chez les Mormons.

Les grains d'Amérique. — Les Buffalos. — Incendie des prairies. Une dépêche inattendue. — Les Mormons: Brigham Young, Salt-Lake-City. — Les mariages et les ménages mormons. — Un vol au déraillement. — Mort de miss Eva. — Enterrement des victimes et ses suites. — Je me trouve encore sans position sociale, el je refuse d'en accepter une nouvelle. — J'erre à travers l'Amérique. — Le Niagara.

Un jour, pour le compte de la maison Adam Bush, Saloon and C°, j'allai jusqu'au fond de la prairie faire des achats de grains...

Nous ne vendions pas positivement du grain, mais, par le fait, c'était du grain que nous livrions indirectement à l'Europe. En effet, comme le remarquait naguère un spirituel conférencier à Chicago, M. S. B. Rugles, « l'économie dans les frais de transport étant l'affaire spéciale de Chicago, et le grain étant le grand produit du Nord-Ouest, c'est dans le transport de ce grain qu'il a fallu effectuer les économies. On a bien pu trouver le moyen d'emballer 15 ou 20 boisseaux de maïs dans un seul baril, on expédie aussi le grain en forme de farine, et dix moulins, produisant mille barils de farine par jour, ont été construits pour cela ; mais le meilleur moyen de le condenser et de le réduire de volume, consiste dans l'opération de le convertir en une masse animale plus transportable. Le cochon mange le grain, l'Europe mange le cochon. Le grain s'incarne de la sorte. Qu'est-ce, en effet, qu'un cochon?

-2->i; voyage au pays du PÉTROLE.

Quinze ou vingi boisseaux de grains sur quatre jambes! Voyez ce que forment de pain les 135 millions de kilogrammes de cochons américains, exportés annuellement en Europe, équivalant à un million cinq cent mille porcs traversant l'Océan à la nage. »

Ce n'est pas que l'on n'expédie aussi de Chicago d'incroyables quantités de blé: 30 à 40 millions d'hectolitres par an. Il existe dans cette ville des maisons qui livrent le blé et l'expédient en nature. De l'autre côté de la rue, où était située la maison Adam Bush, Saloon andC0, s'élevait la maison Biscoof, Biscakp and C°, qui se livrait surtout à l'exportation des céréales. Quelque désintéressé que l'on veuille être des choses matérielles de ce monde, on est forcé de s'extasier en considérant les opérations de cette maison, une des principales, il est vrai, mais non une des seules de Chicago.

Le chemin de fer Central- Illinois, qui, avec ses 1,200 kilomètres de parcours, traverse l'État d'un bout à l'autre, a mis en culture plus d'un million d'hectares des meilleures terres qui soient au monde; la grande route de Saint-Louis, qui donne accès à une autre ligne de l' Illinois et attire le commerce de la rivière du Missouri à Alton et celui du bas Mississipi à Saint- Louis ; d'autres routes étendant leurs longs bras dans les plaines fertiles de l'Io\va,du Wiscousin, du Minnesota, du Missouri, et poussant jusqu'à la région du Lac Supérieur; enfin les chemins de fer allant dans la direction du Pacifique, tout cela amène dans les gares immenses de Chicago d'incroyables quantités de blé, toujours et immédiatement achetées par les spéculateurs millionnaires de la ville. Plus de 80 millions de bushels ou boisseaux (3o litres 21) arrivaient ainsi. La maison Biscooff, Biscakp and C° en prenait une grande partie.

La facilité, le calme, la rapidité avec lesquels cette

inconcevable quantité de grain est « maniée, • comme on dit là-bas, bien que les mains n'y touchent jamais, est uni' des merveilles de Chicago. Qu'il arrive par canaux, chemins de fer ou navires, le grain vient en grenier, c'est-â-dire sans sacs ni barils d'aucune espèce, mais à même le wagon ou l'embarcation. Le convoi ou le navire s'arrête auprès d'un de ces élévateurs •'normes par lesquels le grain est pompé ou, plus exactement, dragué dans des huches gigantesques et reversé dans d'autres wagons ou dans d'autres navires en station de l'autre côté du bâtiment, la double opération ^accomplissant en quelques minutes au moyen de la \ apeur.

Le plus grand soin préside à l'honnêteté de la transaction. Le grain est examiné, et la marque de l'inspecteur en lixe la qualité d'une manière absolue. Le propriétaire peut faire déposer son grain dans la parlie du bâtiment assignée à sa qualité, et où il se mêle à une montagne de grains de qualité identique. Le négociait! ne revoit jamais sa marchandise; il emporte le reçu de l'employé de l'élévateur, reçu qui la représente d'une manière aussi positive qu'un chèque certifié.

Le magasin Hiscooff, Biscakp and C° se prolonge depuis le dock jusqu'au chemin de fer, sur une étendue de près de cent mètres. Sa façade sur la rivière de Chicago a vingt-cinq mètres, celle sur le chemin de fer quarante-sept; la hauteur des murs est de vingt mètres, et il y a. en outre, deux coupoles hautes de cinquante mètres chacune, où sont établis les appareils a peser, ('eut trois huches, d'une contenance de cinq cent mille bushels, c'est-à-dire de plus de dix-huit cents hectolitres chacune, occupent le premier étage et sont tout.-s accouplées *t chevillées avec force, de manière à supporter sans inconvénient^ la pression qui

s'exerce sur les côtés. Cinq huches flottantes contiennent chacune 12,000 busheh f(4,225 hectolitres) el le rez-de-chaussée esi assez vaste pour permettre de manœuvrer et d'emmagasiner B0,000 barils ou environ 75,000 hcctolit res. Aux étages supérieurs se trouve tout ce qu'il faut pour sécher le grain et le recevoir lorsqu'on le met dans les sacs. La capaeilé de ce grenier est telle qu'il peut, au minimum, recevoir deux cent mille hectolitres de grains, pris au rez-de-chaussée par quatre grues capables de charger 4,000 hectolitres par heure. Du côté de la rivière, une autre grue vient prendre le grain dans les bateaux du canal et l'enlève à raison de 3,000 bushels par heure, tandis que, sur un autre point, un peut en charger 8,000 sur les navires. Une machine à vapeur à basse pression, de 100 chevaux de force, gouverne et règle tous ces mouvements. Enfin, tout l'établissement est aussi solidement bâti que le permettent les seuls matériaux qui entrent dans sa construction : le bois, le fer et la brique. Le tout est recouvert d'un toit de tôle à l'épreuve du feu.

On peut juger, par les proportions de cet établissement, de ce qu'est le commerce des grains à Chicago. Mais, je le répète, la maison Adam Bush, Saloon and C° ne livrait à ses clients que le grain animalisé.

J'étais donc allé — je reprends — faire des achats dans la prairie, c'est-à-dire que je devais, prenant le chemin de fer du Grand Pacifique, remonter jusqu'à Omaha, jusqu'à Ogden même, et plus loin, s'il le fallait, jusqu'au Lac salé, pour enlever aux cultivateurs et aux éleveurs tout ce que je pourrais trouver de convenable à notre commerce. C'était la première fois que mes patrons avaient assez confiance en mon intelligence commerciale pour me confier une pareille mission. D'ailleurs, eux-mêmes allant d'autres côtés pour

les mêmes motifs, il fallait qu'une personne de confiance explorât la route la plus abondamment fournie en marchandises, celle où les prix étaient fixés par un cours officiel, et où les opérations étaient le plus faciles.

Ce voyage, en m'enlevant à mon labeur quotidien, à ivt abrutissement lent qui me gagnait, abrutissement douloureux, avail été accueilli par moi avec une joie extrême. J'étais monté en wagon le cœur léger, la lèvre souriante.

Ce qu'on éprouve d'abord en traversant ces plaines interminables désignées sous le nom de la prairie, c'esl un sentiment de profonde tristesse. Des prés verts, tantôt unis comme un tapis, tantôt ondulants comme la nier, et sans limites comme elle, se développent pendant des lieues, arrosés par de minces filets d'eau qui s'entrecroisent, et habités par les bisons et les antilopes. C'est vert, encore vert, toujours vert, d'un vert grisonnant sous le soleil de l'été passé. Une merde fourrage sec! De temps à autre, une antilope effarée détale entre les saules sous les sifflements de la locomotive: mais pas un sentier, pas une hutte, n'indique que L'homme ait jamais passé par là. Le ciel est d'une limpidité extrême, et la brise balaye presque constamment la plaine, même pendant les plus fortes chaleurs. On comprend que le voisinage de ces immensités, où les Américains n'uni encore bâti que de maigres cahutes, ait rendu les Indiens silencieux et contemplatifs.

Aussi, malgré la gaieté qui régnait dans le train peuplé déjeunes et jolies femmes allant, accompagnées de leurs maris, à San-Francisco, ou dans toutes les villes «le L'Ouest : malgré le piano, je restais rêveur sur la passerelle qui relie les wagons entre eux.

Tout à coup un heurt violent faillit me précipiter sur la voie. Notre locomoii\e. garnie à l'avantd'une

530 VOYAGE AU PAYS Dl PÉTROLE.

espèce de herse en fer appelée chasse-bœufs, ei qu< remplace en hiver un coupe-neige, charrue gigantesque qui rejette la neige sur les deux côtés du chemin ei ouvre une trouée, notre locomotive. dis*je, venait do couper en deux un énorme buffalo (bœuf sauvage) qui selail précipité sur die. Quelquefois, l'hiver surtout, les trains sont ainsi attaqués par des trou peaux decinq à six cents bètes féroces qui les chargent et qui quelquefois les font dérailler. La vue de cet te masse énorme glissant dans la fumée a le don de les exaspérer, et ils reviennent à la charge, jusqu'à encombrer la voie de centaines de leurs cadavres. Heureusement nous étions encore à peine à la fin de l'été, le buffalo était sans doute un chevalier errant, isolé, et se liant seulement à son courage et aux armes dont sa tête était ornée. Il fut vaincu, et le train vainqueur poursuivit glorieusement sa route.

Mais un plus terrible accident m'attendait.

La chaleur était beaucoup plus forte qu'elle ne l'est habituellement à ce moment de l'année : vers trois heures de l'après-midi, l'air semblait sans mouvement, et malgré la rapidité de notre course nous avions peine à respirer; un nuage blanc et léger comme la neige apparaissait seul au fond de l'horizon ; il avance et ses proportions grandissent à chaque minute,

Les nuées s'amassent ; la poussière s'élève et court en colonnes épaisses suspendues entre le ciel et la terre. Les nuages s'abaissent de plus en plus sur la plaine, et l'enveloppent comme d'un manteau dont les tourbillons soulèvent à chaque instant les plis, et que les éclairs déchirent et découpent ça et là ; des bouffées d'un air embrasé traversent l'espace ; puis soudain la tempête arrive furieuse et balaye la prairie avec une violence irrésistible. La lumière est obscurcie par des masses de sable qu'a soulevées l'ouragan. Des ténèbres épaisses

VOYAOE AU PAYS DU PETROLE. SfâJ

couvrent La fcerre. Le tonnerre mêle ses éclats terribles aux mugissements de la tempête...

Le train s'arrête au milieu de la plaine immense... Les voyageurs eflrayés circulent le long du train. Quoique Américains ils sont pâles; quelques-uns cependant protestent contre l'arrêt du convoi, menacent de réclamation à. adresser à la Compagnie et haussent les épaules quand on parle de déraillement possible, de prudence...

Mais tout à coup un cri horrible retentit d'un bouta l'autre du convoi. La locomotive a jeté un coup de sifflet strident... Le train repart avec une rapidité vertigineuse qui s'accroît encore de plus en plus à chaque minute... La prairie est en feu!...

Le spectacle est horrible... les herbes sèches, les arbres s'enflamment successivement comme les pièces d'un immense artifice. On en retrouve les soleils tournoyants, les l'usées jaillissantes, les globes de toutes couleurs, les gerbes épanouies, les éruptions volcaniques. 1 1 -s ] >é I i 1 1 ( 'înents et les craquements formidables, les torrents de flammes, d'étincelles et de fumée... Anus allions entre deux murailles de feu.

Et, au milieu de la fumée, nous voyions, à travers les vitres des oarë, une course furibonde de buffalos, des antilopes, des castors, des chiens sauvages, fuyant le feu...

Notre course était insensée... La vitesse annihilait la pesanteur : nous ne glissions plus sur les rails, nous volions à travers l'espace, emportés par une bête furieuse, par la locomotive à toute vapeur... si elle eût l'aii explosion, nous périssions certainement tous...

— Prions, mes frères, répétèrent un grand nombre de \ oix...

La plupart des voyageurs, hommes ou femmes, étaient

à <!«'I10UX...

Le train dépassa la station de plusieurs kilomètres, après avoir franchi, sur un pont de fils de 1er, une rivière fort large... Nous étions sauvés!... Le train revint alors sur ses pas: nous étions à Ogden, à l'extrémité de la prairie, hors de tout danger.

MM. Adam Bush, Saloon and C° m'avaient rappelé que la première visite d'un voyageur en Amérique, arrivant dans une ville, est d'aller à la poste et au télégraphe, afin de s'assurer qu'aucune lettre ou aucune dépèche ne l'y attend. Ils m'avaient si souvent fait cette recommandation, et en termes tellement pressants, que, malgré la fatigue que m'avaient donnée les émotions terribles de la route, je n'eus garde d'oublier d'aller d'abord à la baraque en planches qui, à Ogden, renferme l'administration des postes et télégraphes.

Je fis bien : une dépêche, très-laconique, mais excessivement claire et pressante m'y attendait.

« M. Henri,... ingénieur, de passage à Ogden.

« Aussitôt dépêche reçue, partir immédiatement à « Salt-Lake-City (Utah), demander David Cahasting, « négociant, qui vous attend avec renseignements. »

La dépêche n'était point signée; mais je ne doutai pas un instant qu'elle m'eût été adressée par mes patrons, qui seuls pouvaient savoir que je marrêterais à Ogden. J'avais appris en Amérique que le temps est de l'argent et qu'il ne faut jamais remettre au lendemain ce que l'on peut faire la veille. Aussi, sans hésitation, je remontai dans le premier train pour Salt- Lake-City. Un embranchement conduit d'Ogden à cette ville en moins de deux heures, en côtoyant les rives désolées d'un lac morne et plombé, le Lac salé, dont l'eau, cinq fois plus salée que celle de l'Océan, ressemble à du mercure. Pas un poisson n'y peut vivre; ceux qu'y apportent le Jourdain, le Weber et

tes autres creeks meurent aussitôt; pas un oiseau ne - ;i\. mi I ure à le traverser. Il fallait avoir des hommes un dégoût bien profond, pour aller s'établir au milieu d'une telle nature.

C'est pourtant là qu'est bâtie Salt-Lake-City, la mét ropole du mor monisme, la capitale où réside Brigham JToung, le clmf de cette secte religieuse des Mormons, sur laquelle la malveillance s'est plu à verser tant de sarcasmes, et qui cependant est une chose sérieuse et digne de quelque attention.

lut \ ers 1825 que cette secte naquit en Amérique, inventée par un fermier de l'État de Ver mont, nommé Joe Smyth, qui prétendait avoir trouvé la seule Bible authentique, écrite en caractères égyptiens, au temps du roi d'Israël Sédécias, livre qu'un messager céleste lui avait apporté. Réunissant à lui son père, ses deux frères et quelques disciples, le nouveau prophète prêcha sa doctrine avec assez d'éloquence pour que le nombre de ses adeptes devînt bientôt énorme. Il fonda alors une ville dansl'Ohio, à Kirkland, sacrifiant à son œuvre toute sa fortune. Mais comme il joignit des opérations de banque à sa prédication, il fit faillite en 1837, et fut forcé de s'enfuir. Cependant ses disciples ne L'abandonnèrent point, et, peu de temps après sa méiituiv. Q était encore chef d'une communauté florissante, à Indépendance, dans le Missouri, communauté comptant plus de trois mille habitants. Poursuivi de nouveau par la haine, il fut forcé de se réfugier dans le Far-West américain.

Revenant en 1839 dans l'Illinois, Joë Smyth fit bâtir une nouvelle ville sur les bords du Mississipi, Nauvola-Belle, qui eut bientôt une population de vingt-cinq mille âmes; mais, attiré dans un guet-apens, le prophète fut assassiné.

Son œuvre ne périt pas. Deux ans après, son succès-

seur se révéla. Brigham Foung, abandonnani Xauvoo,

vint s'établir sur Les bords du Lac salé, où il fonda

la Cité des Saints des derniers jours, Salt-Lake-City.

Le mormonisme es1 une secte politique et religieuse,

dont le chef, Brigham Young, es1 certainement un homme de génie. Ses deux cenl cinquante mille adhérents, dont le nombre s'accroît tous les jours, sont corps et biens à lui et à sa doctrine. Sa fortune personnelle, qu'il a déjà sacrifiée deux fois au service de sa cause, s'élève à environ trois cents millions. e1 l'on ne peut nier les miracles bienfaisants qu'il a déjà accomplis.

La théorie de Brigham Young s'appuie sur ce fait que le labeur de chaque créature humaine peut suffire à en nourrir trois, tandis que les philosophes patentés affirment au contraire que la terre ne. peut nourrir tout le monde, et, conséquemment, que la guerre et l'extermination sont nécessaires. La prédication du prophète tient donc dans ces deux mots : Travail et reproduction.

Là est le secret de cette polygamie qui fait sourire. L'agriculture manquant de bras, dit le mormonisme, tous les moyens sont bons pour lui en fournir. Si une seule femme, avec une moyenne de trois enfants, peut donner six bras, dix femmes naturellement en donneront soixante. Moins il y aura d'hommes sur la surface de la terre, plus la terre aura de facilité à nourrir ceux qui l'habitent, prétendent les économistes européens. Plus il y aura d'hommes, réplique le chef mormon, plus il y aura de travail, et par suite, de bienêtre pour tous. Il faut donc le considérer comme un philosophe voulant rendre à l'humanité les bras que la uuerre et la misère lui enlèvent. Quand des inventeurs s'évertuent à perfectionner la destruction, lui prêche la multiplication, et il y travaille.

Ses succès de toute sorte frappent les yeux dès qu'on met le pied dans le pays. Je montai dans un omnibus qui conduit à Salt-Lake-City, eu suivant une ponte superbe, bordée de splendides villas bâties a l'européenne, c'est-à-dire presque aussi laides que les maisons de boutiquiers de Chatou ou de Ville-d'Avray. Au fond de l'horizon apparaissait le Lac salé, admirablement pittoresque avec son cadre de roches sauvages, tout encroûté de sels blancs, sur lesquels la lumière se déromposait en faisant jaillir des lueurs de diamants. Du lac jusqua la ville, la campagne, fabriquée, pour ainsi dire, de mains d'hommes, était d'une merveilleuse richesse : des ranchos et des corruls pour les animaux domestiques, des champs de blé, de maïs, de sorgho, des prairies luxuriantes, des haies d'églantine, des bouquets d'acacias et d'euphorbes rendaient un séjour délicieux, cette petite plaine entourée de montagnes désolées et couvertes de neige, auxquelles est adossée la cité des Mormons.

L'omnibus me conduisit à l'un des principaux hôtels de La cité, Lake-Salt-house, hôtel réunissant toutes les délicatesses du confortable moderne. Ascenseur pour monter aux chambres, possédant toutes une alcôve dont les deux battants s'ouvrent d'eux-mêmes pour laisser voir une baignoire, où le bain attend le \'»vageur dès son arrivée. Domestiques mâles et femelles, complaisants, empressés et polis, lits et sièges moelleux; tapis doux aux pieds, et aussi prix trèsmodiques.

Je devenais Américain: avant de prendre le bain après lequel mon oœur soupirail , je pensai aux affaires, etje m'informai de M. David Cahasting, négociant, on m'indiqua sa maison. Je réparai à la hâte le désordre «le ma toilette, et, sans attendre plus longtemps, je me dirigeai vers ta demeure de ce monsieur,

selon Les instructions de MM. Adam Bush, Saloon and C°, mes patrons.

Salt-Lake-City, comme toutes les nouvelles villes des États-Unis, est composée de longues rues droites, coupées à angles droits par d'autres rues, bordées de maisons de briques bleuâtres avec des vérandahs et des galeries, autour desquelles s'étendent des jardins plantés d'acacias, de caroubiers et de palmiers. Elle est immense, et de longues solitudes s'étendent entre les différentes maisons ; des terrains déserts, entourés de palissades, attendent la construction de nouvelles demeures pour de nouveaux mormons à venir. Cependant, quand on s'approche du quartier où s'élèvent le Temple et l'habitation particulière de Brigham Young, la population est plus condensée, et l'on y remarque l'animation et le bruit qui caractérisent les grandes villes.

Peut-être faut-il attribuer cela à la prévention que j'avais d'abord; mais il me sembla que je rencontrai un plus grand nombre de femmes que d'hommes, et que le visage des premières exprimait moins de félicité que d'ennui. Elles étaient toutes d'ailleurs fort modestement vêtues, le Prophète ne permettant pas les extravagances des modes européennes. Un jour il avait fait une violente sortie contre les tournures que les femmes s'étaient cru permis de s'annexer pour ajouter un peu de ballon à leurs grâces physiques, et il les avait obligées à sortir du temple et à aller enlever ces inventions mondaines avant d'assis! er à la prière.

Le temple, d'une architecture véritablement affreuse, se compose à l'extérieur d'un dôme oblong soutenu par une grande quantité de colonnes basses. L'intérieur est absolument nu, les murs en sont blanchis à la chaux et ne supportent aucun ornement artistique. Des bancs de bois sont disposés dans toute la longueur de l'édi-

VOYAGE Al PATS DU PÉTROLE. 237

fice, jusqu'à une petite estrade, élevée de quelques marches, où se trouve la modeste chaire du Prophète, auprès de laquelle es1 un orgue magnifique.

J'avais facilement trouvé la demeure de M. David Cahasting; niais, comme ce jour-là était un dimanche, je m'attendais bien à ne pas le rencontrer : il n'y avait en effet personne. Le négociant était au temple avec ses sept épouses. J'allai donc vers le temple el j'entrai.

Brigham Young lui-même était en chaire et prêcha il devant une assistance énorme. Dix-huit cents femmes au moins, assises sans embarras aucun et dans un recueillement profond, écoutaient les paroles du Prophète. Les hommes occupaient les premiers bancs, Bilencieux, et leur physionomie exprimant leur admiration pour l'orateur.

( 'elui-ci est un beau vieillard de soixante-quatorze ans, afflrme-t-on, mais qui en paraît beaucoup moins. Son ird est sévère, son air dominateur ; mais sa lèvre inférieure, quelque peu proéminente, donne à son sourire un charme et une douceur inexprimables. Je ne pus juger de son éloquence : il finissait de parler lorsquej'entrai ; mais l'émotion des auditeurs me prouvait qu'il avait trouvé le secret de toucher les cœurs.

Un groupe de jeunes filles, placées à côté de l'orgue, chantèrent alors des cantiques, dont l'effet est très-puissant sous cette voûte immense. Puis chacun se retira en silence.

Je revins A la maison de M. David Cahasting : on Pavait informé qu'un étranger était venu le demander; il m'attendait, et il m'accueillit avec une cordialité et des témoignages de -\ mpathie,si éloignés du caractère américain, que j'en restai stupéfait.

Je le fus davantage encore quand il me dit que mon séjour à Salt-Lake-City devait se prolonger plusieurs

g.'W VOYAGE AU l'AYS DU PÉtBOLE.

jours, ci qu'il entendait que je quittasse L'hôtel où j'étais descendu et que j'habitasse chez lui...

Quant à l'affaire pour laquelle mes patrons m'avaient envoyé à lui, il s'agissait d'une grande quantité de grains que lui-même devait rassembler et livrer à la maison Adam Bush, Saloon and C°; nous en causerions plus tard, lorsque j'aurais reçu de ces messieurs une lettre contenant mes instructions. En ce moment, il fallait nous occuper du repas...

Un coup de cloche retentit; me prenant le bras, M. David Cahasting me fit passer dans la salle à manger, où mesdames Cahasting nous attendaient.

L'aménagement des femmes est une des questions les plus délicates du mormonisme. Dans les ménages riches ou aisés, elles ont d'ordinaire leurs appartements séparés, comme les divers locataires d'une même maison. Un parloir commun sert à la réception de la famille des diverses épouses. La première femme, la seule que le gouvernement des États-Unis regarde comme légitime, est seule affranchie d'une partie des devoirs domestiques que les autres remplissent à tour de rôle. Généralement, elles sont « de semaine » pour veiller sur la cuisine, le blanchissage du linge et le nettoyage des chambres. Elles se réunissent toutes pour les repas autour d'une même table, tandis qu'une autre plus petite est dressée dans la même pièce pour les enfants.

La madame Cahasting de semaine avait déployé tous ses talents de cuisinière : on m'attendait. Évidemment il avait fallu la venue d'un étranger pour que le mauvais goût culinaire des Américains produisit les prodiges de délicatesse de ce repas. Il avait fallu aussi que l'on tint grand compte de la personne attendue, pour que la trop grande franchise américaine, la grossièreté, dirions-nous en France, de ce

(( peuple libre » se changeât, comme elle le faisait once moment à mon égard, en une urbanité inouïe, en une série ininterrompue de prévenances et d'amabilités.

— Probablement, pensai-je, M. David Cahasting a pressenti une bonne affaire, et il tient à ce que le représentant de la maison Adam Bush, Saloon and C° lui soit favorable.

Et partant de cette idée, j'acceptai avec joie tous 1rs petits soins dont on me comblait, j 'écoutai avec un intérêt extrême tous les détails que M. Cahasting et ses femmes me donnaient sur le mormonisme et sur leur prophète et leur chef Brigham Young, dont ils étaient absolument fanatiques.

— Ah ça ! me dis-je, — en un certain moment que l'éloquence de ces dames était arrivée à son apogée, — ah cà ! est-ce que par hasard elles voudraient me concert i r au mormonisme ?

Cette pensée, qui semblerait d'un haut comique à tout Français, me produisait donc cette impression; et cependant je ne pouvais me dissimuler qu'en apparence M. David Cahasting était un heureux époux. Si la difficulté de vivre tranquille avec deux ou trois femmes lui avait été démontrée par l'expérience, pourquoi donc cet Américain calculateur aurait-il convolé en septièmes noces?

Il était heureux père; car, à la table voisine de la nôtre, grouillaient de nombreux rejetons, qui l'entouraient de respect, d'affection et d'amour. Et chose étrange! L'habitude sans doute de voir tourner sans cesse autour de leurs jupes une nuée de marmots, avait fini par fondre en toutes ces femmes, toutes mères, Le sentiment maternel es une tendresse générale pour tous ces petits êtres, car quelquefois même on voit une mormone s'attacher à l'enfant «l'une de ses rivales plus qu'au sien propre.

Le repas terminé, M. Cahasting me promena à

travers les rues de Lake-Salt-House, et le sujet continuel de notre conversation, au lieu d'être L'affaire commerciale importante dont je croyais être chargé, avait été le mormonisme.

J'appris que, contrairement aux idées européennes, les mœurs sont extrêmement rigides dans l'Utah, et que l'adultère y est excessivement rare ; que le prophète n'aimant pas le temps perdu, une jeune fille se marie rarement avant quinze ans, mais est toujours pourvue à dix-sept ans ; que le divorce, qui est admis par leur foi et prononcé sans appel par Brigham Young, n'est presque jamais demandé, quoique les femmes seules aient le droit de le requérir. J'appris encore que Brigham Young a eu quatre-vingt-quinze enfants et soixante-dix femmes, dont quelques-unes sont mortes et quelques-unes l'ont quitté; que ses deux sœurs vivent obscurément dans l'Utah; que sa première femme, dont il eut cinq enfants, vit encore et habite un petit cottage appelé «white house » situé sur une éminence, au nord de la porte de l'Aigle ; qu'elle est devenue de la part de la population l'objet d'hommages qui ressemblent à un culte; je vis la résidence officielle du prophète, Court-House, où une seule de ses femmes, mistress Lucy Decker Young, habite, mais sans avoir le droit d'entrer dans le corps de logis qu'on appelle « la retraite », et où son mari seul pénètre pour s'entretenir avec Dieu; je vis Lion-House, immense bâtiment où logent la plupart de ses femmes; je vis une autre de ses villas, percée de fenêtres ogivales, où habitent vingt-huit autres de ses femmes. Quelques unes étaient à la fenêtre, causant entre elles, sans la moindre apparence de rivalité. Quelques-unes étaient fort jeunes et fort jolies.

Mon aimable cicérone me dit alors quelques particu-

VOYAGE AU PAYS Dl) PÉTROLE. 241

larités qui ne laissèrenl pas de me laisser rêveur. La doctrine mormone affirme que les mariages do cette terre s • p suvenl continuer dans Le ciel, el aussi qu'il y a des h\ mens d'outre-tombe, dont ceux d'ici-bas ne sont que les préliminaires. On peut mémo de son vivanl choisir celui ou celle qu'on aura pour conjoint ou pour conjointe après sa mort. Brigham Young procède par avance à ces accordailles. Aussi, l'on voit Washington fiancée pas mal de jolies mormones; la reine Hortense, la belle Gabrielle, Marie Stuart, Lucrèce Borgia, Mlle Mars, promises à un grand nombre do mormons. Une Anglaise, veuve, riche, s'engageail même à faire construire un tabernacle d'une dimension gigantesque, si Brigham Young voulait Ja fiancer à Jésus-Christ. Le prophète refusa d'intervenir dans cette négociation délicate; l'Anglaise alors se rabattil sur un des sous-prophètes de Brigham Young, ne voulant pas, dans l'idéal, donner un remplaçant à celui qu'elle avail ambitionné d'épouser.

Décidément ils voulaient me convertir au mormonisme!...

On ne parlait toujours pas de l'affaire commerciale, je no recevais aucune lettre de la maison Adam Bush, Saloon and C°, et j'avais à écouter, et de la pari de ces dames, et de la part do l'honorable M. David Cahasting, de longues exhortations religieuses, des explications de la religion mormone qui, fcoul en me démontrant la réalité d'une opinion sérieuse, d'une doctrine sociale digne d'être examinée e1 étudiée gravement, ne me décidaienl nullemenl à devenir un des saints des derniers jours. Je commençais à trouver ma situation très-singulière, et je m'étais décidée envoyer une dépêche télégraphique à la maison <il|(' je ri présentais. J'allai même au télégraphe porter les quelques lignes que j'avais rédi-

gées, lorsqu'une nouvelle affreuse se répandit dans Ja ville et me détourna de mon but, pour me faire courir, avec une grande partie de la population, jusqu'au chemin de fer, afin de nous pendre à la station d'Ogden.

Le train venant de New-York avait déjà dépassé sans accident Chicago, Omaha, Iulesburgh, Sedgwick, Passe-Bidger, Green-River, lorsqu'au moment d'entrer dans cette partie du chemin qui traverse les monts Wahsatch, il avait subi une horrible catastrophe.

A la suite d'un pari, parait-il, engagé entre quelques voyageurs, le mécanicien avait chauffé la locomotive d'une manière insensée, et la vitesse du train avait été décuplée sur cette route dangereuse. On suppose qu'il était ivre; en effet les gentlemen qui l'avaient poussé à manquer à ses devoirs et à oublier toute prudence, étaient des misérables qui, d'avance, avaient comploté cet exécrable forfait...

Tandis que le train marchait à toute vapeur, avec une rapidité de 80 milles à l'heure, — et ce, à la grande joie de tous les voyageurs, — tout à coup un choc effroyable avait eu lieu. Un roc énorme avait été jeté sur la voie... Les wagons, en vertu de la vitesse acquise, si* heurtent et montent les uns au-dessus des autres, le feu de la chaudière prend aux premières voitures, l'incendie éclate terrible, au milieu de l'enchevêtrement des wagons, dans l'épouvantable chaos d'une horrible culbute... On se jette aux portières: des cris affreux retentissent, pousses par tous les voyageurs... Les hurlements des blessés, les dernières plaintes des agonisants, les appels désespérés des malheureux dont les membres sont arrachés ou brisés, éclatent de toutes parts... Pendant ce temps-là, les auteurs de ce crime pillaient les wagons des bagages. Le train portait à San-Francisco une somme énorme en espèces.

IJ avait fallu plusieurs heures pour que, de la station d'Obden, ou eût pu envoyer dos secours...

Les premiers wagons, chargés de blessés, arrivaient à Olxlcu au moment où nous-mêmes accourrions pour leur porter secours... M. David' Cahasting m'avait accompagné, dans un état do désolation tel que je n'avais pu m'empêcher de lui dire:

— Attendiez-vous donc quelqu'un par ce train?...

— Oui, me répondit-il, une cousine de ma quatrième femme!...

Nous entrions dans la gare, changée en une immense salle d'hôpital. Sur des monceaux de paille on étendait les blessés, à mesure qu'on les enlevait des wagons... Nous étions au premier rang* de ceux qui venaient offrir leur concours à l'œuvre de sauvetage...

Tout à coup M. Cahasting, se tournant vers moi, me dit:

— Courage, mon enfant, tenez votre cœur à pleines mai us et soyez fort... Un grand chagrin va vous frapper!...

Je I»' regardai étonné... Son bras s'étendit, me désignant une des victimes...

Je poussai une atroce exclamation de douleur, et je tombai aux pieds d'une jeune femme étendue mourante...

C'était miss Éval

Elle avail eu les deux jambes broyées Elle vivait

encore...

— Je vous attendais, Henri, dit-elle, pour mourir auprès de \ ous!..,

EH elle s'évanouit.

Tandis (pie je faisais tous mes efforts pour la rappeler à la vie, M. Cahasting s'était mis en quête d'un des médecins accourus sur le lieu du sinistre, dès les pre-

l't\ VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE.

miers moments. La malheureuse avait déjà-reçu un premier pansement, avanl notre arrivée. Il fallait savoir si,

en usant des plus grandes précautions, elle était transportable jusqu'à Salt-Lake-City, où des soins plus assidus lui seraient donnés par .Mines Cahasting. Le chirurgien — un Mormon, ami de mon hôte — examina de nouveau la blessure; un seul coup d'œil lui suffit pour juger la situation.

— Il n'y a plus d'espoir, dit-il tout bas, avec un geste expressif. . : Dieu lui accordera de reprendre connaissance, seulement afin qu'elle ait le temps de se préparer à paraître devant lui.

Mon cœur se brisa dans ma poitrine; j'éclatai en sanglots :

En ce moment, miss Éva ouvrit les yeux. Elle semblait ne plus souffrir. Une pâleur effroyable avait couvert son visage; mais, sur ses lèvres décolorées, errait un sourire de résignation. Son regard sembla chercher quelqu'un : nr ayant rencontré une flamme l'illumina.

— Plus près, plus près de moi, Henri, murmurat-elle... Donnez-moi votre main, afin que, jusqu'au dernier moment, je sente à mes côtés celui que j'eusse voulu appeler mon époux... Dieu m'avait appelée dans ses sentiers, pensais-je; insensiblement, peu à peu, il avait ouvert mes yeux àla lumière.. Aforcede lire le Livre saint, j'avais compris, je crois, la divine parole; j'avais vu la vérité éblouissante de la doctrine prêchée par JoëSmyth, 1 >a r notre père Brighani Young ; j 'aurais été admise dans le sainttroupeau,quibrouteriierbe delà vérité sous sa houlette vigilante. J'espérais, Henri, que vos yeux se dessilleraient aussi, que vous croiriez ainsi que moi, que tous deux nous serions reçus parmi les Saints des derniers jours, que vous m'accepteriez alors pour votre seconde épouse! Dieu ne me permet pas ces bonheurs, depuis

longtemps rêvés, car depuis longtemps je vous aime, Henri! Dieu ne me permet pas ces bonheurs! Il faut plier le fronl devanl sa volonté, et obéir avec joie. Nous nous reverrons là-haut. Notre hymen, empêché sur la terre, s'accomplira dans le ciel !... Prions!...

Ces mystiques absurdités, cette proposition de nous unir dans un mariage mormon, ici-bas ou la-haut, ces mots d'amour murmurés avec l'accent navrant d'un profond désespoir, et de cette voix éteinte d'une mourante, au milieu des cris de douleur des blessés, du râle des agonisants, des gémissements des parents et des amis, dans cette grande baraque de planches, ouverte à tous les vents, arrivaient à mon oreille, comme l'écho des songes fiévreux d'un malade, et remplissaient mon cœur d'une sorte d'effroi, Elle pressait ma main entre les siennes, déjà glacées, et ses lèvres murmuraient des versets bibliques, qu'interrompaient de temps en temps mon nom, répété avec tendresse...

Je ne trouvais pas un mot à dire: je pleurais à chaudes larmes...

Tout à coup elle se dressa sur le lit de paille où elle étail étendue, et — oh .'jamais je n'oublierai cette scène funèbre — elle se mit à prêcher, afin de me convertir.

Nous avons tous lu, nous autres Français, les Lettres et le Journal d'Eugénie de Guérin et les élucubrations • le son frère Maurice : nous avons tous lu les œuvres de Mme S vetchine, les chefs-d'œuvre du genre; nous avons ions luquelques-uns des produits de cette littérature spéciale, niais.- et charmante, pieuse et ridicule, féminine surtout, que, chez nous, les dames titrées lisent, en bâillant très-fort, mais qu'il leur importe de connaître, afin d'avoir l'air d'être dans ce qu'elles nomment « le mouvement littéraire ►, in-18 à couvertures blanches, que publient seuls des malins exploitant une veine féconde,

bouquins dédaignés du vrai public, tellement opposa toutes les idées résultant des progrès de la science moderne, que tout homme de bon sens sourit en les ouvrant, et ressemblerait, s'il voulail les combattre, à un don Quichotte intelligent, guerroyant contre les moulins à vent.

Le protestantisme a cependant produit plus enfantin, plus déraisonnable que tout cela, et les Américaines, plusque n'importe quelle Européenne, sesont laissé troubler par ces produits de muses religieuses et malsaines, se sont enflammées du zèle ardent du prosélytisme.

Avant de rendre le dernier soupir, miss Evase rappelait toutes ses lectures, et versait sur moi tous les flots de cette éloquence, maniérée et mystique, caractéristique des brochures religieuses protestantes. Elle voulut me faire promettre de devenir Mormon, et d'appeler de son nom la première fille que j'aurais avec la troisième épouse que je prendrais devant Dieu et devant l'honorable M. Brigham Young.

La jalousie n'existait pas dans son âme, non plus que dans celles de toutes les Mormones, et c'est peutêtre là le plus grand miracle que produise la doctrine de Joe Smyth et de Brigham Young. Elle me citait des passages entiers de la Bible, pour que je ne reculasse pas devant des unions que son ardent amour pour moi la forçait à me conseiller. Elle me peignait les joies ineffables d'affections que je rencontrerais avec d'autres femmes qu'elle-même, et, par un singulier sentiment, que nos dames françaises appelleraient une sublime abnégation, et qui n'était, en vérité, que l'expression sincère de sa pensée, elle me disait combien les affres de la mort seraient moins cruelles pour elle si je lui promettaisd'épouserunedes sœurs de M. Cahasting.

Je n'entendais point ses paroles ; sa voix était pour moi comme les prières murmurées autour d'un

VOYAGE Al PAYS DU PÉTROLE. -''iT

cercueil, à L'église, commece bourdonnement des chantres, étouffé par les grondements sombres de l'orgue, un murmure sinistre, une voix désolée, un cri d'outretombe. Je ne comprenais pas le sens de ses paroles; à genoux auprès d'elle, je répondais : oui! à toutes ses interrogations; jerépétais, comme un hébété, les formules des serments qu'elle me dictait. Une seule pensée martelail mon cerveau:

— Suis-je donc un être maudit?.. Y a-t-il donc un Dieu?... Pourquoi le bonheur dans l'amour s'enfuit-il aussitôt, dans la mort ou dans la honte, dèsquej'approchede lui mes lèvres altérées? Pourquoi ne chercherai-je pas aussi le repos dans la mort?

Le râle commençait à éteindre la gorge de la mourante ; un sifflement sinistre s échappait de ses lèvres, un hoquet atroce soulevait sa poitrine. Sa pâleur était devenue livide, une teinte bleuâtre avait cerclé ses yeux.

— Je n'ai plus que quelques minutes à te voir, ô mon Henri! dit-elle... Il est temps que j'avoue ce que j'ai préparé, afin d'assurer ton avenir, afin que tu n'aies plus de mot ifs matériels pour ne point exécuter, non ni es dernières volontés, mais les souhaits suprêmes que je fais pour ton bonheur... La loi américaine a établi illimitée la liberté de tester... Mon testament, déposé chez Mrs Baibosh, attorney à New-York, et que tu connais. te désigne comme seul héritier de tout ce que mon pan viv père m'a laissé... Quoique diminué par les procès qui ont suivi la mortde mon père, cela est encore une petite fortune... Nulle condition n'est imposée pour que tu entres presque immédiatement en possession de cet argent. Jfenepensais pas, lorsquejefisce testament, qu'ildûtêtre sitôtexécuté... Maisje désire que tu emploies quelque peu àttcel argenté réunir lesrestesdemonpèreauxmiens, età nous élever un tombeau dans le cimetière deSalt-Lake- Cit y, afin queje reposeau mi lieu de mes frères en Jésus. . , ,

2i8 V<'YAOE AU PAYS DU PÉTROLE.

Elle s'arrêta, prise d'un étouffement :

— J'ai froid, murmura-t-elle...

Puis vivement:

— C'est fini! adieu, mon bon ami, mou cher .m. Cahasting!... Adieu, mes parents! Adieu, mes frères !.. . Adieu, Henri , adieu ! ... Ne viendras-tu pasprier sur ma tombe?. Adieu !... Adieu!...

Et, poussant un grand cri, elle retomba sur L'oreiller de paille, et sa main, qui n'avait point quitté la mienne, la pressa dans une crispation suprême...

Elle était morte!...

Certes, depuis quelques années les événements m'avaient atrocementflagellé. Je croyais que mon exil volontaire avait été ordonné par la plus cruelle des destinées; je croyais que mon cœur n'avait plus de larmes à répandre, n'avait plus une seule place qui ne fût endolorie, et que toute souffrance devait tombera, côté de lui comme une gouttede vinaigre dans un vase trop plein ». . ' Je me trompais. La mort de miss Éva fut, de toutes les douleurs de ma vie, la plus aiguë peut-être, la plus intolérable. Aujourd'hui encore, quoique vieux déjà et entouré de bonheurs, je sens un élancement dans mon être, en retraçant ce souvenir, et des larmes amères jaillissent de mes yeux... Je l'aimais !... Quel insensible a donc dit que l'homme ne pouvait aimer plusieurs femmes en sa vie?

L'amour que j'avais pour miss Éva m'apparut, — alors que je considérais sa dépouille mortelle enveloppée dans son grand linceul blanc, — dans tout son splendide rayonnement. Je revis par la pensée ce pays du pétrole où ma vie avait eu ses plus effroyables accidents, mais aussi où s'étaient écoulées les heures bien douces de mes rêveries -d'amour. Je me rappelai le revival auquel j'assistai avec elle, j'entendis nos longues causeries auprès du lit de M. Crooksmann blessé, alors que ses

yeux restaient Longuement iixéssur les miens, et qu'elle cherchait à me faire comprendre le sens mystique des verset s de sa grosse Bible. Je remâchai tous ces bonheurs, je nie grisai au souvenir des parfums exhalant d'elle, el que je respiraisavec délices, quand, assis auprès d'elle dans 1rs wagons de chemins de fer, autour des tables d'hôte, dans les ignobles Eating Saloons d'Oil-

ty, je rêvais, ballotté entre les tristes souvenirs de mon passéetles espoirs qui, malgré moi, chantaient joyeusement dans mon cœur.

Elle était morte.... emportée par une mort épouvantable, morte en m'aimant, morte en venant me rejoindre, et en acceptant je ne sais quelle absurde combinaison dévote pour être, légalement et sans remords, mon épouse. Dans notre vieille France, si romanesque, si exaltée, si poétique, qu'aurait-on dit de la conduite de cette fille, de ces Yankees réputés prosaïques, exclusivement occupés des intérêts matériels, tout entiers absorbés corps et âme, dans l'insatiable besoin de ramasser des dollars sur le tapis vert de la spéculation?

Je passai la nuit auprès du cadavre, tandis que ce bon M. Cahasting retournait à Salt-Lake-City, afin de rassurer ses épouses, d'annoncer à sa quatrième femme, La cousine de miss Éva, la catastrophe qui enlevait une fervente néophyte aux Saints des derniers jours et de l'aire les démarches nécessaires pour que le corps de la jeune fille fût, selon sa volonté, transporté dans le cimetière des Mormons.

Nuit horrible ! veille sinistre!...

En France, il arrive parfois de ces accidents terribles qui plongent dans le deuil et dans la désolation un id nombre de familles, l'n train a déraillé, le grisou a faii explosion dans une mine, une machine a éclaté dans une usine: les victimes sont nombreuses; les cadavres sont la sanglants, déchirés; les blessés sont ap-

2o0 VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE.

portés... Les pleurs, les gémissements, les lamentation: des parents et des amis forment un chœur émouvant qvn nul ne peut entendre sans avoir le cœur brisé: mai' sur cette scène funèbre règne par-dessus tout un res pect religieux, qui oblige le plus indifférent à b.'iissci la voix, le plus insensible à affecter une dénia rch( triste et lente, le plus cruellement frappé à modérei les accents bruyants de sa douleur. Une sorte de crainte mystérieuse, de piété irrésistible a envahi toutes les âmes, et nul n'oserait montrer ou la profondeur de son affliction, ou le peu de part qu'il prend à un malheur qui ne le touche pas directement.

En Amérique, il n'en est guère ainsi, en général. La grande salle d'attente de la gare, remplie en ce moment de cadavres, veillés par des parents, par des amis, ou oubliés dans quelques coins sombres, toute pleine de blessés hurlant dans les tortures d'atroce* opérations chirurgicales, ou se débattant dans les convulsions de l'agonie, cette ambulance improvisée ou plutôt cette sorte de morgue immense ressemblait, en vérité, à un de ces endroits publics, Bourse, halle ou club, dans lesquels, en même temps que des affaires privées, on s'occupe avec ardeur des affaires publiques. Des reporters allaient et venaient, comptant les blessés et les morts, notant les blessures qui présentaient quelque caractère spécial d'horreur, quelque singularité ou quelque détail émouvant, en quête de détails précis, cherchant pour leur article le mot de la fin; des messieurs vêtus de noir, appartenant à toutes les sectes religieuses possibles, s'inquiétaient de leurs ouailles, récitant vivement quelques prières, s'ils avaient trouvé un fidèle, et courant à la hâte, soit auprès de quelque inconsolé pour le convertir, in articule* morlis, à leur branche particulière de christianisme, soit pour arracher à un rival d'une autre com-

VOYAi.K Al PAYS DU PÉTROLE. 2bl

munion, à grand renfort d'arguments criés à pleine voix, quelque malheureux, vierge de toul sentiment religieux; des hommes de loi offraient aux mourants de consigner par écrit, devant témoins, leurs dernières volontés: quelques magistrats commençaient gravement une enquête; tons criaient, vociféraient, hurlaient, se débattaient, insoucieux et des autres et des victimes, s'occupant exclusivement et de toutes leurs facultés, de l'affaire qui les amenait là. Mais par-dessus le vacarme causé par les luttes de tous ces intérêts particuliers, s'élevait le tintamarre abominable provoqué par les discussions auxquelles donnait lieu l'intérêt public.

La catastrophe n'était point due à un accident, à une imprudence, ni à un manque de capacité ou d'intelligence de la part du mécanicien chargé de conduire >nvoi. C'était — il n'y avait pas à en douter — un coup longuement prémédité, combiné, préparé, et lont chaque détail avait été prévu d'avance. Il devait v avoir un certain nombre cle complices, et certainement les brigands, en accomplissant leur crime, avaient es indications précises, afin que le coup fût fructueux t valùl réellement la peine de risquer une aussi dangereuse partie.

Il fallait d'abord qu'ils sussent le jour, l'heure exacte,

e train qui serait choisi pour que le Trésor public

Qvoyàl une somme (''norme en numéraire à San-Fran-

». Un employé seul de [/administration avait pu

enr donner ce renseignement

Et, à ce propos, que l'on nous permette de remaraer que peu d'administrations en Europe renferment ans leur sein autant d'hommes médiocres, et conséaemmenl d'hommes capables de se laisser enl rainer à es fautes, quelquefois même à des crimes, que l'admidsl ration américaine! M. de Toc iue\ ille en donnepar^

2o2 VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE.

faitement la raison, et en tire d'ailleurs des const' quences fort judicieuses; en comparant les administrations européennes à celles du nouveau monde.

« Aux États-Unis, dit-il, dès qu'un citoyen a quelque? lumières et quelques ressources, il cherche à s'enrichii dans le commerce et l'industrie, ou bien il achète tu champ couvert de forêts et se fait pionnier. Tout ce qu'il demande à l'État, c'est de ne point venir le troubler dans ses labeurs et d'en assurer le prix. Chez Ja plupart des peuples européens, lorsqu'un homme commence à sentir ses forces et à étendre ses désirs, la première idée qui se présente à lui est d'obtenir un emploi public. Ces différents effets, sortis d'une même cause, méritent d'être considérés. »

Lorsque les fonctions publiques sont en petit nombre, mal rétribuées, instables, et que, d'autre part, les carrières industrielles sont nombreuses et productives, c'est vers l'industrie et non vers l'administration, que se dirigent de toutes parts les nouveaux et impatiente désirs que fait naître l'égalité.

Mais si, dans le même temps que les rangs s'égalisent, les lumières restent incomplètes, ou les esprits timides, ou que le commerce et l'industrie, gênés dans leur essor, n'offrent que des moyens difficiles et lents de faire fortune, les citoyens, désespérant d'améliorer par eux-mêmes leur sort, accourent tumultueusement vers le chef de l'État et demandent son aide. Se mettre plus à l'aise aux dépens du Trésor public leur parait être, sinon la seule voie qu'ils aient, du moins la voie la plus aisée et la mieux ouverte à tous pour sortir d'une condition qui ne leur suffit plus : la recherche des places devient la plus suivie de toutes les industries.

Il en doit être ainsi, surtout dans les grandes monarchies centralisées, où le nombre des fonctions ré-

tribuées est immense et l'existence des fonctionnaires assez assurée, de telle sorte que personne ne désespère d'y obtenir un emploi et d'en jouir paisiblement, comme d'un patrimoine.

Je ne dirai point que ce désir universel et immodéré des fonctions publiques est un grand mal social ; qu'il détruit, chez chaque citoyen, l'esprit d'indépendance, et répand dans tout le corps de la nation une humeur vénale et servile ; qu'il y étouffe les vertus viriles; je ne ferai point observer non plus qu'une industrie de cette espèce ne crée qu'une activité improductive et agite le pays sans le féconder : tout cela se comprend aisément. Mais je veux remarquer que le gouvernement qui favorise une semblable tendance risque sa tranquillité et met sa vie même en grand péril

Mais si, dans les États démocratiques, tous les citoyens peuvent obtenir les emplois, tous ne sont pas tentés de les briguer. Ce ne sont pas les conditions de la candidature, mais le nombre et la capacité des candidats, qui souvent y limitent le choix des électeurs.

Chez les peuples où le principe de l'élection s'étend à tout, il n'y a pas, à proprement parler, de carrière publique. Les hommes n'arrivent en quelque sorte aux fonctions que par hasard, et ils n'ont aucune assurance de s'y maintenir. Cela est vrai, surtout lorsque les élections sont annuelles. Il en résulte que, dans les temps de calme, les fonctions publiques offrent peu d'appât à l'ambition. Aux États-Unis, ce sont les gens modérés dans leurs désirs qui y entrent. Les grands talents et les grandes passions s'écartent en général du pouvoir, afin de poursuivre la richesse; et il arrive souvent qu'on ne se charge de diriger une branche delà fortunede l'État, que quand on se sent peu capable de diriger ses propres affaires. C'esl à ces causes

qu'il faut attribuer le grand nombre d'hommes vulgaires qui occupent les emplois publics.

L'infamie d'un fonctionnaire ou d'un employé d'un grade élevé n'est donc pas un de ces faits exorbitants et si rares en Europe, et, en présence du sinistre de Ogden, les soupçons du public s'étaient portés immédiatement, et sans hésitation, sur les employés du Trésor public, déclarant hautement qu'il fallait que le coupable fût découvert.

Je dis hautement, et je cherche une expression plus vraie. Le vacarme produit par tous les glapissements, les jappements, les beuglements, les hurlements des animaux enfermés dans une ménagerie aurait été dominé par le bruit de ces discussions américaines. On eût dit des agents de change autour de la corbeille. Et peu à peu les apostrophes, les invectives, les accusations étaient montées jusqu'au Président lui-même de la Grande République. Il aurait dû veiller : il fallait qu'il trouve et qu'il livre les coupables!

Pendant ce temps-là, perdu dans ma douleur, abruti, ne pensant pas, je pleurais et je priais.

Cependant l'exaspération, loin de se calmer, augmentait encore. Heureusement pour les victimes survivant au désastre, et pour ceux qui priaient auprès des morts, le théâtre de la discussion changea dans le courant de la nuit. Les bar-rooms voisins reçurent les plus irrités ; l'orage grondait toujours, mais dans l'éloignement; et quand l'aube matinale jeta ses pâles lueurs, à travers les vitrages de la baraque, sur tous ces malheureux étendus, sanglants, sur leur couche de paille, le bruit navrant des râles et des gémissements remplaçait les vociférations, et l'on pouvait entendre le murmure des consolations et les sanglots étouffés des pieux assistants.

L'enterrement des victimes, non réclamées par

leurs familles, eut lieu avec la pompe que déploient les Américains dans ces circonstances. Un comité d'organisation s'était formé dès que le sinistre avait été connu; des quêtes avaient été faites, et il fut possible de donner à cette cérémonie funèbre un grand éclat. Les diverses et nombreuses sociétés de la ville, bannières au vent, les fonctionnaires publics de tous grades et de toutes sortes, des musiques et des fanfares, des nuées de pasteurs de toutes les sectes, tous les habitants accompagnèrent l'immense char qui supportait les restes des malheureux, et rien ne fut plus admirable que le recueillement, le deuil, la tristesse de cette population, conduisant à leur dernier asile des inconnus que seule, par le fait, l'atrocité de leur mort rendait intéressants.

Je n'assistai point à l'enterrement des victimes ; M. Cahasting était revenu, et nous étions occupés à transporter le corps de miss Eva à Salt-Lake-City. J'appris, un peu plus tard, que la magnifique solennité de l'inhumation des victimes avait été suhi*' d'événements que certainement on eût qualifiés en Europe de désordres scandaleux; mais qui, en Amérique, ne semblèrent nullement extraordinaires.

Un meeting monstre avait été tenu, à l'issue de la cérémonie, dans le cimetière même : des discours nombreux avaient été prononcés ; une discussion violente avait surgi. Enfin la majorité des assistants avait décidé la nécessité de la création d'un comité de vigilance, destiné à rechercher et à punir, en dehors de tout, s 1rs formes de la justice ordinaire, les criminels ailleurs de l'horrible catastrophe. Et l'on avait voté, avec le calme qui préside généralement à touic élection américaine; c'est-à-dire qu'il n'y eul que quelques bless un certain nombre de mâchoires tracassées, pas mal de Boups de poing échangés, une quantité de vêtements

25t) VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE.

déchirés et de drapeaux déloquetés, pour nommer, par acclamations, les membres du comité de vigilance.

J'appris aussi plus tard que les coupables du déraillement du chemin de fer n'avaient jamais été saisis; que toutefois, le comité de surveillance, fidèle à la mission qu'il avait reçue, avait appliqué la loi de Lynch assez fréquemment, pendant quelques mois, pour que l'on put croire parfaitement sûrs désormais les environs d'Ogden.

Miss Eva reposait, après un magnifique enterrement, au milieu de ceux-là qu'elle appelait ses frères. Pour être Mormon on n'en est pas moins Américain, foncièrement Américain, soit par naissance, soit que l'on le soit devenu, comme nous avons dit que l'on le devient toujours après un certain séjour dans le pays. C'est pourquoi les enterrements à la mode mormonne diffèrent peu extérieurement des cérémonies analogues dans les autres parties de l'Union ; c'est-à-dire qu'il y est déployé le même luxe d'instruments à vent, de bannières, de drapeaux, etc. Il y a dans chaque ville, dans chaque bourgade, des compagnies de musiciens spécialement employés au métier d'accompagnateurs des pompes funèbres, et, comme chaque défunt appartient, par lui-même ou par les siens, à une des innombrables associations de bienfaisance ou de religion qui pullulent aux États-Unis, la bannière de l'association marche en tête du cortège, avec les musiciens, puis dans les rangs apparaît le drapeau de la nation du défunt, et plus loin flotte le drapeau étoile des États- Unis. Chacun des membres de l'association porte au bras, avec un crêpe funèbre, un signe distinctif du grade qu'il occupe dans la société.

Dans ces cérémonies, les officiers de l'association conduisent le cortège à cheval. Dans un pays où l'on aime considérablement à parader, remarque M. Eyma,

VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE. 2o7

c'est une excellente occasion qu'on ne laisse jamais passer, d'endosser l'uniforme et d'orner sa poitrine d'un large ruban bleu ou jaune, ou blanc ou violet, qui simule le grand cordon d'un ordre quelconque. On peut l'appeler en Amérique l'ordre de la Vanité.

Laissant toutefois de côté cette question de vanité, ces associations rendent d'immenses services, font beaucoup de bien à leurs nationaux respectifs, et constituent une sorte de fraternité mutuelle, dont se trouvent très-bien les pauvres et les nécessiteux. Chacune de ces sociétés a, dans chaque cimetière, une vaste tombe de famille, monumentale surtout par ses proportions. Chaque famille a, de plus, sa tombe de failli lie. D'ailleurs on se fait l'hospitalité des tombes, comme on se fait l'hospitalité du foyer et de la table. Les tombeaux et les cimetières sont, en Amérique, comme les églises et d'ailleurs comme toutes choses, un objet de spéculation. Un individu ou une compagnie achète un lot de terrains qu'il débite ensuite en tombes et en fours à morts, comme on fait bâtir également des chapelles spécialement pour les services funèbres, dont le produit appartient à l'individu ou à la compagnie.

Ces deux genres d'industrie sont très-lucratifs.

Ajoutons que les convois de nègres ou de gens de couleur sont encore aujourd'hui ceux à la suite desquels marche le plus grand concours de population. Non pas qu'il s'agisse de regrets plus profondément sentis, mais parce, que d'une part, tout nègre ou homme de couleur appartient à une société plus ou moins secrète; ensuite, parce que c'est une manière de fête pour ces populations, qui aiment, autant que les classes blanches, à parader dans les rues. Il n'est pas rare de voir à la suite d'un pauvre corbillard de nègre 700 à 800 personnes des deux sexes.

Aux enterrements de personnes du sexe féminin, qu'il

s'agisse de blancs, de noirs ou de jaunes, — vous constatez toujours un nombro double d'assistants, parce qu'alors les femmes suivent le corps à l'église et jusqu'au cimetière. Un enterrement est pour les femmes une occasion de toilette, de coquetterie, de victoire sur une rivale. Au lieu du vêtement de deuil, elles affichent les toilettes les plus pompeuses. Les hommes, en revanche, y apportent la plus complète négligence de tenue; ils suivent les enterrements en costume de toutes couleurs, et le cigare à la bouche. On ne saurait montrer moins de respect, moins de convenance même, envers les mort?, qu'on ne le fait dans ce pays-là.

La mort de miss Eva m'avait rempli d'une douleur telle que les événements qui survinrent alors me laissèrent indifférent. J'avais reçu de MM. Adam Bush, Saloon and C°, une lettre qui me congédiait de mon emploi, en réponse à celle que je leur avais écrite pour leur annoncer la mort de leur nièce. Les quakers me faisaient un long sermon sur le danger des passions, me dépeignaient, en termes énergiques et pieux, les abîmes où me conduirait un jour l'attachement insensé que je portais aux affections humaines et féminines. Ils me blâmaient d'avoir eu assez peu d'intelligence commerciale pour obéir, sans réflexion, à la dépêche télégraphique, non signée, que j'avais reçue à Ogden. Cette dépèche, il est vrai, m'avait été envoyée par la malheureuse miss Eva, voulant me retrouver au milieu de ces Mormons impies : mais n'aurait-elle pas pu m'ètre envoyée également par un concurrent commercial, afin de m'empêcher de faire un marché avantageux? Avant d'obéir, j'aurais dû me méfier de cette absence de signature, leur envoyer une dépèche demandant la confirmation de la première. Ma légèreté, vraiment digne d'un Français, démontrait mon incapacité : ils m'envoyaient un chèque du montant de mesappoin-

tements dus, promettaient de prier Dieu pour moi, et concluaient en ni affirmant que je ne deviendrais jamais riche

M. David Cahasting, à qui je montrai cette lettre, ne put s'empêcher d'être de leur avis au sujet de mon intelligence commerciale; mais il prétendit que je pourrais peut-être faire autre chose, et il me proposa de me présenter à Brigham Young, qui m'accepterait peut-être pour prêcher sa doctrine.

— Vous héritez de miss Eva, me dit-il; il est probable que, malgré les procès qu'elle a eu à soutenir, et Les Indemnités qu'elle a dû payer, après l'incendie d'Oil-City, il lui restait une assez jolie fortune; vous pourrez donc, parmi nous, jouir d'une grande considération. Vous êtes joli garçon, grand, fort; les épouses ne vous manqueront pas, et plus tard une immense famille, quelques douzaines d'enfants, vous consoleront des tristesses de la première partie de votre t-xistence.

.Malgré l'éloquence que déployèrent M. Cahasting et épouses, le tableau enchanteur de bonheur domestique qu'ils développèrent à mes yeux ne me tenta point, et je restai inconsolable de la mort de celle qui m'avait tant aimée... Après de longues hésitations, je résolus d'accepter l'héritage qu'elle me laissait, mais je me jurai de le consacrer exclusivement en bonnes ce uvres, et de rester au milieu de ces Mormons, sans y prendre une épouse certainement, et tout occupé d'étudier sérieuseinenl cette doctrine religieuse, qui avait séduit la remarquable intelligence de la jeune fllle.

Je promis donc à M. Cahasting de revenir auprès d'eux, après înï'iiv rendu à New-York, afin de voir Vattomey, dépositaire dn testament de miss Eva. Ils manifestèrent une grande joie à cette promesse, et ils

espérèrent que l'éloquence de leur prophète et des sousprophètes de celui-ci m'amènerait plus tard au mormonisme.

J'allai longtemps prier sur la tombe de miss Eva; puis je m'arrachai de ces lieux, et, accompagné des souhaits des bons Mormons et Mormones, je montai dans le train qui m'emporta vers New-York.

Je ne voulais pas me laisser aller aux pensées tristes qui encombraient mon esprit; je ne voulais pas jeter un regard dans mon cœur. Deux amours profonds, sincères, ardents, brûlaient mon âme : celui de miss Eva, et de Marie, mon épouse légitime ; tous les deux y vivaient encore, dévorants comme des flammes, et sur tous les deux je voulais jeter les cendres de l'oubli, afin de ne point en mourir. La mort pour l'un ; pour l'autre, des événements plus terribles encore que la mort, élevaient des barrières entre moi et le bonheur que j 'aurais pu attendre d'eux ... Je ne voulais point être brisé par ces douloureux souvenirs, par la navrante torture de regrets insensés. Dans le wagon, je m'efforçai de lier conservation avec mes voisins, malgré leur impolitesse et leur froideur natives, caractéristiques des Yankees. Il fallait que je ne restasse jamais seul vis-à-vis de moi-même. Je comptais, pour y parvenir, sur l'incroyable besoin qu'ont les Américains de connaître les affaires des autres, besoin comparable seulement au soin qu'ils mettent à ne point dire les leurs, et à éluder les questions les plus directes sur ce qui les touche.

Mistress Trollope rapporte une conversation qu'elle saisit un jour au vol, et qu'elle écrivit sur-le-champ. Elle me semble trop drôle, trop vraie, trop identique aux conversations que j'entendais alors auprès de moi, pour que je ne la transcrive pas, comme une scène de mœurs très- exacte.

« Deux Yankees, étrangers l'un à l'autre, se rencontrent sur le pont d'un paquebot. L'un d'entre eux était parvenu peu à peu à savoir d'où était parti et où allait chacun de ceux qui étaient à bord: il attaqua enfin le renard, son frère, ainsi qu'il suit :

— Eh bien ! de quel côté voyagez- vous à présent?

— Je crois que le canal coule à peu près vers l'occident.

— Le suivez-vous bien loin?

— Je ne saurais dire pendant combien de milles.

— Je compte que vous êtes de New- York ?

— Bien sûr, j'ai été à New-York, et plus d'une fois !

— Je calcule donc que ce n'est pas là où vous demeurez ?

— Il faut songer aux affaires, tant chez soi qu'en voyage.

— Vous pouvez bien le dire. Eh bien donc ! je suppose que vous allez aux sources.

— On dit que tout le monde va aux sources, et je compte qu'elles valent la peine d'être vues.

— Comptez-vous vous arrêter longtemps quand vous aurez fini votre voyage ?

— Ce sont mes affaires qui en décideront, à ce que je calcule.

— Je compte que cela est vrai aussi ; maisje suppose que, pour une fois, vous faites du plaisir votre affaire?

— Les miennes ne sont pas souvent de ce genre.

— Ce ne sont peut-être pas les sources qui vous font aller de ce côté ?

— Les sources sont un fort bel endroit, à ce que je compte.

— Je suppose que c'est votre santé qui vous fait transgresser vos sages principes ?

— Ma santé ne m'inquiète pas beaucoup, à ce que je compte.

— Non ? Tant mieux. Comment vont les marchés, monsieur? les grains sont-ils à la hausse ?

— C'est ce que je ne saurais dire.

— On peut gagner beaucoup d'argent en les achetant de première main.

— Vous pouvez bien le dire.

— Comptez-vous faire de grandes affaires en remontant dans le pays ?

— Je calcule que c'est ce qui est difficile à savoir.

— Je compte que vous trouverez que les prix varient dans les marchés par le temps qui court.

— Il est rare que les prix ne varient pas dans les marchés.

— C'est encore vrai. Quel est votre principal article de commerce ?

— Je calcule, en général, que le principal est celui auquel je gagne davantage.

— Sans contredit. Mais quelle est votre branche particulière ?

— C'est ce que ne saurais dire précisément.

Ils continuèrent ainsi, sans avancer ni reculer d'un pouce, et enfin, fatiguée de les écouter, je les laissai au milieu de leur entretien. »

Pour moi, j'avais trouvé une histoire toute simple : j'étais un touriste, venant admirer l'Amérique, et étudier ses splendeurs.

L'amour-propre national, si développé chez l'Américain, me fit accueillir alors avec un vif plaisir; et chacun voulant me présenter quelque nouvelle merveille de sa patrie, je n'eus bientôt plus un moment à moi, et j'eus à subir pendant tout le voyage ce supplice du voyageur d'écouter les récits, agrémentés de réflexions, d'une foule de ciceroni enthousiastes.

Près de la station de Potter, un peu avant Omaha, entre Ogden et Chicago, au milieu de la Prairie, nous

rencontrâmes Dog's-City, la ville des chiens, immense agglomération de terriers, occupant plus de cent acres, habitée par un animal, excessivement fécond, appelé improprement Chien des prairies, et qui n'est en réalité qiùm Raton. Le corps de cet animal est rondelet, sa tête plate et son front fuyant ; sa fourrure est de couleur noisette alternantavec des tons grisâtres. Les terriers de Dog's-City sont d'une profondeur telle qu'après y avoir 7ersé des tonnes d'eau pendant plusieurs heures, il a été impossible d'en emplir un, ce qui indiquerait que tous communiquent entre eux et que la cité des chiens n'est qu'un vaste enchevêtrement de galeries souterraines. Je regardais avec un certain intérêt toui i ss ces têtes sortant, par centaines de mille, de leurs trous régulièrement disposés, pour voir passer le train, et, comme je souriais, un Américain ne manqua pas de faire ressortir à mes yeux cette curiosité américaine: — Vous ne voyez pas de pareilles choses en Europe, me dit-il d'un air fier ; il faut venir chez nous, pour trouver de ces faits précieux, non-seulement pour l'histoire naturelle, mais encore gros de conséquences philosophiques. La doctrine de Darwin appuie, entre aufcres, ses arguments en faveur de l'origine progressive du Langage sur le fait de ces chiens sauvages. Ce sont «■n eilét des chiens sauvages, vivant en société. L'homme a eu plus d'empire sur l'espèce des chiens, pour les domestiquer, que sur les autres, parce que, dans son étal primitif ou sauvage, tel que l'on le voit ici, cette possédait seule, parmi ses congénères, l'instinct de La sociabilité, sans lequel il ne peut y avoir de véritable domesticité, ('es chiens sauvages vivent en effet en familles très-nombreuses, quelquefois de cinq ou six cent mille, e1 ae souffrent point le mélange d'une Camille étrangère. Ils se réunissent pour chasser en commun, s'entr'aident pour se défendre contre leurs ennemis, et

rentreraient sans résistance dans l'état de domesticité, si l'on voulait s'en donner la peine...

— Un proverbe de votre pays, interrompit un autre, dit fort justement : Voulez-vous juger du maître de la maison, voyez son chien! Pouvez-vous mieux juger de notre intelligence civilisatrice, de notre amour de la famille, de notre génie pour l'industrie, qu'en admirant ces animaux, formant, entre eux, une république puissante, respectée, sans troubles ni révolutions, sans maîtres insolents et paresseux et sans esclaves envieux ? N'est-ce pas le cas de répéter avec votre Lamartine :

0 chien ! Dieu seul sait la distance entre nous ; Seul il sait quel degré de l'échelle de l'être Sépare ton instinct de l'âme de ton maître : Mais seul il sait aussi par quel secret rapport Tu vis de son regard, et tu meurs de sa mort ; Et par quelle pitié pour nos cœurs, il te donne Pour aimer encor ceux que n'aime plus personne.

Un peu plus loin, dans la prairie, nous rencontrâmes des castors, et, quoique passablement ferré sur les mœurs si souvent décrites de cet intéressant rongeur, je dus entendre son histoire, interrompue à tout moment par cette enthousiaste et patriotique exclamation :

— Hein ! ce n'est pas en Europe que vous verriez des animaux aussi intelligents ?

Le castor appartient à un genre de rongeurs trèsvoisin des rats, et conséquemment, il est parent du chien des prairies. Sa longueur totale, y compris la queue, est d'environ un mètre ; sa hauteur de trente à trente-cinq centimètres. Il présente des formes lourdes et ramassées. Sa tête est ovale, arrondie, obtuse en avant. Ses deux mâchoires portent de chaque côté

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quatre dents molaires, à couronne plate, formée d'un ruban d'émail, qui, à la mâchoire supérieure, se replie de manière à former une échancrure en dedans et trois en dehors, tandis qu'à la mâchoire inférieure on trouve une disposition tout opposée. Il a de plus quatre incisives fortes, tranchantes et de couleur orangée ou cannelle. Les narines sont mobiles et susceptibles d'empêcher l'eau d'entrer dans les fosses nasales. La même propriété se retrouve dans les oreilles, qui sont courtes et rondes, et disposées de façon à s'abaisser contre la tête et à fermer le conduit auditif. Quant aux yeux, qui sont petits, leur troisième paupière est rudimentaire et ne peut servir à les préserver du contact de l'eau.

Le pelage est généralement fin et doux, plus foncé en dessus qu'en dessous, d'un brun plus ou moins fauve, uniforme, ou d'un roux qui tire tantôt sur le grisâtre, tantôt sur le marron ; quelquefois il est d'un beau blanc ou d'un noir foncé. Il se compose de deux sortes de poils : les plus longs sont grossiers et revêtent l'animal extérieurement ; au-dessous on trouve d'autres poils, d'un gris cendré, formant un duvet épais et trèslin. Ces poils sont enduits d'une humeur grasse qui les empêche d'être mouillés par l'eau. La queue est l'organe qui présente les particularités les plus intéressantes ; elle est longue d'environ trente centimètres, grosse, aplatie horizontalement et formant un ovale allongé, cartilagineuse et couverte d'écaillés. « Ces ('railles, dit M. de Quatrefages, ont été à tort assimilées à celles des poissons ; elles ressemblent bien plutôt à celles des pangolins, à celles mêmes qui entourent la queue «les pats el de quelques musaraignes, et se composent de poils agglutinés. Peut-être pourrait-on, à bien plus juste titre, les comparer aux ongles de L'homme, dontellesne diffèrent qu'en ce que leur crois-

sance parait être limitée. » Cette queue sert de rame et de gouvernail à l'animal dans la natation; mais tous les naturalistes n'admettent pas qu'elle lui serve aussi, comme on l'a tant répété, de truelle pour bâtir.

Au-dessous de cette queue se trouvent des poches glanduleuses, qui sécrètent un suc particulier, le castoréum. Ce rongeur a cinq doigts à tous les pieds; celui du milieu est le plus long. Les pieds de derrière son! palmés, et l'ongle du second doigt, après le pouce, est double et oblique. Les pattes antérieures, plus courtes que les postérieures, font qu'il marche toujours la tête baissée et le dos arqué ; la disposition palmée de celles-ci donne au castor à terre une démarche qui rappelle un peu celle de l'oie. Son organisation en fait un animal essentiellement aquatique, qui plonge et nage avec la plus grande facilité. Sa voix consiste en une espèce de petit cri plaintif qui, lorsqu'on l'inquiète, se change en un murmure sourd et une sorte d'aboiement faible. Il est d'un naturel très-farouche.

Le castor est l'animal qui a donné lieu au plus grand nombre de discussions sur l'intelligence et l'instinct. Buffon prétend que son industrie est due à une véritable intelligence, Cuvier et Flourens pensent qu'elle n'est que le résultat de l'instinct, et ils répètent cet argument, ressassé par ceux qui affirment que l'univers a été créé uniquement pour l'homme, et qui consiste à dire que l'industrie admirable que met le castor à bâtir sa cabane, il ne peut l'employer qu'à bâtir sa cabane, sans jamais même perfectionner ses procédés.

Entre mille faits contraires à cette opinion, on nie rapporta un fait cité par M. Menault, dans son beau livre Sur V Intelligence des animaux :

Partout où les castors trouvent des conditions favorables, dit-il, ils vivent en famille et en société, ils bâtissent des villages où chaque famille a sa hutte, chef-

d'oeuvre de construction, où l'art du charpentier s'allie à celui du maçon. Le choix de remplacement, la préparation des matériaux, la disposition de la digue, Pédification des huttes, témoignent d'une intelligence vraiment remarquable.

On nous dit pourtant que le castor n'est pas l'inventeur de toutes ces choses, que la nature l'ayant créé sociable, ingénieur et maçon, il obéit aveuglément au vœu de la nature, qu'il a toujours vécu ainsi et qu'il ne peut vivre autrement. Cette opinion aurait pu se soutenir il y a trois ou quatre siècles. Elle n'est plus sou louable aujourd'hui que les castors en Europe, et particulièrement en France, ont adopté un genre de vie tout à fait différent.

Les sociétés de castors se sont maintenues sur notre sol jusqu'à la fin du moyen âge, malgré les attaques de l'homme. A mesure que celui-ci perfectionnait ses armes et ses procédés de chasse, les castors redoublaient de prudence, de ruse, de sagacité ; mais ils durent céder devant les armes à feu. La vie en commun entraînait de trop grands dangers, il fallut renoncer aux douceurs de l'association. Les familles se dispersèrent, et, ne trouvant plus de sécurité dans leurs huttes, qui attiraient les regards de l'homme, les cas-

- cherchèrent un refuge dans les crevasses des rochers escarpés qui bordaient les cours d'eau. En adoptant ainsi un genre de vie entièrement nouveau, cet animal intelligent a pu, sinon conjurer, du moins retarder la destruction de sa race. Il s'est maintenu dans les Vosges jusque vers la fin du XVIIe siècle, et il existe encore de nos jours dans les parties montagneuses du Dauphiné; il vit aussi sur les bords du Rhône. Il creuse se- habitai iona dans les digues du fleuve et il trouve on asile, où l'homme ne pourrait le poursuivre. sans détruire son propre ouvra.-»'.

2f>8 VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE.

Ainsi le castor n'a pas seulement renoncé à la vie sociale, mais encore il a adopté des mœurs, des habitudes toutes nouvelles, et il a créé une industrie qui lui était inconnue, lorsqu'il pouvait donner un libre essor à sa nature. Le maçon est devenu mineur. Comme il avait appris à construire, il a appris à creuser, à l'inverse de l'homme, qui d'abord se cachait dans des cavernes, et qui, plus tard, n'ayant plus à craindre les bêtes féroces, se construisit des cabanes au grand jour!

Il faut donc avouer que si les castors primitifs, en adoptant la vie sociale et en bâtissant des villages, ne faisaient qu'obéir à des instincts aveugles ou irréfléchis, les castors des bords du Rhône n'ont pu puiser que dans leur intelligence les moyens de vivre aujourd'hui contrairement à ce qu'on appelle le vœu de la nature.

Je ne voulus point m'arrèter à Chicago; néanmoins je jetai un long regard mélancolique sur les hautes cheminées de la maison Adam Bush, Saloon andC0, que j'apercevais se profilant sur le ciel bleu, et que je reconnus entre toutes. Au moment où nous arrivions, j'entendis, dans l'éloignement, les hurlements effroyables poussés avec un acharnement assourdissant par des troupeaux de porcs, débarquant sans doute à la gare des marchandises. Malgré moi, cela m'émut. Je me rappelai les jours calmes et pleins d'espérance que j'avais passés chez les quakers...

Je continuai ma route, en vérité distrait par les charmes du voyage dans ces confortables et agréables wagons du Atlantic and Great Western railway ; et je ne pus résister au désir que m'inspirèrent mes ciceroni de m'arrèter pour visiter la cataracte du Niagara, « la plus grande merveille du monde », me dirent-ils tous.

Je me souvins de la description qu'en donne Chateaubriand :

« Nous arrivâmes au bord de la cataracte, qui s'annonçait par d'affreux mugissements. Elle est formée par la rivière Niagara, qui sort du lac Érié, et se jette dans le lac Ontario; sa hauteur perpendiculaire est de 144 pieds. Depuis le lac Érié jusqu'au saut, le fleuve accourt par une pente rapide, et, au moment de sa chut.'. c'e$t moins un fleuve qu'une mer, dont les torrents se pressent à la bouche béante d'un gouffre. La cataracte se divise en deux branches, et se courbe en fer à cheval. Entre les deux chutes s'avance une île creusée au-dessous, qui pend avec tous ses arbres sur le chaos des ondes. La masse du fleuve qui se précipite au midi, s'arrondit en un vaste cylindre, puis se déroule en nappe de neige, et brille au soleil de toutes les couleurs. Celle qui tombe au levant descend dans une ombre effrayante; on dirait une colonne d'eau du déluge. Mille arcs-en-ciel se courbent et se croisent sur L'abîme. Frappant le roc ébranlé, l'eau rejaillit en tourbillons d'écume, qui- s'élèvent au-dessus des forêts, comme les fumées d'un vaste embrasement. Des pins, des noyers sauvages, des rochers taillés en forme de fantômes, décorent la scène. Des aigles, entraînés par le courant d'air, descendent en tournoyant au fond du gouffre, et des carcajoux se suspendent par leurs queues flexibles au bout d'une branche abaissée, pour saisir dans l'abîme les cadavres brisés des élans et des ours. »

Il faut que je l'avoue : peut-être avais-je été trop préparé par des récits trop enthousiastes, mais le premier aspect des cataractes fut pour moi une sorte de déception. Cependant c'est, en vérité, un magnifique spectacle. Le bruit est beaucoup moindre que je ne m'y attendais. On peut entendre très distinctement tout ce qui est prononcé d'un ton ordinaire, même tout près de la cataracte. La cause en est que l'eau ne tombe pas immédiatement sur des rochers; mais qu'elle se préci-

pite en ligne directe, qui n'est rompue que par son propre rejaillissement. L'eau, avant que l'écume el les vapeurs produites par ce rejaillissement en cachent la couleur, est du vert le plus brillant et le plus délicat. La violence de l'impulsion la chasse bien au delà de la hauteur d'où elle tombe, et elle forme ainsi une sorte de transparent au travers duquel les effets sans cesse variés de la lumière sont une admirable chose.

Je descendis au bord du gouffre qui reçoit le torrent, et de là je regardai de profil la chute d'eau en fer à cheval. Le centre du fer à cheval est le point de convergence de toute la force du torrent; et tandis que cette lourde masse d'eau se précipite, en faisant mille évolutions, elle offre une image de pouvoir irrésistible, que nul autre objet ne m'avait jamais présentée.

Au delà de la cataracte en fer à cheval est l'île de la Chèvre, et, au delà de File de la Chèvre, est l'autre cataracte. Celle-ci est Iroite, perpendiculaire, et les rochers qu'elle rencontre lui donnent la blancheur de la neige ; mais il s'en faut de beaucoup qu'elle ait la beauté sublime et imposante du merveilleux croissant qui est sur l'autre rive. Là, la forme du gouffre immense qui reçoit les eaux du déluge, les cent torrents argentés qui se rassemblent sur le bord pour se précipiter, le mouvement régulier de l'eau qui roule sur le rocher, les émeraudes liquides qu'offre à la vue une longue chute que rien n'interrompt, les guirlandes fantastiques qui s'élancent à leur rencontre, et enfin le nuage des vapeurs qui voile le fond de l'abîme, forment une scène terrifiante.

Je ne parlerai pas des degrés effrayants par lesquels on monte jusqu'au bord même du torrent, ni des platesformes de roches, brisées ou se brisant, sur lesquelles on se place : nul touriste ne manque de faire ces tours de force peu dangereux. Je traversai le Niagara, corn me

les autres, précisément en face des cataractes ; et la barque passe à si peu de distance, que les vapeurs causées par le rejaillissement de l'eau s'y font sentir. La rivière a, en cet endroit, deux cents pieds de profondeur. Le passage, en remontant vers le rocher, vous conduit très près de la grande cataracte. C'est une vaste nappe d'eau, sublime par son étendue et par le fracas qu'elle produit, mais elle n'a pas le caractère magique de sa rivale.

Au-dessous des cataractes, la rivière coule entre d'énormes rochers, couronnés de forêts. Cette scène forme un contraste frappant avec les rives basses qui la bordent au-dessus. Il semblerait que le niveau de la rivière a été rompu par quelque force volcanique. Le Niagara sort du lac Érié: il est large et profond ; mais pendant plusieurs milles son cours est tranquille, et ses rives sont parfaitement nivelées. Peu à peu son lit commence â -enfoncer, et son cristal paisible est troublé par un •r bouillonnement. Les arbres qui reposaient si doucement sur son sein changent de position, deviennent contournés, perdent leur forme comme par suite d'une torture, et semblent prendre part à la fureur du tumulte qui les détruit. Le courant devient plus rapide à chaque pas, et enfin les rochers amoncelés excitent le courroux de la rivière, et ses eaux vertes se couvrent d'une écume blanche. Elle coule ainsi pendant un mille, e1 alors elle tombe tout à coup de la hauteur de cent cinquante pieds. Quand la rivière a atteint un autre niveau, les hauteurs des deux côtés offrent un mur de roc flanquant un abîme ; quelques plantes s'attachent aux rochers, et le chêne, le frêne et le cèdre, en plusieurs endroits, eu revêtenl Les terrains d'un riche feuillage.

Malheureusement, l'exploitation que les américains font de Leurs cataractes nuit à l'enthousiasme, Pour

bien voir, il faut d'abord être à l'hôtel Clifton, dont les fenêtres donnent sur les rapides ; puis il n'est permis de contempler la cataracte qu'en passant, sur un pont où l'on paye en allant, en revenant, et où Ton paye encore en étant au milieu, au moment de jouir de la vue. De plus, l'hôtelier profite de l'émotion pour vendre des boutons de manchettes et un tas d'autres affreux Souvenirs du Niagara. Il y a un ascenseur pour descendre sur les rochers que lave le torrent, et Ton paye encore un dollar pour ce petit trajet; un petit phare éclaire une des chutes ; des baraques se sont élevées tout autour, où l'on vend des oiseaux-mouches empaillés, des éventails en plume, des pierres d'Amérique. Enfin le Clifton s landlord offre à tous les voyageurs un énorme registre sur lequel il invite à inscrire les réflexions qu'inspire aux âmes sensibles la vue des chutes, et Dieu seul sans doute sait les inepties prétentieuses qui sont là-dedans, car je crois que nui mortel n'a osé en affronter la lecture.

J'avais rempli mon devoir de tout voyageur en Amérique ; j'avais longuement contemplé les chutes du Niagara ; je remontai dans le train, et le soir même je débarquai à New- York. Je me fis conduire dans un hôtel, au cœur de Broadway, et plus confortable que celui qui m'avait reçu, à mon arrivée dans cette ville, et je mis en devoir de trouver un homme d'affaires honnête homme, pour terminer promptement les formalités légales, nécessaires pour que j'héritasse de miss Eva.

Dénouement.

Tristesse. — La presse politique aux Etats-Unis. — La prophétie de J. de Maistre sur Washington. — Description à vol d'oiseau de la capitale des États-Unis : le Capitole et la Maison-Blanche. — Le Congrès : les députés et les sénateurs. — Ce qu'on appelle pomper la main du Président de la République. — Le général Grant. — La guerre de sécession. — Abraham Lincoln. — Washington et Napoléon. — Réflexions sur moi-même et confession. — Benjamin Franklin. — Voyage à Philadelphie. — Retour au pays du pétrole et à Salt-Lake-City. — Marie. — Une erreur judiciaire. — Conclusion.

Contrairement à ce que je supposais, je fus, quoique étranger, assez promptement mis en possession de l'héritage de miss Eva. Aucun de ses parents, d'ailleurs, ne réclama: c'était si peu de chose, en vérité, que tons préférèrent me l'abandonner que de courir les chances • riin procès. Il va sans dire que l'homme d'affaires se tailla grandement sa part ; il serait plus correct peutêtrededire que ce fut lui qui hérita de miss Eva et que j'eus seulement quelques bribes. Mais, en Europe, en France, les hommes d'affaires nous ont de bonne heure appris ce que coûte leur intervention, et je ne pus m'indigner, ni tenter de me plaindre du haut prix que Leurs confrères américains mettent à leurs services.

Je m'ennuyai profondément à New-York. La vue de cet Océan, au delà duquel était ma pairie, au delà duquel étaient toutes ces affectior qui font la vie, et dont j'avais brisé les liens dans un accès <l<i désespoir, remplissait mon àme d'une navrante tristesse. Je

"21 'l VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE.

passais des journées, assis sur le bord de la mer, n'admirant pas les sublimes spectacles qui se déroulaient à mes yeux, mais plongé dans une rêverie douloureuse et maudissant la vie. Je revoyais le tableau de bonheur domestique qu'une impitoyable fatalité avait brisé ; je revoyais ma chère épouse, Marie, dans les premiers jours de notre union bénie ; je me rappelais et ses charmes et l'amour dont elle m'entourait, et son sourire affectueux, et nosjoies, et nos indicibles félicités... Et tout cela s'était évanoui ! J'étais un être maudit ! . . . A côté de la rieuse et blonde Marie nr apparaissait alors le visage sérieux et charmant de miss Eva, et je songeais que de ces deux femmes qui m'avaient aimé, je ne re verrais plus jamais ni l'une ni l'autre.

J'aurais voulu mourir ; et cependant l'idée de suicide ne vint pas à mon esprit. Il y avait en mon cœur des parfums de jeunesse, des besoins de vivre, des soifs de soleil, d'air, de liberté, de joies pures, que ne pouvaient annihiler mes sombres réflexions. Il me semblait, malgré moi, que la nuit dans laquelle j'étais plongé ne pouvait être éternelle ; je sentais, comme le laboureur étendu, brisé de fatigue sur sa couche, que l'aube va venir, que l'horizon blanchira et qu'un rayon de soleil bientôt s'élancera du ciel, chassant les ténèbres et réveillant les chants de la nature.

Je ne connaissais, pour ainsi dire, personne à New- York, et j'errais, toujours seul, à travers le dédale des rues de cette ville, attendant que les formalités de prise de possession de mon héritage fussent terminées. J'avais résolu de retourner ensuite à Oil-City, de faire exhumer les restes de M. Crooksmann, et, comme i 'avait désiré miss Eva, de réunir le père et l'enfant dans le même tombeau. Je voulais ensuite résider dans ru tan ; je m'efforcerais de m'accoutumer à la vie américaine, ou plutôt je ne savais pas ce que je ferais

alors; j'attendrais Les événements que La destinée m'enverrait.

En ce moment, la réunion du Congrès eut lieu à Washington : tous les journaux de New- York remplissaient leurs immenses colonnes de discussions politiques, dont la véhémence, la violence même ne reculaient pas devant Les injures les plus grossières, les attaques les plus directes et les plus insultantes contre la personne, la vie privée même de leurs adversaires.

On disait en France, remarque M. 0. Comettant, que le journalisme étaitle quatrième pouvoir de l'État. Je ne sais s'il y a lieu de le dire encore, mais ce qui es1 incontestable, c'est qu'en Amérique, où tout le monde sait lire, dans le fond des campagnes comme au sein des villes, le journalisme doit être placé, non pas seulement au quatrième rang des pouvoirs, mais bien au premier, et l'Amérique ne s'en trouve pas pins mal.

Nulle part, en effet, autant qu'aux États-Unis, Les journaux n'exercent d'influence sur les décisions du gouvernement et sur l'opinion publique. Bien rédigés pour la plupart, ils sont les échos éclairés des besoins de la population et les appuis solides des grands principes de La Constitution. La polémique si vive, si virulente même à l'approche des grandes élections où Les partis sont en présence, où les idées s'entre-choquent avecfbree, redevient plus calme après le jugement prononcé par Le plus grand nombre. Sans doute, Les majorités ne sont, pas infaillibles, elles peuvenl se tromper quelquefois; mais dans un pays, comme L'Amérique, où chacun a le droit et la liberté de voter, où 1oiit Le monde sail Lire et peut éclairer sa propre raison par La raison des autres, La qualité doit se rencontrer presque toujours du côté de la quantité. L'amovibilité de toutes les fonctions publiques aux

États-Unis rend, d'ailleurs, les erreurs facilement réparables, en même temps qu'elle offre au progrès un accès continuel et un vif stimulant. Il est inutile d'ajouter que la presse américaine, entièrement libre, a pour mission première la propagation de toutes les mesures politiques et économiques propres à fortifier la liberté des citoyens et à augmenter le bien-être de tous.

A côté de l'innombrable chiffre des feuilles libérales et progressives, à divers points de vue, qui se publient aux États-Unis, c'est à peine si l'on remarque l'existence de certains journaux, de coterie religieuse plus encore que sociale, dont la voix, chétive quoique criarde, s'efforce de troubler par de fausses notes l'accord parfait des sentiments. Les feuilles religieuses de ce genre, dont quelques-unes prêchent l'amour de Dieu dans un style de possédé, ont le triste courage, au sein même du pays le plus avancé et le plus florissant grâce à ses institutions libérales, de combattre ces institutions mêmes, qu'elles voudraient voir remplacées par un gouvernement bien absolu, bien intolérant. Elles assurent contre tout le monde que tout le monde a tort, que la prospérité des États-Unis est une prospérité factice, que la liberté dont ils jouissent a toutesorte d'inconvénients, et elles prophétisent les plus grands malheurs pour le Nouveau-Monde, s'il continue à adorer Dieu de plusieurs manières et à jouir des avantages perfides de la liberté. Peu d'adeptes lisent ces journaux énergumènes, et quand on les lit, c'est pour en rire, comme on rit d'un enfant faible et rageur qui vous fait des grimaces et vous menace du poing.

Les journaux, utiles partout, sont indispensables en Amérique, où la raison ne se gouverne que par ellemême. La discussion libre est la plus sûre garantie de l'ordre social, en même temps qu'elle est, par une con-

séquence naturelle, la source de tous les progrès. Partout où cinq cents Américains se réunissent en société, ou peut être sûr de trouver une église d'une secte quelconque et un journal politique. L'église et le journal sont là des objets de première nécessité. Le reste vient ensuite. D'ailleurs, les journaux américains, à l'imitation des journaux anglais, sont parfaitement combinés pour servir les intérêts de la classe commerciale, qui est, pour ainsi dire, avec les agriculteurs, la seule classe qui existe aux États-Unis.

Je ne veux pas raconter les détails, peu intéressants pour nous, des polémiques soulevées alors dans la presse américaine ; d'ailleurs je m'en occupai peu. Mais je fus tout à coup pris d'un ardent désir de voir la capitale officielle des États-Unis, précisément à l'époque où la réunion du Congrès la plaçait dans son plus beau jour, et, comme j'avais encore quelques jours à disposer, je pris le train et j'allai à Washington.

Nous disions tout à l'heure les prophéties sinistres et insensées, qu'en style de crocheteurs, en Amérique comme en Europe, les feuilles religieuses élucubrent quotidiennement. En arrivant à Washington, je me rappelai la prophétie fameuse d'un des plus célèbres de ces pieux énergumènes, l'illustre Joseph de Maistre:

« Non-seulement, écrivait- il en 1792 dans ses Considération* sur la France, qu'il déclarait perdue sans ressources, non-seulemenl je ne crois pas à la stabilité du gouvernement américain, mais les établissements particuliers de L'Amérique anglaise ne m'inspirent aucun.' confiance. Les villes, par exemple, animées d'une jalousie très-peu respectable, n'ont pu convenir du lieu où siégerait le Congrès : aucune n'a voulu céder cet honneur â L'autre. En conséquence, on a décidé qu'on bat ira il une ville nouvelle qui sérail le siège du gouvernement. On a choisi l'emplacemenl le plus avanta-

geux, sur le bord d'un grand fleuve; on a arrêté que la ville s'appellerait Washington ; la place de tous les édifices publics est marquée ; on a mis la main à l'œuvre, et le plan delà Cité-Reine circule déjà dans toute l'Europe. Essentiellement, il n'y a rien là qui passe Les bornes du pouvoir humain ; on peut bien bâtir une ville; néanmoins, il y a trop de délibération, trop (y humanité Hims cette affaire; et on pourrait gager mille contre un que la ville ne se bâtira pas, ou qu'elle ne s'appellera pas Washington, ou que le Congrès n'y résidera pas. »

Or, malgré la prophétie de l'inspiré du Saint-Esprit, la ville est bâtie, elle est très-ïiorissante, elle s'appelle Washington, et le Congrès y a toujours résidé, y réside, et rien ne peut faire supposer qu'il n'y résidera pas pendant des siècles encore.

Washington, on le sait, est situé dans le district fédéral de Columbia, territoire placé entre le Maryland et la Virginie, et appartenant à toute l'Union. C'est la plus petite des divisions politiques et administratives de la confédération; elle n'occupe que 112 kilomètres carrés. Le district de Columbia était, avant 1846, divisé en deux comtés ; mais depuis cette époque la partie située au sud du Potomac, et comprenant le comté d'Alexandria, a été rendu à la Virginie. Le siège du gouvernement central y a été transféré en 1800.

La ville de Washington, construite sur les bords du Potomac et de Y Eastern-Branch, à 475 kilomètres de l'Océan, s'étend à près de 6 kilomètres sur chacune de ces rivières : c'est une des plus heureuses situations de l'Amérique, tant pour la salubrité de l'air et la beauté du pays que sous le rapport d'une parfaite convenance. Les éminences graduelles y forment une foule de charmantes perspectives et une pente suffisante pour l'écoulement des eaux pluviales. L'enceinte de la ville ren-

ferme un grand nombre de sources excellentes. I/Eastern-Branch, rivière qui se jette dans le Potomac. fournil un des havres les plus sûrs et les plus commodes de l'Amérique; les plus grands vaisseaux y trouvent assez d'eau jusqu'à 6 kilomètres de son embouchure, et le canal, creusé le long du rivage contigu à la ville, offre un port spacieux avec les plus grandes commodités.

Cette capitale, également éloignée de l'extrémité septentrionale et de l'extrémité méridionale des États- Unis, • ■! située au milieu d'un pays abondant en objets de commerce, ne comptait encore en 1810 que 8,000 habitants, ou 13,000 en comptant Georgetown, qui en est comme le faubourg ; elle en compte aujourd'hui plus de 80,000. Le plan en fut tracé par un Français, le major Lenfant; il réunit dans un très-haut degré la commodité, la régularité, le charme de la perspective et la libre circulation de l'air. Avant de rien commencer, ou avait déterminé la position des divers édifices publics, tels qu'on les construit aujourd'hui, sur le terrain le plus avantageux; tous dominent ou des perspectives lointaines ou des vues agréables, et leur situation les rend susceptibles de tous les accessoires <|ii.' pouvait exiger plus tard l'utilité ou l'embellissement. Mistress Trollope elle-même, qui trouve tout horrible, épouvantable, exécrable chez des républicains, incapables de comprendre les beautés d'un gouvernement monarchique, et assez insensés pour ne pas accourir se soumettre au joug de l'Angleterre, rien que pour avoir le bonheur de posséder un roi ou une reine, mistress Trollope elle-même admirait la ville de Washington. « L'aspect général de cette cité, dit-elle, me ravit; animée, légère, bien aérée, elle me rappelle celles d'Angleterre, où nos fashionables vont prendre les eaux. » Certes, cet éloge est précieux :

Dos étrangers et même des indigènes l'ont critiquée souvent parce que le plan primitif de Washington était sur des dimensions énormes, et qu'on n'en a exécuté encore qu'une partie. Mais, en vérité, il n'y a rien là de ridicule. On ne s'est écarté en aucune manière du premier plan qui était admirable, et ce qu'on a fait a été bien fait. Le Capitole s'élève sur une éminence des plus belles, d'où l'œil plane sur toutes les parties de la ville et sur la vaste étendue des campagnes circonvoisines ; c'est un grand et bel édifice surmonté de trois dômes, et bâti en pierre de taille à gros grains, dont la teinte légèrement jaune n'a rien de désagréable à l'œil. La terrasse et les marches qui conduisent à la superbe façade de l'ouest sont dans des proportions dont rien n'égale la hardiesse. Celle de l'est, à laquelle beaucoup de personnes donnent la préférence, est de niveau avec un enclos d'un aspect ravissant, qui offre l'ombrage des plus beaux arbres de l'univers, probablement pour calmer l'ardeur et rafraîchir les idées des membres du Congrès. Delà base de la colline sur laquelle s'élève le Capitole, se prolonge une rue d'une immense largeur, plantée d'arbres de chaque côté, et ornée de superbes boutiques. Cette rue, qui s'appelle l'avenue de Pensylvanie, a plus d'un mille de long, et au bout, sur une plate-forme plus élevée encore que celle où est placé le Capitole, se trouve l'hôtel du Président, appelé la Maison-Blanche, qui jouit d'une perspective charmante, et commande la vue du Capitole, ainsi que celle des parties les plus importantes de la ville. Les quatre corps de bâtiments qui l'entourent, et qui servent à l'administration des quatre ministères, sont commodes, vastes et solidement bâtis, mais n'ont rien de remarquable dans leur architecture. A l'entour on a laissé de grandes places, où du gazon et des arbres touffus réjouissent la vue

Aux environs de la Maison-Blanche sont do fort jolies maisons, occupées en grande partie par les ministres étrangers. Les maisons sont disséminées dans les autres quartiers de la ville, mais sans qu'on ait jamais mis en oubli la régularité du plan primitif.

Cependant la vaste enceinte de cette ville, comme le remarque justement M. Malte-Brun, tracée pour une cité dix fois plus peuplée, ses rues tirées au cordeau et larges de 25 à 30 mètres, séparées dans quelques quartiers par de grands espaces vides, par des jardins immenses et même par des champs que sillonne la charrue; ses monuments somptueux, qui contrastent avec le silence ordinaire des rues, la feraient prendre, il faut l'avouer, plutôt pour une colonie naissante que pour la capitale d'un État populeux et florissant ; suivant l'expression d'un habitant de Washington même, il semble qu'un géant ait secoué sur l'emplacement qu'occupe la ville la boîte de jouets de ces enfants.

Tout cela est vrai ; mais au-dessus de la ville semble planer le sublime génie de la Liberté; on sent, malgré soi, que cette ville, désertée comme Versailles, est animée non par des souvenirs dont la gloire est plus ou moins discutable; mais par les nobles sentiments d'un grand peuple républicain; on se dit que c'est là que se font ces délibérations grandioses qui abolissent l'esclavage dans le monde entier, qui protègent les révoltés de Cuba contre le despotisme caduc et catholique de l'Espagne, qui donnent au monde des exemples de gouvernement d'un peuple par le peuple luimême, et l'on passe dans ces rues trop larges avec un sentiment Inexplicable de respect.

Washington renferme un grand nombre de monuments que j'eus un véritable plaisir à visiter. L'arsenal de la marine est un des plus beaux établissements dans son genre. A la tête des sociétés scientifiques et

littéraires de Washington, il faut mettre l'Institut de Colombie, divisé en cinq sections, pour les sciences mathématiques, les sciences physiques, les sciences morales et politiques, la littérature et les beaux-arts ; je citerai ensuite les Sociétés de médecine, de botanique, d'agriculture, le Colombian-Collége, fondé en 1821, et surtout le Smithsonian- Institution, fondé en 1835 par James Smithson d'Angleterre, et, depuis 1846, placé sous la direction du Congrès ; enfin le Dépôt topographique, qui renferme une riche collection des cartes et des levés faits par les ingénieurs du gouvernement. Au Patent-Office (conservatoire des arts et métiers), je vis un curieux exemple de la fertilité de l'esprit de l'homme, quand il est abandonné à ses propres ressources. Ce conservatoire renferme des modèles de toutes les machines qui ont été inventées dans l'Union, et le nombre en est immense. Presque tous ces modèles étaient l'ouvrage d'artisans ou d'agriculteurs établis dans des provinces lointaines, qui avaient imaginé quelque machine devant leur tenir lieu de celles dont ils avaient besoin, et qu'ils ne pouvaient se procurer. Si leur invention réussissait, ils en apportaient un modèle à Washington pour obtenir un brevet.

Un musée renferme les lettres autographes de tous les potentats auxquels l'Union a été liée : cela ne m'intéressa guère plus qu'une autre salle où sont déposés, en vertu de la loi, toutes les tabatières, épées, croix de différents ordres, brimborions de toute sorte, offerts par des rois à des ministres américains. Je remarquai avec plus de plaisir les portraits de tous les chefs sauvages qui vinrent traiter avec les Américains. Cela dépend, il est vrai, de la personne qui regarde : pour moi, tous ces chefs sauvages me parurent, en dépit des romans de Cooper et de Chateaubriand, être doués de physionomies de véritables brutes, peu dignes

d'inspirer des regrets à propos de la disparition de leurs hordes; et je compris alors, par une succession d'idées que le lecteur comprendra, pourquoi l'instruction primaire doit être obligatoire.

Le Capitole surtout excitait mon intérêt: je voulus assister à quelqu'une des séances des députés et des sénateurs de ce grand peuple. Qu'ils fument ou qu'ils chiquent, qu'ils aient la tête couverte et qu'ils soient mal vêtus, c'est une affaire qui, me semble-t-il, leur est toute personnelle, et qui regarde peu les étrangers. Il îiCn t.'stpas moins vrai que ces hommes-là, dirigeait les affaires des États-Unis, ont placé ce pays parmi les premiers du monde.

Certes, je ne veux pas parler politique; néanmoins, je me souvins des paroles du grand historien du gouvernement américain, en constatant par mes yeux la vérité de ses appréciations.

Lorsque vous entrez dans la salle des représentants, à Washington, dit-il, vous vous sentez frappé de l'aspect vulgaire de cette grande assemblée. L'œil cherche souvent en vain un homme célèbre. Presque tous ses membres sont des personnages obscurs, dont le nom ne fournit aucune image à la pensée. Ce sont, pour la plupart, des avocats de village, des commerçants ou (1 a hommes appartenant aux dernières classes. Dans un pays où l'instruction est presque universellement répandue, on dit qu'il yadesreprésentantsdupeuplequi il e saTenl pas toujours correctement écrire.

A deux pas de là s'ouvre la salle du sénat, dont L'étroite enceinte renferme une grande partie des célébritésde L'Amérique. A peine y aperçoit-on un seul homme qui ne rappelle l'idée d'une illustration récente. Ce sont d'éloquents avocats, des généraux distingués, d'habiles magistrats ou des hommes d'État connus. Toutes les paroles qui s'échappent de cette

assemblée feraient honneur aux plus grands débats

parlementaires d'Europe.

D'où vient ce bizarre contraste? Pourquoi l'élite de \a nation se trouve-t-elle dans cette salle plutôt que dans cette autre ? L'une ef. l'autre cependant émanent du peuple, l'une et l'autre sont le produit du suffrage univers»!, et nulle voix, jusqu'à présent, ne s'est élevée en Amérique pour soutenir que le sénat fût ennemi des intérêts populaires. D'où vient donc une si énorme différence ?

Je ne vois, ajoute M. de Tocqueville, qu'un seul fait qui l'explique : l'élection qui produit la Chambre desreprésentants est directe ; celle dont le Sénat émane est soumise à deux degrés. L'universalité des citoyens nomme la législature de chaque État, et la Constitution fédérale, transformant à leur tour chacune de ces législatures en corps électoraux, y puise les membres du Sénat. Les sénateurs expriment donc, quoique indirectement, le résultat du vote universel; car la législature, qui nomme les sénateurs, n'est point un corps aristocratique ou privilégié qui tire son droit électoral de lui-même ; elle dépend essentiellement de l'universalité des citoyens ; elle est, en général, élue par eux tous les ans, et ils peuvent toujours diriger les choix en la composant de membres nouveaux. Mais il suffit que la volonté populaire passe à travers cette assemblée choisie pour s'y élaborer, en quelque sorte, et en sortir revêtue de formes plus nobles et plus belles. Les hommes ainsi élus représentent donc toujours exactement la majorité de la nation qui gouverne ; mais ils ne représentent que les pensées élevées qui ont cours au milieu d'elle, les instincts généreux qui l'animent, et non les petites passions qui souvent l'agitent et les vices qui la déshonorent.

La Maison-Blanche devait certainement aussi recevoir ma visite. Il est d'usage, aux États-Unis, que tous ceux qui veulent entrer chez le Président de la Repu-

bliqne y entrent sans audience deux fois par semaine. 11 y a une expression pour cela : on est admis k pomper la main du Président. Le général Grant était alors Président ; un jour donc j'allai lui pomper la main.

Ulysse Grant était né, en 1822, d'un tanneur établi à Point-Picasant, dans l'État d'Ohio ; toute la famille travaillait le cuir de ses mains et vendait ensuite le produit de son travail (1). En 1823, la famille vint se fixer à Georgetown. Ulysse Grant fut envoyé à l'école, puis, arrivé à l'âge de dix-sept ans, comme il était trèsvigoureux, malgré sa petite taille, il demanda à être militaire, et fut assez heureux pour obtenir un brevet de cadet à l'École militaire de West-Point. Il ne s'y fit remarquer par aucune supériorité ; il y passait pour un bon garçon, silencieux et méditatif; en un seul point il montra une capacité hors ligne, c'était comme cavalier. Après trois années d'école, à vingt-huit ans, il fut attaché comme sous-lieutenant surnuméraire au 4e régiment d'infanterie et envoyé à la guerre du Mexique, où il se distingua, sous le général Taylor, au siège de la Vera-Cruz. Revenu dans ses foyers, marié, en 1848, à la fille du colonel Dent, il fut de nouveau envoyé en 1853 dans l'Orégon, par la Californie et Panama, campagne pendant laquelle il affronta le choléra aussi souvent que la mitraille. Après sept ans de service, il donna sa démission, en 1854, et, pourvu du grade de capitaine, il vint s'établir à quelques lieues de Saint- Louis, dans le Missouri, comme fermier. Père de quatre enfants, très-pauvre, très-laborieux, il allait à la ville de Saint-Louis, à 14 milles de sa ferme, vendre du bois. Il avait de beaux chevaux, et beaucoup d'habitants de Saint-Louis se rappellent très-bien avoir vu Cet homme silencieux et agile qui amenait son bois et

(1) A. Gor.HiN. — Conférence sur le général Ulysse Grant.

s'en retournait dans sa voiture, qu'il déchargeait luimême avant de se faire payer, si mal yétu que d'anciens camarades dédaignaient alors de le reconnaître. Réussissant mal comme fermier, Grant se décida à aller tenter la fortune à Saint-Louis, où il se fit l'associé d'un collecteur de rentes. Il y a encore au coin d'une rue de Saint-Louis une enseigne avec ces mots : Boggs et Granf collecteurs de rentes. Les collecteurs de rentes sont des gens qui vont dans tous les pays recevoir des loyers, qui prêtent sur hypothèques et qui font une foule de petits tripotages financiers dans le ressort de la province. Il ne réussit pas mieux dans ce nouvel état. Toujours le même, assez mal mis, assez mal tourné, on le voyait se promener avec quelques anciens camarades, en compagnie desquels il ne lui était pas indifférent de prendre un petit verre de wiskey ; puis il revenait au logis prendre sa pipe tristement, et attendre les affaires, qui venaient peu. Fatigué de tenter en vain la fortune, Ulysse Grant se décida à retourner, en 1859, dans la petite ville de Galena, dans l'Illinois, où étaient restés son père, sa mère et ses frères, et il se mita travailler avec eux de ses mains et à faire le commerce des cuirs.

A cette époque, sous les présidents Polk et Buchanan, la question de l'esclavage avait grandi au point de dominer toutes les autres questions, et la terrible guerre entre les États du Nord et les États du Sud de l'Union éclata, lutte de prépondérance qui s'agitait, depuis le commencement de l'Union, entre ces deux parties des États- Unis, lutte au fond de laquelle se cachait toujours et surtout la servitude.

D'après la Constitution des États-Unis, les représentants sont nommés en raison de la population, et, dans la population, la Constitution a fait compter pour un cinquième les personnes autres que les citoyens ; le

mot d'esclave n'est pas prononcé, mais en réalitécela veut dire que, comme en musique une noire vaut deux blanches, dans ce régime des États-Unis, un blanc plus cinq noirs valaient deux blancs. Et comme il y avait, en 1850, de quatre à cinq millions d'esclaves, c'est comme si l'on avait ajouté du vùiv du Sud, pour la nomination des représentants, un million d'électeurs de plus. Cela donnait un grand avantage au Sud, pays à esclaves.

Pour l'élection du Sénat, c'était bien plus grave. Les sénateurs sont nommés par État, quelle que soit la population de ces États. Il résultait de cette disposition de la Constitution, le désir pour les États du Sud d'annexer autant qu'ils le pouvaient des États nouveaux. Or, on sait quel est le mécanisme de la Cônstit u I ion. Dès qu'il y a un certain nombre d'habitants sur un territoire, il arrive à un noviciat politique, il est reconnu ; puis, quand le nombre des habitants augmente encore, le territoire obtient le titre à! État : on laisse le peuple qui l'habite libre de choisir sa constitution et il a droit à la nomination de deux sénateurs. De là l'intérêt qu'avait le Sud à s'étendre, à prendre aujourd'hui le Texas, demain le Mexique, après-demain Cuba, à entrer dans cette violente politique d'extension et d'annexion qui souvent inquiéta les véritables amis de la liberté. Dans cette question de la majorité, soit pour la représentation des électeurs, soit pour la nomination des sénateurs, l'esclavage jouait donc un rôle considérable, car, en créant le plus possible d'États à esclaves, l»k Sud était assuré d'avoir la majorité dans la Chambre des représentants et dans le Sénat.

Enfin, en 1850, s'éleva devant les tribunaux la question de savoir si les esclaves fugitifs étaient une propriété, et si, une fois passés dans le Nord, où l'esclavage Q'existail [Mis, ils pouvaient être recherchés, pris par Les autorités fédérales* l ramenés à leurs proprié-

288 VOYAGE AU PAYS DU PETROfcE.

taires. Cette abominable chasse fut autorisée par la loi.

Le 6 novembre 1860, Abraham Lincoln était nommé régulièrement Président de la République ; le 4 mars 1861, il était installé à Washington ; et, au mois d'avril, lefortSumter était bombardé, le Maryland envahi : la guerre civile éclatait.

A Galena, où résidait Ulysse Grant, comme dans toutes les villes des États-Unis, des réunions populaires étaient convoquées à l'occasion de l'ouverture des hostilités, il y avait, dans cette ville même, une grande division d'opinions. Les réunions étaient ardentes et passionnées, et l'obscur tanneur y assistait avec la froideur qui faisait le fond de son caractère. Un jeune avocat, très-maigre et très-grand, nommé Rawlins, et qui devint plus tard le chef d'état-major du général, s'étant écrié, avec une éloquence passionnée : « Je suis démocrate ; mais il ne s'agit pas de politique, il s'agit d'avoir une patrie ou de n'en pas avoir, et je suis d'avis qu'après ce qui vient de se passer, nous n'avons plus qu'à faire appel au Dieu des batailles ! » Ulysse Grant s'était senti l'âme remuée. En sortant de la réunion publique, il dit à son père :

— Puisque l'État m'a élevé à ses frais, il serait bien à moi de me mettre à son service.

Et Grant écrivit au gouverneur de l'État pour demander un petit grade dans la milice des volontaires. Le gouverneur ne lui répondit pas. Il alla alors modestement solliciter l'appui d'un repré sentant de son pays, M. Washburn, depuis ambassadeur à Paris, qui voulut bien s'intéresser à cet obscur capitaine redevenu ouvrier, et le présenter au gouverneur.

Grant commença par commander une compagnie de volontaires de l'Union, qui se trouvait à cinq lieues de là, dans la petite ville de Springfield. Le premier jour,

ses soldats le tournèrent en ridicule, mais bientôt ils étaient forcés au respect; et, apprécié promptement par ses chefs autant que par ses subordonnés, Grant commença la campagne de l'Ouest en qualité de colonel.

On croyait, au Nord, qu'on n'avait à résister qu'à une révolte sans importance, et l'on croyait encore plus fermement, au Sud, qu'on n'avaitquYi frapper un grand coup sur Washington, et que tout serait fini. Le Nord éiail sans défense, le Sud bien préparé. Le président Buchanan avait disséminé la petite armée du Nord, garni les arsenaux du Sud, et tout préparé pour un succès, rendu plus probable encore par la valeur et l'habileté des généraux qui entouraient Jefferson Davis. En effet, le résultat des premières campagnes de 1861 et 1862 fut tout en faveur du Sud. Ce furent, après la prise du fort Sumter, la défection des grands États, de la Virginie, delà Caroline du Nord, puis du Tennessee, de TArkansas, et, peu de temps après, la première grande victoire du Sud à la bataille de Bull's-Run. Le Nord eut alors quelques heureuses expéditions maritimes, mais suivies des tentatives infructueuses de Mac-Clellan contre Richmond, arrêtées par la sanglante défaite de Gaines -Hill, insuffisamment réparée elle-même par la journée d'Ânthietham et la défense de Washington.

La campagne de 1863, qui vil le Maryland envahi pour la seconde fois, les confédérés vainqueurs à Chancellorsville et à Fredericksburg, mais affaiblis pourtant par la victoire de Gettysburg et par la perte de l'héroïque Stonewal Jackson, laissa les deux partis en présence, plus acharnés que jamais. Heureusement pour le Nord, la marine était mieux préparée; repoussée du Jame's-River, où elle avait tenté de s'approcher de Richmond, par les combats si connus du Merrimac et

du Monitor, ces boites à mitraille flottantes, la marine était parvenue à faire Le lourdes États <lu Sud et à mettre la main sur la Nouvelle-Orléans et sur les bouches du Mississipi. Mais le parcours du fleuve appartenait aux confédérés, qui étaient sur le point de s'emparer même, en remontant très-haut vers le Nord, du poste important de Cairo, où le Mississipi reçoit les eauxdel'Ohio, lorsqu'au 1862, ils trouvèrent devant eux Ulysse Grant. Avec son apparition,* par ses efforts opiniâtres et précipités, commence pour les États-Unis le retour de la fortune.

Pour suivre toute cette entreprise extraordinaire, il faut se représenter le territoire des États-Unis comme un immense carré dont l'Océan et le Mississipi forment les deux côtés perpendiculaires; les villes de Washington, capitale des États du Nord, et de Richmond, capitale des États du Sud, sont en face l'une de L'autre dans L'intérieur de ce carré, et l'opération poursuivie consistait à s'emparer des quatre entés du carré et à revenir au centre investir Richmond en s'en rapprochant de toutes parts, en cernant, en détruisant, par des coups répétés, les armées qui la défendaient, en soumettant les États qui la recrutaient.

Grant, parti de Cairo en 1862, et appuyé par la flottille fédérale de Foote et de Porter, s'empare des forts Henry et Donelson, assure la possession du Missouri, du Tennessee, et bientôt de tout l'Ouest, par la victoire de Pittsburg et l'évacuation de Corinthe, malgré les efforts de Beaurepard, envoyé par le Sud avec 60,000 hommes. Pendant la même année, l'amiral Farragut avait bloqué les côtes du Sud, pris la Nouvelle- Orléans, remonté le Mississipi. et. pour que le cours de ce grand fleuve, dont la possession importe plus aux États-Unis que le Rhin à l'Allemagne, fût assuré aux fédéraux et cessât de servir aux confédérés à se ravi-

tailler du ccftédu Texas, il ne restait plus, entre Farragut et Grant, que l'espace compris entre Port-Hudson et Vicksburg, dont le siège devait coûter tant de sang et d'efforts, échouer deux fois, exiger sept attaques et ne réussir, en juillet 1863, qu'après plusieurs victoires qui permirent enfin de rassembler plusieurs armées contre cette place forte de la rébellion.

Pendant ces deux années, Grant avait donné la mesure de son étonnant mérite. La prise de Vicksburg, suivie de la reddition de Port-Hudson, assura aux fédéraux tout le cours du Mississipi et la neutralité des États placés sur ses rives, et Ta victoire de Chattanoga, remportée quatre mois après par Grant, obligea les confédérés à se replier sur la Virginie, où ils rallièrent les débris encore formidables de leurs armées.

An commencement de 1864, le président Lincoln lui confia le commandement en chef de toutes les forces militaires, avec le titre de lieutenant général, qui n'avait pas été porté depuis Washington, laissant à son ami, le général Kermann, la direction des troupes de l'Ouest.

L'année 1864 fut encore plus décisive. C'est alors que Grant conçut le plan extraordinaire d'abandonner Washington, sans se préoccuper des tentatives d'invasion qui privèrent pendant deux jours la capitale de toute communication avec les autres villes, de s'avancer aussi loin que possible dans l'intérieur du pays, au delà de Richmond, comme un coin dans un arbre, pendant que Macpherson et Shéridan tourneraient autour de lui, que Shermann aurait l'audace de traverser la Géorgie tout entière et de gagner la mer, et que Farragut, a \ <■<■ ses navires cuirassée, prendrait Mobile. Wilmington, et cernerait Richmond, ainsi environnée de toutes parts. Ce plan gigantesque lut réalisé en douze mois Lorsqu'on apprit, au commencement de

18()5, que Sherniann avait rejoint la flotte de Dahlgreen, el pris Savannah, puis Charleston, où le drapeau fédéral, abattu depuis 18(51 , avait été rétabli par un régiment de noirs, d'anciens esclaves, entré le premier dans la ville: lorsqu'on entendit raconter les prodiges accomplis par Shéridan et par Farragut, il y eut dans toute l'Amérique et dans tout le monde civilisé connue un frémissement d'enthousiasme, et nul ne douta plus du triomphe du Nord. A la fin de mars, grâce aux opérations hardies de Shéridan, Grant remportait la victoire des Cinq-Fourches, qui décidait la reddition de Petersburg; et le 7 avril, Robert Lee, le général en chef des confédérés, acceptait la capitulation de Richmond, après avoir assuré la retraite du gouvernement confédéré, pendant que Johnston se rendait à Shermann et que Mobile capitulait. Alors le président Lincoln entrait dans Richmcnd incendiée, au milieu de pauvres noirs devant lesquels il découvrait sa tète, hommage que cette race n'avait jamais reçu : l'autorité fédérale était rétablie sur tout leterroire des États-Unis.

Je songeais à toute cette gloire en ]oompant la main du Président de la République, de ce petit homme à la figure énergique, aux yeux bleus, peu recherché dans sa tenue, toujours silencieux et ne parlant que quand il avait quelque chose à dire, se plaisant mieux, dit-on, avec les chevaux que dans les cérémonies. Nous n'échangeâmes que quelques paroles. Je lui disque, Français, ingénieur, désirant mettre mon activité au service des États-Unis, je n'avais pas voulu passer à Washington sans voir de près le héros de la guerre de sécession. Il s'inclina pour répondre à mon compliment, et me dit simplement que j'avais bien fait devenir en Amérique, où un travailleur obstiné pouvait facilement gagner une fortune, si Dieu le permettait.

Comme d'autres personnes attendaient de voir le

Président, probablement pour des affaires plus sérieuses que les miennes, je me retirai presque aussitôt, réfléchissant qu'en France, un soldat pareil aurait ambitionné l'empire, ou du moins le consulat, ou la présidence à vie, et aurait cherché à l'obtenir par tous les moyens possibles, même par des crimes et des coups d'Étal : tandis que cet homme gouvernait librement dans la paix un grand pays dont il a sauvé l'indépendance, et rentrerait bientôt dans l'obscurité de la vie privée, sans aucun regret ni aucune amertume, sans avoir seulement la pensée d'accuser d'ingratitude ses concitoyens.

Tout en songeant ainsi, je descendais l'avenue de Pensylvanie et, levant les yeux, je vis le théâtre où avait eu lieu, le 24 avril 1865, cet exécrable assassinat de Lincoln, le prédécesseur d'Ulysse Grant à la présidence, son ami, le président martyr, assassinat auquel le général Grant lui-même n'échappa que grâce à son amour pour ses enfants et à son horreur pour les manifestations extérieures :

— Il y a si longtemps que je n'ai embrassé mes enfants, et j'en ai assez de la besogne de se montrer (sohir business), avait-il dit pour s'excuser de ne pas accompagner au spectacle le Président.

Et je me rappelai cet admirable portrait, qu'au moment même de la nouvelle de la mort de celui qui abolit L'esclavage, un de nos plus éminents écri- \;iiii^. M. Prévost-Paradoi, faisait de l'un de ces types des plus élevés et des plus respectables de la race humaine.

« Lincoln était un honnête homme, en donnant à ce mot toute la portée, ou plutôt le sens sublime que ce mot peut avoir, lorsque L'honnêteté est aux prises avec Les plus fortes épreuves qui puissent agiter les États, et avec des événements qui influent sur le sort du

monde. Bien différent en ce point de la plupart des grands hommes qu'on est aujourd'hui convenu d'admirer, Lincoln n'a jamais eu en vue, depuis le jour de son élection jusqu'à celui de sa mort, qu'une seule chose : l'accomplissement de son devoir. S'il n'est jamais resté en deçà de ce devoir par faiblesse, son imagination ne Ta jamais conduit au delà, et l'idée de faire plus ou autre chose que son devoir n'a jamais traversé ce simple et droit esprit. C'est, par exemple, une erreur fréquente de ce côté-ci de l'Atlantique, que de louer ou de blâmer M. Lincoln d'avoir entrepris spontanément l'abolition de l'esclavage et d'avoir mis son pays en feu pour l'abolir. C'était le bien mal connaître que de lui prêter une telle conduite ou même de tels desseins... Lincoln n'a jamais confondu ses sentiments ftvec son devoir, ailleurs que dans le salut de la République, dont le sort avait été remis entre ses mains. Il éprouva, sans aucun doute, une joie profonde le jour où la nécessité de la guerre lui commanda plutôt encore qu'elle ne lui permit de décréter l'abolition de l'esclavage, et il remercia Dieu d'être rinstrument d'un si grand acte; mais il ne devança pas ce moment d'un jour ni d'une heure, et ce noble désir n'était que le second de ses désirs, parce que l'accomplissement de son devoir, c'est-à-dire le salut des États-Unis, prenait le pas sur tout le reste dans son âme.

« Tel fut ce simple et grand homme de bien ; et, si l'on veut mesurer la valeur d'un homme de ce caractère pour un peuple en péril, qu'on se figure que les États- Unis, au lieu de rencontrer dans leur chef un serviteur opiniâtre et dévoué du devoir, fussent tombés en d'autres mains Il avait le bonheur d'être religieux,

mais tout ce qu'il avait de religion était du même côté que son droit; il n'imaginait pas que Dieu pût lui tenir

un autre langage que sa conscience, et s'il considérait les revers des honnêtes gens comme des épreuves, c'est qu'il croyait toujours Dieu de son parti. Aussi rien ne put l'ébranler. Il supporta patiemment et habilement la mauvaise volonté de l'Europe; il vit sans pâlir les armées de la République perdre courage ou se dissoudre; il vit sans colère et sans peur sa capitale remplie de traîtres; il poursuivit le recrutement au milieu de New- York en feu; il repoussa toute idée de dictature, se Soumit, à l'époque fixée par la loi, à l'élection populaire, et, reprenant volontiers son fardeau, se mit en chemin, sans compter les obstacles. Le droit a ce merveilleux avantage que la fortune ne peut le changer.

« Il touchait enfin au terme de tant d'épreuves

C'est à ce moment que l'a frappé le coup imprévu qui retentit encore si douloureusement dans le cœur de tous les honnêtes gens de l'ancien et du nouveau monde. Les Romains avaient conservé pieusement le souvenir d'un certain Fabius Dorso, qui, pendant le siège de Rome par les Gaulois, avait, dit-on, traversé à pas lents les lignes ennemies, portant avec respect les offrandes nécessaires pour un sacrifice qui devait s'accomplir à jour fixé et en lieu déterminé. C'est à peu 1-rcs ainsi que cet honnête homme a marché près de quatre années, tenant religieusement dans ses mains, comme un dépôt sacré, l'existence menacée de sa patrie. Moins neureux que Fabius Dorso, il est tombé au pied même de l'autel et l'a couvert de son sang; mais son œuvre était accomplie, et L'image delà République sauvée a pu consoler Bon dernier regard. De plus, il n'a pas vécu seulement pour son pays, puisqu'il laisse, à tout ce que la justice et la liberté ont encore d'amis dans I.' monde, un grand souvenir et un pur exemple. »

Au-dessus encore de ces héros, leur modèle et leur exemple, planait l'ombre de Georges Washington , le fondateur de la République américaine.

Il était né en 1732, à Bridge-Creek (Virginie); son enfance n'offrit rien de remarquable. Arrivé à L'âge d'homme, il fut ingénieur-arpenteur, puis servit, comme officier de la milice, dans la guerre des Anglais contre les Français au Canada, de 1753 à 1763. Il y fit preuve de talent, et se retira avec le grade de major. Il s'occupa alors de culture, et fit valoir, comme fermier, (U^ terres appartenant à autrui. Lorsque les hostilités éclatèrent contre l'Angleterre, il fut un des sept députés de la Virginie au Congrès de Boston (1774) et reçut presque aussitôt le titre de généralissime de l'armée des révoltés.

On sait avec quel courage, avec quelle prudence, avec quelle opiniâtreté ii soutint cette guerre au milieu des complications les plus étranges et les plus terribles, obligé d'improviser chaque jour, pour ainsi dire, son armée, sans cesse abandonné par des soldats sans discipline, les ramenant tantôt à prix d'or, tantôt par la menace, tantôt par la douceur, regagnant toujours la confiance par sa droiture et son désintéressement, t riomphant de toutes les faiblesses et de toutes les extravagances d'un peuple encore sauvage, par les deux grandes vertus dont il semblait la personnification : la fermeté inébranlable et le bon sens à toute épreuve, A lui seul, il avait déjà porté un coup fatal à la domination anglaise et divisé le Parlement de Londres, où il avait pour auxiliaires Pitt, Fox et Burke, les trois premiers orateurs du siècle, lorsque la France lui envoya trente-deux vaisseaux avec d'Orvilliers, douze autres avec d'Estaing, et enfin sept autres avec dix millions d'or, six mille hommes d'élite, et la fleur de la noblesse, conduite par La Fayette et Rochambeau.

A cette nouvelle, le père de Pitt, qui se mourait dans son lit, sentit que l'Amérique allait échapper à l'Angleterre ; il se fit porter à bras au seuil du Parlement, et décida le gouvernement à lancer toutes ses forces contre Washington. Elles se brisèrent, l'année suivante, aux pieds du grand homme par cette capitulation d'York town, où il prit le général anglais Cornwallis, avec son armée entière. Deuxansaprès, le 20 janvier 1783, le traité de Versailles proclamait, à la face du monde, l'indépendance des États-Unis, reconnue par l'Angleterre elle-même.

Alors Washington fut reçu en triomphe par le Congrès, et, jugeant sa carrière de général terminée, il lit ses adieux à ses troupes victorieuses, et retourna cultiver son domaine de Mont-Vernon, sur les bords du Potomak. Il reprit la bêche et le compas, devint le chef de l'agriculture, comme il l'avait été de l'armée, ettriomphade la nature dans le désert, comme il avait triomphé de l'Angleterre sur les champs de bataille. Il organisa l'immense Compagnie de Cincinnatus, qui défricha les steppes, planta les forêts, détourna les fleuves e1 multiplia les richesses des États-Unis. Ses anciens officiers et ses anciens soldats s'enrôlèrent sous ses ordres dans cette nouvelle campagne. Il leur donna des insignes et une décoration particulière, insignes qu'il leur fit déposer ensuite rigoureusement, lorsqu'ils voulurent en faire Le symbole d'une aristocratie héréditaire.

Son rôle politique allait commencer.

En 1787, une députât ion d'électeurs se présenta à Mont-Vernon, et trouva Washington, la bêche à la main et dirigeanl une plantation d'arbres nouveaux. Ils lui annoncèrent qu'il avait été élu, à l'unanimité, député de la Virginie à la Convention américaine. Il quitta la bêche pour le portefeuille, comme il l'avait

quitté pour l'épée, et il se rendit à Philadelphie. Il fut nommé président du Congrès, à V unanimité. Il fit alors voter par ses collègues cette belle Constitution qui dure encore, à la honte de toutes les constitutions enterrées par l'Europe les unes sur les autres : la Loi pour royauté unique; une Chambre et un Sénat pour dix ans, avec un Président de la République pour quatre années; la liberté en tout et pour tous : liberté de la presse, droit de réunion et d'association, liberté des cultes, etc.; point d'alliance avec l'étranger, et des traités de commerce avec toutes les nations, etc.

En 1789, Washington fut élu Président de la République, à V unanimité ; en 1793, il fut réélu, encore à l'unanimité ; il allait être réélu en 1797, lorsqu'il trouva son rôle politique achevé, refusa les suffrages, et retourna labourer les champs.

L'Amérique, en effet, n'avait plus besoin de lui. Il l'avait lancée, comme général, comme agriculteur, et comme chef du gouvernement, dans cette voie de prospérité inouïe qui n'a pas varié un seul jour.

Le 5 décembre 1799, Washington, alors âgé de 68 ans et doué encore de toute sa force et de tout son génie, surveillait quelque travail éloigné dans son domaine de Mont-Vernon. Une pluie froide le surprit et lui mouilla la tête et le cou. Il eut d'abord un léger mal de gorge, que suivit une inflammation de la trachée-artère. Neuf jours après il était mourant. Sentant sa fin prochaine, il pria ses amis de s'épargner des soins inutiles. Il employa ses dernières forces à leur donner des conseils sur le gouvernement du pays. Puis, aussi calme que s'il eût été question d'aller dormir, il se déshabilla luimême, se coucha, reçut les embrassements de sa femme, se ferma les yeux de sa propre main et expira tranquillement.

Une telle vie et une telle mort ne semblent-elles pas arrachées du livre de Plutarque?

Washington n'avait pas d'enfants; il emporta son nom ton! eut ter dans la tombe. Sa femme ne lui survécut que peu d'années.

Tous les Américains portèrent, pendant trente jours, un crêpe au bras.

Les pensées graves que m'inspiraient le spectacle de la capitale des États-Unis et la réunion des députés et des sénateurs, ma visite au Président de la République, les souvenirs historiques et les réflexions philosophiques qui en étaient la conséquence .me firent trouver, malgré moi, pour ainsi dire, bien misérables les péripéties douloureuses et tragiques de mon existence. Au milieu de toutes ces grandes choses, en me rappelant la vie de ces héros, morts après de longs jours consacrés exclusi vement à l'accomplissement de ces actes subi imes qui servent l'humanité, j'éprouvais une sorte de honte de l'affaissement moral dans lequel m'avaient plongé des événements, par le fait, vulgaires, communs, en vérité, corrélatifs de la nature humaine. Je rougissais de la vanité de mes souffrances, de l'inutilité de nies Larmes; je comptais ce que ces hommes avaient supporté de déboires, d'affronts, d'injustices, de calomnies, le nombre d'êtres chéris qu'ils avaient vus tomber autour d'eux, Us obstacles cruels qu'ils avaient surmontés. Les tortures, les angoisses, les déchirements que leur cœur avait éprouvés, et je m'avouais que leur courage, prenant sa source dans la conscience du devoir accompli, ne s'était pas affaibli, tandis que moi j'allais désœuvré el faible à travers Le inonde traînant partout une honteuse désespérance. N'avaient-ils pas souffert plus que moi? Que Leur importaient les douleurs, ils remplissaient leur devoir d'homme ei de citoyen. Et moi, quel devoir accomplissais-jc? Ils avaient donné un but sacré à leur

:i(HI VOYAGE AU PAYS MJ PÉTROLE.

vie: quel but tentais-je d'atteindre ? [ls aimaient leur pairie : j'avais fui la mienne ; je restais plongé dans un

lâche et volontaire exil...

L'exil est un martyre continuel, disait un exilé célèbre, c'est la mort : non la mort glorieuse et brillante de ceux qui succombent pour la patrie, non la mort plus douce de ceux dont la vie s'éteint au milieu des charmes du foyer domestique: mais une mort de consomption, lente et hideuse, qui vous mine sourdement, et vous conduit sans bruit et sans effet à un tombeau désert.

Dans l'exil, l'air qui vous entoure vous étouffe, et vous ne vivez que du souffle affaibli qui vient des rives lointaines de la terre natale. Étranger à vos compatriotes qui vous ont oublié, sans cesse étranger parmi ceux avec lesquels vous vivez, vous êtes comme une plante, transportée d'un climat lointain, qui végète, faute d'un coin de terre où elle puisse prendre racine. L'exilé peut trouver sur la terre étrangère des âmes généreuses, des caractères élevés qui s'efforcent d'être pour lui prévenants et affables; mais l'amitié, cette harmonie des cœurs, il ne la rencontre nulle part, car elle ne repose que sur une communauté de sentiments et d'intérêts ; les prévenances mêmes dont il est l'objet perdront beaucoup de leurs charmes à ses yeux, parce qu'elles auront toutes le cachet d'un service rendu. Heureux ceux dont la vie s'écoule au milieu de leurs concitoyens, et qui, après avoir servi leur patrie avec gloire, meurent à côté du berceau qui les a vus naître! Mais malheur à ceux qui, ballottés par les flots de la fortune, sont condamnés à mener une vie errante, sans attraits, sans charme et sans but, et qui, après avoir été de trop partout, mourront sur la terre étrangère, sans qu'un ami vienne pleurer sur leur tombe !

J'éprouvais ces douleurs et je rougissais de les subir,

d'avoir cédé à un accès de folie inexplicable, à une terreur insensée, et d'avoir renoncé à la patrie, aux devoirs austères du citoyen, à la tâche imposée à tout homme d'apporter sa pierre à l'édifice social. Que faisais-je en Amérique? Qu'étais-je venu y faire? Je m'étais sauvé, comme un coupable. N'aurais-je point dû, au lieu de me livrer à un désespoir insensé, et si je ne voulais point rester dans ma patrie, faire du moins servir ma douleur à quelque dessein patriotique, utiliser dans quelque noble entreprise mon dessein de m'éloignerde France? Quel avenir m'attendait, et quelle mort, au bout peutêtre de longues années d'exil?

I n jour, au fond de l'Amérique, un homme meurt. Le monde entier verse des larmes, et à la tribune de 1 "Assemblée nationale de France, le plus grand orateur des temps modernes, Mirabeau, s'écrie:

« Messieurs, Franklin est mort ! Il est retourné au sein de la Divinité, le génie qui affranchit l'Amérique et versa sur l'Europe des torrents de lumière! Lesageque les deux mondes réclament, l'homme que se disputent l'histoire des sciences et l'histoire des empires, tenait sans doute un rang élevé dans l'espèce humaine!

« Assez longtemps les cabinets politiques ont notilié la mort de ceux qui ne furent grands que dans leurs éloges funèbres; assez longtemps l'étiquette des cours a proclamé des deuils hypocrites. Les nations ne doivent porter le deuil que de leurs bienfaiteurs. Les représentants des nations ne doivent recommander à leur hommage que les héros de l'humanité. Le Congrès a ordonné dans les quatorze États de la Confédération un deuil de deux mois pour la morl de Franklin, et l'Amérique acquitte^ en ce moment ce tribut de vénération pour l'un des pères de sa Constitution.

« Ne serait-il pas digne de nous, Messieurs, de nous

unir à cet acte religieux, de participer à cet hommage reildu, à la face de l'univers, et aux droits de l'homme et au philosophe qui a le plus contribué à en propager la conquête sur toute la terre ? L'antiquité eût élevé des autels à ce vaste et puissant génie, qui, au profit des mortels, embrassant dans sa pensée le ciel et la terre, sut dompter la foudre et les tyrans. La France, éclairée et libre, doit du moins un témoignage de souvenir et de regret à l'un des plus grands hommes qui aient jamais servi la philosophie et la liberté. Je propose qu'il soit décrété que l'Assemblée nationale portera pendant trois jours le deuil de Benjamin Franklin. »

Et moi, quand je mourrai, aurai-je seulement un témoignage de regret dans un cœur? Une larme tombera-t-elle des yeux d'un ami sur le corps de celui qui a abandonné ceux qui lui étaient liés par des liens sacrés, sur le cadavre de celui qui a déserté sa patrie?

En retournant à New- York, je voulus m'arrêter à Philadelphie, afin de voir les lieux qu'avait habités le grand citoyen.

Philadelphie, située entre les rivières de Schnylkill et de Delaware, est une des plus grandes villes de l'Union. Elle s'étend sur une longueur d'environ 3 kilomètres et sur une largeur de 1 kilomètre. Le plan en fut tracé en 1683 par Guillaume Penn. Quand on s'approche de la ville, son aspect ne frappe pas, il lui manque des dômes et des colonnes, mais on ne peut néanmoins ne pas l'admirer. Les rues sont bien pavées, d'une propreté exquise, et, de même que dans toutes les anciennes villes d'Amérique, les trottoirs sont en briques; ils sont presque entièrement garantis du soleil par les bannes qui, dans toutes les principales rues, sont suspendues du haut des croisées des bou-

tiques, et s'étendent dans toute la largeur des trottoirs.

Cette ville est bâtie avec une régularité presque fatigante. Les rues qui vont du nord au sud, et dont quelques-unes ont jusqu'à 35 mètres de largeur, sont distinguées par des numéros. Elles sont coupées à angles droits par d'autres rues qui portent les noms de différents arbres. La rue du Mûrier, plus communément appelée Arch-Street, et celles du Châtaignier et du Noyer paraissent les plus à la mode. Cette manière de distinguer les rues est très-commode pour les étrangers qui savent bien compter et à qui l'histoire naturelle est familière. Ainsi, vous demandez la Douane, on vous dit qu'elle est dans la rue du Châtaignier, entre les rues 13 et 14 ; si vous ne confondez pas Châtaignier avec Marronnier , et que vous ayez le soin de compter sur vos doigts le nombre de rues transversales devant lesquelles vous passez, vous êtes sur de ne pas vous tromper.

Grand nombre de jolies maisons y sont bâties en briques; les plus belles ont des marches de marbre, et les jambages des portes de quelques-unes sont de marbre blanc. Le plus beau des édifices qui contribuent à embellir la ville est celui de la Douane, anciennement la Banque, considéré généralement comme le principal monument des États-Unis : il est entièrement construit en marbre tiré des monts Alleghanys. et présente l'image assez exacte du Parthénon à Athènes.

Il y a aussi l'église épiscopale de Saint -Etienne, l'église catholique de Saint-Pierre et Saint-Paul, rhôtel des Monnaies, la Bourse et les théâtres, etc.

Les établissements d'instruction y rivalisent, par le nombre et la belle tenue, avec ceux de bienfaisance. Je vis le M>>sée de Peerl, qui renferme de magnifiques collections d'histoire naturelle, l 'Observatoire, le Jar-

din botanique de Bartram, le Girard-Collège pour les orphelins, la Bibliothèque de la ville, celle de l'Université et celle àe V Académie des Beaux- Arts, lu Société philosophique américaine , celle de médecine, celle à! agriculture, celle des sciences naturelles, La Société linnéenne, celle de géologie, celle qui a pour but d'encourager des inventions utiles. La plupart de ces sociétés, et notamment celle de géologie, publient chaque année des mémoires. I S Institut de Franklin, créé par une société particulière et soutenu par des souscriptions, est destiné à encourager et à répandre le goût des arts et des sciences. Il possède une bibliothèque, un cabinet de minéralogie, une collection de modèles de machines, de ponts, etc. On y distribue des prix, on y publie une feuille périodique fort intéressante, qui a pour titre Journal de V Institut de Franklin. C'est à Philadelphie que se publient les ouvrages les plus importants de la librairie américaine.

J'admirai la propreté de cette ville; je n'oubliai pas le marché, dont tous les voyageurs se plaisent à parler. C'est véritablement la perle des marchés, le beau idéal que désirerait une bonne ménagère, qui ne voudrait confier à personne les fonctions importantes de pourvoyeur.

Tout est frais et propre ; rien de désagréable n'offense la vue ou l'odorat. Il faut le voir pour le croire. Les étaux étaient couverts de linge blanc comme la neige ; les fleurs et les fruits, sans égaler peut-être ceux de Paris et de Londres, étaient brillants, frais et parfumés. Des légumes de toute espèce et dans la plus grande abondance étaient étalés aux regards de la manière la plus agréable, et faisaient pardonner et oublier des objets moins faits pour plaire. La laiterie, le poulailler, la lorêt, la rivière, l'Océan y apportaient leur tribut. En un mot, pour la première fois de ma vie, je

pensai qu'un marché était une belle chose. Les prix de la plupart des denrées étaient à peu près les mêmes qu'à Paris, autant que j'en pus juger, d'après le peu de connaissances que j'ai des choses de cette nature.

Terminons par cet intéressant souvenir que c'est à Philadelphie que fut tenu, en 1774, le premier Congrès de l'Union et que l'indépendance y fut proclamée; je vis. avec une profonde émotion, la salle où fut signée cette déclaration d'indépendance et où, plus tard, le général Laiàyette l'n! reçu. A une extrémité de cette salle est une statue en bois du général Washington, sur la base de laquelle on lit l'inscription suivante:

LE PREMIER DANS LA PAIX' LE PREMIER D A N S L A (i U E R R E ET LE PREMIER DANS LE COEUR DE SES CONCITOYENS.

Je saluai avec respect. Mais ce qui dominait toutes nies pensées, en allant à travers cette ville, était le souvenir de son illustre habitant, de Benjamin Franklin.

Je me rappelai, à chaque pas, les détails de cette vie d'honnête homme et de grand citoyen, dont M. Laboulaye a dit :

« Dans cette vie, tout fut honnête, sincère et \ igoureux. Franklin n'a jamais joué la comédie, ni avec les autres, ni avec lui-même; il dit ce qu'il pense, il l'ait ce qu'il dit. Il ne connaît qu'un chemin qui éloigne de la misère, e1 puisse mener honnêtement à la fortune; il ne s.iit qu'une façon d'arriver au bonheur, ou dn moins au contentement de soi-même; c'est le travail, l'économie, la probité. Telle est la recette qu'il donne à ses lecteurs; mais cette recette, il a commencé à en

essayer lui-même; on peut le croire quand il vous livre le secret qui lui a réussi... Avoir l'esprit de Franklin, ou être servi comme lui par les événements, n'est pas donné à tout le monde; mais chacun peut tenir à honneur de suivre un pareil modèle, même sans espoir d'aller aussi loin que lui. »

Franklin (1) naquit à Boston le 17 janvier 1700. C'est de l'époque de son établissement comme imprimeur à Philadelphie que sa vie, jusqu'alors renfermée dans un cercle assez étroit, commença à prendre quelque importance. Un mauvais journal qu'il acheta acquit, entre ses mains, de l'intérêt et se propagea rapidement. Il prit part aux querelles qui divisaient l'assemblée générale de Pensylvanie et le gouvernement de la province.

Le premier pas de Franklin dans les affaires publiques fut d'être élu, en 1735, secrétaire de l'assemblée générale de Pensjdvanie; l'année suivante, il fut nommé délégué du maître général des postes à Philadelphie. Ses pensées commencèrent alors à se tourner vers les affaires publiques ; mais il ne s'occupa d'abord que des objets d'un ordre inférieur. La police de la ville attira son attention, et c'est par ses soins que la première compagnie pour éteindre les incendies se forma à Philadelphie. En 1754, il fit réussir, malgré une vive opposition, un projet de la plus haute importance, qui consistait à organiser, parmi les citoyens, une milice nationale et volontaire pour la défense de la province, dont les frontières étaient menacées par les incursions des Indiens, pendant la guerre de l'Espagne et de la France contre l'Angleterre.

Ses recherches scientifiques ne l'empêchaient pas de travailler au perfectionnement des institutions inté-

(1) Renouard. Mélanges de morale extraits des ouvrages de B. Franklin. Notice sur sa vie.

rieures de son pays. Philadelphie manquait de collèges où la jeunesse pût recevoir une éducation à peu près complète. Il parvint, après beaucoup d'efforts, à lui en donner un, et fonda, parle moyen d'une souscription, une Académie dont il resta l'un des administrait1! irs pendant plus de quarante ans, et qui fut l'origine de l'Université de Philadelphie.

Le 4 juillet 1776 fut publiée la déclaration mémorable )>ar laquelle les treize colonies de l'Amérique septentrionale se sont proclamées États libres et indépendants. La Pensylvanie ayant aussitôt nommé une Convention pour se donner une nouvelle forme de gouvernement, Franklin fut nommé] président de cette assemblée. La constit ut ion décrétée pour cet État fut presque tout entière son ouvrage.

L'Amérique avait besoin de secours pour conquérir son affranchissement: elle tourna ses regards vers la France. Les grands talents dont Franklin avait déjà donné des preuves comme négociateur, sa vertu incorruptible, son caractère à la fois conciliateur et inébranlable, la célébrité personnelle dont il jouissait en Europe, attirèrent sur lui le choix du Congrès, et inspirèrent à toute l'Amérique leplus vifdésirde lui voir accepter cette importante mission. Quoique entré dans sa soixanteonzième année, il se laissa nommer commissaire près la cour de France, avec Silas Deane et Arthur Lee.

Le docteur Franklin ne prit d'abord, en France, aucun caractère public. Il alla, dès son arrivée, s'établira Passy, près Paris, où il demeura pendant le temps de son séjour dans le pays. Sa popularité fut immense. L'enthousiasme pour la cause américaine s'empara de tous les esprits. « Fra u k 1 i 1 1 . 1 1 i t Mme Campan dans ses Mémoires, avait paru à la cour avec le costume d'un cultivateur américain. Ses cheveux plats, sans poudre, son chapeau rond, son habit de drap brun, contrastaient avec les habits

paillotes, brodés, les coiffures poudrées et embaumai) 1« -s. des courtisans de Versailles. Cette nouveauté charma toutes les tètes vives des femmes françaises. On donna des fêtes élégantes au docteur Franklin, qui réunissait la renommée d'un des plus habiles physiciens aux vertus patriotiques qui lui avaient fait embrasser le rôle d'apôtre delà liberté. J'ai assisté à Tune de ces fêtes, où la plus belle, parmi trois cents femmes, fut désignée pour aller poser sur la blanche chevelure du philosophe américain une couronne de laurier, et deux baisers aux joues de ce vieillard. » Les contemporains ont conservé la mémoire de son entrevue avec Voltaire, qui venait d'être accueilli par le triomphe le plus éclatant, et qui partageait à cette époque, avec le citoyen de l'Amérique. la faveur du public. Dans une séance de l'Académie des sciences, Franklin lui présenta son petit-fils : « God and liberty! s'écria Voltaire; Dieu et la liberté! c'est la devise qui convient au petit-fils de M. Franklin. » Les deux vieillards s'embrassèrent les larmes aux yeux, et tous les spectateurs partagèrent leur émotion. Franklin sut profiter, avec habileté, de toutes les chances de succès que lui offrait la considération personnelle dont il se voyait entouré ; et la cour de France, cédant, malgré quelques résistances intérieures, à l'entraînement de l'opinion publique, signa, le (> février 1778, un traité d'alliance offensive et défensive avec les États-Unis.

On sait quels furent les événements de la guerre d'Amérique, et de quelle gloire s'y couvrirent les Français. Franklin ne cessait, au milieu de la guerre, de travailler pour conquérir la paix. Le 3 septembre 1783 se conclut le traité de paix entre la France, l'Espagne, l'Angleterre et les États-Unis, dont l'indépendance fut reconnue solennellement.

Franklin, malgré les applaudissements qu'il recevait en France, et quoique plein d'affection pour un pays où

il était entouré d'amis nombreux, voulait cependant mourir dans sa patrie. Il s'embarqua à la fin de juillet 1785.

L'arrivée de Franklin à Philadelphie présenta le spectacle d'un des triomphes les plus beaux et les plus mérités qui aient jamais été décernés à aucun homme. Une immense population, accourue de toutes parts, et avide de voir le grand citoyen qui avait si bien mérité de la patrie, se pressait sur son passage; il fut porté rhez lui par la foule, au milieu des acclamations les plus vives, et au bruit des cloches et du canon. De nombreuses députations le complimentèrent; la milice dont il avait donné la première idée, l'Université qu'il avait créée, la Société philosophique dont il était le fondateur, lui présentèrent des adresses et des félicitations. Il fut nommé, à l'unanimité, président de l'État de Pensylvanie.

Franklin était attaqué, depuis plusieurs années, de la goutte. Une fièvre et un mal de poitrine lui survinrent au commencement d'avril 1790, et le 17, à onze heures du soir, il expira, âgé de quatre-vingt-quatre ans et trois mois.

Ses funérailles furent célébrées par le plus grand concours de peuple qu'une cérémonie funèbre eût encore réuni sur le continent américain. Le congrès ordonna, dans toute l'Amérique, un deuil d'un mois; et, — nous l'avons dit, — sur la proposition de Mirabeau, L'Assemblée nationale de France arrêta que tous ses membres porteraient le deuil pendant trois jours.

C'esl tout en remémorant les détails de cette vie si bien remplie que je rentrai à New- York. Il s'était opéré en moi uu profond changement. On a souvent parié de L'u1 ilité des \ <>\ âges : depuis mon arrivée aux États-Unis, je ne m'étais qu'incidemmenl occupé d'étudier [es faits, les institutions, les mœurs autour de

moi ; néanmoins j'avais vu, et maintenant tout ce qui avait frappé mes yeux me revenait à l'esprit et y provoquait de graves et sérieuses réflexions. Je comprenais les efforts tentés par quelques grands hommes d'État pour encourager l'émigration aux colonies, en remarquant quels hommes devenaient ceux qui, comme les Américains, n'ont pas craint de quitter la mère patrie, et quels avantages de toutes sortes en résultent pour les particuliers et pour les États.

Il n'est pas si facile qu'on le pense de haïr toujours : ce sentiment ne demande souvent qu'un prétexte pour s'évanouir : il ne résiste jamais à tant de causes agissant à la fois pour l'éteindre.

Ce changement opéré dans mon esprit par de graves pensées me remplissait d'un singulier sentiment de honte. Ingénieur, homme lettré, homme de cœur, je n'avais point songé que ma patrie, alors déchirée par les factions, — nous étions dans les premières années de notre gouvernement républicain, et les intéressés de tous les autres et malheureux partis qui préfèrent voir la France avilie et misérable que d'abandonner leurs chimères, complotaient d'ineptes restaurations de rois ou d'empereurs, — je n'avais point songé que ma patrie avait besoin du concours de tous les bons citoyens, et que ma fuite pouvait être considérée comme une désertion.

Déjà j'avais résolu dans mon cœur de rentrer en France.

Ce que l'homme d'affaires de New- York me remit de l'héritage de miss Eva Crooksman fut bien peu de chose. J'ai dit déjà ce qu'est la justice américaine à l'égard des étrangers.

Je ne voulus point certainement m'engager dans des procès, et quoique indignement filouté, mais considérant combien j'avais en vérité peu de droits réels

à cet héritage, j'acceptai tous les comptes qui me furent présentés.

Je reçus alors une lettre de M. Cahasting, lettre dont l'obscurité mystique des termes m'intrigua et me fit précipiter mon départ de New-York pour Oil- City, puis pour Salt-Lake-City.

Cette lettre était conçue en ces termes :

« Mon cher ami, mon cher frère,

« A votre réveil de chaque jour, vous rendez grâces, « nous n'en doutons pas, à la Très-Sainte Trinité de n'a- « voir point, dans sa bonté infinie et patiente, sévi « contre vous, pécheur indolent, et de point vous avoir « fait périr à cause de vos iniquités ; mais, usant de sa « miséricorde accoutumée, de vous avoir secoué dans vo- « tre torpeur, afin que vous puissiez, dès l'aube du joui-. a glorifier sa puissance. Nous voulons croire que le Seigneur a daigné éclairer les yeux de votre intelligence « et ouvrir vos lèvres pour proférer et méditer sa pa- « rôle, pour entendre ses commandements, pour faire «. sa volonté sainte et confesser avec effusion de cœur et « célébrer le nom adorable du Père, du Fils et du Saintes Esprit, dans ce jour, et à jamais, dans les siècles des « siècles.

« Vous vous êtes certainement rappelé la parole du « Christ : Sam moi vous ne pouvez rien faire ! Vous « avez accueilli de toute votre âme et de tout votre «. cœur cette parole tombée de la pure et divine bouche, « el vous vous êtes humblement confié à Celui dont la « grâce peut seule donner le succès à vos entreprises.

« C'est pourquoi le Seigneur vous a regardé en pitié. lui qui esé a étendu sur voua sa droite. Bénissez le < Seigneur! Chantez un enthousiaste A lleluia .'

« Réjouissom-nouë ■ i êoyons pleine d'allégresse! .< Voici le jour qu'a fait le Seigneur! selon les paroles

« du Livre. La Pâque du Seigneur brille à nos regards ! « la Pàque dans son éclat ! La voici ! Remplis de joie, « donnons-nous mutuellement le baiser de paix. 0 Pâ- « que, délivrance de toutes nos douleurs, jour sacré î « jour béni!... il est venu le grand jour! Célébrons-le « par des chants de triomphe ! Embrassons-nous en nous « saluant du doux nom de frères! Pardonnons à ceux « qui nous haïssent, et disons à haute voix : Le Christ « est ressuscité d'entre les morts ; par sa mort il a « vaincu la mort, et il a rendu, la vie à ceux qui dor- « raaient dans le tombeau!

« Les quatre épouses que m'a données Le Seigneur, les a rejetons bénis que m'a procurés leur bienheureuse « fécondité, tous, nous avons béni le Très-Haut, et nous x avons en chœur chanté l'hymme de la Résurrection, « en pensant à vous.

« Vous nous comprenez sans doute, vous avez deviné « peut-être, la joieque le Seigneur vous réservait et qui « vous attend auprès de nous. Hâtez-vous donc de venir, « quittez tout autre souci, toute autre occupation pour « accourir : Le Christ est ressuscité d'entre les « morts! »

Ce brave M. (ahasting jugeait trop favorablement de mon intelligence : je ne comprenais rien à sa pieuse épitre, je ne devinais rien sous ses dévotes citations; je supposai qu'un incident inconnu, un prédicateur hors ligne, un miracle quelconque, un prodige incroj'able était survenu qui me forcerait à me mormoniser et que sa tribu désirait m avoir le plus tut possible pour que je profitasse de l'occasion.

J'étais trop épris de l'enthousiasme politique et républicain pour m'intéresser à cette tentative mormone de théocratie plus abrutissante que le plus abject despotisme; je souris et je jetai la lettre dans un coin,

quelque peu Intrigué néanmoins de cette nouvelle qui m'attendait à Salt-Lacke-City et qui provoquait de pareils chants d'allégresse.

Je partis immédiatement de New- York: je m'arrêtai à Oil-cït y. Le respect des morts, si vif en Europe et de même si puissant chez les sauvages, n'existe guère aux États-Unis : nous avonsditdans quelles singulières toilettes el avec quelles préoccupations étrangères on accompagnait un ami à sa dernière demeure. Néanmoins, si je ne lus pas étonné, je fus profondément ému envoyant ce qu'était devenu le cimetière où avait été creusée la tombe de M. Crooksman. Je me souvenais de nos cimetières de France, de nos cimetières de eau 1 pagne, que si poétiquement chantait Chateaubriand : « Desprairies, des champs, des eaux, des bois, une riante perspective marient leurs images avec les tombeaux des laboureurs. On aime à voir le gros if qui ne végète plus que par son écorce, les pommes du presbytère, le haut gazon, les peupliers, l'ormeau des morts, et le buis, et les petites croix de consolation et de grâce. Au milieu des paisibles monuments, le temple villageois élève parlois sa tour surmontée de L'emblème rustique delà vigilance. On n'entend dans ces lieux (pie le chant du rouge-gorge et le bruit des brebis qui broutent l'herbe 'le la tombe de leur ancien pasteur... »

A Oil-City, le cimetière lui-même n'avait pas été respecté par les spéculateurs. En creusant une fosse, l'huile, paraît-il, avail apparuà la surface du sol, et l'on s*était jeté avidement sur celte mine précieuse. Des dai-ricks remplaçaient les pierres tombales ; ou avail rejeté les cadavres ; on avail transporté au loin les ossements el les cercueils ; et le bruit des pompes, le sifflementdes machines à vapeur, le rouiementdes barriques, avaient troublé le silence solennel «le l'asile des morts, .le n'a- \;ii- pas même retrouvé la tombe du père de missEva:

les restes de son cadavre flottaient sans doute au fond de quelque mare de pétrole, et des océans de boue fétide, des océans d'une profondeur insondable, les séparaient de nous.

Je remontai, très-douloureusement impressionné, dans le train qui devait me conduire dans l'Utah. Je refis une fois encore cette traversée entre Salamanca, Chicago, Omaha, Sedgwick, Grean-River; je passai ce défilé entre les monts Wohsatch, où avait eu lieu l'épouvantable accident dans lequel miss Eva avait trouvé la mort. Autour de moi, on parlait d'affaires, on discutait les principaux objets des préoccupations des America i us, les gains possibles dans telle ou telle spéculation sur les graines, les porcs, l'huile de pétrole, les bœufs salés : tout cela m'intéressait peu; et, le dirais-je? — les discussions politiques mêmes me laissaient presque indifférent.

Je pourrais certes expliquer par de hautes et longues considérations philosophiques et psychologiques l'état danslequel se trouvaient mon esprit et mon àme. L'enthousiasme républicain allumé dans mon cœur, au souvenir des héros de l'indépendance américaine, s'éteignait quelque peuàla vue de l'abaissement des aspirations, des désirs, des pensées de ce peuple libre, et je me demandais, presque malgré moi, si la liberté politique devait avoir pour conséquence immédiate et nécessaire le triomphe des seuls besoins matériels, à l'exclusion de tous les désirs idéals, de toutes les aspirations morales. M. de Tocqueville, M. Laboulaye et tant d'autres qui ont trèsscientifiquement étudié cette civilisation républicaine, unique au monde, ne Font-ils donc considérée qu'au point de vue politique, c'est-à-dire qu'eu égard à la satisfaction des exigences matérielles et intellectuelles, sans songer à ce que l'âme réclame?

En Amérique, moi, le banni, l'exilé, le fugitif, j'avais rencontré l'amour. . . L'amou r ! ...

J'entendais autour de moi sortir dos lèvres roses des jeunes Américaines des phrases qui mo démontraient qu'elles connaissaient aussi bieu que leurs époux le&mer-

curiales dos différents marchés des États-Unis et de l'Europe. Je n'osais m'avouer que je les aurais préférées, à la rigueur, discutant un dogme religieux; mais je les voyais si chastes, si mères de famille, si respectables, pour me servir de l'expression américaine, que je ne savais si je «lovais dédaigner, sourire ou envier.

J'avais aimé, j'avais été aimé !...

Il y a des philosophes et des historiens, écrivait M. de Tocqueville, qui ont dit, ou ont laissé entendre, • [il.' les femmes étaient plus ou moins sévères dans leurs mœurs, suivant qu'elles habitaient plus ou moins loin de L'équateur.

C'est se tirer d'affaire à bon marché, ajoute-t-il, ot, à eo compte, il suffirait d'une sphère et d'un compas pour résoudre en un instant l'un des plus difficiles problèmes que l'humanité présente. .1." ne vois point que cette doctrine matérialiste soit admise par les laits. Les mêmes nations se sont montrées, à différentes époques de leur histoire, chastes ou dissolues. La régularité ou le désordre de leurs mœurs tenait donc à quelques causes changeantes, et lion pas seulemenl à la nature du pays, qui ne changeait pas.

Il n'est point niable que, dans certains climats, les passions «pli naissent de l'attrail réciproque des sexes ue soient particulièremenl ardentes; mais cette ardeur peut évidemment être toujours excitée ou contenue par l'Étal social et le< institutions politiques.

Quoique les voyageurs qui ont \ isité l'Amérique du Nord différent entre eux sur plusieurs points, ils s'accordent tous à remarquer que les mœurs y sont infiniment plus sévères que partout ailleurs, n es1 prouvé que,

sûr ce point, les Américains sont très-supérieurs aux Anglais eux-mêm ss.

En Angleterre, en e&et, comme dans toutes les autres contrées de l'Europe, la malignité publique s'exerce sans cesse sur les faiblesses des femmes. On en I end souvent les philosophes et les hommes d'État s'y plaindre de ce (pie les mœurs ne sont pas régulières, et la littérature le lait Supposer tous les jours. En Amérique, ions les livres, sans excepter les romans, supposent les femmes chastes, et personne n'y raconte d'aventures galantes.

< Jette grande régularité des mœurs américaines tient sans doute en partie au pays, à la race, à la religion. Mais toutes ces causes, qui se rencontrent ailleurs, ne suffisent pas encore pour l'expliquer. Il faut pour cela recourir à quelque raison particulière. Cette raison est l'égalité, et les institutions qui en découlent. L'égalité des conditions ne produit pas à elle seule la régularité des mœurs, mais on ne saurait douter qu'elle ne la facilite et ne l'augmente.

Chez les peuples aristocratiques, la naissance et la fortune font souvent de l'homme et de la femme des êtres si différents qu'ils ne sauraient jamais parvenir à s'unir l'un à l'autre. Les passions les rapprochent, mais l'état social et les idées qu'il suggère les empêchent de se lier d'une manière permanente et ostensible. De là naissent un grand nombre d'unions passagères et clandestines. La nature s'y dédommage en secret de la contrainte que les lois lui imposent. Ceci ne se voit pas de même quand l'égalité des conditions a fait tomber toutes les barrières imaginaires ou réelles qui séparent l'homme de la femme. Il n'jT a point alors déjeune fille qui ne croie pouvoir devenir l'épouse de l'homme qu'elle préfère : ce qui rend le désordre des mœurs avant le mariage fort difficile. Car, quelle que soit la crédulité des passions,

voyage ai' pays du pétrole. 317

il n'y a guère moyen qu'une femme se persuade qu'on L'aime, lorsqu'on est parfaitement libre de l'épouser et qu'on ne le fait point.

Et cependant miss Eva n'avait point reculé d'accepter une sorte de concubinage, une bigamie, que seule excusait la religion, une religion bizarre, objet de mépris et de moquerie de la part de ses concitoyens eux-mêmes. En Europe, aurais-je trouvé un amour, faisant ainsi abnégation de toutes les conventions sociales, un amour aussi ardent, aussi passionné?

.Mon cœur me rappelait alors Marie, mon épouse tant adorée et que j'avais fuie...

J'arrivai à Salt-Lake-City. L'omnibus me déposa devant la demeure de M. Cahasting; je n'avais pas encore sonnéà la porte que, ma présence ayantsans doute été signalée, une agitation extraordinaire se manifesta dans l'intérieur de cet te maison si calme. M. Cahasting et toute sa famille, oubliant, en quelque sorte, le décorum américain, accouraient à ma rencontre et me conduisaient dans ma chambre avec des marques excessives d'amitié, une expression inouïe de joie de mon retour parmi eux.

Tandis que, selon l'habitude du confortable américain, je procédais à une toilette, prenais un bain, me débarrassais de la noire couche de poussière qui s'accumule sur le corps d'un monsieur ayant passé cinq jours dans une boite roulante, j'entendais des allées et venues, des portes s'ouvrir et se fermer, drs chuchotements, des exclamations. Mon arrivée produisait chez ce bon m. Cahasting une sensation véritablement extraordinaire, et dont je m'étonnai quelque peu en me souvenant du calme profond, de la régularité des habitudes, du silence presque monastique que j'y avais admirés a mon premier séjour.

On vint me prévenir que le repas était servi. Jedes-

cendis, et, à table, je remarquai La singulière animation des traits de Mme' Cahasting, e1 aussi de mou note

Lui-même.

Je racontai les diverses péripéties do mon voyage; mais, quelque intéressantes qu'elles semblassent, je sentais que, de Leur côté, ces chers amis avaient probablement quelque chose de plus intéressant qui les occupait, car ils ne prêtaient à mes récits que l'attention exigée par leur parfaite politesse. Je demandai à M. Cahasting l'explication de la lettre qu'il m'avait écrite, le motif qui exigeait impérieusement mon prompt retour à Salt-Lake-City.

— Tout à l'heure, mon fils, répondit-il, nous causerons longuement.

Nous passâmes au salon. Sur une table étaient étalés de nombreux journaux. Après quelques minutes de conversation :

— Voulez-vous m'attendre ici quelques instants, me dit M. Cahasting, j'ai une petite affaire à terminer: je suis à vous avant très-peu de minutes. Vous me pardonnez de vous laisser seul?... En attendant, tenez, voici des journaux, lisez-les ; celui-ci surtout, le Courrier de Montréal, est vraiment intéressant...

J'étais tout interloqué de cette brusque sortie qui contrastait singulièrement, je le répète, avec les manières habituelles de M. Cahasting et de sa famille ; mais je comprenais qu'il y avait là quelque chose, encore incompréhensible pour moi, et dont j'allais sans doute être informé tout à l'heure.

Très-intrigué, je me jetai dans un fauteuil, et prenant le journal, je le parcourais des yeux insoucieusement et machinalement, ne m'amusant pas à lire les tartines politiques. Cependant je souriais en admirant les véritables tours de force de l'annonce américaine. Nos imprimeurs auraient beaucoup à faire pour appro-

cher do ces merveilles de typographie dos annonces. Ainsi, tout à cou]) mes regards sont frappés par ces mots en gros caractères, placés, non à la dernière page, niais dans le corps même du journal:

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